Part 18
«Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela est une théorie fort belle; savoir si elle s’accorde avec les faits, c’est une autre question. Pour nous, nous avons toujours cru jusqu’à présent que Chillingworth avait raison quand il nous montre Papes contre Papes, Conciles contre Conciles, et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les controversistes protestants ne vous laisseront pas admettre cette parfaite harmonie de la doctrine papiste; ce qui est certain, c’est que vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non d’après les faits, mais d’après des idées; je veux dire que pour vous c’est assez si des idées se soutiennent mutuellement. Quoique vous ne vouliez pas le reconnaître, cependant, en matière de faits, l’harmonie, à vos yeux, est la vérité. Les faits répondent-ils aux théories, vous n’en savez rien, et vous ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé dans le sujet; mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes auraient plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver l’enchaînement logique de leur système. Par exemple, ils en appellent aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus de ceux-ci; ils maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la prouvent par l’Écriture, et puis ils prouvent l’Écriture par l’Église. Ils croient qu’un Concile général est infaillible _lorsque_ le Pape l’a confirmé, mais pas _avant_ cette sanction. Bellarmin, il me semble, donne la liste des Conciles généraux qui ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la doctrine de Rome sur les indulgences.» Charles réfléchit sur ces paroles: «Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite; je devrais connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement sur ces matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste, et vous pouvez vous imaginer avec quelle peine je vous fais cet aveu, je vous proteste que si l’Église de Rome est aussi ambiguë dans son enseignement que la nôtre, je serais en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je n’ai pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien disait: «Comment puis-je le savoir, à moins que quelqu’un ne me l’apprenne?» et saint Paul: «La foi vient par l’ouïe.» Si personne ne réclame ma foi, comment puis-je l’exercer? Du moins, je courrai le risque de devenir Latitudinaire; car si l’Écriture seule est mon guide, évidemment il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre sacré.--Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le meilleur côté des choses, et non le pire. Retenez bien ceci, Charles, c’est qu’il faut vous mettre en garde contre toute vue forcée ou maladive des choses. Soyez gai, soyez naturel, et tout sera facile.--Carlton, vous êtes toujours bon et plein de bienveillance, repartit Charles; mais après tout (et je voudrais pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas un mot à dire relativement à ma difficulté sur la signature des Articles. Comment dois-je sauter par-dessus le mur? Que m’importe, à moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à franchir!»
Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur promenade en silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées que la conversation avait fait naître.
CHAPITRE IX.
Un système d’espionnage.
Cependant les vacances s’écoulaient avec une douce et charmante rapidité. Les jours succédaient tranquillement aux jours; et dans leurs occupations habituelles, nos deux étudiants ajoutaient insensiblement, mais d’une manière certaine, à la somme de leurs connaissances et à leur progrès intellectuel. Avant de les mettre de côté, ils avaient lu une dernière fois historiens et orateurs; ils avaient approfondi la philosophie, parcouru les commentaires, complété les analyses et les résumés. Tout cela était un travail de solitude. Tandis que d’autres peut-être voguaient de Londres à Bombay, ou à la Havane, et que les mois pouvaient, rétrospectivement, leur paraître comme des années, pour Reding et Sheffield la semaine était à peine commencée qu’elle touchait à sa fin. Lorsque octobre arriva et qu’ils revirent leurs amis d’Oxford, tout d’abord ils crurent qu’ils avaient bien des choses à leur raconter; mais, dès leur première conversation, ils trouvèrent qu’ils n’avaient à parler que de leurs études et de leurs affaires personnelles; ils furent donc réduits au silence, malgré leur désir de causerie.
