Part 20
--Je voudrais vous rapporter, reprit Charles, le nombre des avis indirects qui m’ont été donnés sur mon antipathie, comme on pourrait l’appeler, pour les choses telles qu’elles vont. Ce qui, peut-être, m’a le plus frappé, c’est un entretien que j’eus avec Carlton, ce tuteur avec qui j’ai étudié pendant les dernières vacances; évidemment si je ne pouvais m’entendre avec lui, ou plutôt s’il me condamnait comme les autres, de qui devais-je attendre une parole en ma faveur? D’ailleurs, je ne puis supporter le faste et les faux-semblants que je vois partout. Je ne parle pas contre les individus; ce sont de très-bonnes personnes, je le sais; mais, réellement, si vous voyiez Oxford tel qu’il est! les chefs surtout avec leurs gros revenus, je ne sais trop ce que vous en penseriez. Sans doute ces messieurs sont généreux, leurs femmes sont souvent simples et modestes, on se plaît à le dire; elles font aussi beaucoup de bien dans la ville, je me garderais de les attaquer sur ce point; mais je parle du système. Reconnaît-on des ministres du Christ dans des hommes qui jouissent de revenus énormes, qui vivent dans des maisons richement meublées, qui ont femme et enfants, qui se font servir par des sommeliers et de magnifiques valets en livrées, qui donnent des dîners splendides, affectent des airs protecteurs et gracieux, arrondissent leurs gestes, et mesurent leurs paroles comme s’ils étaient la crème de la terre, mais qui n’ont rien de l’ecclésiastique, si ce n’est l’habit noir et la cravate blanche? Puis viennent les évêques et les doyens qui, eux aussi, traînent une femme au bras, et qui ne peuvent entrer dans l’église sans être précédés d’un valet bien poudré, portant un coussin et une peau de mouton chaude pour préserver leurs pieds du froid des pierres.» Marie se mit à rire. «Eh bien, mon cher ami, dit-elle, je ne croyais pas que vous eussiez vu tant d’évêques, de doyens, de professeurs et de chefs d’établissements à Saint-Sauveur; vous avez eu bonne compagnie.--Mes yeux sont constamment en éveil, et les occasions ne m’ont pas manqué; je ne puis entrer dans les détails.--Je crois que vous avez été sévère envers ces messieurs, reprit Marie; quand un pauvre vieillard souffre d’un rhumatisme (et elle soupira un peu), il serait dur qu’il ne pût garantir ses pieds du froid.--Ah! Marie, je ne saurais vous expliquer tout! mais pénétrez-vous, je vous prie, de ce que je dis, et ne critiquez pas mes exemples ou mes paroles. Ce que je veux faire entendre, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère mondaine qui est aussi éloignée que possible de l’esprit de l’Évangile. Je n’accuse pas les _dons_ d’ambition ni d’avarice; il n’en est pas moins vrai, toutefois, que la fin que se proposent les chefs d’établissements, les _Fellows_ et tous ces messieurs, c’est de jouir d’abord de la terre, et puis de servir Dieu. Sans doute ils font du ciel l’objet final de leurs désirs; mais leur objet immédiat, c’est d’être dans l’aisance, de se marier, d’avoir de beaux revenus, une position, de _l’honorabilité_, une maison commode, une campagne agréable et un aimable voisinage. Il n’y a rien de surnaturel chez eux. Je l’avoue, je crois que les Puséistes sont les seules personnes de l’endroit qui aient des vues élevées; je devrais dire les seules personnes qui en fassent profession, car je ne les connais pas assez pour en parler.» Il pensait à White. «Vous m’entretenez là de choses que j’ignore, Charles, mais je ne pense pas que toute cette jeunesse intelligente d’Oxford ne recherche que ses aises et le bien-être; je ne crois pas non plus que dans l’Église de Rome l’argent ait toujours été employé à la meilleure fin.--Je ne disais rien de l’Église Romaine, pourquoi me la nommer? C’est tout à fait une autre question. Mon unique pensée, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère mondaine que je ne puis souffrir. Je n’emploie pas le mot «mondaine» dans sa plus mauvaise acception. Les gens y sont religieux et charitables; mais (je n’aime pas à citer des noms propres), mais je connais plusieurs _dons_ qui ne paraissent pas faire entrer dans le caractère de leur religion, à eux, la notion de la pauvreté évangélique, le danger des richesses, l’abandon de toutes choses pour le Christ: idées qui sont les premiers principes de l’Écriture telle que je la lis et la comprends. Je l’avoue, je crois que c’est la raison pour laquelle les Puséistes sont si impopulaires.--Eh bien, repartit Marie, je ne vois pas pourquoi vous êtes si dégoûté du monde, ainsi que de la place et des devoirs que vous devez y remplir, parce qu’il s’y trouve des hommes mondains.
