Part 4
«_O garçon des prairies au visage hâlé_, «_Avant ta venue au camp, bien des dons arrivèrent et furent bien venus:_ «_Des louanges et des présents, avec de la nourriture substantielle, puis_, [_enfin parmi les recrues_, «_Tu vins, taciturne, n ayant rien à donner, nous nous sommes regardés_ [_seulement_, «_Ah! tu me donnas plus que tous les cadeaux de ce monde!_»
Ceci rappelle un peu l'innocence théocritéenne: «_Au retour de chaque printemps, réunis autour du tombeau de Dioclès (l'amant célèbre), les jeunes gens se disputaient le prix des baisers. Celui qui a su appliquer le plus délicieusement ses lèvres sur les lèvres, revient à sa mère chargé de couronnes..._
«... _Sans doute ses instantes prières invoquent Ganymède aux yeux brillants, pour que sa bouche ressemble à la pierre lydienne qui apprend aux changeurs à bien reconnaître l'or pur._»
Quel est l'écolier qui n'a pas appris dans Virgile que _le berger Corydon aimait le bel Alexis_»? Quel serait cependant l'étonnement scandalisé de son professeur s'il l'entendait faire desemblables aveux!
Non seulement les jeux bucoliques, mais aussi des courages guerriers s'inspirent de cet amour.
Platon désirait que les armées fussent composées d'amants, car quel amant oserait paraître lâche devant son bien aimé!
«_S'il arrivait, par quelque enchantement, qu'une ville ou qu'une armée ne comptât que des amants et des aimés, il serait impossible que cette cité ou cette armée n'eût pas trouvé par eux la plus sûre garantie de sa prospérité. De tels hommes, en effet, s'abstiendraient de tout mal et ne se voudraient mutuellement que du bien: et, dans les combats, des soldats ainsi unis vaincraient quoiqu'en petit nombre,--et pour ainsi parler--toute l'humanité. Plutôt que d'être vu de son aimé déserter son poste et jeter bas ses armes, l'amant préférerait accepter d'être alors aperçu de l'armée entière; et pour ne point subir cette honte, souvent il choisirait la mort._» (Platon).
En effet, quel courage surpasse celui de Patrocle et de son ami Achille.
Achille «_n'hésita pas à secourir Patrocle, à ne pas seulement mourir pour lui sauver la vie, mais à mourir encore après le meurtre accompli de son aimé._«(Platon).
«_Achille n'aimait point Patrocle pour le seul plaisir de rester assis vis-à-vis de lui. Mais leur amitié se doublait par un plaisir commun. Aussi lorsque Achille pleure la mort de Patrocle, sa douleur éclate avec l'accent de la vérité._» (Lucien).
«_Quel commerce plus doux que tes embrassements?_» (Homère).
Et dans Shakespeare, Patrocle, craignant qu'à cause de lui Achille ne compromette sa gloire en gardant trop longtemps une attitude passive, efféminée, l'incite de cette façon:
«_C'est moi qui suis condamné pour ceci, ils pensent que mon peu d'appétit pour la guerre et votre grand amour pour moi vous retiennent ainsi. _» (_Troilus et Cressida_, acte III, scène III).
On se rappellera aussi toute la subtile délicatesse que met Platon à différencier la supériorité de l'amant par rapport à l'aimé, sans concevoir la possibilité que l'un ou l'autre puisse être répréhensible.
«_L'épris, en effet, est plus divin que l'élu, car l'épris est inspiré par Dieu._»
«_Je ne connais pas un bien plus grand pour un adolescent que la possession d'un amant vertueux, et de bonheur plus précieux pour un amant que l'élection d'un digne favori..._ (Banquet, trad Mario Meunier).
Personne n'a jamais songé à discuter certains goûts d'Hercule, de Zeus. Il est vrai qu'ils ne nous touchent pas de près! Une esquisse, attribuée à Michel-Ange, exalte même cet aigle divin qui emporte dans ses serres l'adolescent Ganymède, au corps extasié. Ils sont si haut dans les airs que ni l'un ni l'autre ne semble conscient des jappements que leur adresse un roquet resté là-bas tout au loin sur la terre.
Les défenseurs de la vertu de Shakespeare, de Sappho, de Verlaine, de Rimbaud, etc..., sont issus sans doute de l'ours à pavé de La Fontaine ou de ce chien dessiné par Michel-Ange.>
Plutôt que de blâmer, en persécutant nos dissemblables, cherchons à surprendre dans la nature ou la divinité leurs causes et leurs raisons d'être.
Dans la Genèse, aussi bien que dans les livres sacrés hindoux et persans, il est écrit que l'être primitif fut créé mâle et femelle.
Aristophane, dans le Banquet, nous donne de curieuses explications sur la séparation des Androgynes.