La saison avait changé. Ce changement leur rappela que Horsley convenait à un séjour d’été et non à une habitation permanente. Déjà des brouillards lourds et gris s’attachaient aux flancs de la colline; les gros vents et les orages étaient venus; le gazon s’était flétri, et lorsque Charles et son ami restaient dans le cottage, ils avaient remarqué que les portes et les fenêtres ne fermaient pas bien, et que la cheminée fumait. Vinrent ensuite ces fruits qui sont la fête funèbre de l’année, la mûre et la noix; la noix, insipide et sans jus; la mûre, noire, juteuse, mais âpre et moisie en même temps, comme si on la cueillait sur la terre humide et non sur l’arbre. Ainsi ce lieu si frais, s’étant dépouillé de ses charmes, semblait les inviter lui-même à le quitter. Reding jeta un coup d’œil autour de lui, et se prépara au départ comme un «_conviva satur_». Ces mots: «_Edisti satis, tempus abire_» lui semblaient écrits sur tous les objets. Les hirondelles étaient parties; les feuilles étaient pâles; le soleil effleurait à peine l’horizon. Aux espérances du printemps, à la paix et au calme de l’été avaient succédé les tristes réalités de l’automne. Charles allait se précipiter au milieu d’un monde qui l’avait laissé tranquille sur la montagne; là, il avait vécu sans querelles, sans distractions, sans désappointements, et, à cette heure, toutes ces misères allaient faire partie de son existence. Hélas! il n’était qu’un enfant d’Adam; Horsley avait été seulement un répit; et il avait encore vivant dans sa mémoire le grand revers qui l’avait frappé deux années auparavant: Quel été enchanteur! Quel triste automne! Plein de ces pensées, il ramassa ses livres et ses papiers, et se dirigea vers Saint-Sauveur.
Oxford aussi avait perdu à ses yeux presque tout son prestige. La fraîcheur de son admiration pour cette ville était passée; maintenant, il voyait des défauts là où d’abord tout lui avait paru bon, excellent; le merveilleux des choses et des personnes s’était évanoui. Aussi bien, il y avait des changements: parmi ses condisciples, les uns avaient déjà pris leurs grades et étaient partis; d’autres étudiaient dans l’intérieur du pays; d’autres habitaient de nouveaux colléges pour y jouir d’un _Fellowship_. Une foule de figures plus jeunes se faisaient remarquer au réfectoire et à la chapelle, et Charles savait à peine leurs noms. Les chambres où autrefois il venait se récréer familièrement étaient occupées aujourd’hui par des inconnus qui prétendaient avoir sur elles le droit qui, dans sa pensée, ne pouvait appartenir qu’à leurs anciens possesseurs. Le collége lui paraissait déchu; il y avait une troupe remuante qui n’y était pas auparavant: un certain nombre de petits garçons, une grande quantité de gamins.
Mais la vraie peine de Charles, ce qui devenait de plus en plus évident à son cœur alarmé, c’était de voir que son intimité avec Sheffield était un peu refroidie. Ils avaient bien passé leurs vacances ensemble, ils avaient pu se connaître mieux que jamais; néanmoins, leur sympathie mutuelle n’était plus aussi forte, ils ne partageaient ni les mêmes goûts ni les mêmes répugnances; en un mot, leurs esprits n’étaient pas aussi homogènes qu’ils l’avaient cru, alors qu’ils étaient étudiants de première année. Il n’y avait pas autant d’abandon de cœur dans leurs conversations, et ils souffraient plus aisément de se trouver séparés l’un de l’autre. Ils étudiaient tous les deux pour les _honneurs_, ils étudiaient ardemment; mais Sheffield était tout entier à son œuvre, et la religion pour lui ne venait que sur le second plan. Il n’avait ni doutes, ni difficultés, ni anxiétés, ni chagrins qui l’affectassent beaucoup. Ce n’était pas la certitude de la foi qui ôtait le soleil de son âme et qui dissipait chez lui les nuages de la faiblesse humaine; disons mieux, il n’éprouvait pas le besoin de cette contemplation de l’Invisible qui est la vie du chrétien. Sa réputation était pure, sa conduite