Perte et gain

Part 24

Chapter 243,888 wordsPublic domain

Il y eut un moment de silence; puis Bateman reprit la parole. «Vous nous donnerez peut-être quelque peine, dit-il en riant, mais nous sommes résolus de vous ramener à nous, mon bon Willis. Or, je vous le demande, à vous qui aimez la vérité: vient-elle du ciel cette Église qui enseigne des mensonges?--Il nous faut définir les mots _vérité_ et _mensonge_, répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant à tous deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme proposition évidente qu’une Église qui enseigne des mensonges ne vient pas du ciel.--Naturellement, vous ne pouvez nier la proposition, reprit Bateman; eh bien, donc, n’est-il pas certain qu’à Rome même il y a des reliques que rejettent aujourd’hui tous les hommes instruits, et lesquelles cependant sont encore vénérées comme reliques? Par exemple, Campbell m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas certainement celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul fut trouvée avec son corps, après l’incendie qui, il y a quelques années, dévora son église.--Je ne connais pas ce cas particulier, mon cher ami; mais vous posez une vaste question, qui ne peut être résolue en quelques mots. Si je devais parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas invraisemblable; m’accordez-vous ce point?--Je n’accorde rien; continuez.--Eh bien, il y a un grand nombre de reliques païennes que vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et tout ce qu’on y trouve, sinon un immense reliquaire païen? Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et ailleurs, des reliques chrétiennes, comme il y en a de païennes?--C’est juste.--Bien; et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité. On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur lequel se lisent les noms de ces grands hommes. Supposez qu’on y eût trouvé des cendres, n’admettriez-vous pas que ce sont les cendres d’un Scipion?--A la question! Plus vite.--Saint Pierre, continua Willis, parle de David «dont le tombeau est au milieu de vous jusqu’à ce jour». Il n’y a donc rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles et reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un devoir de la garder.--Vous battez les buissons, s’écria Bateman avec impatience; allez plus vite.--Laissez-moi suivre ma route; donc, il n’y a rien d’invraisemblable, en considérant que les chrétiens ont toujours traité avec soin les monuments des choses sacrées...--Vous ne l’avez pas prouvé, repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous ces paroles.--Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas, je suppose, au moins depuis le quatrième siècle, alors que sainte Hélène apporta de la Terre Sainte les monuments de la Passion de Notre-Seigneur et les enferma à Rome dans la basilique, qui, pour ce motif, fut appelée Santa-Croce. Quant aux temps antérieurs à l’époque de la persécution, les chrétiens eurent naturellement peu d’occasions de montrer une dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins nombreux; toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre et aussi certaine qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os de saint Polycarpe, disciple de saint Jean, après qu’il eut été brûlé, comme on avait fait de ceux de saint Ignace avant lui, après son exposition aux bêtes; et l’on en fit autant des os et du sang de tous les martyrs. Personne ne doute de ce fait; je n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point. De même encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste (et il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils l’ensevelirent «dans _le_ tombeau», selon l’expression de saint Marc, qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on pas de la même manière, et même à plus forte raison, pris soin des corps de saint Pierre et de saint Paul, quand ce n’eût été que pour les ensevelir avec décence? Mais si l’on a pris soin de ces corps au moment de leur martyre, est-il étonnant qu’on les ait ensuite conservés?--Mais ils ne peuvent se trouver en deux endroits à la fois, objecta Bateman.--Écoutez-moi, mon ami: s’il existe une tradition que dans un certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime abord il y a une probabilité qu’elle est là; la présomption est en sa faveur. Pouvez-vous le nier? Eh bien, si l’on dit que la même relique se trouve en deux endroits, alors l’une ou l’autre des deux traditions est fausse, et _prima facie_ leur valeur respective en est affaiblie. Cela, je l’admets, mais je me garderai bien de rejeter ces deux traditions à la fois; chacune d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement diminuée. Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la fin la probabilité de sa vérité peut disparaître; et quand, un long temps s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours contraires, alors cette tradition est complétement abandonnée. Mais tout cela est l’œuvre du temps. D’ailleurs ce n’est pas plus une objection contre la doctrine et la pratique de la vénération des reliques d’entendre dire qu’un corps se trouve dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre l’histoire profane de voir, à propos de Charles Ier, certains historiens nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à Westminster; problème qui a été résolu dans ces derniers temps[67]; c’est une question de témoignage, et elle doit être traitée comme telle.--Mais si la tête de saint Paul a été trouvée sous l’église qui porte son nom, repartit Bateman, il est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans l’autre basilique.--C’est vrai; mais les questions graves de ce genre ne peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il faut donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée avec son corps; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le corps ne sauraient être joints ensemble. Voilà une question; et combien d’autres surgiraient! Il n’est pas facile d’établir une question d’histoire. On voit tous les jours revivre des controverses de ce genre qui semblaient résolues. C’est très-bien pour des historiens profanes de renoncer tout d’un coup à une tradition ou à un témoignage, et pour une génération de s’en moquer; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une responsabilité religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran sont, après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait rejetées; est-ce admissible? On voit tous les jours revivre des questions historiques, disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas admirablement que les deux petits princes assistaient à la procession du couronnement du roi Richard? Cependant, il y a quelques années, deux squelettes d’enfants furent trouvés dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de Gloucester. Je parle de mémoire, mais le fait général que je cite est incontestable. Ussher, Pearson et Voss prouvèrent que les petites Épîtres de saint Ignace étaient authentiques; et aujourd’hui, après un laps de deux siècles, la question est encore débattue d’une manière assez plausible.»

