Part 3
Le sang n'est-il pas plus français que la terre n'est française? (Le juif est plus juif que Jérusalem).
L'homme la synthèse de sa patrie, ou la Patrie la synthèse de l'homme?
Avant tout, il vaut mieux que la France ait des Français.
Les perdre est aussi facile que les refaire est difficile.
L'ennemi a peut-être bien pesé que, pour un peuple prolifique, la guerre,--même la défaite--n'est qu'une saignée, mais qu'un peuple infécond, même victorieux, s'extermine.
N'est-ce pas de l'intérêt de tous les peuples que soit sauvegardé cet exemplaire rare--intact jusqu'à ses couvertures extérieures? C'est un type humain qu'on peut aimer entre tous, et l'on ne saurait avoir d'autre patrie d'élection.
Le défendre contre l'emprise allemande, en faveur de l'emprise cosmopolite?
Plutôt deux Babylone que deux Berlin, mais plutôt que deux Babylone, un Paris.
Je vois très bien l'Europe républicanisée, où chaque peuple aurait les spécialités qui lui sont propres, ainsi que jadis.
«On allait aux autres villes de Grèce chercher des rhétoriciens, des peintres et des musiciens, mais en Lacédémone des législateurs, des magistrats et empereurs d'armée; à Athènes on aprenoit à bien dire, et icy à bien faire; là, à se desmeler d'un argument sophistique et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez, icy à se desmeler des appats de la volupté et à rabattre d'un courage invincible les menasses de la fortune et de la mort; ceux-là s'embesongnoient après les parolles, ceux-cy après les choses; là c'estoit une continuelle exercitation de la langue, icy une continuelle excercitation de l'âme.
MONTAIGNE: _Essais_, page 19, tome II. Jouaust.
SUPERFICIALITÉS ÉCONOMIQUES
Nous habitons une seule patrie: le monde. (MÉLÈAGRE).
Protections,--qui nous protègent de tout ce dont nous avons besoin. Or, qui niera cette vérité élémentaire: Nous avons besoin de ce qu'ils ont, ils ont besoin de ce que nous avons.
Faudra-t-il donc «se couper le nez pour embêter son visage?».
Nos douanes--espèces de murailles de Chine qui, sans nous rendre exclusifs, nous appauvrissent.
Puissent bientôt les pays protectionnistes sembler des féodalités démodées.
Il y a peut-être moins de différences entre contemporains de nationalités diverses qu'entre un Français du Moyen-Age et un Français de nos jours?
L'individu a évolué sans la collectivité, mais la collectivité le rattrape, l'exploite et le fait massacrer.
«_La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de folies._» (Anatole France).--Les individus sont plus modérés.
Il y a partout des êtres civilisés, il n'y a encore nulle part de civilisations, ce qui fait le contraste entre l'urbanité de l'individu et la brutalité sanguinaire de la collectivité.
Les individus réaliseront-ils jamais en nombre suffisant une collectivité pensante et juste, comprendront-ils que la congestion des marchés, la rareté et la cherté (artificielle) des produits indispensables, amènent les grèves, les guerres et les révolutions,--et que l'ennemi est celui qui les gouverne vers de telles éventualités?
N'est-ce nous tricher nous-mêmes de ne point aider vers une évolution sagace des impôts: taxes directes, vers un essai prudent du libre échange de tout ce dont un être moderne pense avoir besoin et dont chaque peuple ou climat détient la spécialité ou l'excellence?
L'être cosmopolite, qu'il soit Japonais, Brésilien, Italien, Espagnol, Américain, tend à s'identifier: inconscient désir de fusion, «amour du prochain» en ce qu'il a d'utile, d'agréable, de beau ou d'interchangeable. Il va vers le semblable, et l'on n'y peut rien empêcher. Aidons-le donc à s'universaliser avec économie et agrément.
Il n'y a qu'un peuple,--le peuple moderne.
L'inventaire du monde est fait: il reste à présent à s'y emménager convenablement,--à nous défendre des éléments, et non des nations.
Il n'y a pas de peuple réussi au point qu'il ait à craindre les mélanges.
Faut-il préférer aux sophismes du raisonnement les erreurs de l'enthousiasme?
Allons à l'amour comme ils vont à la guerre.
