Part 19
Avant de descendre, il fit une visite de politesse au vieux Principal, digne homme en son temps. Le docteur Bluett, en effet, avait créé jadis une paroisse dans un lieu sauvage du pays; il avait instruit les ignorants et nourri les pauvres; mais aujourd’hui, à la fin de sa carrière, arrivant à des jours mauvais, on lui permettait, pour des raisons impénétrables, de donner une preuve de ce malheureux levain puritain, qui était un élément secret de sa religion. Il avait jusque là témoigné de la bienveillance à Charles, et son air froid, dans cette circonstance, fut très-sensible à notre ami. «Nous avions espéré, monsieur Reding, dit-il, qu’un jeune homme aussi bien pensant que vous l’étiez jadis aurait obtenu ici un _fellowship_, qu’il s’y serait établi, et qu’il aurait été utile à son siècle, monsieur. Nous pensions que vous auriez été une colonne, un arc-boutant de l’Église d’Angleterre, monsieur. Eh bien, monsieur, voici mes vœux les plus ardents pour vous, monsieur: lorsque vous reviendrez pour votre grade de maître, monsieur... Non, je pense que c’est pour votre grade de bachelier... Quel grade est-ce, monsieur Reding? Êtes-vous déjà bachelier? Oh! je vois votre toge.» Charles répondit qu’il n’avait pas encore passé son examen. «Eh bien, monsieur, lorsque vous reviendrez pour votre examen, dis-je... pour votre examen..., nous espérons que dans l’intervalle la réflexion et l’étude, et peut-être l’éloignement de compagnons dangereux, vous auront ramené à une situation d’esprit plus sage, monsieur Reding.» Charles était blessé du ton qu’on prenait à son égard. «Réellement, monsieur, dit-il, si vous me connaissiez mieux, vous comprendriez que je ne suis pas dans le cas ni d’éprouver ni de faire du mal en restant ici jusqu’à Pâques.--Quoi! rester ici, monsieur, avec tous les étudiants? s’écria le docteur Bluett stupéfié, avec tous nos jeunes étudiants?» Charles ne trouvait pas un mot à répondre; il ne se reconnaissait pas dans une situation si nouvelle. «Je ne puis comprendre, monsieur, dit-il enfin, pourquoi je serais un compagnon dangereux pour les habitants au collége.» Le menton du docteur Bluett s’allongea, et ses yeux prirent un aspect sombre. «Vous corrompriez leur esprit, monsieur, répondit-il; vous corrompriez leur esprit.» Puis il ajouta d’une voix sépulcrale, qui vint des dernières profondeurs de ses entrailles: «Vous les mèneriez, monsieur, à quelque subtil jésuite... à quelque subtil jésuite, monsieur Reding.»
CHAPITRE XI.
La famille.
Cependant madame Reding s’était fixée auprès de vieux amis dans le Devonshire. C’est là que Charles passa l’hiver et les premiers jours du printemps avec elle et ses trois sœurs, dont l’aînée avait deux ans de plus que lui.
«Allons, fermez enfin tous ces livres, Charles», disait Caroline, la plus jeune des demoiselles, âgée seulement de quatorze ans; «faites place pour le thé; certainement, vous avez assez étudié. Parfois vous passez une heure entière sans prononcer un mot; au moins, vous devriez nous dire ce que vous étudiez.--Ma chère Caroline, vous ne seriez pas plus savante, si je vous le disais, répondit Charles; c’est de l’histoire grecque.--Oh! reprit Caroline, j’en sais plus que vous ne pensez; j’ai lu Goldsmith, une bonne partie de Rollin, et l’_Homère_ de Pope en outre.--Bravo! eh bien, j’étudie l’histoire de Pélopidas; savez-vous qui il était?--Pélopidas, je dois le connaître. Oh! je m’en souviens; il avait une épaule d’ivoire.--Bien dit, Caroline; mais cela ne me donne pas une idée exacte de sa personne. Était-ce une statue, ou un homme en chair et en os, avec cette épaule dont vous parlez?--Oh! il était en vie; quelqu’un le mangea, je crois.