--A propos, je parlais de Carlton, reprit Charles. Certes c’est un excellent garçon que j’aime, que j’admire et que je respecte beaucoup; eh bien, savez-vous qu’il a posé en axiome qu’un ecclésiastique de l’Église d’Angleterre doit se marier? Il disait que le célibat peut être chose très-bonne dans d’autres communions, mais qu’un homme se rendait ridicule et n’était pas du siècle, s’il restait célibataire dans notre Église.» Le pauvre Charles était si sérieux, et la proposition qu’il énonçait était si monstrueuse, que Marie, malgré sa profonde tristesse, ne put s’empêcher de rire aux éclats: «Je ne puis m’en défendre, dit-elle. En vérité, c’était une assertion très-extraordinaire. Mais, mon cher ami, ne craignez-vous pas que Carlton ne vous enlève un beau jour par violence, et qu’il ne vous marie à quelque gentille demoiselle avant que vous sachiez où vous en êtes?--Ne parlez pas sur ce ton, Marie, répliqua Charles; à cette heure, je ne puis supporter la plaisanterie. Ce que je veux dire, c’est que, considérant le bon sens de Carlton et son coup d’œil si juste en toutes choses, je restai convaincu que l’Église d’Angleterre est réellement, d’après les déclarations implicites de mon répétiteur, une forme de religion très-différente de celle des Apôtres.»
Ces paroles rendirent Marie sérieuse. «Hélas! dit-elle, nous voici sur un nouveau terrain, il s’agit maintenant, non de ce que l’Église pense de vous, mais de ce que vous pensez de notre Église.» Il y eut un moment de silence. «Je soupçonnais que cela reposait au fond, continua-t-elle; je n’ai jamais pu croire qu’une poignée de gens, dont quelques-uns n’étaient rien pour vous, venant vous dire que vous n’étiez pas à votre place, vous auraient fait penser ainsi, à moins que vous, le premier, n’eussiez eu ces sentiments. Voilà la vérité réelle; et puis vous interprétez dans votre sens ce que les autres viennent vous dire.» Il y eut encore un moment de silence pénible. «Je vois, reprit-elle, comment tout cela ira. Quand vous prenez une chose à cœur, Charles, je sais bien que vous ne l’abandonnez plus. Oui, vos idées sont déjà arrêtées. Nous vous verrons Catholique Romain.--Marie, répliqua le frère avec tristesse, voulez-vous, vous aussi, vous élever contre moi?» Elle vit sa méprise. «Non, Charles; tout ce que je dis, c’est que cela dépend de vous, et non des autres. Si votre esprit l’a résolu, il n’y a plus rien à faire. Ce ne sont pas les autres qui vous mènent, qui s’élèvent contre vous; mon cher ami, ne vous méprenez pas sur mes paroles, et ne vous faites pas illusion. Vous avez une volonté de fer.»
En ce moment, Caroline entra dans la chambre. «Je ne pouvais m’imaginer où vous étiez, Marie, dit-elle; il y a une éternité que Perkins vous demande. Il s’agit de quelque chose pour le dîner; je ne sais quoi. Nous avons cherché en haut et en bas, sans pouvoir deviner que vous aidiez Charles dans ses études.» Marie poussa un profond soupir et sortit de la chambre.
CHAPITRE XIII.
Perplexités d’une bonne sœur.
