Part 8
Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot y est nécessaire et à sa place: d'une commotion inespérée. Une fois la vibration saisie, le dessin perçu, il devient inoubliable.
Souvent chez les autres poètes, notre mémoire remplace--remplace mieux.
Il y a aussi ces génies en fermentation, non encore limités dans l'expression.
Ceux dont l'art est teinté d'une personnalité inexorable, ceux chez qui l'on ne voit pas tout de suite clair. Les pensées imprécises donnent l'atmosphère aux autres.
Il se prépara un grand vocabulaire, et attendit toute la vie une idée.
Ne pas aller vers les romans, ni laisser venir les romans à nous. C'est pour la pensée une mauvaise fréquentation de plus.
Aspirant à une délicatesse qu'il ne réalise que dans son œuvre, il semble rester en dehors d'elle, à peine la comprendre.
Un corps trop long de n'avoir pas de plus larges épaules: une tête mal défendue.
Les vils petits mots consacrés, tout enflés de non-sens.
Une pensées tombe comme un fruit mûr de l'arbre de l'oisiveté.
Sa voix stridente semblait poignarder la subtilité de ses pensées au passage.
Ne pas forniquer avec d'autres cerveaux: il en naît toujours quelque chose de bâtard.
Travailler les circonstances brutes que la vie nous amène, les recréer à notre image.
Leurs créations ne sont même pas des récréations.
Tant d'images nouvelles, audacieuses, belles, cinglent et stimulent mon imagination au passage, qu'au lieu de vous écrire, je m'écris à moi-même.
Je vous relis, et c'est toujours une autre première fois.
On n'épuise jamais un beau livre, et un beau livre ne nous épuise pas.
Un dessein se fait dans mon cerveau, je le sens derrière mes yeux, je prends contact par cette image avec l'intérieur de moi-même... De ses hasardeuses tracées il reste à peine un résumé de pensée.
N'aimant que le côté nocturne des choses, il se bornait à faire des chefs-d'œuvre d'obscurité.
Il y a aussi ces réalités intangibles qui errent près de nous, sans formes et sans paroles, ces réalités que personne n'a pensées, et qui sont exclues faute d'interprètes.
Il y a cependant une si mince différence entre ce qui est, et ce qui pourrait être.
--Biffage du pire, du meilleur?
Derrière certains écrivains se tient un inconnu, mais ils n'ont pas souvent les yeux placés pour le voir, et ces scribes s'attribuent tout ce qui leur est suggéré par cette présence invisible. Ils portent sa couronne à sa place.
Les paroles viennent au poète comme à un aimant, à un penseur comme une épée.
On dit: Il suit son idée et, c'est peut-être son idée qui le suit, ou serait-il vraiment docile au point de suivre une idée? et, dans ce cas, son idée est-elle à lui?
... L'esprit de famille, des familles d'esprit.
Il est temps que les langues mortes se taisent.
Virgule: cil tombé entre les mots, le temps de faire un vœu, de penser à autre chose, et de continuer.
Il écrit une œuvre de «longue haleine». Il est à regretter que les auteurs ne soient pas plus souvent nés essoufflés.
Quand je lis A... je me rends compte combien la mauvaise littérature ressemble à de la bonne littérature, et quand je lis Z... combien la bonne littérature ressemble à de la mauvaise littérature.
C'est la préoccupation de l'art qui détruit l'art.
Ce qui rend les mauvais écrivains agaçants, ce sont leurs belles pages.
Il a la dent dure--et fausse.
Ils veulent trop mordre pour savoir critiquer.
Son esprit: quelque chose entre le mot et le gros mot.
La fuite, ce dernier mot du dégoût--le seul qui ne soit pas un mot.
Ils prennent un niveau pour un sommet.
Il lui reproche de couper les cheveux en quatre, lui qui ne se les démêle pas.
C'est un écrivain rentré qui, sans doute, a laissé à chaque femme tant à dire--
Rien n'est comparable à rien. La raison--ce sophiste.
Ne pas se nourrir des vieux os désséchés que ces fossoyeurs nous rejettent, mais de la vie et de ses moelles.
La Ménade arrachant la lyre d'Orphéus. Soumet les lois de l'Art aux lois de l'Utérus.
Elles exultent plutôt qu'elles n'exaltent.. Le génie, cette excroissance.
