Part 21
«Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit Marie, voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles de sa mère.--Ah! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai, répondit Bateman. Je vous remercie de me le rappeler; j’ai fait une digression sur mon costume... J’aurais voulu abattre les galeries et diminuer la hauteur des bancs; mais je n’ai pu exécuter ce projet. J’ai cependant abaissé de six pieds la chaire à prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné dans ma personne l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout; comme conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans les galeries ne peut me voir ni m’entendre prêcher; et cela est un avantage que j’ai l’air d’accorder aux auditeurs de la nef.--Évidemment, c’est une idée heureuse, dit Charles.--Mais c’est aussi un avertissement pour les auditeurs eux-mêmes de la nef, continua Bateman; car on ne peut me voir ni m’entendre dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient diminués--Une seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec un air d’amabilité, de crainte d’aller trop loin; puisque vous avez une haute taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi vous détruiriez vos propres perfectionnements.» Bateman parut satisfait. «Je vous ai prévenu, mon ami; je prêche assis. Il est plus conforme à l’antiquité et à la raison, d’être assis que d’être debout.--Avec ces précautions, je pense que vous pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches. Vos paroissiens sont-ils contents?--Oh! pas du tout, loin de là, mais ils n’ont rien à dire: le changement est si simple!--Y a-t-il encore autre chose?--Rien en ce qui regarde l’architecture; mais j’ai opéré une réforme dans les observances. J’ai été assez heureux pour recueillir un très-bel exemplaire de Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé dans l’église, en l’attachant à la muraille avec une chaîne; il servira aux personnes pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement «l’église du pauvre», madame Reding.--Eh bien, se dit Charles à part lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres contre les jeunes, si telle doit être la réforme de ceux-ci.
Puis il reprit à haute voix: «Allons, Bateman, il faut que vous voyiez notre jardin; prenez votre chapeau, et faisons un petit tour de promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie terrasse.» Après avoir ainsi fait poser Bateman pour l’amusement de sa mère et de ses sœurs, Charles l’emmena, et bientôt ils se trouvèrent sur la terrasse, l’arpentant en long et en large, et livrés à une conversation des plus chaleureuses.
«Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient les bruits qui courent en tout lieu sur votre compte?--Je n’en sais rien, répondit Charles brusquement.--Eh bien, voici, reprit Bateman; mais je désire toucher à ce sujet avec toute la délicatesse possible. Ne me répondez pas, si cela vous plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous voudrez: veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome.--Ce bruit est-il bien répandu? demanda Charles froidement.--Oh! oui, je l’ai appris à Londres: une lettre d’Oxford m’en faisait également mention, et un de mes amis l’a entendu raconter dans le pays de Galles comme une chose positive, à un dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de l’évêque.»--Ainsi, pensa Charles, vous venez à votre tour porter témoignage contre moi. «Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman, pourquoi gardez-vous le silence? Est-ce vrai?--Quoi donc? que je suis catholique romain? Oh! certainement; ne comprenez-vous pas que c’est pour cela que je prépare mon examen avec tant d’ardeur?--Allons, parlez sérieusement, Reding; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit, et à le nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les rapports?--Sans doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le entièrement.--Puis-je y donner un démenti absolu, sans réserve, sans condition, catégorique, net?--Sans doute, sans doute.» Bateman ne pouvait pénétrer la pensée de Charles, et il ne se figurait pas à quel point il le tourmentait. «Je ne sais comment vous déchiffrer», dit-il. Ils se promenèrent en silence.