[67] Il est parfaitement établi maintenant que Charles Ier a été enseveli au château de Windsor, dans la magnifique chapelle de Saint-George. C’est en 1813 que les doutes sur la sépulture de ce roi ont été éclaircis. La cérémonie de l’exhumation eut lieu sous les yeux de George IV et d’un petit nombre de témoins.

Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit à ses faits et à ses arguments; mais rien ne se présentait pour l’heure. Willis continua: «Vous devez remarquer aussi que les reliques comme celles que vous avez mentionnées sont ordinairement sous la garde de corps religieux. Or, naturellement, ceux-ci sont jaloux de toutes les tentatives faites pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit de corps bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est ainsi que votre société défend, à très-juste titre, la réputation de sa fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté contre elle par tous les tribunaux du pays, votre brave et loyal président l’abandonnerait-il? Non. Un pareil fait briserait son cœur magnanime, et comme un preux chevalier il voudrait mourir au service de sa dame. Donc, et d’après le devoir religieux et d’après le sentiment humain, c’est une chose très-difficile de faire désavouer une relique reconnue.--Eh bien, reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me semble que c’est une honte de conserver, par exemple, des inscriptions que tout le monde sait être fausses.--Mon cher Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans un cercle vicieux; _tout_ le monde ne sait pas cela; c’est un point qui est en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez dire que des _individus_ l’ont établi, ou qu’il _peut_ être établi, mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables arrivent fréquemment en matières civiles, sans que pour cela personne parle mal des individus ou des corps existants. Jusque dans ces dernières années, le Monument de Londres[68] portait une inscription attestant que cette ville avait été brûlée par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un siècle, Pope, le poëte, appelait la colonne «un grand matamore» qui «relève sa tête pour mentir»; et cependant l’inscription n’a été enlevée que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la restauration du Monument. L’occasion était favorable pour faire disparaître une calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne s’était pas prononcé définitivement, et sur laquelle on ne se prononça pas, non plus, par égard _primâ facie_ pour l’autorité de la relation contemporaine de la calamité que la colonne rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du temps où l’on puisse dire: Maintenant la tradition est prouvée fausse. Lorsqu’une croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves. Si aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme la restauration d’un monument, la fait à la fin disparaître.»

[68] Voy. la note E.

«Nous sommes un peu sortis du sujet», pensa Bateman; et il s’agitait sur sa chaise tâchant de rattraper le fil de son raisonnement. Reding fit une objection. Il dit que personne ne connaissait l’inscription du Monument, ni ne s’en inquiétait, tandis que l’on rendait un culte religieux aux deux têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. «C’est cela, s’écria notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire.--Eh bien, répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au moins ce ne soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique question est donc celle-ci: Sont-elles les véritables têtes des Apôtres? Depuis un temps immémorial elles ont été conservées sur ou sous l’autel comme les têtes de saints ou de martyrs; et il suffit d’une légère connaissance des antiquités chrétiennes pour être parfaitement certain qu’elles sont réellement de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues. La seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous un faux nom, ce qui, après tout, était digne de vénération. Peut-être en ont-ils attendu des miracles, confiance bien légitime; peut-être encore ont-ils été les témoins de ces miracles, et cette hypothèse est bien naturelle, vu que, quoiqu’on se trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient néanmoins des reliques de saints; mais enfin tout cela n’est certainement pas une si grande affaire.--Vous avez avancé gratuitement trois propositions, répliqua Bateman: 1º qu’on n’a placé sous les autels que des reliques de saints; 2º que ces reliques ont toujours été là; 3º... Je sais qu’il y avait un troisième point; voyons...--C’est très-vrai, repartit Willis en l’interrompant, et je vous aiderai encore pour quelques autres. J’ai avancé qu’il y a dans le monde des Chrétiens appelés Catholiques; de plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer les reliques; mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les principes et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les démontrer, il faudrait une controverse particulière; je pense, toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui.--Oui, Bateman, reprit Charles; il se fait tard. Je dois songer à mon retour. Donnez-nous du thé, et laissez-nous partir.--Partir? s’écria Bateman; mais nous venons à peine de dîner, et nous n’avons encore rien fait jusqu’à présent. J’avais beaucoup de choses à dire.» Il sonna cependant pour le thé, et la table fut dégarnie.