exemplaire; mais il se contentait de ce que lui offrait ce monde périssable. Pour Charles, au contraire, son trait caractéristique, peut-être au-dessus de tout, était un sentiment habituel de la présence divine. Ce sentiment, sans doute, ne lui assurait pas une conformité constante de pensées et d’actions: il était cependant la colonne de feu qui marchait devant lui et lui servait de guide. Charles sentait qu’il était la créature de Dieu, qu’il aurait un compte à lui rendre, qu’il lui appartenait sans réserve. Il désirait beaucoup réussir dans son examen; il ne pouvait y songer sans tressaillement; mais l’ambition n’était pas sa vie; quelques minutes lui auraient suffi pour se remettre d’un insuccès. Dans cet état de choses, les seuls objets sur lesquels nos deux amis parlassent librement étaient ceux qui avaient rapport à leurs études. Ils travaillaient ensemble, ils s’examinaient l’un l’autre, ils se prêtaient leurs cahiers et se les corrigeaient réciproquement, ils se résolvaient mutuellement leurs difficultés. Peut-être Sheffield, quoique très-fin, s’aperçut-il à peine qu’il y avait un certain relâchement dans leur intimité. La controverse religieuse, dans sa nouveauté, avait été la nourriture de son intelligence active; maintenant, elle avait perdu son charme, et les livres l’avaient remplacée. Pour Reding, c’était le contraire; il avait trouvé de l’intérêt aux questions religieuses pour l’amour d’elles-mêmes, et lorsqu’il se les était interdites, il s’était imposé un vrai sacrifice. Aujourd’hui donc qu’elles venaient de nouveau se présenter forcément à son esprit, il ne pouvait espérer de Sheffield cette assistance d’ami dont il avait un si grand besoin.
Une épreuve plus forte encore lui était réservée. Nous devons dire au lecteur qu’il y avait à cette époque un système d’espionnage poursuivi par différents hommes, bien intentionnés d’ailleurs, qui croyaient rendre un véritable service à l’Université en signalant les jeunes membres qui étaient enclins, comme on disait, au Papisme. Système erroné. Ces messieurs ne s’apercevaient pas qu’une telle marche renfermait le danger de disposer au Catholicisme ces esprits ardents en leur faisant de faux rapports sur la religion romaine, et celui de les forcer à aller plus loin ensuite, en leur montrant l’incompatibilité de leurs opinions avec leur position dans l’Église Anglicane. Des idées qui auraient reposé tranquilles dans leurs têtes, ou se seraient évanouies tôt ou tard, étaient, par là même, fixées, définies, établies en eux; et la crainte de la censure du monde ne servait plus à les retenir, lorsqu’une fois elle avait été encourue. Quand Charles se rendit à la soirée de Freeborn, c’était à la barre qu’on le traduisait. On l’admit non-seulement pour lui faire la leçon, mais pour le soumettre à un examen inquisitorial; et n’ayant pas promis d’être un sujet pour l’impression spirituelle, il fut un sujet pour la censure spirituelle. Il devint un homme signalé dans les cercles de Capel-Hall et de Saint-Marc. Ses rapports avec Willis, les questions qu’il avait faites au cours des Articles, quelques remarques isolées dans certaines réunions; tout avait été recueilli et avait aggravé le cas contre lui. Un jour, en rentrant dans son appartement, il trouva Freeborn, qui était venu lui rendre visite, occupé à fouiller dans ses livres: un volume de sermons de l’école du jour, emprunté à un ami pour éclaircir Aristote, reposait sur sa table, et dans les rayons de sa bibliothèque un des plus philosophiques «Traités pour le temps[64]» était placé entre un Hermann _de Metris_ et un Thucydide. Un autre jour, la porte de sa chambre à coucher était ouverte, et nº 2 de la réunion _au thé_ vit une gravure religieuse d’Overbeck appendue à la muraille.
[64] Série de publications dans lesquelles plusieurs des hommes qui ont créé le Mouvement Religieux d’Oxford traitaient des questions de doctrine et de discipline ecclésiastique. Voy. l’_Appendice_.