Un envieux disait: Il n'y a pas de chef-d'œuvre né. Toute belle œuvre peut devenir un chef-d'œuvre, et peut ne pas devenir un chef-d'œuvre. Le chef-d'œuvre est l'œuvre d'une piété acquise, un hasard de la renommée, lentement et diversement accomplie. Il est impossible, en lisant des œuvres célèbres, de savoir ce que vraiment nous en penserions, si notre pensée, non magnifiée, non influencée par d'autres pensées, venait naturellement, distraitement et sans parti pris, se poser sur ces écrits. La gloire est faite d'une attraction graduelle, créée par des légendes, et des courants d'admiration et de controverse. Il est des gloires magnétiques, planètes vivantes et sans cesse se vivifiant à une force extérieure. D'autres, comme des astres éteints, se meuvent froidement dans leur sphère, ont un nom, mais n'exercent plus aucun rayonnement.
La gloire a l'oreille inattentive, il faut que bien des êtres lui crient sur bien des tons et bien des fois un même nom pour qu'on le lui fasse entendre. Mais quand elle a entendu, elle le réitère à l'infini.
La gloire est un écho.
L'enthousiasme d'un seul être nous fait une gloire pour nous seuls, intime et comme à l'abri.
Elles disent: J'oublie aussi parfois d'envoyer les lettres que j'écris,--ou bien elles écrivent: Ne brûlez pas mes lettres.
Je suis dans cet état de lucidité imaginative où je vois s'ouvrir devant moi un monde à moi, et je déjeune en ville.
On ne peut, en connaissance de cause, critiquer avec quelque droit que les écrivains qu'on a failli aimer, et afin de se venger de ne pas y parvenir.
Balzac: tout le monde; Stendhal: quelqu'un.
Oui, M. F... la façon dont il voit, mais non ce qu'il se borne à voir. Ses personnages sont d'une réalité qu'on évite. Je lui en veux de s'être prêté à eux, lui s'en venge. Et voici qu'à présent il tâche de leur être semblable.
Tandis que M. de G... a créé des êtres qui devraient exister, que la vie nous doit.
Il ne parle que rarement à haute voix, et c'est pourquoi sa voix haute a gardé la subtilité et l'empreinte sonore de sa pensée, métal à peine refroidi.
Il était un conteur, non un écrivain, car il méprisait le «métier», les gens limités dans les fonctions, les gens sérieux, établis. Il considérait que ceux-ci n'ont plus d'oreilles. Son public se composait de ceux qui ne savent pas encore lire, ou de ceux qui ne peuvent plus voir clair. Il murmurait des choses miraculeuses aux tout petits, parce qu'ils semblent écouter sans partis pris, réceptacles émerveillés. Seul leur silence et leur sourire l'inspiraient. Il inventait pour eux des histoires fées d'une beauté fée et qui se perdaient faute d'un scribe,--un scribe présent, l'incantation ne pouvait réussir. Il ne pouvait sortir du réel qu'avec des êtres qui n'y étaient pas encore entrés. Rendez-vous de deux enfances, l'une géniale d'attention, l'autre géniale d'expression. Il enchantait parfois aussi de ses images invisibles les vieilles femmes nébuleuses.
Ces poètes qui chantent toute leur vie la délicatesse et l'esthétique, et qui, si vous avez le malheur de les recevoir dans l'intimité, mettent leurs gros souliers utilitariens sur vos ours blancs, déposent leur chapeau melon sur vos divans, ou asseyent leurs vêtements curieusement tailleur sur vos hermines. Belles hermines, d'un blanc sulfureux, savonneuses au toucher.
Ce philosophe oriente ses admiratrices de leurs petits riens vers de grands riens.
Elles lui demandent à table, avec un esprit de comptable: «Que pensez-vous de l'absolu?»
En fait de philosophie, avoir le courage de notre indifférence!
Ce mort mal ressuscité, ce cadavre vivant, qui désavoue sa chair.
Pourquoi parle-t-il si fort? Il voudrait sans doute se faire entendre d'un monde à un autre.
L'exploitation de soi remplace souvent l'éducation.
Les arts, ces accompagnements, devenus si bruyants qu'on entend plus ce qu'ils accompagnent.
Ces bienheureux, tout au premier plan d'eux-mêmes. Beaux ténors, donnant tout ce que leur voix contient de bellâtre.
Ils dépassent la rampe, mais la rampe n'a jamais été difficile pour ce qui la dépasse.
Ces vers réguliers comme des fruits secs mis en boîtes.
Tant d'écrivains lui ont intercepté ses phrases, qu'ils ne lui ont laissé rien à dire.
Le «hors là» et les choses dites magiques tentent des écrivains comme Poë, James, Dostoïewski, peut-être surtout à cause de la difficulté de leur mise au point. Combien d'art il faut pour rendre l'invraisemblable vraisemblable! pour que notre inquiétude soit en éveil--pour garder l'unité de terreur à juste distance! S'il s'approche de trop on le dissèque et il perd tout son prestige d'étrangeté; il n'est plus bon qu'à donner aux aliénistes;--s'il s'éloigne, il s'embrume jusqu'à l'anonymat d'une larve! il nous faut des fantômes d'une semblance vivante, presque personnelle: que le jeu d'ombres, non reconnu de nous, soit de nos ombres; nous mettent en présence avec notre sombre personnage, ce fou libéré, ce compagnon de terreur, cet inventeur de désastres, que chacun de nous tient prisonnier.
«Le spasme intellectuel»: Quel cérébral n'a connu ces crises où l'intelligence arrive à un paroxysme semblable à la frénésie sexuelle au contact d'une intelligence génératrice dont seul l'organisme producteur de satiété est exclus!
Si l'intelligence semble s'accroître en vieillissant, ce n'est peut-être que parce que les émotions en s'effaçant lui laissent la première place.
L'intelligence est l'instrument de «précision» que nous appliquons avec le plus de succès à ce qui nous laisse froid.
L'intelligence n'a été que rarement une alliée utile à l'amour--... prendre la moitié de notre amour pour en cacher l'autre moitié?
Ceux qui ont assez peu d'intuition de nous, ou qui se vengent d'une antipathie antérieure, en nous jugeant par nos écrits.
Il préférait les confessions de son amie à celles de Jean-Jacques.
_Droits d'auteur._--Un mot de Becque, de Porto-Riche, d'Abel Hermant, de Donnay?
--Signez donc tout cela simplement: Paris.
L'esprit d'un Heine, abdication en faveur du moindre.
Si la race juive excelle à s'adapter, c'est qu'elle plie à ses autres usages des qualités supérieures. Renoncer au Saint-Esprit en faveur de l'esprit?
Je ne suis pas bibliophile, mais humanophile: c'est en fait d'êtres que je cherche les exemplaires rares.
B... croit à des vérités stridentes comme la trompette du dernier Jugement.
Il est facile d'écrire des vers comme F...--Il est même difficile d'éviter d'écrire des vers comme F...
Il travaillait beaucoup pour pouvoir subvenir aux petits besoin de cette amie mystérieuse et proche: sa vieillesse.
On fait tant pour ce quelqu'un qu'on ne connaît pas bien, ce quelqu'un que nous serons.
Ce vivant qui veut être célèbre pour son mort.
Dans la conviction profonde qu'il ne saurait en avoir, il donnait libre cours à son éloquence, mercenaire employé avec grand avantage par un parti, puis par un autre parti. J'écoutais cet esprit libre débiter une de ces tirades comme seule peut en créer l'insincérité... Lui répondre par des pensées arrachées toutes vives à des sentiments vivants bégayés; et blessés d'être formulés... Bribes... Restes... Je me tais presque honteuse de ces pauvresses vraies.
J'écris moins avec qu'à travers le langage.
Je m'y meus difficilement, comme quelqu'un qui avancerait dans une eau claire, mais lourde d'images, et que sa présence trouble.
THÉÂTRE
Ce qui est faux se voit surtout de loin.
Se méfier des «décors».
Molière n'a pas «vieilli», mais qu'il s'est rallongé!
Le théâtre a déjà été supplanté par la photographie vivante.
Les pièces grecques ne passent plus, les pièces lesbiennes pas encore!
En entrant au théâtre, je vois écrit: Sortie, et je sors.
VIEILLESSES
_Vieillir c'est se montrer._
Se regarder déjà dans les miroirs futurs?
Ce sont les nouveaux miroirs qui nous jettent la vérité à la face.