Ève formée de la côte d'Adam, n'est que la parabole d'une division semblable. (Naissance d'Ève, autrement conçue par Salomon Reinach. _Revue de l'Histoire des Religions_, 1918).
Il reste encore des exemples dans certains animaux et dans les végétaux.
Il semble naturel que des êtres, nés de deux sexes, portent parfois leurs doubles attributs mélangés. Hommes par le corps, femmes par l'esprit, ou le contraire, ou une fraction du contraire, variables à l'infini. Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.
La gynécologie, ainsi que l'esthétique grecque, reconnaît l'influence des objets extérieurs sur la gestation, et il serait temps d'observer l'influence de la pensée des femmes enceintes «prégnant»--sur leur enfant--pensée qui, chez les orientales, se borne peut-être à une influence ou à une habitude, car c'est toujours un fils qu'elles doivent réclamer, mais la vie du harem, composée de femmes, souvent amoureuses ... peut influer autant qu'une volonté précise sur le sexe moral de l'enfant qu'elles portent. Combien d'entre les femmes occidentales, obsédées par le désir d'un fils ou d'une fille, choisissent jusqu'au nom masculin ou féminin qu'ils doivent recevoir en naissant; et les témoins de la délivrance ne constatent que le sexe corporel, seul abandonné aux hasards de la nature, la femme ayant peut-être inconsciemment formé, selon son choix, le sexe intérieur de son enfant.
De quel courage viril est douée mademoiselle de Maupin, celle qui se battit en duel, et qui mit à feu un couvent pour en libérer une des sœurs qu'elle convoitait (Voir Théophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin_, et G. Letainturier-Fradin, _La Maupin: sa vie, ses duels, ses aventures)._
Sappho songe peut-être aussi à arracher sa bien-aimée à celui qui la possède.
_«Il me paraît l'égal des dieux, l'homme qui est assis en ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon cœur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t'aperçois, ne fut-ce qu'un instant, je n'ai plus de paroles, ma langue est brisée, et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus, mes oreilles bourdonnent, la sueur m'inonde et un tremblement m'agite toute; je suis plus pâle que l'herbe et dans ma folie je semble presque une morte... Mais il faut oser tout_». («_Ode à une femme aimée_»; Sappho, trad. Renée Vivien).
Elle est plus orgueilleuse dans la paraphrase «d'Anactoria» de Swinburne:
«_M'ayant faite moi il ne me détruira pas,_ _Ne me détruira ni ne m'assouvira, comme des troupeaux à lui_ _Qui rient, vivent an peu, et sont contents de leurs baisers_ _Et leurs amours sont rapides et légers_, _Et la mort certaine les enserre_... _«Moi, Sappho, serai une avec toutes ces choses._ _Avec toute chose qui plane éternellement; et mon visage_ _Entrevu, mes chants écoutés dans un étrange domaine,_ _S'enrouleront à l'esprit des hommes..._»
(Je ne connais qu'une tirade aussi magnifique dans l'exaltation de son entité: c'est lorsque Satan répudie à son tour Jéhovah, dans Milton).
Et dans ses «Sapphics»:
«_Ah the singing, ah the delight, the passion_! _All the Loves wept, listening; sick with anguish_, _Stood the crowned nine Muses about Apollo_; _Fear was upon them_,
«_While the tenth sang wonderful things they knew not._ _Ah the tenth, the Lesbian_!...»
Les livres de physiologie traitent d'exemples parfois moins poétiques, et autrement définis: «En naissant elle était très petite. Sur un portrait d'elle à 4 ans, le nez, la bouche et les oreilles sont d'une grandeur anormale et elle porte un petit chapeau de garçon...» (_L'inversion sexuelle_ par Havelock Ellis. Cas. IV, etc):
«_Il a beaucoup de soldats dans sa famille... N'aime pas les sports, mais la musique, les livres, la mer. Ne peut pas siffler._
«_Son aspect n'a rien d'anormal, sinon un air de jeunesse. Il voudrait avoir un fils, mais craint le mariage._»
«... _Je crois que l'affection entre personnes du même sexe, même si elle comprend la passion sexuelle et sa satisfaction, peut conduire aux résultats les plus merveilleux que la nature humaine puisse atteindre. Bref, je mets l'amour inverti sur le même plan, exactement, que l'amour normal.._»
«_Comme la race ne semble pas en danger immédiat de périr, je le laisse à ceux qui l'aiment._»
D'ailleurs on pourrait presque ériger en proverbe: prolifique comme un inverti, vu le nombre d'enfants que nombre de ceux-ci infligent à leurs épouses. En revanche «_ces dames de l'île_» n'apportent au mariage qu'un ou deux exemplaires humains--normaux et fort bien réussis généralement.--La nature voulant affirmer sans doute par celles-ci et ceux-là ses inébranlables capacités d'équilibre et loi de compensation.