--Eh bien, était-ce un dieu, ou un homme?--Je me suis trompée; c’était une déesse, aux pieds d’ivoire... Non, c’était Thétis.--Ma chère enfant, dit madame Reding, ne parlez pas ainsi au hasard; réfléchissez avant de parler; vous savez mieux que vous ne dites.--Maman, elle a, reprit Charles, ce que M. Jennings appellerait un esprit très-inexact.--Je m’en souviens très-bien maintenant, s’écria Caroline; c’était un ami d’Épaminondas.--Quand vivait-il?» demanda Charles. Caroline se taisait. «Oh! Caroline, reprit Élisa, avez-vous donc oublié la mnémotechnie?--Jamais je n’ai pu l’apprendre; je la déteste.--Je ne puis non plus la retenir, dit Marie; donnez-moi les nombres naturels; ils sont doux et bons comme des fleurs dans un carré; mais je n’aime pas les fleurs artificielles.--Mais, évidemment, reprit Charles, la mnémotechnie aide à se rappeler un très-grand nombre de dates dont, sans cela, on ne pourrait se souvenir.--Ces noms baroques sont même plus difficiles à prononcer que les nombres à apprendre, dit Caroline.--C’est parce que vous avez peu de dates à retenir, répliqua Charles; mais l’écriture ordinaire elle-même est une mnémotechnie.--Cela est au-dessus de l’intelligence de Caroline, dit Marie.--Que sont les mots, sinon les signes artificiels des idées? continua Charles; ils sont plus harmonieux, mais tout aussi arbitraires. Il n’y a pas plus de raison pour que le son «chapeau» signifiât l’objet particulier ainsi nommé que nous mettons sur la tête, qu’il n’y en a pour que «abuldistof» s’écrivît pour 1520.--O mon cher enfant, s’écria madame Reding, comme vous y allez! Ne soyez pas paradoxal.--Ma bonne mère, répondit Charles en se rapprochant du feu, je ne veux pas être paradoxal; c’est seulement une généralisation.--Gardez-la donc pour votre examen, mon cher; j’ose dire que là elle vous sera utile, continua-t-elle en travaillant à son ourlet; la pauvre Caroline sera tout aussi embarrassée en logique qu’en histoire.»
--Me voilà entre deux feux, reprit Charles, en s’asseyant sur un petit tabouret aux pieds de sa mère: Caroline m’appelle stupide si je garde le silence et vous vous m’appelez paradoxal si je parle.--Le bon sens, reprit sa mère, est la monnaie d’or.--Et qu’est-ce que le sens commun? demanda Charles.--C’est la monnaie d’argent, reprit Élisa.--Bien trouvé, dit Charles; c’est de la monnaie courante pour chaque heure.--Ou plutôt, reprit Caroline, c’est de la monnaie de cuivre; car nous en avons besoin pour distribuer sans cesse, comme des aumônes pour les pauvres. On m’en demande toujours. Si je ne puis trouver quel était le père d’Isaac, Marie me dit: «O Caroline, où est votre sens commun?» Si je sors, Élisa court après moi: «Caroline, crie-t-elle, vous n’avez pas le sens commun; votre châle est mis tout de travers.» Et lorsque je demande à maman de prendre par les champs le plus court chemin pour aller à Dalton, elle me dit: «Faites usage de votre sens commun, ma chère.»--Il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu, pauvre enfant, reprit Charles; il n’y a pas de banque qui pût soutenir un pareil cours.--Pas ainsi, dit Marie; cela rentre dans sa banque dix fois plus vite que ça n’en sort. Elle en reçoit beaucoup de nous, et ce qu’elle en fait, personne ne peut le comprendre; ou elle amasse, ou elle spécule.--Comme le grand Océan, qui reçoit les fleuves, et qui n’est jamais plein, dit Charles.--Cela se trouve quelque part dans l’Écriture, reprit Élisa.--Dans l’Ecclésiaste», répondit Charles; et il continua le texte: «Toutes les choses du monde sont difficiles; l’homme ne peut les expliquer par ses paroles. L’œil ne se rassasie point de voir, et l’oreille ne se lasse point d’écouter.»