CHOSES DE L'AMOUR
IN LOVE
«_Rien n'est plus doux qu'Éros, et tout ce qui est heureux vient après. J'ai craché de ma bouche même le miel... Et voici ce que dit Nossis: «Celle que Kupris n'a point aimée ne sait pas quelles fleurs sont les roses._
Renée VIVIEN. _Les Kitharèdes_.
«_ Whom should I thanken but, you God of Love Of all this blisse, in which to bathe I ginnee And thanked be to ye, Lorde, for that I love? This is the right lifte that I am inne._»
CANTERBURY TALES.
L'amour, cet héroïsme démodé.
Nous ne touchons à la vie qu'avec nos cœurs.
C'est l'amour de l'impossible qui créa l'amour.
L'amour, et ses heures de génie.
Son plaisir, cette chute en hauteur.
Cette meilleure gloire: être ambitieux pour sa joie.
Jaloux pourtant, lorsqu'elle nous quitte pour la joie, pour la joie que nous lui donnons.
Ecrire un tel rythme du sang?
Sentir à travers son parfum, son odeur.
Leurs bras tordus au-dessus de leurs têtes comme deux Victoires.
Touchées par le feu...
L'ardeur des femmes en amour, la belle cohérence de leur corps...
Ceux qui ne mettent pas leur âme dans leur chair sont indignes de la vie.
Leur corps, âme palpable.
Leurs seins, fait de je ne sais quel ciel.
Leurs bras, où le désir fait croître ses ailes.
Cette chambre qui a l'odeur de leur jeunesse.
Ses yeux, luisants, couchés, pièces d'eau dans la chambre.
Dans le commencement, le doux désir sans peine...
Se peut-il que le désir ait un autre visage?
Les autres regards paraissent impersonnels comme des scintillements sur l'eau.
L'amour, et ses loyautés--éphémères.
Le doute est leur seule certitude.
Taire cet autre nom de l'amour: insuffisance.
L'amour compterait peu de maîtres, s'il pouvait compter.
L'amour, cette gloire personnelle.
Aimer, c'est jouer juste pour l'autre.
Être une amoureuse, c'est avoir du génie, du génie où il en faut.
Et comment ne pas aimer l'amour qui, chaque jour, nous laisse insatisfaits?
Éros, ce dieu d'intérieur.
... Et ses serviteurs désabillés.
La Beauté enfanta l'Amour, mais elle en accoucha trop tôt afin de ne pas se rider le ventre.
Quel cœur lourd nous donnent leurs amours légères!
Amour: église pour deux--où nous restons seul.
Que n'y a-t-il des archanges dans la vie? A certaines heures, un archange seul comprendrait notre amour.
Amour,--archange lapidé.
Désir contre désir, froissement d'ailes, ébats d'anges enfermés.
Tous ces soupirs: les étouffés, les ondés, les gémissants, les brisés, que l'on écoute avec ses reins...
Brute divine...
Quelle cathédrale que ses côtes arquées,--les grandes orgues de sa voix basse faisant résonner toute l'humaine architecture.
Ses regards, vitraux bleux, vitraux séraphiques, changeant selon l'azur extérieur? selon l'ombre intérieure? trouées d'âme? abîmes vitreux? flammes d'alcool, ou larmes cristallisées? feu à froid? brûlants glaciers?
Le dieu de l'amour sera toujours un crucifié.
O larmes, cristaux de l'amour!
Ces amants lucides, ces amants inconsolables d'être des amants.
Espérer le retour de l'égoïsme isolateur, qui vient mettre fin aux fusions et aux confusions humaines.
Evolution de l'amour: d'abord posséder pour aimer, puis aimer pour posséder.
Les moments nous changent plus que le temps.
La face-déifiée que vient de créer la joie.
Le soleil aveugle, le clair de lune déçoit, à travers la grisaille seule on voit les choses comme elles sont?
Quand dira-t-on: assez de brumes et de clairs de lune! A bout de romantisme, rentrer dans la bonne maison.
La rose vaut autant, ou presque autant qu'un œuf.
De ma joie toujours se lève mon âme.
La tendresse, ne serait-ce que de la pitié amoureuse?
Leur corps de chaleur et de fraîcheur: de plein midi et de plein minuit.
Seul me convient le climat de son corps.