Des miroirs,--oui--pour y regarder les autres.
Beaucoup de regards font la vieillesse des yeux.
Ses cheveux étaient restés trop jeunes pour son visage.
Son visage délicatement, subtilement abîmé.
Suis-je seule à aimer cette jeunesse mûre et meurtrie qui survit à l'adolescence, la jeunesse sensible et recréée de certaines femmes, qui est la renaissance de leur beauté.
«Rester jeune», vouloir arrêter son développement au lieu d'évoluer, de voir prendre aux traits tout leur caractère. Visages, exprimez vos secrets, soyez des «documents humains» dignes d'être étudiés.
Après que la nature nous a accomplis et avant que la dissolution ne nous entame, entre la jeunesse et la vieillesse, n'aurions-nous qu'un instant personnel, un seul «best period»?
La jeunesse n'est pas une question d'âge: on est jeune ou vieux de naissance.
Faut-il préférer la jeunesse anonyme et ses difficiles ajustements? La maturité avec ses mises au point si tardivement au point? La vieillesse et ses perceptibles et préoccupantes morts quotidiennes?
«Contemporains» ont des tendances plus semblables que compatriotes.
Cette femme d'esprit, si sûre d'elle-même, qu'elle plaît et se plaît, la plupart du temps, à n'être pas belle.
Et cette autre, comme momifiée dans sa jeunesse. Même le temps n'a pas voulu d'elle? Jeune de tout son âge:
La pénombre ramenait sur ses traits toute sa jeunesse passée. Je la revoyais, telle qu'elle était vers ses vingt ans--sans cependant les lui préférer!
... «Roses de cinquième jour».
Je croise souvent dans la rue une vieille femme chargée de crêpes, tâtonnante et penchée à la recherche de ses tombes. Et une autre, effondrée sur un pupitre de la poste, des feuilles sèches accrochées à son chapeau en tulle respectable. Quand on la fit sortir, elle dit: «Mais alors, où aller?»
N'être plus l'enfant «de personne» et avoir pour toute postérité, un «tué à l'ennemi» et «un mort glorieux»!
Il a l'air d'avoir reçu une poignée de cendres au visage.
Vieillesse: parfois bûcher, parfois éteignoir.
Des tranchées:--Nous attaquons demain une butte imprenable... Mon père ne comprend pas ma détresse, et se plaint du froid; je le trouve un peu ridicule. Au revoir? adieu ... amie.
L'attrait des grands parents pour leurs petits enfants est souvent un attrait de ressemblance: unis par les mêmes besoins.
Comme des bébés titubants, ivres de jeunesse, retombés en enfance, ils vont, trébuchant, gazouillant et s'amusant avec les tout petits.
Le brugnon lisse, pêche imberbe, joue d'enfant auprès de la pêche duvetée et trop mûre, et qui cède sous les doigts, joue de grand'mère--idée aussi déplaisamment vraie que la rose d'Abel Bonnard comparée à un «bouquet de paupières».
1.--Vieilles belles (Fards).--Elle rend sa chair si bonbon que cela ôte tout mérite à sa roseur. Ses carmins sont peut-être empoisonnés! Elle avait l'aspect de ces vieilles friandises qu'on a le tort de ne pas laisser espacées au fond de leur boîte. On n'est pas aussi blanc, ni de ce blanc, on n'est pas aussi rose, ni de ce rose. En fait de conversation elle «jurait» avec la nature. Où sont ces jours lointains où même le rouge mis à la hâte faisait un bel effet? Ne pas se rosir le teint ni se rougir les lèvres lorsque cela ne peut plus paraître vrai, ou bellement factice.
Au retour:
Ah! si de la revoir «en chair et en os» n'impliquait pas de la revoir trop en chair ou trop en os!
Tout ce vernis craquelé aux commissures et encoignures la garantit «ancienne».
Encore jeune--par endroits.
Il est dangereux à une femme d'un certain âge d'être vue de profil, il est encore plus dangereux qu'elle se montre de dos.
Sa voilette semblait mettre sa vieillesse en cage, et avec quels yeux de fauve apeuré elle regardait au travers de ses barreaux de soie grillagée vers l'avenir sans avenir.
En finir avec la lutte, se laisser mourir pour pouvoir renoncer à la toilette,--fatiguée de voir sur son visage crèmes et poudre de riz se mettre toujours plus avant dans les mêmes sillons agités.