Si j'ai choisi mes exemples plutôt dans la littérature, c'est que les êtres doués d'expression se racontent avec plus de subtilité et d'étendue, et dans une forme plus acceptable.
La légende nous a fait connaître: Alexandre le Grand, Parménion, Aristogiton et la fidélité inébranlable d'Harmodius; ils renversèrent le pouvoir des tyrans athéniens Hippias et Hipparque (Voir Platon).
L'amour d'Adrien pour Antinoüs:
«_You heard from Adrian's gilded barge the laughter of Antinoüs._» (Oscar Wilde).
Voyant qu'Adrien, pour lui, négligeait ses devoirs d'État, Antinoüs se noya pour le libérer de l'enchantement qu'il subissait, ou pour d'autres raisons... Et le Nil le reçut.
«_The ivory body of that rare young slave._ _With his pomegranate mouth!_» (Oscar Wilde).
Lesbie et cette esclave que Catulle nommait «son moineau», dont il était à la fois admirateur et jaloux. (Voir le conte de Catulle Mendès _Le moineau de Lesbie_, aussi son curieux _Mephistophela_.)
«_Il n'y a donc pas de détails libidineux?»--murmure en lui-même le public oiseux, désappointé, avec une nuance de reproche.--Ce public, à l'esprit vide, est généralement dépravé._
_Ainsi vous observerez chez les chiens:--deux chiens courent tout d'abord en se rencontrant aux parties honteuses de leurs anatomies, en effectuent un examen complet, et plus ou moins satisfaisant. Ceci fait, leur curiosité pour autre chose se réduit à néant, et les voilà prêts à repartir, ayant élucidé le nœud de la question._» (Carlyle, Frédéric the Great).
La liste interminable des chroniques scandaleuses, etc., serait peut-être moins longue que les cas actuels, plus probants encore, mais que je ne veux citer, l'inversion n'étant pas encore revenue tout à fait à la mode, malgré que certains petits faiseurs d'embarras, pitres des arts, espèces de plagiaires de femmes, faux mignons ou damoiseaux dégénérés, de préférence homosexuels, sont admis dans un certain monde où les frivolités de toute espèce les réclament. Si les homosexuels de plus d'envergure ne s'y rencontrent guère, c'est que toute véritable passion rend insociable.
«_Ah! leurs petits vices, ah! le pauvre vice maigre!... Comment s'indigner des modestes exploits des petits hors-nature?... Les doux crétins qui pensent aimer le vice ne l'aiment même pas. L'éphèbe vêt l'éphèbe en femme. S'il haïssait le sexe adverse--ainsi que Renée Vivien: «On m'avait condamnée aux laideurs masculines»--«il serait beau comme ce qui vit sous l'ordre d'une fureur. Mais en humbles «gosses», ils singent le Féminin. Pâles cabots qui ne se passent pas de mise en scène. Le vrai vice n'est possible que dans l'esprit. Le doux corps, n'est jamais qu'un benêt, un innocent (sans nuisance, au sens latin)..._»
«... _Si un homme aimait sans faillir un homme jusqu'à la vieillesse, et n'importe comment, je les saluerais tous les deux comme un défi à la faible nature..._» (Aurel, _La semaine d'amour_).
_«Il y a quelque chose de charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles veuillent bien rester féminines toutes les deux..._» (Pierre Louys, _Aphrodite_).
«_Il y avait une jolie femme dans cette société: Madame B..., mais elle faisait l'amour avec un autre point d'interrogation noir et crochu, Mademoiselle de M... (Et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes)._
Vie de Henri Brulard, page 98. Autobiographie de _Stendhal_, publié par Casimir Styenski (Emile-Paul).
En lisant attentivement «La Colère de Samson», d'Alfred de Vigny, il semble clair que l'infidélité qu'il reproche à la Dorval (à peine déguisée en Dalila) est toute féminine:
«_Elle rit et triomphe; en sa froideur savante_, _Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante_ _De ne rien éprouver des atteintes du feu._ _A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu_; _Elle se fait aimer sans aimer elle-même;_ _Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;_ _L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.--_»
«_La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome_». ... _Et se jetant, de loin, un regard irrité_, _Les deux sexes mourront, chacun de son côté._»
Mais que ceux qui craignent la fin de l'espèce se rassurent!
«_Les deux sexes mourront, chacun de son côté_» lorsqu'ils ne se jetteront plus «_un regard irrité_»...
Nous sommes encore loin de cette entente indifférente qu'il nous est permis de supposer entre Gomorrhe et Sodome (qu'en doit dire prochainement Marcel Proust?)