Les faits de ce genre étaient souvent rapportés au chef de la maison à laquelle appartenaient les jeunes étudiants pris en flagrant délit. Gardien vigilant de la pureté du Protestantisme de ses sous-gradués, le chef recevait les informations avec reconnaissance; on dit même qu’il y ajoutait parfois une invitation à dîner. Que, dans quelques cas, cette manière d’agir ait réussi à effrayer et à refroidir ceux qui en étaient l’objet, c’est ce qu’on ne saurait nier; ce fut ainsi qu’on put faire de White un fils dévoué et un ministre utile de l’Église d’Angleterre; mais c’était un remède propre à tuer ou à guérir, et il ne pouvait convenir à des intelligences plus nobles et plus élevées. La suite nous apprendra quel effet cette conduite produisit sur Charles. Il nous suffira pour le moment de rapporter les entrevues qu’il eut à ce sujet avec le Principal et le Vice-Principal de son collége.
CHAPITRE X.
La rustication, ou le renvoi temporaire.
Lorsque Charles se présenta chez le Vice-Principal, le révérend Josué Jennings, pour lui demander la permission de loger dans un appartement particulier, pendant les deux trimestres qui lui restaient jusqu’à l’époque de son examen, il lui fut répondu par un refus courtois, mais net. Sa surprise fut grande; il avait considéré cette démarche comme une simple affaire de forme. Interdit, il resta un moment silencieux; puis se levant, il allait se retirer. La rougeur colorait ses joues; un pareil refus était une punition infligée seulement aux étudiants paresseux, sur lesquels on ne pouvait pas compter dès qu’ils échappaient à l’œil du doyen du collége.
Le Vice-Principal paraissait attendre que Charles lui demandât la raison de ce procédé; comme le jeune étudiant, dans sa confusion, ne semblait pas disposé à le faire, il condescendit à ouvrir lui-même la conversation. Ce n’était pas, dit-il, qu’on voulût infliger un blâme à la conduite morale de M. Reding, non; il avait toujours été un jeune homme de mœurs irréprochables, et il avait soutenu la réputation qu’il avait apportée de l’école; mais les chefs avaient des devoirs à remplir à l’égard de la communauté, et parmi ces devoirs, l’un des plus impérieux leur commandait de mettre les sous-gradués à l’abri de la contagion des malheureux principes qui dominaient dans Oxford. La surprise de Charles, s’il est possible, fut encore plus grande, et il balbutia qu’il devait y avoir un malentendu, s’il avait été signalé à M. le Vice-Principal comme ayant des rapports avec aucun soi-disant parti de l’Université. «Par cette forme d’expression, monsieur Reding, repartit l’autorité du collége, vous n’entendez pas nier qu’il n’_existe_ des partis?» Jennings était un homme maigre et pâle, au nez aquilin et portant lunettes: quoique libéral dans sa croyance, on l’eût pris réellement pour un nourrisson de ce temps primitif de la Réforme, où les Anabaptistes allumèrent les bûchers de Smithfield. Par son âge, son talent exercé et sa position, il pouvait facilement déconcerter un infortuné jeune homme qui avait encouru sa disgrâce, et quoique au fond il eût un bon cœur, il usait assez souvent de son pouvoir. Charles ne savait que répondre à sa question, et comme il se taisait, elle lui fut répétée. A la fin, il dit que réellement, dans sa position, il n’avait pas le droit de parler contre personne, et que s’il avait prononcé ces paroles: «soi-disant parti», c’était afin de ne point paraître irrespectueux envers certains hommes qui pouvaient être meilleurs que lui. M. le Vice-Principal gardait le silence, sans être satisfait. «Qu’appelez-_vous_ un parti, monsieur Reding? Quelle serait votre définition de ce mot?» Charles réfléchit: «Les personnes, répondit-il, qui de leur propre autorité se liguent ensemble pour la défense de vues personnelles.--Et voulez-vous dire que ces messieurs n’ont pas des vues qui leur soient propres? demanda M. Jennings. Charles fut de son avis.
«Quelles sont vos vues relativement aux Trente-neuf Articles? reprit le Vice-Principal _ex abrupto_. «Mes vues! pensa Charles; que veut-il dire? Mes vues sur les Articles! est-ce mon opinion des choses en général? Veut-il demander s’ils sont en anglais ou en latin, longs ou courts, bons ou mauvais, utiles ou dangereux, Catholiques ou non, Calvinistes ou Érastiens?» Cependant Jennings tenait ses regards attachés sur le pauvre étudiant, dont la confusion augmentait de plus en plus. «Je pense, répondit Charles, faisant un effort suprême pour saisir les paroles de l’autorité, je pense que les Articles contiennent une doctrine divine, saine, et nécessaire pour ces temps-ci.»--C’est du second livre des Homélies que vous parlez, monsieur Reding, et non des Articles? D’ailleurs, j’ai besoin de connaître votre opinion sur la matière.» Après un moment de silence, il continua: «Qu’est-ce que la Justification?--La Justification...» répéta Charles d’un air réfléchi; puis répondant d’après le texte des Articles: «Nous sommes, dit-il, réputés justes devant Dieu par la foi, à cause seulement des mérites du Christ, et non par nos bonnes œuvres et nos propres mérites.--Bien, dit Jennings; mais vous n’avez pas répondu à ma question: Qu’est-ce que la Justification?» La demande était ardue, car c’était précisément une des difficultés de Charles de savoir en quoi consiste la Justification, vu que les Articles ne la définissent pas plus que la foi. Il répondit, en conséquence, que les Articles n’en donnent pas la définition. Le Vice-Principal parut mécontent.
«Les Conciles généraux peuvent-ils errer?--Oui», répondit Charles. C’était bien. «Qu’en disent les Catholiques Romains?--Ils pensent aussi qu’ils errent.» Ceci était complétement faux. «Non, reprit Jennings; ils les croient infaillibles.» Charles gardait le silence; Jennings essaya de lui imposer sa décision. A la fin, Charles répondit qu’il n’y avait que quelques Conciles généraux qui fussent admis comme infaillibles par l’Église de Rome, et qu’il croyait que Bellarmin donnait une liste de ceux qui avaient erré. Nouveau silence; le front de Jennings se couvrit de nuages.
Il revint à son premier sujet: «Dans quel sens entendez-vous les Articles, monsieur Reding?» demanda-t-il. C’était plus que Charles ne pouvait dire; il désirait seulement beaucoup connaître leur vrai sens; aussi s’efforça-t-il de trouver dans sa tête la réponse _admise_. «Dans le sens de l’Écriture», dit-il. C’était vrai, mais insuffisant. «Ou plutôt, reprit Jennings, vous entendez l’Écriture dans le sens des Articles.» Par amour de la paix, Charles en convint. Mais cette concession fut en pure perte; le Vice-Principal poursuivit son avantage: «Ils ne doivent pas s’interpréter l’un l’autre, monsieur Reding, autrement, vous roulez dans un cercle vicieux. Laissez-moi vous répéter ma question: Dans quel sens interprétez-vous les Articles?--Je veux les admettre, répondit Charles, dans le sens généralement reçu de notre Église, comme les acceptent nos théologiens et nos évêques actuels.» Le Vice-Principal parut satisfait. Charles ne put s’empêcher d’être candide, et il ajouta d’un ton plus bas comme corollaire: «c’est-à-dire sur la foi». Ceci dérangea tout encore; Jennings ne voulait pas admettre ce mot; c’était une confiance aveugle, papiste. C’était très-bien de la part de Charles, lorsqu’il vint pour la première fois à l’Université, avant qu’il eût étudié les Articles, de les admettre sur parole; mais un jeune homme qui avait eu tant d’avantages, qui avait passé trois années à Saint-Sauveur et qui avait suivi le cours sur ces matières, devait accepter l’interprétation reçue, non-seulement parce qu’elle était reçue, mais comme la sienne propre, par un assentiment libre de son intelligence. Il continua à lui demander par quels textes il prouvait la doctrine protestante de la justification. Charles cita deux ou trois passages avec tant de bonheur que le Vice-Principal commençait à se calmer, lorsque malheureusement, en faisant une dernière question comme chose de pure forme, il eut une réponse qui le confirma dans tous ses premiers soupçons.