L’entretien que nous venons de rapporter n’avait donné aucune satisfaction ni aucun soulagement aux anxiétés du frère et de la sœur. «Je ne puis trouver nulle part de sympathie, se disait Charles. Marie ne me comprend pas plus que les autres. Je ne puis manifester mes pensées et mes sentiments; et si j’essaie de le faire, mes propositions et mes arguments me paraissent absurdes à moi-même. Ç’a été un grand effort de me confier à elle; et, en un sens, c’est autant de gagné, car c’est une épreuve surmontée; mais autrement je n’ai rien obtenu par mon initiative, et j’aurais aussi bien fait de me taire. Je n’ai réussi qu’à la chagriner sans soulager mon cœur. Par parenthèse, elle est partie croyant le cas deux fois plus grave qu’il ne l’est. J’allais la remettre dans le vrai, lorsque Caroline est entrée. Ma seule difficulté regarde les ordres, et elle croit que je vais me faire Catholique Romain. Quelle absurdité! Mais les femmes vont vite en besogne; donnez-leur un pouce, et elles prennent une aune. Je ne connais pas les Catholiques Romains. Toute la question est de savoir si je m’attacherai au barreau ou à l’Église. J’avoue que je me suis exagéré beaucoup les choses à moi-même; j’aurais dû commencer par ceci avec elle: «Savez-vous, aurais-je dû lui dire, que j’ai sérieusement envie d’étudier le droit?» J’ai tout embrouillé.
La pauvre Marie, de son côté, était dans un trouble d’esprit et de cœur aussi pénible que nouveau pour elle; cependant les affaires du ménage et ses devoirs obligés envers ses plus jeunes sœurs détournèrent un moment ses pensées. A dire vrai, elle avait été prise au mot; elle s’attendait peu à ce qui allait lui arriver, quand elle s’était engagée à accepter le chagrin, tandis qu’elle laissait les livres à Charles. La douleur, elle l’avait connue naguère; mais jusqu’alors, elle ne connaissait pas l’anxiété. L’état de l’esprit de son frère avait été pour elle jusque là un simple sujet d’étonnement; mais dès que cet état lui eut été manifesté clairement, elle en fut effrayée et révoltée. C’était comme si Charles avait perdu son identité et se fût changé en un autre homme; c’était comme si jusque là il avait trompé sa confiance. Elle avait vu dans les journaux qu’il s’agissait beaucoup du «parti d’Oxford» et de ses actes. Dans différents lieux où elle avait été en visite, elle avait entendu parler d’églises qui suivaient la nouvelle mode, et d’ecclésiastiques accusés, en conséquence, de Papisme, reproche dont elle s’était moquée. Mais maintenant on lui apprenait dans sa maison même qu’il y avait quelque chose de vrai dans ces bruits. La chose toutefois restait incompréhensible à son esprit, et elle savait à peine où elle en était. Et que, de toutes les personnes du monde, son frère, son propre Charles, avec qui de tout temps elle n’avait fait qu’un cœur et qu’une âme, que ce frère, jadis si aimable, si religieux, si bon, si sensé, si prudent, pût être le premier qui jetât sur sa voie les nouvelles opinions; cela la mettait hors d’elle-même.
Et où Charles avait-il puisé ses idées? Des idées! elle ne pouvait les appeler de ce nom; il n’avait rien à donner pour excuse; c’était un enivrement. Lui, si intelligent, d’un esprit si perçant, comment! il n’avait rien de mieux pour sa justification que de dire que la femme de l’évêque de Monmouth était trop jolie, et que le vieux docteur Stock s’asseyait sur un coussin! Oh! tout cela était bien triste, en vérité! Et comment se faisait-il qu’il fût insensible aux bienfaits de son Église, bienfaits dont il avait joui toute sa vie! Que lui manquait-il? Pour elle, tout était selon ses désirs: aller à l’église faisait son bonheur. Elle aimait à entendre les leçons et les collectes revenant chaque année et marquant les différentes saisons. Les livres historiques et les prophètes, en été; la collecte: «Levez-vous» pour annoncer l’Avent; les belles collectes de l’Avent lui-même avec les leçons d’Isaïe, qui se prolongent jusque dans le temps de l’Épiphanie: tout cet ensemble était une vraie musique à son oreille. Les psaumes, à leur tour, variant tous les dimanches, étaient pour son cœur une consolation perpétuelle, toujours ancienne, et cependant toujours nouvelle. Les additions de circonstance aussi: le Symbole d’Athanase, le _Benedictus_, le _Deus misereatur_ et l’_Omnia opera_, que son père avait coutume de lire aux grandes fêtes; et la belle litanie; toutes ces choses n’étaient-elles pas ravissantes? Que pouvait-il désirer de plus? où pourrait-il en trouver autant? C’était un mystère pour sa raison, et elle ne pouvait que se sentir pénétrée de reconnaissance de n’être pas exposée aux tentations, quelles qu’elles pussent être, qui avaient agi sur l’esprit si solide de ce frère bien-aimé!