Pour bien aimer, pour aimer d'amour, il faut avoir à la fois de la nature d'Épicure, et de celle de Jésus-Christ.
Les absents sont des sourds--des sourds ombrageux!
Le regret est une présence.
S'épaissir dans l'oubli d'elle--elle présente.
Les absents n'ont pas tort; au contraire, que de fois ils ont raison de nous, et leurs possessions sont illimitées. Les «présents» se demandent pourquoi cet intervalle qui semble nous séparer d'eux: place aux absents!
Se reposer dans sa totale incompréhension...
Toi,--l'heureux malheur de ma vie.
Pour se savoir trompé, il faudrait aussi pouvoir visualiser jusqu'aux pensées de l'infidèle.
Multiplicité, puis orchestration de la douleur chez un Vigny trompé.
Parmi les entr'actes de l'infidélité, on aspire à l'arrêt; mais même le [illustration] a l'œil inquiet.
Elle m'aime plus que je ne le croyais, moins que je ne l'espérais.
Être capable des élans que l'on attend d'autrui.
Se dire tout, entre amants,--on n'exagère que ce que l'on découvre.
Cette femme est emplie de joies, les lui extirper une à une.
A froid: à faux.
Se méfier de l'amant qui aime trop son amour, il finira par se l'approprier.
Combien peu de nous ont une courtoisie du cœur!
Les juger, non pas tant par la manière dont ils aiment, que par celle dont ils n'aiment plus.
COUPLES
«Que d'aberrations dans leurs prétendues normes!
Remy de GOURMONT.
Sens virginal des vierges se souvenant de ce qu'elles ne connaissent pas encore.
Trop de femmes ont dit «oui», avant elles, dans leurs veines.
_Nuptiale_: O lys! cloche d'hier clamant des souvenirs.
Loin de ce que chantent les poètes, la vierge se reconnaît à son odeur et à ses mains rouges.
Qu'ils deviennent rares, ceux que la nature précipite impérieusement l'un vers l'autre dans le seul but de la reproduction!
(Je connais peu d'expressions plus adéquates de cette attirance que celle de Walt Whitman:
«Une femme m'attend»; mais n'est-elle déjà anormale par la préoccupation et la conscience de ce geste créateur?)
Et l'anormal ne commence-t-il pas dès qu'une préoccupation autre, ou une variété de désirs ou de sensations, vient compliquer les lois primordiales?
Dans l'universel domaine des sens, il y a de mystérieuses ferveurs, des attraits qui paraissent des attraits de l'esprit, chez qui le charnel ne semble pas exister:
«_Let me not to the marriage of true minds Admit impediments_...»
Mais si l'on pense avec un certain déplaisir au mariage d'un Browning avec la presque paralytique Elisabeth Bartlett, c'est qu'on ne peut se rendre compte à quel point les sentiments transfigurent les corps, dont les faiblesses mêmes participent à l'amour. Ces espèces d'affinités sont peut-être plus personnelles, plus subtiles, au point de sembler à peine corporelles; elles sont cependant d'une évolution physique.
Parfois aussi cette évolution se trouve tellement éloignée des centres organiques,--satisfaits ou insatisfaits ailleurs--qu'une amitié passionnée s'ensuit, comme celle de Montaigne pour la Boétie, etc...
Dans certaines unions, la physiologie se remplace par la psychologie, la satiété de la chair n'amenant pas toutes les satiétés. Il peut lui succéder une espèce d'union immatérielle. Mais ceci est rare, à moins d'une diversion. L'enfant peut être cette diversion, et tenir unis deux êtres qui n'avaient plus d'autre motif de se rapprocher,--trait d'union après l'amour, parfois même à la place de l'amour.
Il y a aussi tous ces charnels ennuyés, qui appellent l'enfant, comme on appellerait au secours!
Ces couples qui admettent et désirent d'être trois.
Pour d'autres: L'enfant, ce fâcheux.
Croire qu'on s'aime lorsqu'on tend vers un but autre que l'amour?
Ils disent aussi: Créer un être inférieur, à quoi bon? Créer un être qui souffrira de nos infériorités, à quoi bon encore?
Pour être mère, il faut y regarder à plus de deux fois: soi, puis l'autre, puis les autres.
Par quel droit font-elles de la vie? défont-elles de la vie?
Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.
