Pensées d'une amazone

Part 9

Chapter 93,741 wordsPublic domain

La vie est la grande aventure offerte à tout aventurier. Les démocraties vulgarisatrices et les monarchies industrielles avec leurs incessants besoins de plaisirs et de peines plébéiens, ont tué les grands appétits tyranniques. Les aventuriers ne sont plus que de vulgaires valets d'infortune, poussés à des actes rapaces par la nécessité. Leurs voyages ne sont plus des conquêtes d'agrément. L'aventurier né, n'est plus. Le titre d'aventurier reste cependant le premier titre de valeur. Ils furent de la forte race de ceux qui prennent sans rien demander: les maîtres de la terre, et au ciel des archanges révoltés ne reconnaissant rien au dessus-d'eux, ils fondèrent leur propre hiérarchie, méprisant à juste titre ces nobles peu nobles, domestiques traditionnels de leurs monarques héréditaires. Que le pauvre «ich diene» ou «Dieu est mon droit» est peu aristocratique. Tout ce qui est fortement individuel aime, réclame et impose l'aventure! Le premier penseur fut un aventurier, les inventeurs, les hommes de science et d'idées sont des aventuriers. Un mélange d'audace et de sagacité les caractérise, trop d'audace ou trop de sagacité faussant l'équilibre.

Il y a aussi le faux aventurier et l'aventurier raté. L'homme doué d'héroïsme et la femme douée de beauté ne peuvent se soustraire aux luttes et aux risques. Leurs aventures viennent les chercher et chacun y retrouve ce qui est déjà en lui et crée des événements à sa ressemblance. Et la postérité les reconnaîtra à ces événements, aussi distinctement qu'une monnaie marquée d'une effigie. L'aventurier ne doit pas croire à d'autre fatalité qu'à celle de son désir: vouloir et pouvoir, oser et vaincre sont pour lui synonymes. Les petits esprits disent: «n'être pas victime», et ils s'enferment: victimes de ce qu'ils acceptent comme nécessité, lois et devoirs, usages, préjugés, etc..., mais l'aventurier, que peut-il attendre de plus d'une gloire qu'il a faite et qu'il dépasser Après avoir vivifié un monde où il fut le seul vivant, il lui reste le désir de s'immoler sur son propre bûcher, d'être, après tant de victimes indignes, victime de lui-même.

Les beaux aventuriers, ces grands seigneurs de la vie, valent tellement mieux que leurs aventures, et que la vie même, qu'ils n'arrivent jamais à se satisfaire d'elle.

Seul l'être personnel, peut se ratifier, avouer ou désavouer ses actes, être en état de pécher contre ce germe de Dieu en lui!

L'être personnel: un dieu en bouture.

Le seul antéchrist, la nature.

Rodin mort ... l'architecture d'orgueil du nez décharné: cet instant le plus personnel de l'être, après la chair, avant le squelette ... finies la vie et ses contorsions.

Parchemin des mains, roses des paupières.

Pour tombeau le reste des marbres non travaillés.

Son paon, palette de couleur errante.

Son cygne couché, marbre immaculé, groupement inachevé.

Comment le ciel retient-il la lourdeur de ses nuages: blocs de marbre, statues de Rodin, tout son atelier devenu plafond, prêt à crouler sur nos têtes.

Tous ces réfugiés des musées, la plupart malades de froid et d'humidité, en exil de leurs cieux, et qu'aucun philantrope d'art ne songe à rapatrier.

Dans le cubisme, l'œil, comme l'estomac, assimile en une seule digestion ce qui lui fut distribué séparément. Cela se soutient physiquement; mais une fenêtre ouverte sur notre appareil digestif, quelque lent qu'il soit, n'est peut-être pas le moment le plus adéquat pour nous montrer un bon dîner.

DIEUX

Toute l'erreur vient peut-être d'avoir cru que Dieu est bon.

Satan aussi est une «pure présence».

Si des gens «bien pensants» pouvaient être remplacés par des gens pensant.

«Les pauvres d'esprit verront Dieu», les riches d'esprit seront dieux.

Ceux-là qui n'en contiennent pas en recherchent.

Les prières usent les dieux.

Beaucoup de pèlerins font se rejoindre toutes les routes.

Il n'est pas étonnant que ses adorateurs lui restent fidèles; ils ne le voient jamais.

Dieu seul a su garder les distances.

Non découragé par l'œuvre médiocre de sa création, il la veut en plus éternelle.

Puisque Dieu nous supposant las de notre mortalité, nous offre la vie éternelle, que ne pourrions-nous l'en délasser en l'invitant à partager notre temporalité.

L'Église a-t-elle songé à aiguiser les joies de ses fidèles en leur prêchant de n'y point succomber? Que d'amants fourbus aspirent en vain aux tentations de saint Antoine!

La maladie chasteté.

S'en aller du festin à jeun? ah! la nausée qui monte de leurs estomacs vides.

Ils sont rongés par leur âme comme des cancéreux.

Ils veulent faire passer pour équitable leurs lois d'intolérance, fondées sur leur manque d'appétit.--Je n'ai pas faim, tu ne mangeras donc pas!

Ils usent leurs dents à croquer le vide, puis avec des dents fausses ils voudraient parfois mordre en cachette à la vie.

Les missionnaires: cannibales spirituels qui enseignent à manger la chairet à boire le sang de leur Dieu.

L'ermite, ce monarque qui est son sujet et son homme de peine.

Être un conducteur de brebis? Vos bâtons ne sont-ils pas trop beaux pour leur dos?

Le catholicisme menacé songe même à un retour au christianisme.

Tout leur est bon, même le bon.

Je m'étonne qu'ils limitent leurs pauvres séductions à l'agonie et qu'ils n'aient pas songé à convertir les morts.

Ces mâles en robes à bavette, ces nourrices des âmes, entourées de leurs poupées saintes.

Avant la guerre, j'ai vu affiché: Grande baisse de prix sur tous les objets religieux: Une Immaculée défraîchie: 20 francs--Toute cette camelote d'église sera-t-elle jamais liquidée?

La guerre est un recul d'où surgira peut-être la renaissance de Dieu.

Leurs affirmations écrasent les vérités.

On peut être convaincu sans croire. «Dieu, je crois, Toi aides mon incroyance».

Le renoncement: héroïsme de la médiocrité.

Penser profondément, c'est penser de façon anonyme, au-dessous des couches d'images.

Que l'expérience coûte cher, c'est peut-être sa seule valeur.

Volupté: être infaillible et faillir.

Nous connaissons tous leurs dieux, ils ignorent les nôtres et, ce qu'ils nomment nos péchés, sont nos dieux, et ce qu'ils nomment leurs dieux nous sont connus sous d'autres noms.

Elle revient à nous, l'âme toute bariolée de dieux.

Combattre et triompher de ce qui nous rendait heureuses, n'est-ce pas ce qu'ils appellent être «bienheureuses»?

Halo, auréole, or céleste, couronne immatérielle des rois terribles ou tendres.

L'art a succédé à la religion pour leur faire négliger la vie.

Cathédrale, squelette de bête antédiluvienne, ossature pétrifiée, accroupie comme pour bondir de nouveau sur la ville oublieuse de la grande animalité.

Jéhovah, inconstant, haineux, vengeur--Jéhovah, digne Dieu des hommes.

Les vices ont quelque mérite--les vices seuls ont peut-être quelque mérite.

Ils ne sont individuels que par leurs défauts.

La Veulerie, l'Hypocrisie, le Devoir, la Pitié, l'Ennui, l'Abstinence, le Renoncement, ces sept vertus capitales.

Dieu ne dédaigne pas les biens de ce monde. On peut nier son royaume céleste, mais en voyant tant d'églises, je me rends compte que Dieu est le plus grand des propriétaires. Et pourra-t-on jamais l'exproprier?

L'éternité, cette perte du temps.

Il y a des vices philanthropiques: la Veuve de l'Évangile qui dépouille ses enfants pour donner à une charité anonyme, est approuvée du Christ et dangereusement mise à la mode.

L'excès et l'ascétisme, l'alcool et l'abstinence mènent également à Dieu.

C'est Épicure, et non Zénon, qui me semble le plus grand stoïcien: être stoïque, c'est être.

--Épicure, cher économiste de la sensualité.

Ne sentent-ils pas dans sa vie, dans l'indépendance de sa vie, ses raffinements, ses opulences, dans ses péchés et ses cruautés une grande vertu: combien il faut de sacrifices pour devenir soi.

Qu'il y a peu de bons travailleurs d'eux-mêmes.

Être son milieu.

Quel port de tête, et quelle tête digne d'être portée!

Le plaisir physique expulse nos démons, ou lorsqu'il opère mal, les intensifie.

J'aime les humains, mais seulement un à la fois.

L'humanité, comme les chœurs d'opéra, sera toujours au deuxième plan.

Je ne puis chanter qu'à l'unisson d'une voix, tout en moi se tait lorsque j'écoute, ou parle, à plusieurs êtres. Je suis monocorde.

Encore moins que l'amour à plusieurs, je ne puis comprendre la parole à plusieurs.

Je crois à l'accouplement cérébral comme à l'autre accouplement. Il ne peut se produire qu'à deux ou si c'est seul, entouré d'esprits réceptifs. Le Banquet de Platon, cette orchestration de divers esprits, mis en accord ou en désaccord par un thème qui les parcourt, semble exister au détriment de la résonnance qui ne peut atteindre ainsi toute l'ampleur de ses vibrations.

Il devait en résulter de l'énervement, puis de l'abrutissement: car, l'inspiration, qui est une excitation, demande à l'œuvre son développement et sa satiété; échangée à plusieurs, elle s'écourte, se perd ou devient orgiaque. Je soupçonne qu'aux Dialogues de Socrate, il n'y ait eu comme esprit stimulateur que Socrate. Qu'importe le nombre d'Alcibiades ivres qui s'insinuent et veulent prendre la place.--A côté de Socrate, en face de Socrate, il y a Socrate, qui, parmi tous ces réels fantômes, qu'ils soient ses amants ou ses amis, fait parler et écoute en lui seul _ses personnages._

Quel couple certains être forment avec eux-mêmes; pour ceux-ci, même l'amour est un dérangement. D'autres sont, à eux seuls, toute une assemblée.

Si l'homme est fait à l'image de Dieu, la femme semble plutôt faite à celle de Cypris ...--encore une cause d'incompatibilité.

_Armistice._--Ils ont du Mardi-gras la joie épouvantable.

Dévisager la mort, Grimace, délivrance, --Dernier masque du sort.

En nous surajoutant l'aide mécanique, nous abandonnons de plus en plus nos instincts que nous aurions peut-être plus d'agrément à cultiver au lieu de tant de science.

Nous attendons que ces dieux instruments nous communiquent ce que nos nerfs auraient dû ressentir, notre cœur appréhender: c'est nous qui devenons la machine, et la mécanique, notre être sensible, le surhomme de notre civilisation.

Les allemands ne comprennent pas le sport--cette chevalerie, ce jeu de la force adroite et juste.

La délicatesse de nos sentiments profite surtout à ceux qui ne la ressentent pas.

Les êtres sans modération sont sans égards. Ils profitent en conquérants des situations que vous créez pour eux et veulent vous expulser des amitiés qu'ils vous doivent: place aux barbares!

Le parasite ne deviendra-t-il donc jamais assez gavé pour vivre de lui-même?

Éviter le danger de faire goûter la richesse aux pauvres ils vous tueront pour ne pas avoir à la partager avec vous.

Le mendiant est l'ombre du roi. La pauvreté, notre ombre menaçante.

Être bon pour un être médiocre, c'est mériter qu'il vous reproche votre médiocrité.

Ne donnons qu'aux riches--aux riches dans la misère.

Si vous tendez l'autre joue, que cela soit pour mieux reconnaître et assommer celui qui veut en profiter.

Chiens, fourrures à besoins.

La culture physique, qui conserve la jeunesse du corps,--à qui nous devons toute cette race de vieilles adolescentes.

Toutes les femmes ne sont pas faites pour êtres mères: quelle allure aurait la Victoire de Samothrace si elle devait arrêter son essor pour mettre bas.

Ces fleurs du Midi, multicolores et fripées, qui semblent avoir poussé dans des confettis.

ENTRE LES ROUTES

Le vent, ce sans-patrie, ce juif-errant des éléments.

Juin: le Loir, désert en longueur à peine submergé.

Puis ton fleuve aussi large que ton ciel.

Provence: Les cigales et leurs castagnettes.

Les ceps de vigne noirs tordus hors de terre comme des mains de Satans.

Paysage cinglé des sabres invisibles du vent.

Aride Provence desséchée par l'hiver, brûlée par l'été, pays d'extrêmes.

Oliviers trapus, ô huiles essentielles. Poiriers en fleurs contre les cyprès noirs.