II.--Vieux beaux (Teintures).
_Comme nous noircissons, comme nous noircissons._
A quarante ans, on commence à apprendre sa jeunesse.
La tête appuyée sur le cuivre de son lit, il sentit l'implacable rond d'une calvitie à venir.
A la place d'une tonsure elles ont un chignon.
Il réfléchit: «Elle a dû m'ôter son amour--c'est pour cela que je me sens si vieux.»
Un matin de mai, il appréhenda son squelette sous sa chair et ses cheveux gris tout proches.
Et ses os légers, friables comme des branches mortes, sans moelle ni sève, parmi les bourgeons.
Il se dit: «Suis-je encore digne du printemps?», puis cita comme un conseil à lui-même: «Re-verdir ou disparaître.»
Il ne disparut pas...
Son visage est marqué et ridé comme le garde-crotte d'une ancienne carrosserie.
La teinture de ses cheveux et de ses moustaches fait paraître même la rose vraie à sa boutonnière une fleur artificielle arrachée à quelque couronne mortuaire.
Ces femmes atteintes de leur maturité comme d'une maladie incurable.
Se préparer un «terrain de chute»--non de rebondissement. La tombe étant le seul terrain de chute admissible.
Sa tête restée fine semblait ne plus appartenir à son corps appesanti.
Si, en devenant une vieille femme, tant d'elles ne devenaient pas un vieil homme?
Tant de femmes dégénèrent en joliesse, ne vaut-il pas mieux vieillir en laideur?
Cet âge où notre «système» semble chercher sa pièce de rechange ou sa maladie mortelle.
Il est né avec nous des douleurs, des conformations malheureuses de caractère que la mort seule peut détruire.
Souhaiter la vieillesse, cette lassitude définitive qui ne viendra donc jamais?
Ils disent qu'il est tragique de vieillir, mais il me semble qu'il serait plus affreux encore de ne pouvoir vieillir.
Mourir avant de s'être éteint ou s'éteindre avant de mourir?
Ils sont là dans la vie, comme des morts debout, à qui l'on aurait oublié de fermer les yeux.
Ce n'est pas leur jeunesse, mais leur vieillesse, qu'ils craignent de perdre.
La veulerie de leurs mâchoires ouvertes et que décompose, jour par jour, la vermine des paroles.
Il faut de belles dents pour traverser les écorces et arriver à la chair protégée et succulente de la vie.
Ils croient goûter à son fruit et c'est le sang de leurs gencives malades; aussi la trouvant amère, ils la déconseillent.
Les mots que sa bouche fait vivre sont des parasites. En la regardant, je pense aux fruits mangés des vers. Ses lèvres sont rongées par les mots vils qu'elle dit: qui veut y mordre n'a que le temps.
Ses paroles sont si vénéneuses qu'elles lui ont gâté les dents.
Elle critiquait la nature qui le lui rendait bien.
Vieillie, ridée et flagellée par le froid de trop d'hivers.
Comme son vieux parquet, elle tombait en morceaux à force d'être contrariée.
Chrysanthèmes: fleurs des feuilles de l'automne.
Éclatantes floraisons ou «brillantes décrépitudes.
Même les «jeunes filles» de notre temps sont vieilles plus ou moins: quelle est la «promise» comparaissant auprès d'un pommier en fleurs (comme devant ce Paris bourgeois, l'«Egoist» de George Mérédith) sans qu'elle paraisse aussitôt flétrie?
L'enfant: le commencement de leur vieillesse.
Tranche d'argent dans les arbres, que vous lacérez, ô chevelure blanche de la lune répandue... Se souvenir de ses souvenirs: vieillesse.
Je pressens déjà parfois l'accent de la vieille femme dans sa voix, le regard de la vieille femme dans ses yeux et surtout sur ses paupières.
Pauvres traits sans surveillance dans le sommeil, et que les mains inconscientes des dormeurs sculptent de vieillesse.
C'est en regardant les autres que l'on se voit vieillir.
La vieillesse--un refroidissement...
Le vieux roi David avait au moins de bonnes raisons de dormir avec ses esclaves: il s'y réchauffait.