L'enfant et l'amant sont nés simultanément des douleurs de l'épouse déçue et mutilée.
«_Les enfantements pires que les meurtres_»...
La vie, qu'il vaut mieux n'avoir ni reçue, ni donnée?
Ceux qui ne se parlent pas de sexe à sexe, mais d'égal à égale.
Puis il y a ceux et celles qui ne disent ni «ma femme», ni mon «époux», ni mon «homme», mais mon «Être».
LE MALENTENDU
ou
LE PROCÈS DE SAPHO
(fragments et témoignages)
_... Et que de normes dans nos prétendues aberrations._
«_Et certes, s'il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouyssance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, il est vraysemblable que l'amitié en serait plus pleine et plus comble._»
MONTAIGNE, _Essais_, tome II, p. 88, édit. Jouaust.
«_Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n'ont pas encore eu le temps d'être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs qui ont connu encore ni l'ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C'est la jeunesse aveugle qui, par instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l'enfance._»
VOLTAIRE, Dict. Philos. _Amour socratique._
«... _Il cultiva à la fois jouvenceaux et jouvencelles.»_
_Mille et Une Nuits_, trad. Dr Mardrus.
_«Et celui qui dit qu'aimer est un vice, est envieux, novice tout à fait ou, par sécheresse, impuissant à aimer._»
CHAUCER, trad. Taine.
«_Maudit soit à jamais le rêveur inutile_ _Qui voulut le premier, dans sa stupidité,_ _S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,_ _Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté._»
Charles BAUDELAIRE.
«_Ces passions qu'eux seuls nomment encor amours_ _Sont des amours aussi, tendres et furieuses,_ _Avec des particularités curieuses,_ _Que n'ont pas les amours, certes, de tous les jours._
_Même plus quelles et mieux qu' elles héroïques,_ _Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang_ _Telles qu'au prix d'elles les amours dans le rang_ _Ne sont que Ris et feux ou besoins érotiques..._
«_Dormez, les amoureux! Tandis qu'autour devons_ _Le monde, inattentif aux choses délicates,_ _Bruit ou gît en somnolences scélérates,_ _Sans même, il est si bête! être de vous jaloux._ _Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l'aventure_ _De fiers damnés d'un plus magnifique sabbat!_ _Et salut, témoins purs de l'âme en ce combat_ _Pour l'affranchissement de la lourde nature!_
VERLAINE, Parallèlement.
Si le monde en général le méprise sans y avoir réfléchi, c'est qu'il est rarement tolérant au-delà de ses besoins personnels.
--D'ailleurs, depuis que Dieu fit Ève avec une côte d'Adam, rien n'est normal.
Si le péché originel avait été un péché original!
Flaubert fut critiqué pour avoir écrit: «L'amant pleura l'amant».
Une vieille loi des puritains débarqués en Amérique: «_Ye dirty fellow that lieth with ye dirty fellow shall swing until he die._»
C'est ce même esprit qui condamna en Angleterre au hard-labour, Oscar Wilde, et qui motiva le suicide d'un général anglais, colonial, qui, malgré son courage exceptionnel, fut poursuivi pour ce menu fait.
Un Français de la Cour de Henri III ou un courtisan de l'«Elisabethan Period» serait bien étonné de telles rigueurs:
_«Bel adolescent... tu es à moi ... je suis à toi..._
_Ainsi qu'au premier jour où je consacrai ton beau nom._»
«... _Tu possèdes un visage de femme peint par la main même de la nature, Toi, maître-maîtresse de ma passion!_...» (Sonnets de Shakespeare).
On se rappellera que Lycurgue déplorait une infiltration d'esclaves à Sparte, craignant qu'elles ne détournassent les jeunes gens de leurs tuteurs, pour les conduire à la débauche. (Voir aussi Plutarque, Œuvres Morales, tome III, _De l'Amour,_ IVe édit. Hachette).
On a fait du mot «platonique» un contresens.
«_Socrate, qui se connaissait en amour aussi bien qu'un autre, reposa sous la même chlamyde qu'Alcibiade, qui ne se leva point franc de ses atteintes._» (Lucien).