Sa mère soupira. «Prenez ma tasse, mon enfant, dit-elle; je n’en veux pas davantage.--Je sais pourquoi Charles aime tant l’Ecclésiaste, reprit Marie; c’est parce qu’il est fatigué de l’étude: «De longues études sont une lassitude pour la chair.» Je voudrais pouvoir vous aider, Charles.--Mon cher enfant, je crois en vérité que vous travaillez trop, dit sa mère; songez seulement au nombre d’heures que vous avez consacrées à l’étude aujourd’hui. Vous êtes toujours levé deux heures avant le soleil; et je ne pense pas que vous vous soyez promené de toute la journée.--C’est si triste de se promener seul, chère mère; et quant à la promenade avec vous, ou avec mes sœurs, c’est assez agréable, mais ce n’est pas un exercice.--Mais, Charles, dit Marie, c’est absurde de votre part; nous avons un temps délicieux et que nous ne pouvions pas espérer à cette époque, vous devriez en profiter pour faire de longues promenades. Pourquoi ne vous décidez-vous point à aller droit aux plantations, ou sur les hauteurs de Hart-Hill, ou à faire une course d’ici à Dun-Wood?--Parce que les bois ne sont plus verts, mais tristes et sombres, chère sœur; ils inspirent la mélancolie.--Précisément la plus belle époque de l’année, reprit sa mère; c’est généralement reconnu; tous les peintres disent que l’automne est la saison pour voir les paysages.--Tout est alors couleur or et rouge brun, ajouta Marie.--Cela me rend triste, reprit Charles.--Quoi! le bel automne vous rend triste, s’écria sa mère.--Oh! chère mère, Vous allez dire encore que je suis paradoxal; je ne puis m’en défendre, j’aime le printemps; mais l’automne m’attriste.--Charles parle toujours ainsi, reprit Marie; il ne compte pour rien les riches couleurs dans lesquelles se métamorphose le vert si calme; il aime l’ennuyeuse uniformité de l’été.--Non, ce n’est pas cela; je n’ai jamais rien vu, par exemple, de plus magnifique que le Water-Walk de la Madeleine, en octobre; c’est une prodigieuse variété de couleurs. J’admire et je suis émerveillé; mais je ne puis affectionner ni aimer ce spectacle. La raison en est que je ne saurais séparer, dans mon esprit, la vue de ces choses de la fin qu’elles présagent; cette riche variété n’est que le signal de la maladie et de la mort.--Assurément, repartit Marie, les couleurs ont leur beauté propre, intrinsèque; nous pouvons les aimer pour elles-mêmes.--Non, non; nous ne procédons que par association d’idées; autrement, pourquoi ne pas admirer un morceau de bœuf cru, ou un crapaud, ou d’autres reptiles, qui sont aussi beaux et aussi brillants que les tulipes et les cerises, et qui pourtant nous révoltent, parce que nous considérons ce qu’ils sont et, non ce qu’ils paraissent?--Quelle est cette nouvelle idée? dit sa mère, en levant les yeux de dessus son ouvrage. Mon cher enfant, vous plaisantez en comparant les cerises à de la viande crue ou à des crapauds.--Non, ma bonne mère, répondit Charles en riant, non; je disais qu’ils paraissent leur ressembler.--Un crapaud ressembler à une cerise, Charles! insista madame Reding.--Oh! chère mère, je ne puis m’expliquer; mais réellement je n’ai rien dit d’extraordinaire; Marie ne le pense pas.--Mais, reprit celle-ci, pourquoi ne pas associer des pensées agréables avec l’automne?--C’est impossible; chère sœur, l’automne, c’est la saison malade et l’agonie de la nature. Je ne puis contempler avec plaisir le dépérissement de la mère de tout ce qui vit. Les couleurs si variées du paysage ne sont que les marques de la dissolution.--Charles, vous avez une manière de voir outrée et peu naturelle, repartit Marie; remuez-vous, et vous aurez de meilleures idées. N’aimez-vous pas à voir un beau coucher de soleil? cependant c’est le moment où le soleil nous quitte.» Charles demeura un moment silencieux, puis il dit: «Oui, mais il n’y avait pas d’automne dans l’Éden; le Paradis avait ses levers et ses couchers de soleil, mais les feuilles y étaient toujours vertes et ne se fanaient point. Il s’y trouvait un fleuve pour les nourrir. L’automne c’est la «chute».
«Ainsi, mon cher fils, reprit madame Reding, vous n’allez pas vous promener par ces belles journées, parce qu’il n’y avait pas d’automne dans l’Éden?--Oh! répondit Charles en riant, c’est cruel de me pousser ainsi à bout. Ce que je voulais dire, c’est que mes études sont un obstacle direct à la promenade, et que le beau temps ne me tente pas assez pour me les faire quitter.--Je suis heureuse de vous posséder ici, dit sa mère, car nous pouvons vous forcer à sortir de temps en temps; je soupçonne qu’au collége vous ne vous promeniez pas du tout.--Ce n’est que pour un certain temps, maman, répondit Charles; lorsque j’aurai subi mon examen, je ferai des promenades aussi longues que celles que je faisais avec Edward Gandy, l’hiver que je quittai l’école.--Ah! vous étiez alors si gai, Charles! dit Marie; que vous étiez heureux de la pensée d’aller à Oxford!--Mon cher, reprit madame Reding, vous vous promènerez trop alors, comme aujourd’hui vous vous promenez trop peu. Oui, Charles, vous êtes trop ardent en tout.--Ce n’est pas bien de lui faire un reproche d’être laborieux, dit Marie: vous le savez, maman, vous désirez qu’il étudie pour les honneurs, mais s’il doit les obtenir, il faut qu’il étudie beaucoup.--C’est vrai, ma fille, répondit madame Reding; Charles est un bon garçon, je le sais. Que nous serons heureuses de le voir établi dans un bon vicariat!» Charles soupira. «Allons, Marie, dit-il, faites-nous un peu de musique, maintenant le thé est enlevé. Jouez-moi cet air si beau de Beethoven, celui que j’appelle «la voix des morts».--Oh! Charles, vous donnez aux objets des noms si tristes! s’écria Marie.--L’autre jour, reprit Élisa, comme nous nous promenions, le vent nous apporta un délicieux parfum, et il l’appela «l’esprit du passé»; il dit aussi que le son de la harpe éolienne est «plein de remords».--Vous trouveriez tout cela fort joli, repartit Charles, si vous le lisiez dans un poëte; mais vous l’appelez triste, lorsque c’est moi qui le dis.--Sans doute, répondit Caroline, parce que les poëtes ne pensent jamais ce qu’ils disent, et pourtant ils ne seraient pas poëtes s’ils n’étaient mélancoliques.--Eh bien, dit Marie, je vous ferai de la musique, Charles, mais à la condition que vous me permettrez, un de ces matins, de vous donner une bonne leçon sur cette mélancolie qui, je vous l’assure, se développe chez vous tous les jours.»
CHAPITRE XII.
Confidence intime.
Les perplexités de Charles avaient bientôt pris une forme définie à son arrivée dans le Devonshire. Le fait seul de sa présence dans sa famille, et non à Oxford, où il aurait dû être, les avait ramenées dans son esprit; l’approche du temps où il devait passer son examen et prendre son grade justifiait sa préoccupation à cet égard. A dire vrai, ces perplexités n’avaient pas acquis un développement plus grand que celui que nous avons dépeint; mais elles n’étaient plus vagues ni indistinctes; il les saisissait entièrement; il ne les croyait pas non plus insurmontables, voyant alors d’une manière évidente les derniers obstacles à vaincre. La forme particulière dans laquelle elles se fixèrent, en se résumant, fut déterminée par les circonstances qui surgirent pour lui, à cette époque. Il se demanda d’abord comment il pourrait souscrire aux Articles _ex animo_, sans avoir une foi quelconque dans son Église comme autorité ayant droit à les lui imposer; et, en second lieu, comment il pourrait avoir foi dans son Église, vu son histoire et sa situation présente. Le fait de ces difficultés était une grande source de chagrins pour notre jeune ami. Ce qui aggravait son état, c’est qu’il n’avait personne avec qui il pût parler ou sympathiser sur cette matière. Le comble enfin de son malheur, c’était la nécessité de garder devers lui un secret qu’il n’osait confier à d’autres, et qui pourtant, d’après ses prévisions, devait être révélé un jour. Telles étaient les causes cachées de l’abattement que ses sœurs remarquaient dans Charles.
