Perte et gain

Part 22

Chapter 223,856 wordsPublic domain

La conversation se ralentit. «Quoique j’aime la musique moderne, reprit Charles, je ne saurais cependant aller jusqu’à la dernière conséquence où me conduirait votre doctrine. Je ne puis m’empêcher d’aimer Mozart, mais assurément sa musique n’est pas religieuse.--Je n’ai pas pris la défense de compositeurs particuliers, répliqua Campbell; la musique peut être bonne, et Mozart et Beethoven étaient inadmissibles. Pareillement, vous ne supposez pas, parce que je tolère l’architecture romaine, que j’aime à voir des cupidons tout nus représenter des chérubins, et des femmes mollement couchées figurer les vertus cardinales.» Il s’arrêta. «D’ailleurs, reprit-il, comme vous venez de le dire, nous devons consulter le génie de notre pays et les appréciations religieuses de notre époque.--Eh bien, dit Bateman, je pense que la perfection de la musique sacrée, c’est le grégorien combiné avec l’harmonie; on a ainsi les célèbres chants d’autrefois et un peu de la richesse moderne.--Et moi, je pense que ce serait le pire de tout, repartit Campbell; c’est un mélange de deux choses dont chacune est bonne en soi, mais qui sont incompatibles. C’est le mélange du premier et du second service à table. C’est comme l’architecture de la façade de Milan, moitié gothique, moitié grecque.--C’est, je crois, ce qui a toujours lieu, dit Charles.--Nous ne devons pas lutter contre notre siècle, continua Campbell; ce serait absurde. Je parlais seulement de ce qui est bien ou mal d’après les principes généraux; et, à vrai dire, je ne saurais moi-même ne pas aimer le mélange, quoique je manque de bonnes raisons pour le défendre.»

Bateman sonna pour le thé; ses amis désiraient retourner chez eux de bonne heure; on était au mois de janvier, saison peu favorable pour les promenades après dîner. «Eh bien, Campbell, dit notre hôte, vous êtes plus indulgent pour le siècle que pour moi; vous lui permettez d’ajouter une basse chiffrée aux tons grégoriens, et vous riez de moi si je mets un frac par-dessus ma soutane.--Il n’y a pas de gloire, repartit Campbell, à être l’auteur d’un type mixte.--Un type mixte! s’écria Bateman; c’est plutôt un état de transition.--A quel état passez-vous? demanda Charles.--A propos de transition, dit Campbell, savez-vous que votre ami Willis (je ne connais pas son collége, celui qui s’est fait catholique) demeure dans ma paroisse, et que j’ai l’espérance de lui voir faire une nouvelle transition, en arrière.--L’avez-vous vu? demanda Charles?--Non, j’ai été pour lui faire visite; malheureusement il était sorti. J’ai appris qu’il va encore à la messe.--Mais où trouve-t-il une chapelle? reprit Bateman.--A Seaton.--A sept bons milles de chez vous, dit Charles.--Oui, répondit Campbell, et il fait à pied cette longue course, tous les dimanches.--Cela ne ressemble pas à une transition, fit observer Charles, sinon qu’elle est physique.--Il faut bien aller quelque part, repartit Campbell; je pense qu’il a continué de fréquenter notre église jusqu’à la semaine où il s’est fait catholique.--Terribles sont ces défections, reprit Bateman; mais c’est très-consolant, c’est une satisfaction triste (jetant un coup d’œil à Charles) que les victimes de l’illusion soient enfin recouvrées.--C’est très-triste, en vérité, dit Campbell. Je crains qu’il ne nous faille en attendre bien d’autres encore.--Pour moi, je ne sais qu’en penser, reprit Charles. Le droit que l’Église a sur notre esprit est si puissant; c’est un si cruel tourment de la quitter, que je ne puis m’imaginer qu’un lien de parti fasse agir contre elle. Humainement parlant, il est, croyez-moi, infiniment plus difficile de retenir ces hommes que de les ramener.--Oui, s’ils changeaient par esprit de parti, reprit Campbell; mais tel n’est pas le cas. Ils ne changent pas simplement parce que d’autres changent; mais, les malheureux! parce qu’ils ne peuvent s’en empêcher... Bateman, auriez-vous l’obligeance de dire qu’on avance ma voiture devant la porte?... Comment peuvent-ils s’en empêcher? continua-t-il, en se levant devant le feu; leurs principes catholiques les poussent, et il n’y a rien pour les faire revenir à nous.--Pourquoi leur amour pour notre Église, qui est la leur, ne le ferait-il pas? dit Bateman; c’est déplorable, c’est impardonnable.--Ils s’en iront l’un après l’autre, à mesure qu’ils seront mûrs, reprit Campbell.--Avez-vous entendu dire (je ne crois pas beaucoup moi-même à ce bruit) que Smith a des tendances vers Rome? dit Charles.--Ce n’est pas possible, répondit Campbell tout pensif.--Impossible, tout à fait impossible, s’écria Bateman; un tel triomphe pour nos ennemis! je n’y croirai que lorsque je le verrai de mes yeux.--Ce n’est pas impossible, répéta Campbell tout en boutonnant et en arrangeant sa redingote; Smith a changé sa manière de voir...» On annonça la voiture. «Monsieur Reding, je crois que je puis vous épargner une partie de la route, si vous voulez accepter une place dans mon cabriolet.» Charles ne refusa pas l’invitation, et peu d’instants après Bateman se trouvait seul.