Ces lignes vieillissantes et raturées où rien ne s'est écrit d'héroïque ou de passionné, ces lignes que l'on parcourt comme des faits divers, où seule l'existence médiocre a fait ses marques: pauvres fronts plissés par de petits tracas, de petits accidents impersonnels, qui leur ont laissé cet aspect anonyme, apeuré.
J'aime les figures écrites--bien écrites.
Le temps, ce sculpteur qui réussit parfois si bien des têtes de vieux.
Jeunesse masque--beau masque!
Attendre que les visages s'expriment,--la vieillesse seule est expressive.
Sur son front, un merveilleux dessin de rides en forme de lyre.
Elle étalait ses yeux bleus, son teint blanchi au blanc, et ses lèvres du rouge des drapeaux neufs, comme un défi à cette ennemie, la Vie, qui viendrait là, marquer quand même ses défaites et ses victoires.--Je ne scrute que les visages d'après la guerre. Là seulement on lit l'héroïsme du la lâcheté, les passions, les désertions, les attentes, les élans grandioses et les courages avortés, les causes vaines de toute une existence, de toute une guerre accomplie. Les visages où la vie a mis sa mitraille, son sang, sa pâleur ou sa diverse friperie. Des visages plantés comme des drapeaux sur un champ de victoire inconnu et solitaire--ou de ces visages ployés, comme passés à l'ennemi, tassés dans un amas de rides ou de graisse veule--prisonniers bien nourris ne cherchant plus que la préservation au moyen de l'inactivité, ou la considération avec ses concessions et ses aveuglements de lâches--que de défaites, que de différence entre les défaites!
... Puis les bras ne s'étendent plus vers rien,--ils retombent à nos côtés, s'y raccourcissent,--ce raccourcissement des bras où l'âge semble nous ôter nos rallonges!--puis nos doigts s'engourdissent, perdent leurs antennes de sensibilité.
... Des jours où notre vitalité est si lente que même notre âge nous rattrape!
Le clair de lune: jour du malfaiteur.
Que de platitudes sur l'amour; ils veulent faire ressemblant--et ce n'est qu'à eux-mêmes qu'ils font ressemblant: l'amour s'enfuit à la première odeur de leur maladroite lampe.
Mais aussi, parler avec esprit de l'amour, ce n'est que parler avec esprit.
Ses yeux pleins d'eau regardent l'estuaire!
_Contrat de mariage de la quarantaine_: résolu après neuf années de vie commune, de joies et de soucis partagés, de tromperies avouées.--Dans la survivance d'un attachement que nous croyons--et voulons croire--indestructible--puisqu'à son minimum d'émotivité réciproque, on arrive à cette conclusion:
La conjonction mise à l'épreuve des armées a failli doublement à la fidélité vers la sixième année, nous prouvant que l'adultère est inévitable à des unions sans préjugés, sans religion autre que leurs sentiments, sans lois autres que leurs désirs; incapables des sacrifices vains qui semblent des négations à la vie. Mais forts cependant dans la foi de pouvoir, sans illusions et sans exagérations, mourir ou vivre l'un pour l'autre. Tant il est vrai que, tout en reconnaissant mutuellement que l'on ne se suffit pas, l'on est cependant indispensable l'un à l'autre.
L'amour passion, qui n'a reconnu aucun obstacle, pur, exclusif, dévorant, affranchi comme le feu, a fait place à l'amour amour: d'une autre beauté, d'une autre pureté: évoluée, patiente, pitoyable, souple, cruelle, logique humaine et complexe comme la vie.
Nous l'acceptons comme telle: car une victoire mutilée vaut mieux que pas de victoire. Et nous croyons que le temps ne permet que des victoires mutilées, que ce sont les seules vivantes--et survivantes...
Étant libres, et non libres de choisir autrement, nous nous choisissons!
Car qui avons-nous trouvé à préférer à la longue l'un à l'autre? Il nous a été souvent clair et prouvé que notre évolution et celle de notre amour doivent s'accorder--que notre amour comporte des nécessités vitales--et des habitudes indestructibles--que nous devons tenir hors de danger, au-dessus des fluctuations momentanées, cet amour que nous savons être seul digne à la fois de représenter notre cœur, notre cerveau et notre corps. De le protéger contre nos caprices, égarements, changements probables, par les résolutions suivantes:
_Réhabilitation de l'aventurier_: _Gentleman of fortune._