Et si Socrate le repousse avec ironie, ce n'est pas par un principe de chasteté, mais parce qu'il ne le conçoit pas capable de lui donner en échange un amour assez beau:
«_... Et ce n'est pas moi seul,--dit Alcibiade,--qu'il a ainsi traité; c'est Charmide, fils de Glaucon, c'est Euthydème, fils de Dioclès, et une foule d'autres qu'il a déçus en feignant de vouloir jouer auprès d'eux le rôle d'un amant, alors qu'il tenait plutôt celui du bien-aimé.»_
«... _Tout Eros n'est pas en soi louable et beau, mais seul est beau celui qui nous incite à aimer en beauté..._»
«... _Il advient par là, à ceux qui se livrent au hasard des rencontres, de s'attacher à ce qui est bon tout aussi bien qu'à ce qui est mauvais._»
Platon semble se résumer, lorsqu'il fait dire à Pausanias:
«_Toute action en tant que l'on agit, n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise ... rien ... n'est beau en soi, mais tout peut le devenir par la manière dont l'action s'accomplit..._
«... _Toute action n'est en soi ni belle ni laide; elle devient belle si elle est faite en vue du beau, laide, si c'est le laid qui l'incite._»
_Banquet,_ traduction Mario MEUNIER.
Je trouve dans l'universel Walt Whitman un «Love of Comrades», un esprit plus sensitif que l'esprit platonique, plus rude aussi; mais d'une même essence. Dans «Leaves of grass», page 95, il fait revivre «Calamus», l'emblème que _les jeunes gens échangeaient entre eux en gage de leur amour_: et Walt Whitman demande aux «recorders» à venir de publier son nom comme _celui du plus tendre des amants ... qui n'était pas orgueilleux de ses chants, mais de cet océan d'amour sans limite qu'il contenait ... qui, pensif, loin de celui qu'il aimait, incertain, étendu dans la nuit sans sommeil, connut trop bien cette maladive crainte cette moiteur apeurée, que celui qu'il aimait ne lui fût secrètement indiffèrent._
Et ailleurs:
_Quand j'appris à la fin du jour de quels applaudissements mon nom avait été salué au Capitole, ce ne fut cependant pas une heureuse nuit pour moi que celle qui suivit..._
_Mais le jour..._
_... où j'ai pensé à mon camarade cher, mon tendre ami qui était en route pour me voir, ô alors, je me suis senti heureux..._
«_J'entendis le sibilement du liquide dévalant les sables comme s'il s'adressait à moi en son chuchotis pour me féliciter._
«_Car celui que j'aime le plus au monde dormait auprès de moi, sous les mêmes couvertures dans la nuit fraîche._
«_Dans le silence, sous les rayons de la lune automnale, son visage était tourné vers moi._
«_Et son bras entourait légèrement ma poitrine, et cette nuit-là je fus heureux._» (_Feuilles d'herbe_, trad. Bazalgette, tome I, page 167, _Mercure,_ 1909).
On connaît:
«_Tes yeux las se sont clos, ô visage parfait._ _Te contemplant ainsi, j'écoute, ô mon amante!_ _Comme un chant très lointain ton haleine dormante._ _Je l'entends, et mon cœur est doux et satisfait._» de Renée VIVIEN.
et l'émouvant sonnet de Verlaine à Rimbaud:
«... _Bouche qui ris en songe sur ma bouche ..._» ainsi que son «_Laeti et Errabundi_», dans «_Parallèlement_, où tout leur roman est donné à entendre:
«_Car les passions satisfaites_ _Insolemment, outre mesure_, _Mettaient dans nos têtes des fêtes_ _Et dans nos sens, que tout rassure_, «_Tout, la jeunesse, l'amitié_, _Et nos cœurs, ah! que dégagés_ _Des femmes prises en pitié_ _Et du dernier des préjugés..._
mais voici que:
«_L'envie aux yeux de Basilic_»
s'en mêle:
«_On vous dit mort, vous. Que le diable_ _Emporte avec qui la colporte_ _La nouvelle irrémédiable_ _Qui vient ainsi battre ma porte!_
«_Je n'y veux rien croire. Mort, vous_, _Toi, dieu parmi les demi-dieux!_ _Ceux qui le disent sont des fous!_ _Mort_, mon _grand péché radieux..._»
Verlaine est l'esclave de «l'_époux infernal_», que les parents trop soucieux de sa bonne réputation ont ridiculement voulu prouver chaste. Chaste en l'honneur de qui, de quoi?