Un jour, il était assis tout pensif devant le feu, un livre à la main, lorsque Marie entra. «Je voudrais, dit-elle, que vous m’apprissiez l’art d’étudier le grec dans des charbons ardents.--Les pierres ont leur langage, et il y a du bon en toutes choses, répondit Charles.--Vous faites bien de vous comparer au mélancolique Jacques.--Non pas à Jacques, mais au bon duc Charles, qui fut banni dans la forêt verte.--C’est fâcheux pour nous, répliqua Marie, puisque nous sommes les êtres sauvages avec lesquels vous êtes forcé de vivre. Mon bon Charles, continua-t-elle, j’espère que la triste affaire qui a été la cause de votre renvoi ne vous chagrine plus.--En vérité, Marie, il n’est pas agréable, après avoir vécu dans les meilleurs termes avec tout le collége, et en particulier avec le Principal et Jennings, d’être à la fin chassé comme un mauvais étudiant qu’on envoie conduire la charrette. Vous n’avez pas d’idée combien le vieux Principal et Jennings ont été sévères.--Mon cher ami, vous ne devez plus vous en préoccuper, comme je soupçonne que vous le faites.--Je ne sais pas où cela finira; le Principal a dit expressément que mon avenir à l’Université était brisé. Je suppose qu’ils ne voudraient pas me donner un certificat, si je désirais un _fellowship_ partout ailleurs.--Oh! c’est une méprise momentanée; je suis sûre que maintenant ils sont mieux informés. Aussi bien c’est pour nous une si bonne fortune de vous avoir ici, que nous leur en devons de la reconnaissance.--Je crois pourtant avoir agi avec prudence, Marie; je ne suis jamais allé aux réunions du soir, ni aux sermons des célèbres prédicateurs du jour. Je me demande ce qui a pu leur mettre ces idées dans la tête. Au cours des Articles, je faisais de temps en temps une question, mais c’était vraiment parce que je désirais comprendre et saisir les matières. A mon entrée dans sa chambre, Jennings tomba sur moi; je ne puis dire autrement. Il fut d’abord poli dans ses formes, mais il y avait dans son regard quelque chose qui m’annonçait l’orage. Il est étrange qu’un homme d’un caractère fort comme lui n’ait pas su mieux dissimuler ses sentiments; j’ai toujours pu deviner ses pensées.--Croyez-moi, Charles, vous aurez oublié tout cela l’année prochaine. Ce sera comme un nuage d’été qui vient et disparaît.--Et puis, cela me décourage, et interrompt forcément mes études. J’y pense toujours, et c’est en vain que je veux fixer mon esprit sur mes livres, je ne sais plus retrouver mon énergie. C’est très-dur.--Marie soupira;--je voudrais pouvoir vous aider, dit-elle, mais les femmes peuvent si peu! Allons, laissez-moi prendre le chagrin, et gardez l’étude; ce sera un excellent partage.--Et d’ailleurs, continua Charles, que va penser ma mère, quand la chose arrivera à ses oreilles, et il faut bien qu’elle lui parvienne!--Laissez donc! ne faites pas une montagne d’une taupinière. Vous reviendrez à Oxford, vous prendrez votre grade, et personne ne saura rien de tout cela.--Non, il n’en peut être ainsi», répondit Charles sérieusement. «Que voulez-vous dire?--Ces choses ne se dissipent pas de cette manière; ce n’est pas un nuage d’été: cela pourrait bien tourner à la pluie, à mon avis.»
Marie le regarda avec étonnement. «Je veux dire, reprit-il, que je n’ai pas l’espoir qu’ils me laissent prendre mon grade, pas plus qu’ils ne m’ont permis la résidence à Oxford.--C’est très-absurde, mon ami, voilà ce que j’entends par se préoccuper d’enfantillages et faire des montagnes de taupinières.--Ma bonne Marie, reprit-il en lui prenant la main affectueusement, ma seule vraie confidente et mon unique consolation, je voudrais vous faire encore une confidence, si vous pouviez la supporter.» Marie était effrayée, et son cœur battait fort. «Charles, répondit-elle en retirant sa main, souffrir une peine quelconque me serait moins dur que de vous voir dans cet état. Il est trop évident pour moi que quelque chose vous tourmente.» Charles mit ses pieds sur le garde-feu, et baissa les yeux. «Je ne puis vous le confier», dit-il enfin avec effort. Puis voyant à la physionomie de sa sœur combien il l’affligeait, il ajouta, souriant à demi comme pour atténuer l’effet de ses paroles: «Ma chère Marie, quand un pareil témoignage est porté contre quelqu’un, on ne peut s’empêcher de craindre qu’il n’ait été peut-être dicté par des motifs plausibles.--Impossible, Charles: _vous_ corrompre les autres! _vous_ falsifier le Prayer-Book et les Articles! Impossible.--Marie, de nous deux qui serait le meilleur juge, si ma figure était sale et mon habit râpé, vous ou moi? Eh bien, peut-être Jennings, ou au moins l’opinion publique, en sait plus sur ma personne que moi-même.--Ne parlez pas ainsi, répliqua Marie très-émue; vraiment, vous me faites de la peine en ce moment. Que voulez-vous dire?» Charles couvrit son visage de ses mains: «Il n’y a rien à faire, répondit-il, vous ne pouvez m’aider ici; je ne fais que vous chagriner. Je n’aurais pas dû aborder ce sujet.» Il y eut un moment de silence.