Puis, elle s’était bercée de la douce pensée de voir Charles ministre et de l’entendre prêcher; d’avoir quelqu’un à qui elle aurait le droit d’adresser des questions, de demander des conseils quand elle le désirerait. Ce rêve était fini; elle ne pouvait plus compter sur son frère; il avait fait à sa confiance une blessure que le temps ne pourrait cicatriser: cette confiance avait disparu pour toujours. Charles était le seul homme de la famille; il était son seul soutien, maintenant que le père était mort. Qu’allaient-elles devenir, elles pauvres femmes? Être délaissée par son propre frère, oh! que c’était dur!
Et comment allait-elle préparer sa mère à ce coup terrible? Car il fallait bien que, tôt ou tard, cette triste affaire fût connue. Elle ne pouvait se faire illusion; elle connaissait assez son frère pour être sûre que lorsqu’il s’était mis réellement une chose en tête, il ne l’abandonnait point sans des raisons convaincantes, et elle ne voyait pas celles qui pourraient le détourner de ces idées s’il avait des motifs pour les garder. Le moyen de résoudre le problème confondait toute raison, tout calcul. Mais enfin, comment devait-elle apprendre ce malheur à sa mère? Valait-il mieux le lui laisser soupçonner et le lui faire arriver ainsi, ou fallait-il attendre jusqu’à l’accomplissement du fait? La question était trop difficile à résoudre pour le présent, et elle préféra l’abandonner.
Telle fut la situation de Marie pendant plusieurs jours jusqu’à ce que l’excitation de son esprit se changeât en un état dont une anxiété triste était l’élément latent et habituel. Cette anxiété la quittait d’ordinaire à l’heure de ses occupations, mais elle se trahissait de temps à autre par des soupirs subits et profonds, ou par l’égarement de ses pensées. Ni le frère ni la sœur, tout en s’aimant autant que jamais, n’avaient cette douceur et cette égalité de caractère qui leur étaient naturelles; il fallait maintenant veiller sur soi, et, sans qu’on pût en dire la cause, le cercle du soir était plus triste qu’autrefois, Charles était plus attentif envers sa mère; pour être davantage avec elle, il n’apportait plus ses livres dans le salon. Il faisait la lecture à haute voix, mais il causait peu; aussi Élisa et Caroline désiraient que son examen fût passé, afin qu’il pût reprendre sa gaîté naturelle.
Quant à Mme Reding, ses observations allaient simplement à constater que son fils était un étudiant intrépide, et qu’il se refusait une promenade ou une course à cheval, quelque beau temps qu’il fît. C’était une personne douce et tranquille, aux sentiments vifs et aux habitudes réglées, mais d’un esprit peu observateur. Elle avait vécu toute sa vie à la campagne, et jusqu’à sa récente infortune ayant à peine connu le chagrin, elle était entièrement incapable de comprendre comment les choses peuvent marcher, sinon d’une seule manière. Charles ne lui avait pas dit le motif réel de son séjour à la maison pendant l’hiver, jugeant que c’eût été l’affliger en pure perte; encore moins avait-il songé à la fatiguer par l’exposé de ses difficultés religieuses, qu’elle n’aurait pu apprécier; c’eût été, également, sans résultat positif. Quant à sa sœur, il essaya de lui donner une explication de sa conversation antérieure, dans la pensée d’adoucir les craintes extrêmes qu’il avait fait naître dans son esprit. Marie reçut l’explication avec reconnaissance, et déclara qu’elle était consolée. Mais le coup était porté, le soupçon était profondément entré dans son âme; c’était toujours Charles, son bien-aimé Charles comme auparavant, mais elle ne pouvait bannir de son esprit le cruel pressentiment qu’elle avait exprimé dans son entretien.
CHAPITRE XIV.
Les nouvelles réformes.
Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on avait fait entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant la porte, il se trouva en face du long et maigre Bateman, qui, promu aux ordres, venait d’être nommé ministre d’une paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu depuis dix-huit mois, et il lui serra la main avec beaucoup d’affection, en le félicitant sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le transformait plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières de Bateman étaient changées; cela pouvait être le fait de la circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise; peut-être était-ce le résultat de sa présence dans une maison étrangère et de la préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement être présenté à des dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve devait bientôt commencer pour le jeune ministre; car Charles l’invita au même moment à venir voir sa mère et à dîner ensuite avec eux. «Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y a un excellent sentier entre Boughton et Melford.» Bateman répondit qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc Charles dans le salon, et peu d’instants après il était en conversation avec la mère et ses filles.
«Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame! dit Bateman. Du dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse.--Non, elle est cachée par les arbres, répondit madame Reding. Le flanc de la colline change si fort sa direction que, dans le principe, je croyais que le point de vue devait être des fenêtres opposées.--Quelle est cette haute colline? demanda Bateman.--C’est Hart-Hill, répondit Charles; il y a un camp romain sur le sommet.--Nous pouvons apercevoir huit clochers de nos fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le lunch, ma chère.--Ah! madame Reding, repartit Bateman, nos ancêtres songeaient plus que nous à bâtir des églises, ou pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait; car, en ce moment, on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos constructions ecclésiastiques.--Nos ancêtres ont également fait beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises furent bâties dans Londres, sous la reine Anne? Saint-Martin en était une.--Cinquante, répondit Élisa.--Cinquante étaient projetées, reprit Charles.--Oui, madame, dit Bateman; mais par ancêtres j’entends les saints évêques et autres membres de notre Église Catholique, antérieurement à la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand bienfait (et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant cette époque par les Catholiques Anglais.--Ah! les pauvres gens, reprit madame Reding, ils ont fait une bonne chose, en bâtissant des églises; cela nous a épargné beaucoup de peine.--Restaure-t-on beaucoup d’églises dans ce pays? demanda Bateman, un peu déconcerté.--Ma mère ne fait que d’arriver ici, comme vous, répondit Charles; oui, on en restaure quelques-unes; l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il en s’adressant à Marie.--Avez-vous poussé vos promenades jusqu’à Barton? demanda celle-ci à Bateman.--Pas encore, miss Reding, pas encore; sans doute, on enlève les bancs.--On en fait des siéges, dit Charles, et même d’un très-joli modèle.--Les bancs sont détestables, reprit Bateman; toutefois, la dernière génération des titulaires les supportait sans se plaindre; c’est étonnant!»
Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le rompit en demandant au jeune ministre s’il se proposait de faire quelques améliorations à Melford. Bateman prit un air modeste. «Rien d’important, dit-il, quelques petites choses ont été déjà faites. Malheureusement, j’ai un recteur de la vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi de toute espèce de nouveauté.» Ce fut avec un sentiment de malice, par suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que Charles engagea son ami à faire un exposé de ses réformes. Eh bien, continua Bateman, il faut beaucoup de prudence dans ces matières, sans cela on fait autant de mal que de bien: on marche dans l’eau chaude avec tout le monde, les marguilliers, le comité paroissial, les vieux recteurs, la _gentry_ de l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette raison, que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser peu à peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je mets l’écharpe ou l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux pouces plus large qu’à l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la soutane dans ma paroisse. J’espère que vous approuvez la soutane, madame Reding?--C’est un costume très-froid, monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine; elle habille aussi très-mal, quand elle est portée seule.--Spécialement par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait difforme.--J’ai remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez remarqué miss Reding, j’en suis sûr, la soutane courte de l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et paraît être une continuation du gilet, le frac étant porté comme toujours. Eh bien, mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma longue soutane; je mets mon habit par-dessus.» Marie eut de la peine à s’empêcher de rire; Charles éclata. «Impossible, Bateman, s’écria-t-il; vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit français à basques par-dessus votre longue soutane qui descend jusqu’aux chevilles??--Mais, oui, répondit Bateman d’un ton grave: j’ai par là avisé à la chaleur et à l’apparence extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me reconnaissent. Je pense que c’est un grand point, miss Reding. Quand je passe, j’entends les petits enfants se dire: Voilà le ministre!--Je le crois bien! reprit Charles.--En vérité, s’écria madame Reding, oubliant sa dignité habituelle, qui jamais entendit choses semblables?» Bateman la regarda avec surprise et stupeur.