Bateman reprit de nouveau. «Vous voyez, Charles, que ce serait un si prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un aveuglement tout à fait inexcusable, dans un homme comme vous, qui avez connu ce que c’est que l’Église d’Angleterre; vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque illettré; mais qui avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes supérieurs, qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa beauté grave, son activité réglée et convenable; vous qui avez vu les églises décorées comme elles devraient l’être avec des chandeliers, des ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des _antependium_[66], des piscines, des jubés et des _sedilia_; vous qui, dans le fait, avez vu le service de l’église parfaitement célébré, et qui ne pouvez rien désirer au delà. Dites-moi, mon cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa boutonnière, que vous manque-t-il? Qu’est-ce? Dites.» Que vous alliez vous promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa pensée; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon qu’on le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de quitter son Église. Bateman restait incrédule et croyait à un secret. «Peut-être ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point sont connues les circonstances de votre renvoi. Le vieux Principal était tout préoccupé de cette affaire.--Eh bien! probablement qu’il en a parlé à tout le monde?--Oh! oui, répondit Bateman; un de mes amis, qui le connaît et qui lui fit visite peu de temps après votre départ, a appris toute l’histoire de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup de bienveillance et dans les termes les plus flatteurs; mais il ajouta que c’était déplorable de voir combien votre esprit avait été perverti par les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été étonné si vous eussiez fini par être catholique romain, même pendant votre séjour à Saint-Sauveur; qu’en tout cas, vous le deviendriez certainement tôt ou tard, parce que vous souteniez que les Saints qui règnent avec le Christ intercèdent pour nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est que lorsque cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat.--Je lui en suis très-reconnaissant.--Cependant vous m’autorisez à contredire la nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire péremptoirement? cela me suffit. C’est un grand soulagement, une grande satisfaction, pour mon esprit. Mais il faut que je vous quitte.--Je ne voudrais pas avoir l’air de vous renvoyer, reprit Charles; mais, évidemment, vous devez partir, si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère que vous ne sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez pas trop d’occupation dans votre paroisse. Quand vous vous ennuierez, où que vous serez fatigué, venez sans cérémonie dîner avec nous; nous pouvons même vous offrir un lit, si cela vous convient.»
[66] Devants d’autel.
Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Au moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta: «Je désirerais vous prêter quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous envoyer Bramhall, Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et les dialogues de Leslie sur la Religion romaine. Je pourrais vous en nommer d’autres, mais je me contente de ceux-ci pour le présent. Ils traitent parfaitement leur matière; vous ne pourrez vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas un mot; adieu, au revoir.»
CHAPITRE XV.
Les corruptions de l’Église romaine.
Quoique Charles estimât et aimât beaucoup la société de sa mère et de ses sœurs, il n’était pas fâché d’avoir des relations d’hommes; aussi accepta-t-il avec plaisir une invitation que lui envoya Bateman de venir dîner à Melford. Il désirait également montrer à son ami, ce que ses protestations ne pouvaient faire, combien étaient exagérés jusqu’à l’absurde les bruits qui couraient sur son compte; et comme Bateman, malgré le manque complet de sens commun, était, au fond, très instruit et très-versé dans les théologiens anglais, Charles pensait qu’il pourrait par occasion recueillir auprès de lui quelques idées dont il ferait son profit. Lorsqu’il arriva à Melford, il y trouva un M. Campbell, qu’on avait invité à son intention. C’était un jeune homme sorti de Cambridge, et actuellement recteur d’une paroisse voisine; il professait les mêmes sentiments religieux que Bateman, et, bien qu’un peu positif, il se faisait remarquer par l’éclat de son intelligence et la vigueur de son esprit.