CHAPITRE XX.

Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.

La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé avec sa mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps s’écoulait, et aucun coup n’avait été frappé. Willis, de son côté, commençait à bâiller, et Charles paraissait désireux d’en finir. «Ces Papistes, se disait Bateman à part lui, établissent leurs propositions d’une manière fort plausible, mais de très-mauvaise foi certainement; on doit être à la hauteur de leurs ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que Willis a pris des leçons; il paraît si grave; je suis convaincu qu’il tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon ignorance. Qui sait? Peut-être est-ce un jésuite déguisé...» Cette pensée était terrible, et elle arrêta pendant quelques secondes le cours de ses réflexions. «Si je pouvais savoir ce qu’il pense réellement! Il est si difficile de les déchiffrer! Ils ne disent rien de ce qui se passe chez eux, et ils sont sous l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire. Je soupçonne qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme; il est si maigre... Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel aveu blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne veut pas qu’on se moque de lui, il tire donc le meilleur parti des choses. Je voudrais savoir comment il faut le traiter. J’ai eu tort d’inviter Reding; évidemment Willis ne peut être expansif devant un tiers. Il ressemble au renard qui a perdu sa queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois maintenant. Chose très-importante que d’avoir du tact! Ceci en demande beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences, et sur la rareté des communions! Je pense que je dois lui parler de la messe.» Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement, tout en faisant le thé. Il tenta enfin son dernier assaut.

«Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous à la Noël prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long terme; je suis certain de mon fait; cela demande du temps, cela ira avec lenteur, mais c’est sûr. Quelle joie alors! je ne sais pas ce qui vous arrête. Vous ne faites rien à cette heure; vous êtes relégué dans un coin; vous dissipez votre existence. Qu’est-ce qui vous retient?» Willis, prenant un air étrange, répondit simplement: «Ce qui me retient? La grâce.» Bateman fut ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt: «Me préserve le ciel, reprit-il, de traiter ces choses à la légère, ou de m’occuper de vous indûment! Je sais, mon cher ami, que vous êtes un jeune homme sérieux; mais, dites-moi, je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la messe telle qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler un «culte raisonnable», alors que tous les prêtres conspirent pour la marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument pas qu’on y assistât, ou qu’on en comprît le sens? Parlez, mon brave, parlez, ajouta-t-il en le frappant doucement sur l’épaule.--Ce sont des questions difficiles, répondit Willis; dois-je m’expliquer? Des questions très-difficiles, répéta-t-il d’un ton plus animé et s’échauffant à mesure qu’il parlait; je veux dire qu’on les considère très-diversement. Il est difficile de faire passer dans l’esprit d’une personne l’idée d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique, est différente de celle que vous en avez dans votre Église; car, en vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas, mon cher Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion n’est pas la vôtre un peu plus ou un peu trop développée, comme il vous plaît de le dire. Non, elles diffèrent dans l’espèce et non pas dans la valeur. La religion Romaine est une religion, l’Anglo-Catholicisme en est une autre. Et quand le temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger comme vous êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du Christ, alors, mon cher ami, ce sera la _foi_ qui vous rendra capable de supporter les manières et les usages des Catholiques, lesquels sans cela pourraient vous surprendre. Autrement, vos habitudes dès longtemps contractées, les rapports de certains actes extérieurs avec les vrais actes intérieurs de dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous auriez à vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait de Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter vous-même, de soumettre votre jugement, votre volonté, votre raison, vos affections, vos goûts et vos penchants aux règles et aux usages de l’Église. Ah! pourquoi faut-il que la foi soit nécessaire en une telle matière, et que ce qui est si naturel et si évident quand on est catholique ait besoin d’une explication! Quant à moi, je vous le déclare», et il joignit ses mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût parlé à lui-même, il dit: «Quant à moi, rien ne me paraît si consolant, si touchant, si saisissant, si capable de subjuguer l’âme entière que la messe telle qu’on la célèbre parmi nous. Je pourrais y assister toute une longue vie, sans éprouver jamais de fatigue. La messe, elle n’est pas une simple forme de paroles; c’est une grande action, la plus grande action qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure invocation, mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant qui les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est ce majestueux événement qui est la fin et l’explication de toutes les parties de la solennité. Des paroles sont nécessaires, non comme fin, mais comme moyen; ce ne sont pas de simples supplications au trône de la grâce, ce sont les instruments de ce qui est beaucoup plus haut, de la consécration, du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes d’accomplir leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement; car toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement elles vont; car elles sont les paroles terribles du sacrifice, elles sont une œuvre trop grande pour s’y appesantir; selon ce qui fut dit au commencement: «Ce que vous faites, faites-le rapidement.» Rapidement elles passent; car le Seigneur Jésus va avec elles, comme il passa sur le lac aux jours de sa vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis l’autre. Rapidement elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un bout à l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme. Rapidement elles passent; car elles sont comme les paroles de Moïse, lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom du Seigneur quand il passait: «Le Seigneur, le Seigneur Dieu, miséricordieux et aimable, patient et riche en bonté et en vérité.» Et comme Moïse sur la montagne, nous aussi «nous nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et nous adorons». Et de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun à sa place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement, «attendant l’agitation de l’eau»; chacun à sa place, avec son cœur, ses besoins, ses pensées, son intention, ses prières; chacun à sa place, attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses progrès, s’unissant à sa consommation. C’est ainsi que, du commencement à la fin, suivant sans peine et d’un cœur plein d’espoir des prières magnifiques et suaves, nous formons comme un concert de divers instruments qui concourent à une douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le soutien. Là se trouvent des petits enfants et des vieillards; des laboureurs au cœur simple et des lévites du sanctuaire; des prêtres qui se préparent pour cet auguste sacrifice, et d’autres faisant leurs actions de grâces; là sont des vierges pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes s’élève une seule hymne eucharistique, dont la grande action est la mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman, ajouta-t-il en se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de pure forme et déraisonnable! Il est merveilleux, ce culte! s’écria-t-il en se levant, prodigieusement merveilleux!!! Quand donc ce cher et bon peuple sera-t-il éclairé? _O Sapientia, fortiter suaviterque disponens omnia, o Adonaï, o Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum nos, Domine Deus noster._»

Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile, et presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel il était loin de s’attendre. «Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est donc pas vrai, alors, ce qu’on nous a rapporté sur vos hésitations dans votre attachement à l’Église de Rome? Je vous en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je ne vous aurais tourmenté, si j’avais connu la vérité.--La figure de Willis était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi radieux qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien de dur dans sa vivacité; un sourire, de la joie presque, était sur son visage. On eût dit toutefois qu’il était honteux de son propre enthousiasme; mais cela n’ôtait rien à la sincérité évidente de ses paroles. Il prit les deux mains de Bateman avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de son siége, et, approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix basse: «Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à la réserve de ces chaînes!» Puis rappelant à son hôte que leur controverse s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une bonne nuit, il sortit avec Charles.

Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes le dos tourné vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses pensées. «En vérité, s’écria-t-il, Willis est tout à fait un homme; il m’a presque touché moi-même. Quels moyens ont ces gens-là en leur pouvoir! Je l’avoue, son contact a fait battre mon cœur: que l’enthousiasme est contagieux! Tout autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent garçon; quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné! c’est précisément l’homme qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican admirable; il aurait converti la moitié des dissidents de ce pays. Eh bien, nous les aurons un jour; il ne faut pas perdre patience. Mais cette idée de parler de _me_ convertir! «complétement», selon sa parole! A propos, que voulait-il dire par ces mots «à la réserve de ces chaînes»? Il s’assit, réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur sa position; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou une chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis n’avait voulu rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer la citation du texte[69].

[69] Act. des Ap. XXVI, 29.

Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les yeux sur la théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea un morceau de rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu, éteignit une des bougies, et, s’emparant de l’autre, il quitta le salon et se précipita, comme un vélocipède, au haut du rude escalier tournant qui conduisait à sa chambre.