«Quelle est la doctrine de notre Église touchant l’intercession des saints?» Charles répondit qu’il ne se rappelait pas qu’elle eût exprimé une opinion sur ce sujet. Jennings l’invita à réfléchir; Charles réfléchissait en vain. «Eh bien, quelle est votre opinion là-dessus, monsieur Reding?» Charles, croyant que c’était un point tout à fait libre, jugea qu’il serait sage d’imiter la modération «de notre Église». «Il y a différentes opinions sur cette matière, dit-il: certaines personnes croient qu’ils intercèdent pour nous, d’autres pensent le contraire. Il est facile de se jeter dans les extrêmes, peut-être serait-il mieux d’écarter de telles questions et de s’en tenir à l’Écriture; le livre de la Révélation parle de l’intercession des saints, mais il ne dit pas expressément qu’ils intercèdent pour nous, etc., etc.» Jennings se redressa dans son fauteuil; la colère lui monta au front. A la fin son visage s’assombrit complétement.--C’est là votre opinion, monsieur Reding?--Charles commençait à être effrayé.--S’il vous plaît, prenez le Prayer-Book et cherchez le 22e Article. Maintenant lisez.--«La doctrine romaine, dit Charles, la doctrine romaine touchant le purgatoire, le pardon, le culte et l’adoration tant des images que des reliques, et également l’invocation des saints.»--Arrêtez-vous, dit le Vice-Principal; relisez encore ces paroles.--«Et également l’invocation des saints.»--A vous maintenant, monsieur Reding.» Charles était embarrassé; il croyait avoir fait une bévue qu’il ne pouvait découvrir, et il restait silencieux. «Eh bien, monsieur Reding?» Charles hasarda une réponse; il dit qu’il pensait que M. le Vice-Principal avait parlé de l’_intercession_ des saints. «C’est vrai, répondit celui-ci.--Et le Prayer-Book, reprit Charles timidement, parle de l’_invocation_.» Jennings fit un mouvement dans son fauteuil et rougit un peu. «Eh! dit-il, donnez-moi le livre.» Il lut l’Article lentement, et jeta un œil scrutateur sur la page qui précédait et sur celle qui suivait le texte. Ce fut en vain. Il reprit: «Ainsi donc, monsieur Reding, vous prétendez vous justifier par cette subtile distinction entre l’invocation et l’intercession, comme si les Papistes n’invoquaient pas les saints pour obtenir leur intercession, et comme s’ils ne supposaient pas que ces bienheureux intercèdent pour répondre à leur invocation? Les termes sont corrélatifs. L’intercession des saints, au lieu d’être seulement un extrême, comme vous l’entendez, est une abomination papiste. Je rougis pour vous, monsieur Reding; je suis peiné de voir qu’un jeune homme d’un si bel avenir, de grands talents et d’une moralité parfaite, ait commis la faute d’employer un faux-fuyant si palpable pour éluder l’autorité des formulaires de notre Église; qu’il soit coupable d’un tel outrage au sens commun, d’une violation si grossière des termes sur lesquels seuls il lui a été permis d’inscrire son nom sur les registres de ce collége. Je ne pouvais avoir une preuve plus manifeste que votre esprit a été perverti, je dirai plus, pour me servir de l’expression vraie, que votre esprit a été débauché par les sophismes et le jésuitisme, qui, malheureusement, ont trouvé accès parmi nous. Bonjour, monsieur Reding.»
Ainsi, c’était chose arrêtée: Charles devait être renvoyé chez lui. Le bannissement était supportable.