«Mon bien-aimé Charles, reprit Marie avec tendresse, allons, je supporterai tout tranquillement. Rien ne peut m’affliger autant que de vous voir aller de ce train-là. Mais, en vérité, vous m’effrayez.--Eh bien, répondit-il, quand plusieurs personnes viennent me dire qu’Oxford n’est pas ma place, que ma position n’est pas là, qui sait, si elles ont tort ou raison?--Mais, réellement, est-ce tout? et qui exige que vous passiez votre vie à Oxford? Ce n’est pas nous, certainement.--Non, mais Oxford implique la nécessité d’obtenir un grade... de prendre les ordres.--Maintenant, mon cher ami, parlez d’une manière claire; ne me donnez pas des demi-mots; faites-moi tout connaître.» Et elle s’assit, le regard plein d’anxiété. «Eh bien, soit, dit-il faisant un effort; cependant, je ne sais par où commencer. Tout ce que je puis dire, c’est que bien des choses me sont arrivées de différentes manières pour me montrer que je n’ai ni lieu, ni position, ni demeure; que je ne suis pas fait pour l’Église d’Angleterre, que j’y suis un étranger.» Il y eut un silence terrible; Marie devint très-pâle; puis, tirant précipitamment une conclusion: «Vous voulez dire, Charles, reprit-elle avec vivacité, que vous allez vous réunir à l’Église de Rome.--Non, ce n’est pas cela. Vous m’avez mal compris; je ne veux dire que ce que j’exprime; je vous ai tout révélé; ma confession est complète. Voici ma pensée entière: je ne me sens pas à ma place.--Cela ne suffit point, vous devez m’en révéler davantage; car, comme je l’appréhende, vous voulez dire ce que j’ai exprimé moi-même, rien de moins.--Je ne saurais raconter les choses avec suite: mais quelque part que j’aille, avec quelque personne que je parle, je me sens une autre sorte d’homme que je ne suis. Je ne puis vous communiquer ce sentiment intime; vous ne me comprendriez pas. La meilleure idée de mon état véritable se trouve dans ces paroles du Psalmiste: «Je suis un étranger sur la terre.» Nul ne pense et ne sent comme moi. J’entends des sermons, je cause de sujets religieux avec des amis, et tout le monde me condamne. Le collége enfin vient, lui aussi, rendre son témoignage contre moi, et il me chasse hors de ses murs.--Oh! Charles, reprit Marie, que vous êtes changé!» Et les larmes lui vinrent aux yeux. «Vous étiez si gai, si heureux autrefois! Vous trouviez tant de plaisir auprès de tout le monde et en toutes choses! Nous aimions tant à rire et à répéter: «Les oies de Charles sont des cygnes.» Que vous est-il arrivé?» Elle se tut. «Ne vous rappelez-vous pas, continua-t-elle ensuite, ces paroles de l’_Année chrétienne_[65]? Je ne puis les citer textuellement; nous vous les appliquions. Il s’agit de l’espérance ou de l’amour «qui rend tous les objets radieux par son sourire magique». Charles fut ému en se rappelant ce qu’il était trois années auparavant. «Je suppose, dit-il, que je sors des ombres pour entrer dans les réalités.--Il y a eu bien des choses pour vous attrister, repartit Marie en soupirant; et maintenant ces vilains livres vous fatiguent trop. Pourquoi concourir pour les _honneurs_? quel bien en reviendra-t-il?» Nouveau silence.
[65] Recueil de poésies religieuses par M. Keble. Il contient des hymnes et autres compositions pour chaque fête du calendrier anglican. L’auteur y célèbre, à la date du 25 mars, la bienheureuse mère de Dieu.