CHAPITRE XVII.

Questions pour celui à qui il appartient.

Campbell laissa son compagnon de voyage à mi-chemin de Melford à Boughton. Après avoir remercié son nouvel ami de son obligeance, Charles franchit une barrière sur le côté de la route, et fut tout de suite engagé dans l’ombre d’un taillis, le long duquel se déroulait le sentier. C’était par un beau clair de lune. Au bout de quelques instants, il se trouva en vue d’une grande croix de bois. En des jours meilleurs, cette croix avait été un emblème religieux, mais elle avait servi, dans les derniers temps, à marquer la limite entre deux paroisses contiguës. La lune l’éclairant en face, le symbole sacré se dessinait majestueusement sur le ciel pâle, qui se reflétait dans une nappe d’eau, vénérée encore dans le voisinage pour sa vertu miraculeuse. Charles, à sa grande surprise, vit distinctement un homme à genoux sur un petit monticule d’où s’élançait la croix; il entendit même des coups. Armé d’une discipline, cet homme frappait ses épaules nues, en récitant des paroles qui parurent à Reding être une prière. Notre jeune ami s’arrêta, ne voulant pas l’interrompre, embarrassé toutefois pour passer outre; mais l’étranger avait entendu le bruit de sa marche, et en quelques secondes il disparut. Charles fut frappé d’une émotion soudaine qu’il ne put maîtriser. «O temps béni, s’écria-t-il, alors que la foi était une! O heureux pénitent, admirable chrétien, qui avez une croyance, qui savez comment obtenir votre pardon, et qui pouvez commencer là ou d’autres finissent! Me voici, moi, avec mes vingt-deux ans, incertain sur tout, parce que je ne sais à quoi donner ma confiance.» Il se rapprocha de la croix, ôta son chapeau, mit un genou en terre, baisa le bois sacré, et il pria un instant afin que quelles que fussent les conséquences, quelle que fût l’épreuve, quel que fût le sacrifice, il obtînt la grâce d’aller partout où Dieu l’appellerait. Puis il se leva et s’approcha de la source froide; il prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la but. Il se sentit disposé à prier le saint, protecteur de cette fontaine (saint Thomas martyr, croyait-il), d’intercéder pour lui et de l’aider dans la recherche de la vraie foi, mais quelque chose lui murmura à l’oreille: «C’est mal»; et il réprima ce désir. Remettant donc son chapeau, il passa outre, et il continua son chemin d’un pas rapide.

Sa mère et ses sœurs s’étaient retirées pour dormir, et il monta sans délai à sa chambre. En passant dans son cabinet, il trouva sur sa table, sans timbre de poste, une lettre qu’on lui avait apportée pendant son absence. Il en brisa le cachet; c’était un écrit anonyme qui commençait ainsi:

«_Questions pour celui à qui il appartient._

»1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole?»

«C’est trop pour cette nuit, se dit Charles, il est déjà tard.» Il replia la lettre et la jeta sur sa toilette. «C’est sans doute quelque personne bien intentionnée, qui pense me connaître.» Il remonta sa montre, bâilla et mit ses pantoufles. «Qui, dans le voisinage, peut m’adresser cet écrit?» Il rouvrit la lettre. «Cela vient certainement d’un catholique», continua-t-il. Son esprit se porta sur la personne qu’il avait vue au pied de la croix; peut-être alla-t-il plus loin. Il s’assit, et lut le papier _in extenso_.

«_Questions pour celui à qui il appartient._

»1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole?

»2. Est-ce une généralisation ou une réalité?

»3. Appartient-elle à l’histoire du passé ou au temps présent?

»4. L’Écriture n’en parle-t-elle pas comme d’un royaume?

»5. Et comme d’un royaume qui doit durer jusqu’à la fin?

»6. Qu’est-ce qu’un royaume? Et que veut dire l’Écriture lorsqu’elle appelle l’Église un royaume?

»7. Est-ce un royaume visible ou invisible?

»8. Un royaume peut-il avoir deux gouvernements, surtout agissant dans des directions contraires?

»9. L’identité des institutions, des opinions ou de la race est-elle suffisante pour faire de deux nations un seul royaume?

»10. La forme de l’Épiscopat, la hiérarchie, ou le Symbole des Apôtres est-il suffisant pour faire une seule Église des Églises de Rome et d’Angleterre?

»11. Là où il y a des parties, l’unité ne demande-t-elle pas l’union, et une unité visible ne requiert-elle pas une union visible?

»12. Comment peuvent-elles être les mêmes, deux Religions qui ont un culte tout à fait différent et des idées différentes sur le culte?

»13. Deux religions peuvent-elles n’en former qu’une, lorsque ce que l’une regarde comme l’acte le plus sacré et le plus caractéristique de son culte est appelé par l’autre un mensonge blasphématoire et une tromperie dangereuse?

»14. L’Église _une_ du Christ n’a-t-elle pas la foi _une_?

»15. Une Église qui n’a pas la foi _une_ peut-elle appartenir au Christ?

»16. Qu’est-ce qu’une Église qui se contredit dans ses formulaires?

»17. Et dans différents siècles?

»18. Et dans ses formulaires comparés avec ses théologiens?

»19. Et dans ses théologiens et dans ses membres comparés les uns aux autres?

»20. Quelle est la foi de l’Église d’Angleterre?

»21. Combien de conciles admet l’Église d’Angleterre?

»22. L’Église d’Angleterre considère-t-elle les Églises actuelles des Nestoriens et des Jacobites comme étant sous l’anathème, ou comme formant une partie de l’Église visible?

»23. Est-il nécessaire ou possible de croire quelqu’un, sinon un véritable envoyé de Dieu?

»24. L’Église d’Angleterre est-elle un envoyé de Dieu? Revendique-t-elle ce titre?

»25. Nous enseigne-t-elle la vérité, ou nous ordonne-t-elle de la chercher?

»26. Si elle laisse à nous-mêmes de rechercher la vérité, les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent-ils avec cette ardeur que l’Écriture nous prescrit?

»27. Est-elle en état de sécurité une personne qui vit sans foi, quoiqu’elle paraisse avoir l’espérance et la charité?»

Charles était accablé de sommeil avant d’arriver à la vingt-septième question. «Cela ne suffit pas, se dit-il; je perds seulement mon temps. Ces questions paraissent bien posées; mais elles doivent rester là.» Il déposa le papier, dit ses prières, et fut bien vite endormi.

Le lendemain, en s’éveillant, le sujet de la lettre se présenta à son esprit, et pendant quelque temps il se prit à y réfléchir. Certainement, dit-il, je désire beaucoup être fixé soit dans l’Église d’Angleterre, soit partout ailleurs. Je voudrais savoir ce que c’est que le Christianisme; je suis prêt à ne reculer devant aucune difficulté pour le chercher; si je le trouvais, je l’accepterais avec empressement et reconnaissance. Mais c’est une œuvre de temps; tous les arguments écrits du monde sont insuffisants pour donner à quelqu’un une vue claire des choses en un quart d’heure. Il doit y avoir une marche à suivre; on peut l’abréger, comme la médecine abrége la marche de la nature, mais on doit en subir la nécessité. Je me rappelle comment tous mes doutes religieux et mes théories s’évanouirent à la mort de mon pauvre père. Ils ne faisaient pas partie de moi, et ils ne purent supporter l’orage. La conviction est la vue de l’esprit et non une conclusion déduite de prémisses; c’est Dieu qui la travaille, et ses opérations sont lentes. Au moins, en est-il ainsi pour moi. Je ne puis croire tout d’un coup; si je l’essaye, je prendrai des mots pour des choses, et je suis sûr de m’en repentir. Si j’agis autrement, je marcherai droit, simplement par hasard. Je dois me mouvoir dans la voie qui semble celle de Dieu; je ne puis que me mettre sur la route; une puissance plus haute doit m’atteindre et me pousser en avant. Maintenant, j’ai vis-à-vis de moi un devoir direct que mon père m’a laissé à remplir, c’est de faire de bonnes études. C’est là le sentier du devoir. Je n’abandonnerai pas mes recherches, mais je les ferai marcher dans ce sens. Dieu peut bénir mes études, et m’y faire trouver la lumière spirituelle, aussi bien qu’en toute autre chose. Saül cherchait les ânesses de son oncle, et il trouva un royaume. Tout vient en son temps. Quand j’aurai pris mon premier grade, ce sujet me reviendra à propos.» Il soupira. «Mon grade! ces odieux Articles! plutôt, quand j’aurai passé mon examen. Mais à quoi bon rester ici.» Et il se leva à la hâte de son lit, tout en faisant sur lui le signe de la croix. Ses yeux rencontrèrent la lettre. «Elle est bien écrite; mieux que Willis ne pourrait le faire; non, elle n’est pas de Willis. Il y a quelque chose que je ne puis comprendre par rapport à ce jeune homme. Je voudrais bien savoir comment il s’entend avec sa mère. Je ne pense pas qu’il ait des sœurs.»

CHAPITRE XVIII.

L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et même Église?

Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour ce jeune homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût fait entendre que l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre était en péril. Peu de temps après, il lui fit une visite et l’invita à dîner. Lorsque Charles lui eut rendu la même politesse, il commença à s’établir entre le recteur de Sutton et la famille de Boughton une liaison qui devint de l’intimité avec le temps. Campbell était un vrai _gentleman_, qui avait beaucoup voyagé: d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et plein de dévouement pour son Église; quant à sa position matérielle, il jouissait d’une grosse cure dont les revenus faisaient de lui presque un dignitaire de l’Établissement. Marie était charmée de cette connaissance, parce qu’elle plaçait son frère sous l’influence d’un esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer; d’ailleurs, comme Campbell avait une voiture, naturellement il épargnerait à Charles, en venant lui-même à Boughton, la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une promenade dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que Charles n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat de ces visites, rien de particulier ne mérite d’en être noté dans notre récit; nous n’en parlerons donc pas.

Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le salon, il fut étonné de trouver son ami et Campbell occupés à leur collation et s’entretenant avec un troisième personnage. Il y eut un moment de surprise et d’hésitation à son arrivée. En jetant les yeux sur l’étranger, il sentit lui-même un léger embarras qu’il ne put maîtriser. C’était Willis, et, selon toute probabilité, on travaillait à le reconvertir. Charles, évidemment, était de trop; mais il n’y avait rien à faire; il échangea donc une poignée de main avec Willis, et accepta la pressante invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de partager leur pain et leur fromage.

Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps il ne put le quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque peine à croire qu’il eût devant lui ce jeune homme impétueux qu’il avait connu deux ans et demi auparavant. Dans une société nombreuse, Willis avait toujours gardé le silence; mais à cette heure, il était complétement changé en cela comme en tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa parole était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable était dans son air et ses manières. Il avait perdu son teint de fraîcheur et de jeunesse; l’expression de sa figure était à la vérité plus douce qu’auparavant et très-calme, mais on remarquait une légère contraction de chaque côté de la bouche; ses joues étaient maigries, et il avait l’air d’un homme de trente ans. Quand il entra en conversation et qu’il fut animé, l’ancien Willis reparut.

«Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison, dit Charles en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient au Devonshire.--Cette crème n’est pas particulière à ce comté, répondit Campbell; on la trouve sur le continent. A Rome, il y a une espèce de crème ou de fromage qui y ressemble et qui est très-commune.--Comment le beurre et la crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud? demanda Charles; je croyais qu’on y substituait l’huile.--Il ne fait pas à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit Willis, excepté pendant l’été.--L’huile? c’est vrai, dit Campbell; c’est pourquoi l’Écriture nous parle de la multiplication de l’huile et de la farine, qui semblent répondre au pain et au beurre. A Rome, l’huile est excellente, très-limpide et très-claire; on peut la prendre comme du lait.--Elle a, je suppose, un goût particulier, dit Charles.--Tout d’abord, répondit Campbell; mais on s’y accoutume bientôt. Les substances telles que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans le principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre de la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis que les Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos goûts sont artificiels jusqu’à un certain point.--C’est certainement ainsi par rapport aux légumes, dit Willis; dans mon enfance, je ne pouvais manger les fèves, les épinards, les asperges ni les panais.--C’est pourquoi, reprit Campbell, votre menu d’ermite est non-seulement le plus naturel, mais le seul naturellement agréable: «une croûte de pain et de l’eau du torrent», je suppose.--Ou les pois chiches du Clerc de Copmanhurst, dit Charles.--Le macaroni et les raisins de Naples sont tout aussi naturels et plus agréables au goût, reprit Willis.--C’est plutôt du luxe, dit Bateman.--Non, répondit Campbell, ce n’est pas du luxe; le luxe, dans son idée vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de la _peregrina lagoïs_. Ce que la nature produit _sponte suâ_ autour de nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards sauvages ne sont pas du luxe dans votre ancien voisinage, au milieu de vos marais d’Oxford, Bateman; il en est de même des raisins à Naples.--Alors, repartit notre hôte, les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour leur six _pence_ de thé, car ce produit vient de la Chine.» Campbell se tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise; on les eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre; cela pouvait provenir de l’arrivée inattendue de Charles, ou de tout autre incident survenu auparavant. A la fin, Campbell répondit que les bateaux à vapeur et les chemins de fer opéraient d’étranges changements; que le temps et l’espace disparaissaient, et que bientôt le prix serait la seule mesure du luxe.

«Le prix paraît être également la mesure du _grasso_ et du _magro_ en Italie, dit Willis; car je crois qu’il y a des dispenses pour la viande de boucher en carême, à cause de la cherté du pain et de l’huile.--Cela prouve, remarqua Campbell, que le siècle de l’abstinence et du jeûne est passé; car il est absurde de faire le carême avec du bœuf ou du mouton.--Oh! Campbell, que dites-vous? s’écria Bateman: Passé! sommes-nous liés par leurs pratiques relâchées d’Italie?--Eh bien, quant à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre siècle, en Angleterre comme à Rome.» «Prenez-y garde, mes bons amis, pensa Charles; serrez vos rangs, ou votre prisonnier vous échappe.» «Quoi! s’écria Bateman, ne pas jeûner le vendredi! Nous observions toujours cette loi très-sévèrement à Oxford.--Cela vous fait honneur, répliqua Campbell, mais je suis de Cambridge.--Mais que pensez-vous des Rubriques et du Calendrier? reprit Bateman.--Ils n’obligent pas, répondit Campbell.--Ils obligent, riposta Bateman.» Il y eut un moment de silence, comme parmi les spectateurs d’un combat de boxeurs. Charles s’interposa: «Bateman, donnez-moi un morceau de votre excellent pain, fait ici, je suppose?--Mille pardons! Reding... Ils n’obligent pas?... S’il vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez... Je le répète, ils obligent, Campbell.--Singulière obligation, quand ils n’ont jamais obligé, repartit celui-ci; ils existent depuis deux ou trois cents ans; quand ont-ils été mis en vigueur?--Mais ils se trouvent dans le Prayer-Book.--Oui, et laissez-les-y reposer, et ne les en faites jamais sortir; ils y resteront jusqu’à la fin de l’histoire.--Oh! fi donc! vous devriez venir en aide à votre mère dans ses difficultés, et ne pas ressembler au prêtre et au lévite.--Ma mère ne désire point être aidée.--Quel langage! que ferai-je? que peut-on faire? s’écria le pauvre Bateman.--Que faire? Rien, répondit Campbell; n’est-ce pas ici comme une loi tombée en désuétude? Or, une loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand on n’en presse pas l’accomplissement? J’en appelle à M. Willis.» Willis, ainsi interpellé, répondit qu’il n’était pas un théologien de morale; mais il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la règle catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation, n’était pas observée par la majorité, si le législateur, connaissant cet état de choses, gardait le silence, il était censé révoquer la loi _ipso facto_. «Quoi! dit Bateman à Campbell, vous en appelez à l’Église de Rome?--Non, répondit celui-ci; j’en appelle à toute l’Église catholique, dont, pour ce cas particulier, Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un principe de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait une vraie tyrannie; nous ne saurions plus où nous en sommes. L’Église de Rome ne fait qu’exprimer cette donnée du sens commun.--Eh bien donc, reprit Bateman, j’en appellerai également à l’Église Romaine. Rome est une partie de l’Église Catholique, aussi bien que notre Église; puis donc que l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est pas abolie; «la plus grande partie» de l’Église Catholique l’a toujours observée.--Mais elle ne l’observe pas, répliqua Campbell; aujourd’hui, elle dispense du jeûne, vous l’avez entendu.»

Willis s’interposa pour faire une question. «Voulez-vous donc dire, Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de Rome ne font qu’une même Église?--Très-certainement, répondit notre hôte.--Est-ce possible? dit Willis; quel sens attachez-vous au mot _une_?--Je le prends en tout sens, excepté celui d’inter-communion.--C’est-à-dire, je suppose, qu’elles sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles.» Bateman en convint. Willis continua: «Pas de rapport, c’est-à-dire pas de relations sociales, pas de consultations ni d’entente, pas de commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel, en un mot pas d’union visible.» Bateman approuva encore. «Eh bien, voici ma difficulté, ajouta Willis: je ne puis comprendre comment deux parties peuvent faire un seul corps visible, si elles ne sont pas visiblement unies; l’unité implique l’_union_.--Je ne vois pas cela du tout repartit Bateman; je ne le vois pas du tout. Non, Willis; ne vous attendez pas à ce que je vous cède là-dessus; c’est un de nos principes. Il n’y a qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre et de Rome en forment toutes deux des parties.»