«_On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l'est peut-être devenu du moment qu'on aime, parce que le corps que l'on aime prend une valeur telle qu'on ne peut le qualifier par des mots impudiques... Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent chastes lorsqu'elles sont dictées par l'amour, et il ne confond nullement l'amour avec le besoin physique. L'amour est chaste, quels que soient ses gestes._»
(_Lettres à l'Amazone,_ Remy de Gourmont).
«_Vous qui me jugez, vous n'êtes rien pour moi._ _J'ai trop contemplé les ombres infinies;_ _Je n'ai point l'orgueil de vos fleurs, ni l'effroi_ _De vos calomnies._
«_Vous ne saurez point ternir la piété_ _De ma passion pour la beauté des femmes,_ _Changeantes ainsi que les couchants d'été,_ _Les flots et les flammes._
_«Rien ne souillera les fronts éblouissants_ _Que frôlent mes chants brisés et mon haleine._ _Comme une Statue au milieu des passants,_ _J'ai l'âme sereine._»
dit Renée Vivien
dans «Le Dédain de Psappha»
Et dans: «A l'Heure des Mains Jointes»:
«... _Vois: j'ai l'âge où la vierge abandonne sa main_ _A l'homme que sa faiblesse cherche et redoute_, _Et je n'ai point choisi de compagnon de route_, _Parce que tu parus au tournant du chemin..._
«_On m'a montrée au doigt en un geste irrité,_ _Parce que mon regard cherchait ton regard tendre._ _En nous voyant passer, nul n'a voulu comprendre_ _Que je t'avais choisie avec simplicité._
«_Considère la loi vile que je transgresse_ _Et juge mon amour, qui ne sait point le mal_, _Aussi candide, aussi nécessaire et fatal_ _Que le désir qui joint l'amant à la maîtresse..._
«_Laissons-les ausouci de leur morale impure..._
«_Nous irons voir le clair d'étoiles sur les monts..._ _Que nous importe a nous le jugement des hommes?_ _Et qu avons-nous à redouter, puisque nous sommes_ _Pures devant la vie et que nous nous aimons?..._ «En débarquant à Mytilène», «_Reçois dans tes vergers un couple féminin..._ «_Ile mélodieuse et propice aux caresses..._ _Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,_ _Tu n'a point oublié Psappha ni ses maîtresses..._ _Ile mélodieuse et propice aux caresses._ _Reçois dans tes vergers un couple féminin..._»
«_Mes mains gardent l'odeur des belles chevelures._ _Que l'on m'enterre avec mes souvenirs, ainsi_ _Qu'on enterrait avec les reines leurs parures.._ _J'emporterai là-bas ma joie et mon souci..._
(Renée Vivien: «A l'Heure des Mains Jointes».)
Lord Alfred Douglas dit au «Poète Mort» (Oscar Wilde):
_Cette nuit, j'ai rêvé de lui, j'ai vu sa face_ _Rassérénée enfin, sans ombre ni tourment_, _Musique de jadis qui chante éperduement_ _J'entendis sa voix d'or, et son verbe qui trace_ _Sous les vulgarités, l'insoupçonnable grâce._ _Cette voix fait du vide un émerveillement_, _Revêt tout de beauté comme d'un vêtement_, _Et le monde n'est plus. La fable le remplace._ _Plus tard il me sembla qu'au dehors d'une grille_ _Je regrettais les mots perdus, à peine nés_, _Mystère à moitié dit, et que l'heure éparpille._ _Ces contes, oubliés, qu'il contait sans effort_ _Tels des oiseaux chanteurs, étaient assassinés_, _Ainsi je m'éveillais sachant qu'il était mort._
(Trad. N. C. B. dans «Le double Bouquet»).
Whitman dit encore dans «Calamus»: «_Je suis celui qui brûle d'amour._»
Les êtres qui brûlent d'amour sont purs, purs comme les flammes.
Pendant la guerre civile aux Etats-Unis, dans «Drumtaps», page 250, Whitman, qui n'est obsédé par aucun atavisme romantique de damnation, comme par exemple Baudelaire (Femmes Damnées, Lesbos, etc.) (_Fleurs du mal,_ nouvelle édit. Crès) accueille ainsi un adolescent dont il se sent épris au premier regard échangé: