Pensées d'une amazone

Part 10

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Le marronnier, fleuri et rond,--un bouquet à offrir par le tronc à quelque géante.

En cette heure d'absence, il était tout ce qu'elle aurait voulu de compréhensif: la présence limite.

Une personnalité si vaste qu'on n'en saisissait pas le contour: il semblait contenir toutes les contradictions, être toute chose et son opposé.

Il leur faut tout, pour savoir qu'ils ne veulent rien.

Ne pas suivre un chemin, et ignorer si un chemin nous suit.

Comme la comète a sa queue, sa destinée aura une traîne.

Être son maître, c'est être l'esclave de soi.

Aimer l'art de la vie, et l'amour, l'art des grands seigneurs de la vie, pour qui les autres arts ne sont que des serviteurs intéressés.

L'art n'est pas un leit-motiv, mais un accompagnement.

La volupté, voulant une religion, inventa l'amour.

On trouvera compliqué tout être ayant la simplicité de suivre sa nature.

_Testament_: Je n'ai rien à laisser après moi, je me suis dépensée et j'ai dépensé l'existence largement, outre mesure. J'en ai tiré tout ce que j'ai pu, j'en ai tiré plus qu'elle ne contient.

Je puis être de l'avis de qui me parle avec émotion, croire selon eux, malgré mes falotes opinions, ma personnalité seule est indélébile.

Ils disent volontiers: «Vous si blonde», comme si «blonde» recélait un compliment en soi, tandis que «vous si brune»?...

Si je rougis parfois de ce que je fais, c'est de plaisir!

Pouvoir se dire: rien, ni la vieillesse, ni l'isolement, ni scandale, ni l'incompréhension, ne me feront renier des actes conçus dans l'ardeur, dans l'amour et dans la jeunesse.

Je ne me tournerai jamais le dos.

Espérons l'impossible, car c'est peut-être une bassesse que de mettre son espoir en lieu sûr.

Je ne regrette ni les folies que j'ai faites, ni les folies que je n'ai pas faites. En fait de folies, j'ai beaucoup de raison.

Elle était l'ami des hommes et l'amant des femmes, ce qui, pour des natures ferventes et pleines d'initiatives, vaut mieux que l'inverse.

L'intelligence interroge, et la bêtise répond.

Ils remettent tout en question et l'y laissent.

Ceux qui vivent des morts n'aiment pas la vie.

Ai-je senti vos injures plus que vos roses?

Avoir à se venger, quel manque de perspicacité!

Comment ne pas vous reprocher le temps où vous me laissez écrire?

TABLE

APOLOGY

DÉDICACES

Ire Partie--LES SEXES ADVERSES:

LA GUERRE ET LE FÉMINISME INDIGNATIONS NOTES SUR LE COURAGE BAS-CÔTÉS PETITES RÉPERCUSSIONS QUESTIONS QUI SE POSENT SUPERFICIALITÉS ÉCONOMIQUES

IIe Partie.--CHOSES DE L'AMOUR:

IN LOVE COUPLES LE MALENTENDU NARCISSISME INCESTE SADISME AUTRES PARADIS AUTOUR DE DIONYSOS PHILOSOPHIE DES TENDANCES

IIIe Partie.--Pages prises au roman que je n'écrirai pas:

CÉLIBATAIRES LE MONDE LE 1/2 PETITES DIVINITÉS

IVe PARTIE.--AUTRES ÉPARPILLEMENTS:

LITTÉRATURES THÉÂTRE VIEILLESSES DIEUX ENTRE LES ROUTES

PENSÉES D'UNE AMAZONE

CE QU'_ILS_ EN PENSENT

Ce sont ses mémoires de sensations que Mademoiselle Clifford Barney présente sous forme de notes rédigées avec une négligence qui n'est pas elle-même sans apprêt. Un curieux tempérament s'y révèle, d'une épicurienne anarchiste par dégoût de la morale, et que l'attrait de la politesse et de la distinction inclinerait au stoïcisme sportif et sensuel.

On trouve dans ce livre quelques traces de cette esthétique ce Liberty» qui fallit gâter les beaux dons de Renée Vivien...

Mademoiselle C. B., en vraie amazone, sait l'art de décocher un trait derrière elle, en faisant semblant de fuir. Elle n'est jamais si dangereuse que lorsqu'elle paraît faire retraite devant l'objection logique.

... Sentir et voir, pour les femmes, et les amazones, c'est penser.

Sachons gré à Mademoiselle B. d'aimer les femmes avec une si cruelle clairvoyance. Celle-ci nous fait mieux comprendre sa misanthropie indulgente... Pourtant, redisons avec le précieux Bensérade:

_Même pour nous haïr ces farouches guerrières_ _Ne s'entr'aimèrent pas,_ _Mais d'un profond amour allaient sur leurs frontières_ _Goûter les vrais appas_»...

Roger ALLARD. _(Nouvelle Revue Française_).

Ces pensées ... qui sont comme des flèches plantées dans la vie, très sûrement. Alexandre ARNOUX.

D'abord merci pour la dédicace, car, pour en rappel et les termes, je suis en effet «D. E. F. G. ou H.», plus précisément M. L. A. «un de ceux que vous alliez oublier».

... Quoi, dès le seuil, serait-ce une amazone féministe...?

Mais il s'explique aussitôt que vous prêtiez votre voix à de telles revendications, la femme ministre, la femme diplomate, puisque vous suggérez:

«Que risquez-vous en admettant aux controverses du gouvernement madame et mademoiselle Ubu»?

Que ferait-on d'elles à Mytilène et même à Cythère? Votre charité leur cherche une a situation» à Paris. Nous ayant délivrés d'elles vous satisferez à cette vocation: «Que tous ceux purifiés par le feu s'approchent de nos foyers solitaires: nous serons mieux que l'épouse, la mère ou la sœur d'un homme, nous serons le frère féminin de l'homme.» Vous répondez-là, Madame, à une exigence que la nature semblait n'avoir pas prévue. Grande amie de longtemps (je vous ai dit qu'il me fallait anticiper), quelle heureuse confiance est notre partage: vous nous pouvez satisfaire, donc vous avez besoin de nous?

«Mais pourquoi vous soucier du libre échange, du bonheur des peuples: toutes préoccupations dont il vaut mieux laisser l'avantage à «madame et à mademoiselle Ubu»...

Amazone, renoncez à cette œuvre de sang: faire une seule nation de toutes.

Penchez-vous plutôt sur les cœurs. Émue certes, mais clairvoyante--comme on a dû vous le reprocher!-jusqu'où pénétrez-vous dans l'extatique regard qui, croyant vous découvrir, vous offre une âme aimante, avec tant de richesses qu'il ignore? A ces coupes d'Amour puisez la bonne ivresse, et ce mépris de nous qui vous fait nos égales (puisque l'homme a le tort aussi de mépriser la femme). Sensible amie aspirant à la passion, témoin incorruptible de vos propres ivresses, de vos répugnances, depuis la naïve inquiétude jusqu'au désespoir. Telle page de vous me fait penser à cette leçon d'amour du jeune Augustin de Porto-Riche (un grand connaisseur lui aussi), telle autre, plusieurs autres, à des aveux de Baudelaire. C'est ici qu'il faut vous chercher. Nous vous avons reconnue et rejointe, impudique, avec gloire sacrifiée, l'esprit sauf.

Nous oublierions ici tout ce qui n'est pas vous, vos digressions et vos détours, votre amour de l'Humanité, votre haine de l'alcool, si, nous ayant mal égarés, ils ne nous avaient menés à vous...

Il faudra donc souffrir à vos funérailles (si la funeste hypothèse après nous s'en vérifiait) que soient mêlés derrière le plus fleuri des chars, aux muses inconsolables et aux poètes, les délégués de la Société des Nations et ceux de la Ligue Antialcoolique.

Max L. ARTUS. _(L'Œil de Bœuf)._

Quelle originalité profonde est la vôtre! Comme vous savez sentir et vous exprimer d'une manière unique! Il m'est incompréhensible, car le français ne peut pas être votre langue natale. Et vous êtes dans l'âme mille fois plus parisienne qu'américaine. Votre livre est un livre qu'on ne peut pas lire d'un trait. A chaque page on s'arrête pour méditer, pour comparer vos expériences avec les expériences du lecteur, si pauvres en comparaison.

Georges BRANDÈS.

Tout cela d'ailleurs, le très bon, le médiocre, comme le pire, n'a pas grand air de nouveauté... Cela rappelle, pour y aller un peu rondement, et Baudelaire, et Schopenhauer, et Nietzsche, et Gourmont ... un La Rochefoucauld en jupons ... tantôt cela évoque Rochefort et les pointes un peu puériles des faiseurs de revues, etc... La sceptique veut-elle nous convaincre? Mais nous trébuchons alors, et d'assez haut, dans l'ordinaire.

J. J. BROUSSON. (_Excelsior_).

Sachant la futilité de vos journées, de vos plaisirs, extérieurs à votre fond,--je crains de m'illusionner sur la réussite. Trop d'habitudes, de circonstances, d'influences étrangères vous ont à votre insu lentement détournée de vous-même, trop d'amies qui n'étaient pas de votre race vous ont amusée, mais sans vous éclairer.

José de CHARMOY.

... Vous avez trop d'amis pour en avoir un, vous êtes trop à tous pour être à vous--vous êtes victime dans l'opulence--vous avez la paresse d'un effort, et la curiosité de la minute à venir l'emportera, mais pas la curiosité de vous. Votre danger? vos éparpillements. Ne le croyez pas, on ne met pas des hauteurs dans des éparpillements, on les dissipe.

... Hautement raisonnable d'un bout à l'autre...

Marcel COULON.

Amazone, je baise vos mains avec une terreur sacrée.

Anatole FRANCE.

Hâtive en ses paroles, en ses gestes, en sa vie,--ne jetant sur le papier que des pensées fugitives comme des pétales ou, tout au plus, des «pages prises aux romans qu'elle n'écrira pas»--elle a failli se dépenser toute entière pour les passants de ses chemins et consumer, en sa course fiévreuse, ce charme inspirateur dont des temps recueillis se pouvaient embaumer. Elle a tout risqué, l'imprudente! Mais le destin qui, lui aussi, s'est fait son courtisan, lui a amené par la main deux profonds interprètes et a fixé près d'elle ces immobiles que son tourbillon eût dû effrayer...

André GERMAIN. _(L'Ère Nouvelle)._

«Cette catastrophe: être femme». Cet aphorisme, que je cueille dans les Pensées d'une Amazone de N. C. B., pourrait servir d'épigraphe à ces pensées. L'amazonisme est plus qu'une attitude intellectuelle: c'est un état d'être, une sorte d'hybridité... L'auteur écrit: «Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.» C'est très exact, et cet hermaphrodisme, qui a sa répercussion intellectuelle, explique toutes les nuances des manifestations de l'art et nous montre qu'il ne faut pas classer trop séparément les œuvres mâles et féminines.

Jean de GOURMONT. _(Mercure de France)._

... Puis des amours sont des jugements. Vous êtes le bloc de cristal de Villiers de l'Isle-Adam, «poli, transparent et sincère.» Elle est dure aussi, l'âme des éparpillements. Nietzsche aurait dû la reconnaître: «Soyez durs». Vous remettez du ciment dans les trous que fait la vie. Êtes-vous contente, je vous ai jugée.

Une autre fois, je jugerai peut-être autrement. Et ce n'est pas la première ni la seconde fois que ce livre m'attire.

Remy de GOURMONT.

Digne guerrière des rives du «Grand fleuve» devenue amazone des rives de la Seine, plus intrépide et complexe que celles de Thémiscyre ou des rives du Thermodon qui ne subjuguèrent que des Numides, des Atalantes, presque des troglodytes...--et qui furent vaincues par Hercule--qui devant vous n'en mènerait pas large!--je sais enfin comment est faite la foi et l'entendement des belles chasseresses, de merveilleux belluaires féminins qui sont dignes, aujourd'hui, de ce beau nom et qui, comme vous, font en si peu de girations d'une lame souple, une si belle hécatombe de philistins!...

Henri de GROUX.

... Ce sont vraiment des flèches, mais lancées dans toutes les directions.

On chercherait en effet, dans ce livre, le témoignage d'une foi quelconque, sinon peut-être dans la vie, ou plutôt dans une certaine manière de concevoir la vie, comme un moyen de connaissance et de plaisir. Cette philosophie amère et pénétrante de N. C. B. n'est pas sans rappeler celle d'Oscar Wilde... Comme Wilde, Mlle C. B. voit surtout dans la société un ensemble de bouffonneries protocolaires, utiles, logiques, efficaces, mais à condition de ne pas en être dupe; et au fond de tout sentiment humain un moyen d'échapper au désespoir, quand il ne nous entraîne pas!

... On cause un certain malaise quand on est intelligent à ce point ... ce qui rendra son livre irrespirable à beaucoup de gens ... et en tout cas, je ne crois pas qu'il se soit jamais trouvé une femme aussi virilement intelligente qu'elle, c'est-à-dire aussi dénuée de toute naïveté sentimentale, de tout entraînement romanesque, aussi capable d'étudier chaque phénomène moral comme une expérience,--et rien de plus. Nous ne manquons pas de penseurs, les uns délayant Pascal, les autres démarquant Montaigne; mais il n'y a pas, dans toutes leurs emphatiques périodes, le quart de l'observation réelle, de la réflexion que je trouve dans ces formules de N. C. B., si brèves et presque toujours elliptiques...

... Je reconnais qu'il y en a trop (de pensées) et que leur abondance nuit un peu à l'ensemble de l'ouvrage, bien que toutes aient un sens, souvent caché...

Je connais peu de pensée aussi pessimiste que celle de Mlle N. C. B. et en même temps aussi courageuse. On dirait qu'en dépouillant la vie de tout ce qui la pare aux yeux d'autrui, elle l'aime davantage; sans doute, parce que c'est elle seule qu'elle aime et non un ensemble de théories toutes faites et de sentiments de commande. Ce livre a la saveur glacée de l'éther qui vous enivre et vous réconforte en vous détruisant, mais il faut savoir s'y plaire.

Edmond JALOUX. _(L'Éclair)._

Après la lecture de ce livre que la blonde Natalie (une amie depuis vingt années!) m'a fait l'honneur de m'envoyer, je pense, aujourd'hui plus que jamais, que l'intelligence de Natalie est une sorte à la fois aiguë et _a-poétique,_--si j'ose employer ce dernier terme, lequel, bien qu'inconnu au petit vocabulaire, exprime complètement ma pensée. Je dis a-poétique, pas plus. Je ne dis pas anti-poétique, ce qui serait injuste et faux. Car l'intelligence de Natalie, bien qu'elle soit d'essence ultra-pratique, se différencie nettement de l'intelligence juive _contemporaine_[1], de l'intelligence de bourse, de banque et de notariat, de l'intelligence de comptabilité littéraire, en ce qu'elle est une intelligence _sympathique._

[Footnote 1: Je dis _contemporaine_, et j'insiste sur ce mot, pour marquer la différence avec l'esprit des grands prophètes d'Israël, esprit à jamais perdu.]

Et l'intelligence juive contemporaine à la J. B., outre ce que nous venons d'en dire, est une sorte sèche, stérile, arrogante, vite agressive, facilement triviale, et qui demande à être surveillée avec sévérité.

Mais pour ce qui est du livre de Natalie, il y aura, j'en suis certain, unanimité pour en reconnaître ce que je viens d'appeler son _intelligence._ D'aucuns même iront jusqu'à dire que c'est un livre original. Non! Il serait plus vrai de dire que cela _a l'air original._ En réalité, cela ne casse rien, et cela ne révèle rien de nouveau. Cela confirme simplement que son auteur est vraiment doué de finesse et de subtilité.

Mais, ô Natalie, que de futilités, que d'oiseuses subtilités tout au long de tes «Pensées»! Nombreuses trouvailles, en vérité, mais de collectionneur d'insectes, d'un vieux monsieur à lunettes, chasseur de coléoptères, un tantinet maniaque. Et puis, et puis... Émaillant ton parterre de pensées, cette couche de pédantisme! Et, flottant sur le tout, ce relent qui sent la documentation de quatrième ou cinquième main. Et cela, c'est l'impardonnable chez une Natalie aux fins cheveux hyperboréens, à la chair de banane, une Natalie qui devrait être l'exemple vivant du féminin dans ce qu'il a de plus séduisant, et qui se présente ainsi à nous sous cette figure grise d'entomologiste (qui aurait suivi avec assiduité les cours de M. S. R....)

Mais le grand reproche, la faute sans espoir, le péché mortel, c'est que sur ces pages _il n'y a pas un sourire,_ pas trace de sourire, pas une seule pensée souriante. Ce sont des pensées d'une Amazone butée et hypocondre.

Et cette constatation désespérante du sourire _néant_ m'humilie personnellement, moi qui, dans ma pensée de toujours au sujet de cette sacrée Natalie, avait mis à part du troupeau ennuyeux de nos Bas-Bleus cette blonde amie. Je n'aimerais pas m'être trompé du tout au tout.

Il est vrai qu'il y a bien, par ci par là, des espèces de sourire, dans ce livre. Mais hélas! ce ne sont que des plissements ironiques des lèvres. Eh oui! Ce n'est que de l'ironie, et rien que cela. Or, quelle misère que l'ironie, quand on ne nous offre que cela à nous mettre sous la dent, à nous que rien ne saurait émouvoir hors ces quatre choses qui sont la _tétrade_ sans laquelle notre vie spirituelle et physique n'aurait aucun sens: la Poésie intérieure (j'insiste sur ce mot: _intérieure_), le Merveilleux, la Gaîté et la Volupté.

Mais, encore une fois, il faut rendre justice à l'intelligence de cette, malgré tout, séduisante Natalie, et la préférer, en dépit de son terre-à-terre, à la plupart de nos Sappho échevelées, qu'elles soient ou ne soient pas chevalières de la Légion d'honneur. Pour ma part, je ne connais pas, même parmi nos porte-plume du sexe mâle, beaucoup d'écrivains qui trouveraient à aligner sur le papier des choses aussi excellentes que, par exemple, celles-ci:

--Le genre humain, un genre que je déplore.

--Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.

--A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.

--En entrant au théâtre, je vois écrit: _Sortie,_ et je sors.

--Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot y est nécessaire et à sa place... (Malheureusement, le reste de la phrase se perd dans du charabia: commotion, vibration, perceptions, etc...)

En somme, Natalie, avec ce que tu possèdes de dons, tu aurais pu affiner en toi autre chose que ta sensualité, ne serait-ce que le sentiment du goût, par exemple, cette chose souhaitable entres toutes. Et surtout tu aurais pu canaliser ces dons vers les choses du _sentiment intérieur._ Alors seulement la Déesse t'aurait reconnue. Mais certes, tu n'es pas encore,--malgré les poèmes que tu as écrits--sur le sentier qui conduit vers la Déesse. Tu fais trop partie de cette malheureuse humanité féminine, terrain presque _imperméable,_ à propos de laquelle me revient à la mémoire ce que me disait un jour, avec désespoir, pendant la guerre, en parlant de ses ouvrières typographes le contre-maître d'une imprimerie parisienne: «Ah! monsieur, ces ouvrières, c'est plein de bonne volonté, c'est acharné au travail, ça fait bien plus leur possible que les hommes mobilisés qu'elles remplacent! Mais que voulez-vous, avec les femmes, ça ne sort pas! non, monsieur, ça ne sort pas!»

En somme, et pour conclure, je dirai que le livre de Natalie serait un livre à recommencer, sur un tout autre plan, si Natalie était capable d'héroïsme. Mais ce serait un peu tard pour recommencer un livre imprimé et déjà en circulation. Et puis, et puis, je crois bien que Natalie est surtout capable d'intelligence, et non pas d'héroïsme.

Enfin n'ai-je pas prononcé, à son sujet, le mot a-poétique? Que faire à cela? La Poésie n'est pas une question de mots, de syllabes, et d'hexamètres auxquels on aurait plus ou moins cassé l'échine, qu'on aurait plus ou moins fait rimer. La Poésie est surtout dans la vie, dans la pensée intime, et dans le sentiment. C'est un domaine à la fois large ouvert et plus fermé que la vieille Chine flanquée au Nord de sa muraille de trois mille kilomètres. Dans ce domaine du mystère intérieur ne pénètrent que les privilégiés de naissance.

Dr J. C. MARDRUS. _Paris, Décembre 1920._

... Pas une once de vanité littéraire n'entre dans la composition chimique de son être spirituel. Mais c'est quand même un peu la trahir que de la prendre aussi naïvement au mot...

Mlle C. B. mérite qu'on étudie son œuvre, comme si on ne connaissait pas sa personne. Je vais donc parler de son livre, qui est là sous mes yeux, absolument comme si c'était la seule manière que j'eusse jamais eu de m'approcher de son esprit. Ce sera plus consciencieux, plus loyal et peut-être plus complet. Car s'il est impossible de mentir dans un livre, même masqué, combien l'est-il davantage de le faire quand on a, comme Mlle B., la religion de la sincérité.

Car c'est cela, je crois, la caractéristique des Pensées d'une Amazone, Mlle B. ne recule devant aucune audace, elle va même jusqu'au cynisme. Mais le cynisme chez elle n'a rien d'agressif, ni de révolté. La logique et l'observation l'amènent à certaines conclusions: elle les énonce, sans aucune arrière-pensée d'étonner ou de scandaliser. Tant mieux si vous êtes assez entraîné pour respirer aisément cet air raréfié et trop pur, tant pis si vous avez besoin d'inhaler quelque chose où vos poumons reconnaissent fraternellement quelque gaz de mensonge. Mlle B. ne s'occupe jamais de ce qu'on a pensé avant elle sur quoi que ce soit, encore moins de la quantité de convention que la Société estime nécessaire comme alliage dans le métal d'une opinion.

... Si nous aimons la liberté absolue du jugement l'esprit qui étincelle, une certaine inhumanité même, nous sommes servis... Charme singulier en vérité, bizarre comme serait celui d'un Méphistophélès imprégné de féminité. Car la nature même, ni la création, ne trouvent grâce devant ce cerveau incorruptible, fier et négateur. Encore moins, bien entendu, la pauvre société et sa triste civilisation; Mlle B. est tellement pessimiste! Mais encore une fois ce n'est jamais chez elle attitude de faiseur de maximes. Comme elle méprise ces effets faciles, qui se réduisent toujours à de pures antithèses verbales! Son pessimisme est un résultat fatal. Ce n'est pas de sa faute si la nature est un jeu du hasard et l'homme un fou encore plus fortuit. Le pessimisme ordinaire se réjouit du désordre comme d'un élément qui lui est naturel. Le pessimisme des natures supérieures ayant rêvé mieux, reste triste, sous le sourire.

Deux choses en effet demeurent intactes dans la plaine désolée de ruines où se promène la pensive amazone: l'amour et la poésie. Même quand elle n'en parle pas précisément, une phrase incidente, une épithète, ouvrent soudain des horizons sur la perspective de sa pensée profonde... Une page, à ce point de vue, est vraiment révélatrice. C'est dans le chapitre intitulé: Petites Divinités... Trente-six lignes, et c'est tout, et on n'en retrouve pas d'analogues dans tout le volume. Pourtant elles l'éclairent tout entier, elles lui donnent son sens et sa portée, elles livrent pour ainsi dire le secret de cette sensibilité étrange, faite, semble-t-il, surtout d'intelligence, lucide et froide comme le diamant. Voilà donc son point émotif, son nœud vital. C'est par là qu'elle rentre dans la communion humaine, elle qui paraissait, sur tous les autres plans, lui échapper. Elle aime la joie, les moments intenses de la vie. Elle était faite pour cela, pour ces exaltations souveraines... Ce rêve parfois, très rarement se réalise dans une circonstance exceptionnelle, dans une sorte de moment de feu dont l'ardeur dissout les scories de nos insuffisances.

Tout le reste du temps, elle regrette obscurément cette intensité souveraine, cette vie vraiment digne d'être acceptée, et sa raillerie de toutes les autres choses n'est peut-être faite que de l'observation du contraste entre cela, qui est si rare, et la continuité désolante du médiocre, de l'à-peu-près, de la vie courante en un mot.

Bien peu d'écrivains se sont placés sur ce plan pour juger de la vie.

Francis de MIOMANDRE. _(Événement)._

... Seules les natures «doubles» voient à fond, c'est-à-dire au-delà... (Elles) comprennent les deux motifs contraires et contradictoires... Tous les autres parlent une langue limitée et finissent rhéteurs.

ORANO.

Merci pour vos livres ... pas autant que si c'était des broderies.

... Dans les volumes, j'ai déjà vu ce qui me déplaît. Je verrai ce qui me plaira...

Ce qu'on voudrait, c'est des compliments sincères. Encore faut-il les mériter...

Si j'ai cessé de vous voir, c'est que...

R. de M.