Les Baux:

Ruines ou chaos, résidence des quatre vents. Rocs où l'on semble retrouver le Sphinx d'Égypte, l'Enfer de Dante, et toute l'Emphase romantique, et toute l'Hellade détruite. Endroit si morne que son bouquet de corsage tombé y fait tache.

Merveilleux Arc où des chevaux de pierre effrités et plus que vivants, chargent depuis des siècles! La jambe d'un guerrier romain semble encore imposer sa force au monde.

Hôtel d'Avignon, où Napoléon Bonaparte vécut dans ses meubles, petite courette d'arches beiges, avec vos palmiers, portes basses où filtre une ténue musique ancienne, de clavecin et de viole d'amour.

Plus au midi:

Bouillabaisse et les «trois sueurs» de Madame Salvatour!

Voyager c'est vivre dans la malpropreté d'autrui.

Mais pourquoi ne pas considérer la poussière comme le duvet des meubles?

Par la fenêtre ouverte, les rayons de la lune glissent leurs longs arpèges.

Landes où l'hiver n'est que l'été assoupi.

Au sortir de cette mort, retrouver la rose féminine et le lilas viril.

Cette Manche, avec son bras d'eau tiède passant au travers: (le Gulf-Stream).

Ce Midi du Nord, avec ses figuiers, ses magnolias et ses roses d'Octobre.

L'envergure, cette emphase du Nord, sans emphase.

Ondes sensibles, arpèges silencieux, musique des nerfs.

Mimosas dans l'averse, boules d'or et boules d'argent réunies.

... Aussi j'adore la désirer en vain.

Qu'il lui en voulait de la maltraiter.

La lumière du Midi, implacable comme le regard d'un enfant sain.

Oliviers dégageant ces verts de lune en plein soleil.

Le phare tournant qui met sa pulsation de lumière dans ma chambre.

Il n'aimait que «les verdures», misanthrope au point de ne pouvoir souffrir même les tapisseries à personnages.

Les cygnes noirs au masque rouge.--Que n'a-t-on fait une Léda noire?

Ramer pour déplacer les paysages.

On voyage peut-être pour avoir au retour des yeux nouveaux.

Sa peau de soie meurtrissable en voyage comme les pétales de magnolia.

Faut-il qu'une route soit monotone pour qu'on la reconnaisse.

La haine, enfant prodigue, que tu nous reviens appauvrie!

Les beaux tuyaux de cheminée, casqués comme des chevaliers du moyen âge, qu'ils veillent sur nos toits tels les gardes d'Hamlet sur les remparts d'Elseneur.

Le clair de lune, ce revenant.

Le souvenir est une reconstitution, mais la mémoire a son imagination.

Quel cerveau est assez peu vaniteux ou personnel pour ne pas corrompre les réalités à son gré?

Heureuses, bienheureuses Les villes vaniteuses Se mirant dans les eaux...

J'ai glissé pendant l'été sur les rivières inhabitées des house-boats. Leurs rives sont d'une verdure si nuancée qu'elles remplacent les autres couleurs.

Loin des routes et entre elles, je me repose de la fatigue que d'autres ont éprouvée, et de tout ce qui n'est pas moi-même--je m'approche de tout ce qui plaide bellement pour devenir moi-même.

«L'onde est un amant doux à qui veut le suivre, Son mol enseignement apprend comme il faut vivre.»

D'ici tout m'importe et rien ne m'importe. Les réalités sont bercées et somnolentes lorsqu'elles me parviennent: elles ont traversé l'eau. Elles sont lavées de leurs souillures, mêlées aux reflets.

Lequel de ces arbres existe? Les deux existent autrement: ces saules que le vent fait bruire et ces mêmes saules que l'eau porte et fait ondoyer!

La vie et son reflet sont identiquement réels: ce que je pense m'arrive autant que ce qui m'arrive.

Tout prend sa valeur, tout perd sa valeur vu de ma fenêtre ouverte au ras des rivières où je passe.

On ne devrait se souvenir que de ce qu'on espère.

Mes nerfs, cette traîne invisible, sur laquelle presque chacun marche ... Lorsqu'on me la déchire trop maladroitement, je tourne vers eux mon profil tranchant.

Que de romans nous avons vécus, qui ne furent pas des romans pour nous.

Lui préparer «des couleuvres à avaler» en excellente matelote d'anguilles.

Sa possession est délicate et difficile à effectuer--quelque chose qui ressemblerait au domptage d'un cheval fougueux et à la pêche à la truite.

Larmes! Que j'aime vos verreries fondues, fragiles et tarissables, les faire jaillir de votre cœur, comme Moïse l'eau du rocher--être, non un fou faisant rire les rois, mais un roi qui fait pleurer les fous, les fous d'ennui, tous les sourds-muets aveugles de la vie!

Ah! la puissance de faire refleurir de mon regard nocturne, tous ces visages dévastés de lassitude.

Cet automne nous offre des crépuscules comme des serres chaudes où l'on avance dans une buée, humant l'air prisonnier dans l'espoir de sentir une exhalaison de plante précieuse, de voir fleurir, de la boue humide des pavés, quelque végétation exotique mêlée à l'odeur des frêles capillaires. Une femme (semblable aux femmes que Carrière aurait dû mettre dans sa belle atmosphère) passe avec des orchidées à son manteau ouvert.--Les réverbères (un halo couronne les moins proches), comme une procession de géantes tulipes jaunes, semblent l'accompagner vers je ne sais quelle porte. Les allées de cette serre sont peut-être sans issues; tant dépassants les encombrent, semblent revenir sur leurs pas ... y demeurer?

Se laisser doucement asphyxier par cette gluante atmosphère toute imprégnée de cultures et de parfums imaginés?

Ce premier matin verdoyant, mes voisins ont ouvert leurs fenêtres en cercle sur mon jardin. Comme d'innombrables scènes de Guignol, les habitants accomplissent minutieusement les détails matériels de leur ménage. Des scènes utilitaires et des éclats de voix imposent leur rouage quotidien à la fraîche journée. Seul, un bébé blond, profitant de son âge inutilisé, sans responsabilités, regardait au dehors--posait ses yeux sur toute chose comme pour en jouer. Nos regards se rencontrèrent, et nous sourîmes, complices.

... Les portes à glaces des armoires qu'on ouvre font de vivaces miroitements à l'encontre du soleil, taches mobiles de clarté, qu'enfant je poursuivais pensant les mettre en cage.

Trilles de canaris, vrillages de sons: menuiserie.

«A casement ope at night to let the warm love in» (Keats, Ode to Psyché).

Un lierre s'est insinué chez moi par une fenêtre restée ouverte, il déroule à présent une longue tige à vrilles dans ma chambre, et il faudrait le couper pour refermer la fenêtre. A cette image, ils se sont insinués dans ma vie. Laisser la fenêtre ouverte?

Au mois de juillet, les chats, redevenus à peu près sauvages, aiguisent leurs griffes aux arbres et s'appellent en de longues sérénades alternées, si pleines de cette exécration amoureuse qui les attire l'un vers l'autre, selon la ruse de la nature, inéluctablement.

Les passants auraient-ils en toutes choses la meilleure part? Mon jardin sans fleurs, enclos, loin de la rue terne, étonne, au milieu de Paris. Ceux qui y allongent leurs regards ne voient ni les fourmis, ni après les fourmis, l'invasion des chenilles, des mites qui vivent de verdures surannées comme d'une tapisserie, ni la scie du «photographe sur métaux» qui semble scier des dents de géants, ni ces faux nuages: fumées jaillissantes en grosses touffes salement ouatées, d'une espèce de panier à salade qui surmonte le tuyau de l'imprimerie Balzac, ni les tilleuls du Japon, moitié oiseaux à la saison où ils muent, couvrant toute chose de leur duvet tenace, ni la suie qui noircit les troncs (pareils à des bras d'Éthiopiens portant le plus haut possible la fraîche offrande des feuilles).

Cette oasis pour autrui, petite Égypte aux sept fléaux pour moi, où pas une fleur ne se plaît à pousser. Il y a pourtant du soleil et de l'ombre, et du clair de lune sur la douce herbe, vierge chaque année. J'y ai parfois trempé mes pieds pendant les rosées de Juin. De mon hamac tâchant d'entendre monter la sève le long des arbres. Mais les divers rendez-vous quotidiens viennent m'enlever à ces rendez-vous délicats. Ce morceau de nature, enserré entre les maisons, grand appartement d'arbres, à ciel ouvert comme d'une lucarne, laisse à peine filtrer les saisons. Mon deuxième jardin a su garder son temple à l'amitié, sans fenêtres, aux portes mi-closes--refuge d'un solitaire invisible ou disparu. Ses colonnes doriques soutiennent un toit à coupole vitrée. Son fronton triangulaire est marqué de trois chiffres ou lettres D. L. V., que surmonte une guirlande.

A l'intérieur la rotonde a un parquet contrarié reproduisant les mêmes chiffres incrustés dans une étoile. Dans l'emplacement de ses trois cheminées, quelles amitiés frileuses sont venues s'abriter? Notre fatigue moderne, d'une usure si diverse, ne connaît plus en rien la saveur du recueillement, et si nous nous reposons, n'est-ce pas dans de nouvelles fatigues: ces poursuites variées de notre lassitude?

A un côté du temple une colonne soutient une amphore vide et l'autre une Vénus, en pierre moussue, se courbe pour essuyer ses pieds devant le seuil.

Des amis qui viennent me voir, me disent, émerveillés, loin de moi: «Ce sont les jardins de Racine et de la Champmeslé... La reine Marguerite y a erré avec ses philosophes?... Clairon est votre spectrale voisine... Adrienne Lecouvreur y est morte. C'est peut-être elle qui fit construire ce petit temple à l'amitié!... C'est l'empire napoléonien qui a placé sur votre entrée ces sphynx?... C'est ici que le jeune Balzac cachait ses amours avec la Dilecta?... qui lui était «plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature»... C'est sans doute à une de ces célèbres «diableries» des bocages de jadis que le comte de Clermont-Tonnerre enleva sa maîtresse au poète amphitryon. Vous connaissez l'épigramme:

«A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps Racine dans son cœur: Puis, par un insigne malheur, Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée.»

Le malin petit Vauquelin des Yvetots y reçut la vertueuse Mme d'Hautefort, et un passage souterrain conduisait les charmantes et frivoles Parisiennes à ses fêtes galantes... En ce temps il n'était question que du sérail de Vauquelin, Richelieu visita cette propriété de Vauquelin; s'arrêta devant la charmille secrète et dit à son hôte interloqué: «Si nous visitions le souterrain?» (que le brutal percement de la rue de Rennes mettra sans doute un de ces jours à découvert).

Une hôtesse d'autrefois y accueillit aussi Charles de Sévigné, Boileau, etc... Comment ne pas leur préférer la visite de mes contemporains si riches d'eux-mêmes, qui semblent en entrant fermer les portes au passé, rendant, malgré son prestige, mon jardin un peu public.

Mes fêtes:

Heureuse dans l'oubli de ceux qui sont exclus.

Mon désir souvent crée votre pas, je crois voir votre forme, et je me vêts hâtivement de mon hermine pour la royale visite de l'amour,--mais vous passez ailleurs...

Ses frêles mains, comme submergées, semblent toujours se soutenir, se mouvoir en quelque onde native, tracent sur l'espace vide je ne sais quel souvenir, de remous invisibles dont j'aurais voulu fixer les dessins en tons vagues sur les murs: que ses gestes soient mes fresques.

Trois bougies: --Signe de mort! --Toi ou moi? --Cela ne revient-il pas au même?

Déclaration:

Je commence déjà à vous entendre, afin de donner à la journée la valeur qu'elle mérite, ô seule vous--dont l'esprit convienne à mon imagination, dont la méchanceté éveille mes nerfs, dont la saveur grise mon cerveau, dont la bouche plaise à mes lèvres, dont mon cœur aime le cœur, dont la venue de toutes ces choses puisse s'appeler vivre, dont mon souffle exige la vie.

Cette bergère sur laquelle elle fut séduite, et qui n'est même pas ancienne...

Il la regardait pleurer: la petite gouttière de son nez, quelle jolie liaison entre deux traits et, architecturalement, quelle économie?

Être égoïste et empressé, ou comme elle sans égoïsme et sans prévoyance?

Le jour montre trop toute chose, pour pouvoir montrer quelque chose. J'attendrai le soir pour l'interroger. Elle dit seulement: Je sens que ton regard se fixe au loin.

--Je te regarde.

--Mais tu ne peux me voir.

--Je vois l'ombre où tu es.

Des mots, des mots banals, montés de nos souffrances?

Cet héliotrope, qui sentie linge de femme.

La libellule, comme une broche envolée.