Nos deux invités et leur hôte avaient été voir l’église, et naturellement au dîner, la conversation roula sur la renaissance de l’architecture gothique, événement qu’ils accueillaient tous avec une vraie satisfaction. Le sujet aurait été épuisé presque aussitôt que mis sur le tapis, à cause de leur parfait accord sur cette matière, si par bonheur Bateman n’avait déclaré, d’un ton très-affirmatif, que, s’il le pouvait, il n’y aurait pas d’autre architecture que la gothique dans les églises d’Angleterre, ni d’autre musique que le chant grégorien. La thèse était bonne, clairement posée, et elle fournissait carrière à une très-jolie discussion. Reding commença par dire que tous ces accessoires du culte, soit musique, soit architecture, étaient nationaux; que c’était le mode dans lequel les sentiments religieux se traduisaient dans des temps et dans des lieux particuliers. D’après lui, sans doute, il n’était pas défendu de diriger l’expression extérieure de la religion dans un pays, mais on ne pouvait la rendre obligatoire, et à ses yeux, il était aussi déraisonnable d’imposer au peuple une seule forme de culte, qu’il l’était de le contraindre à s’amuser d’une seule manière. «Les Grecs, continua-t-il, se coupaient les cheveux en signe de deuil, les Romains les laissaient croître; les Orientaux voilaient leur tête quand ils priaient, les Grecs la découvraient; les Chrétiens ôtent leur chapeau dans l’église, les Mahométans leurs souliers; un long voile est une marque de modestie en Europe, d’immodestie en Asie. On peut aussi bien essayer de changer la taille d’un peuple que les formes de son culte. Bateman, laissez-nous vous raccourcir d’un pied, et puis vous commencerez vos réformes ecclésiastiques.--Mais assurément, mon digne ami, répondit l’amphitryon, vous ne voulez pas dire qu’il n’y a pas de connexion naturelle entre un sentiment intérieur et son expression extérieure, de sorte qu’une forme ne soit pas meilleure qu’une autre?--Non, loin de là; mais laissez ceux qui restreignent leur musique au chant grégorien élever des crucifix sur les grandes routes. Chaque forme est la représentation d’une localité ou d’une époque particulière.--C’est ce que je dis du frac et de la longue soutane de notre ami, reprit Campbell; c’est une confusion de temps différents, de l’ancien et du moderne.--Ou d’idées différentes, ajouta Charles; la soutane est catholique, le frac est protestant.--C’est l’inverse, repartit Bateman; la soutane est l’habit anglican du vieux Hooker, le frac vient de la France catholique.--En tout cas, c’est ce que M. Reding appelle une confusion d’idées, dit Campbell; et c’est la difficulté que j’éprouve à unir ensemble le gothique et le grégorien.--Oh! pardon, répliqua Bateman, c’est une même idée; elles sont toutes les deux éminemment catholiques.--Vous ne pouvez pas être plus catholique que Rome, je suppose, repartit Campbell; pourtant il n’y a pas de gothique dans cette ville.--Rome est une ville à part, répondit Bateman. En outre, mon cher ami, si nous nous rappelons seulement que Rome a corrompu la pure doctrine apostolique, pouvons-nous être surpris qu’elle ait corrompu son architecture?--Pourquoi donc s’adresser à Rome pour le grégorien? répliqua Campbell; car ce chant, sans doute, tire son nom de Grégoire Ier, évêque de Rome, que les Protestants regardent comme le premier spécimen de l’Antechrist.--Eh! que nous importe ce que pensent les Protestants.--Ne nous disputons pas pour des mots, Bateman; nous pensons l’un et l’autre que Rome a corrompu la foi, qu’elle soit l’Antechrist ou non. C’est ce que vous venez de dire vous-même.--C’est vrai; mais je fais une petite distinction. L’Église de Rome n’a pas _corrompu_ la foi, mais elle a _admis_ des corruptions dans son sein.--Cela ne suffit pas; croyez-le, nous ne pouvons avoir une base solide dans la controverse, à moins que dans nos cœurs nous ne pensions mal de l’Église de Rome.--Eh! que nous importe Rome? nous descendons de l’ancienne Église Britannique; nous ne nous occupons pas de Rome, et nous désirons que Rome ne s’occupe pas de nous; mais cela ne fait pas son affaire.--Eh bien, reprit Campbell, lisez seulement une page de l’histoire de la Réforme, et vous y verrez que l’âme du mouvement était cette doctrine, que le Pape est l’Antechrist.--Pour les ultra-Protestants, et non pour nous, repartit Bateman.--Oui, des ultra-Protestants comme ceux qui ont écrit les Homélies. Mais, je le répète, je ne dispute pas pour des mots. Voici ma pensée: de même que cette doctrine était la vie de la Réforme, de même la croyance, commune à nous deux, qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu et de dangereux dans l’Église de Rome; qu’elle renferme un esprit d’Antechrist, vivant en elle, l’animant et la dirigeant; cette croyance, dis-je, est nécessaire pour être bon Anglican. Il vous faut croire cela, ou vous devez vous réunir à l’Église de Rome.--Impossible! mon cher ami; nous avons toujours soutenu que Rome et nous, nous sommes deux Églises sœurs.--Je dis, reprit Campbell, que sans cette forte répulsion, vous ne pouvez écarter les droits nombreux, l’attraction puissante de l’Église de Rome. Elle est notre mère... Oh! quel mot!... Notre puissante mère! Elle ouvre ses bras. Quel parfum s’exhale de son sein! Elle est pleine de grâces. Je le sens, je l’ai senti depuis longtemps. Pourquoi ne me précipité-je pas dans ses bras? Parce que je sens aussi qu’elle est conduite par un esprit qui n’est pas elle. Mais si cette méfiance que j’éprouve à son égard et si la certitude que j’ai de sa corruption m’étaient démontrées fausses, j’irais demain m’unir à sa communion.» Ceci n’est pas une doctrine édifiante pour Reding, pensa Bateman. «Mon bon Campbell, dit-il, vous êtes paradoxal aujourd’hui.--Pas le moins du monde; nos Réformateurs ont compris que le seul moyen de rompre le lien de fidélité qui nous unissait à Rome, c’était de l’accuser d’une profonde corruption. Il en est de même pour nos théologiens. S’il est une doctrine sur laquelle ils se trouvent d’accord, c’est que Rome est l’Antechrist ou un Antechrist. Croyez-le bien, cette doctrine est nécessaire pour légitimer notre position.»
--Je ne comprends pas tout à fait ce langage, que je vois aussi employé dans différentes publications, dit Reding. Il fait supposer que la controverse est un jeu, et que les adversaires ne cherchent pas la vérité, mais des arguments.--Il ne faut pas vous méprendre sur mes paroles, monsieur Reding, repartit Campbell; ma pensée est que vous ne pouvez pas jouer avec votre conviction que Rome est antichrétienne, si telle est votre croyance; car si _c’est_ ainsi, il faut _parler_ ainsi. Un poëte a dit: «Parlez _doucement_ de la chute de notre sœur.» Non, si c’est une chute, nous ne devons pas en parler doucement. Tout d’abord on s’écrie: «Une si grande, Église! eh, qui suis-je pour parler contre elle?» Oui, vous le devez, si c’est vrai. «Dites la vérité, et moquez-vous du diable.» Rappelez-vous que vous n’employez pas vos propres paroles; vous avez la sanction et l’appui de tous nos théologiens. Vous le devez; sans cela, vous ne pouvez donner des raisons suffisantes pour rester en dehors de l’Église de Rome. Vous devez proclamer haut, non ce que vous ne pensez pas, mais ce que vous pensez, si réellement vous avez une conviction.» «Voici au moins une doctrine, se dit Charles à lui-même, c’est placer la controverse dans une coque de noix.» Bateman répliqua: «Mon cher Campbell, vous n’êtes pas du progrès. Nous avons renoncé à toutes ces criailleries contre Rome.--Dès lors, le parti n’est pas aussi habile que je le croyais, repartit Campbell. Soyez-en sûr, ceux qui ont renoncé à leurs protestations contre Rome, ont déjà leurs regards tournés vers elle, ou n’ont pas d’yeux pour voir.--Tout ce que nous disons, reprit Bateman, c’est que, comme je l’ai déjà exprimé, nous ne voulons pas nous occuper de Rome. _Nous_ ne disons pas: Anathème à Rome! mais Rome _nous_ anathématise.--Cela ne suffit point; ceux qui sont résolus à rester dans notre Église, et qui emploient des paroles douces à l’égard de Rome seront repoussés sur leur propre terrain, en dépit d’eux mêmes, et n’obtiendront pas de remercîments pour leurs peines. «Nul ne peut servir deux maîtres»: unissez-vous à Rome, ou condamnez-la. Quant à moi, j’avoue que l’Église Romaine a d’excellentes choses que je ne puis nier; mais en pensant de la sorte, et tout en l’admirant dans certains points, je ne saurais vraiment m’empêcher de parler comme je le fais. Cela ne serait ni loyal, ni logique.»
«Il a mieux fini qu’il n’avait commencé», pensa Bateman; et il parla dans le même sens. «Oh! oui, c’est vrai, trop vrai; c’est pénible à voir, mais il y a dans l’Église de Rome bien des choses contre lesquelles doit nécessairement s’élever tout homme raisonnable, tout lecteur des Pères et de l’Écriture, tout membre véritable de l’Église Anglo-Catholique.» Ces paroles couronnèrent la discussion, et le reste du dîner se passa très-agréablement, sinon d’une manière très-spirituelle.
CHAPITRE XVI.
Du chant grégorien et de l’architecture gothique.
Après le dîner, nos convives se rappelèrent qu’ils n’avaient fait qu’effleurer la question du grégorien et du gothique. «Comment cela s’est-il fait? demanda Charles.--En tout cas, nous y voilà de nouveau, dit notre hôte; et je vous l’avoue, Campbell, j’aimerais à entendre ce que vous avez à dire sur la matière.--A vrai dire, Bateman, répondit celui-ci, je suis fatigué du sujet; tout le monde me paraît exagéré. A quoi bon discuter là-dessus? vous ne serez pas d’accord avec moi.--Je ne vois pas ça du tout, répliqua Bateman; on croit souvent être en désaccord, simplement parce qu’on n’a pas le courage de s’expliquer.» «Excellente remarque, pensa Charles; quel dommage que Bateman, avec tant de bonnes idées, ait si peu de sens commun!» «Eh bien, donc, dit Campbell, mon objection au gothique et au grégorien réunis, c’est qu’ils représentent, non pas une, mais deux idées. Ayez de la musique dans les églises gothiques, et gardez pour les basiliques le grégorien.--Mon bon Campbell, repartit Bateman, vous paraissez oublier que les hymnes et les chants grégoriens ont toujours accompagné les nefs, les chapes, les mitres et les calices gothiques.--Nos ancêtres faisaient ce qu’ils pouvaient, reprit Campbell; ils étaient grands en architecture, petits en musique. Ils ne pouvaient employer ce qui n’était pas encore inventé. Ils chantaient le grégorien, parce qu’ils n’avaient point Palestrina.--Paradoxe! paradoxe, s’écria Bateman.--On ne peut le nier, continua Campbell: il y a une étroite relation entre l’origine et la nature de la basilique et celles du chant grégorien. Tous les deux existaient avant le Christianisme; tous les deux sont d’origine païenne; et plus tard l’Église s’en est emparée pour les consacrer à son service.--Pardon, dit Bateman; le grégorien est juif et non païen.--Je vous l’accorde par égard pour l’argumentation, répondit Campbell; mais, au moins, ils n’étaient pas d’origine chrétienne. D’ailleurs, l’ancienne musique et l’ancienne architecture étaient simples et limitées dans leurs moyens de montrer leur art respectif. On ne voit pas un vaste temple grec, on ne trouve pas un seul long _Gloria_ grégorien.--Pas un seul! s’écria Bateman, et le pauvre Willis, qui se plaignait sans cesse de l’ennui que lui causaient sur le continent les vieux chants grégoriens!--Je m’explique mal, reprit Campbell; naturellement, on peut rendre un morceau de plain-chant aussi long que l’on veut, mais simplement par addition et non pas en développant la mélodie. On peut en mettre deux ensemble et en avoir ainsi un deux fois plus long que l’autre; mais je parle d’une pièce musicale qui, évidemment, doit être le développement naturel d’idées arrêtées et dont toutes les parties s’enchaînent. Pareillement, on peut faire un temple ionique deux fois aussi long et aussi large que le Parthénon; mais on perd la beauté des proportions en agissant ainsi. Voici donc ma pensée sur l’architecture et la musique primitives: c’est qu’elles atteignent vite leurs bornes, qu’elles sont bientôt épuisées et qu’elles ne peuvent rien au delà. Tenter davantage, c’est forcer un instrument musical au delà de ses moyens.
«Bateman, ajouta Reding, essayez seulement de faire jouer des quadrilles à un violoncelle, et vous verrez ce qu’on veut dire par forcer un instrument.--Eh bien, repartit notre hôte, j’ai entendu Lindley jouer toutes sortes d’airs légers sur son violoncelle, et c’est fort extraordinaire.--Extraordinaire, c’est bien le mot, reprit Charles; c’est fort extraordinaire. Vous dites: «Comment peut-il produire cet effet? c’est prodigieux pour une basse», mais, avouez-le, ce n’est pas agréable en soi. De même, j’éprouve toujours une sensation pénible lorsque monsieur tel ou tel se présente pour faire bêler et braire sa délicieuse flûte comme un hautbois; c’est forcer le pauvre instrument à faire ce pourquoi il ne fut pas créé.--C’est vrai à la lettre en ce qui regarde le chant grégorien, dit Campbell; les instruments qui existaient primitivement ne pouvaient pas jouer autre chose. Mais je parle sauf correction. Monsieur Reding, vous paraissez posséder le sujet mieux que moi.--J’ai toujours ouï dire, comme vous l’affirmez, répondit Charles, que la musique moderne n’a pris naissance qu’après que l’on a connu la puissance du violon. Corelli lui-même, qui écrivait il n’y a pas encore deux siècles, a traité à peine du démanché. Le piano, également, je l’ai entendu assurer, a presque donné naissance à Beethoven.--La musique moderne ne pouvait donc exister dans les temps anciens, faute d’instruments, reprit Campbell; et, de même aussi, l’architecture gothique ne pouvait exister avant que la construction des voûtes n’eût atteint à la perfection. De grandes inventions mécaniques ont eu lieu, soit en architecture, soit en musique, depuis l’époque des basiliques et du grégorien; et chaque science y a gagné.--C’est assez curieux, dit Reding: une chose que j’ai souvent répétée s’applique parfaitement à votre opinion. Quand des gens qui ne sont pas musiciens ont accusé Haendel et Beethoven de n’être pas _simples_, j’ai toujours répondu: Et l’architecture gothique est-elle _simple_? Une cathédrale exprime une idée, mais variée à l’infini et travaillée dans toutes ses parties; il en est de même d’une symphonie ou d’un quatuor de Beethoven.
--Évidemment, Bateman, reprit Campbell, vous devez tolérer l’architecture païenne, ou il vous faut logiquement exclure le grégorien, qu’il soit païen ou juif; vous devez tolérer la musique ou réprouver les fenêtres à style flamboyant.--Et pour quoi optez-vous? demanda notre hôte; pour le gothique avec Haendel, ou pour l’architecture romaine avec le grégorien?--Pour tous les deux à leur place. Je préfère de beaucoup l’architecture gothique à la classique. A mes yeux, elle est un vrai produit et une expansion du Christianisme; mais je ne voudrais pas, pour cette raison, exclure le style païen qui a été sanctifié par dix-huit siècles, par l’amour exclusif de plusieurs pays chrétiens, et par la sanction d’une foule de saints personnages. Je suis pour la tolérance. Faites dominer le gothique, mais ayez du respect pour le classique.»