L'amour de Ruth pour sa bru s'exprime avec une piété plus fervente qu'il n'est généralement admis de la part d'une belle-mère ... occidentale.
«_Noémi dit à Ruth: Voici, ta belle-sœur est retournée vers son peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-sœur. Ruth répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où tu iras, j'irai, où tu demeureras, je demeurerai; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi!_»
Et l'amitié de David pour Jonathan est encore moins équivoque:
Oraison funèbre du jeune conquérant:
«_Tu faisais tout mon plaisir._ _Ton amour pour moi était admirable,_ _Au-dessus de l'amour des femmes._»
Les mystères de la Bona Dea n'admettaient aucun homme dans leurs réunions sacrées.
_Comme autour de l'autel les femmes de la Crète,_ _Nos corps dansent la danse ancienne et secrète._
(«Actes et entr'actes.» N. C. B.)
Ce qui fut peut-être un culte (?) pour elles, devint sous l'abbesse de Chelles un prétexte à débauches.
Si quelqu'un ne m'avait pas empruntés les deux livres où Westermark traite du «Development of the Moral Idea», je pourrais donner d'intéressantes citations sur ces mœurs très répandues chez quelques tribus que nous nommons sauvages.
Peu connu, ce chef-d'œuvre de Charles Warren Stoddard: «South-sea Idyls»,
Je me souviens trop nébuleusement de certaines légendes chinoises, dont il nous reste, réalité très mince, des boys et fumeurs d'opium,
En Perse, les amants choisis pour le plaisir des Shahs...
Les Mille et Une Nuits abondent en chants, en poèmes d'un adolescent à un autre; et il est question de jouvencelles amoureuses dans l'Histoire du Capitaine de Police et des deux poules, etc., etc...
Les différences atmosphériques, (rendons-les responsables une fois de plus!) et les types humains qui en résultent, n'ont fait qu'augmenter le «Malentendu». (Le malentendu, cette espèce de tour de Babel où tous disent des choses à peu près pareilles sans se comprendre).
Tel cénacle londonien exclura l'intrus, qui, en la présence de l'auteur des «Two magies» ou d'un «Régiment of women» osera parler de «Colette à l'école!» Sans qu'il soit pour cela des Antipodes, l'Anglais ressentira toujours de la gêne (une gêne souvent recherchée) devant la franchise latine. Franchise poussée jusqu'à l'exhibitionnisme chez certains écrivains. Et l'Angleterre demande comme dernière bienséance, _at least the shadow of a doubt_! Est-ce cette «ombre d'un doute» qui permet à Lady M... de critiquer sévèrement les mœurs de l'empereur Adrien, tout en regrettant de ne pouvoir faire escale à Mytilène «to have a dish of tea with Sappho?» (Mémoires de voyage de Lady M..., XVIIIe siècle).
Lady M..., si toutefois elle soupçonnait la renommée de Sappho, semble moins la condamner qu'Adrien à cause de l'intérêt qu'elle, poétesse aussi, portait à un confrère.--et discuter prosodie avec la «dixième muse» eût été certes plus profitable qu'avec son Alcée: Pope.
Il y a autant de préjugés que de classes, de castes de contrées, de coutumes et de climats. Seuls, les pornographes de tous les pays me paraissent se ressembler; mais l'érotisme descriptif, cette exagération de précisions inexactes, est en général aussi loin de la vraisemblance que de l'art--sauf au Japon et chez A. Beardsley, où l'exagération sert si merveilleusement à rendre l'impression ressentie. En Angleterre, à ma connaissance--si imparfaite--il n'y a que A. Beardsley qui dans son roman «Vénus et Tannhaüser» ait excellé dans le genre d'érotisme fantaisiste et descriptif jusqu'au chef-d'œuvre. Et, dans le genre de l'érotisme mystique, son dessin de l'Assomption de la Vierge et de sa demoiselle élue nous montre jusqu'où la perversité puritaine peut s'élever.
Les mièvreries du XVIIIe siècle français sont des enfantillages espiègles, sujets d'éventails galants, bergerie, amitiés amoureuses de reines, liaisons si peu dangereuses, piments visuels, petits jeux d'alcôve, lits toujours défaits pour gens de cour, aux sensualités continues, émoussés plutôt que pervertis.
Il a fallu que le romantisme vienne ajouter l'innovation de ses «femmes damnées» pour galvaniser d'un semblant de «vice» infernal ces couples féminins et pour dissiper la fadeur et les «désordres charmants» de ces «tourterelles». Car, quel Français élevé à contempler les Greuze, etc..., ne trouve en effet charmant «deux petites femmes ensemble» tout en étant trop de l'époque du libertinage plaisant pour ne pas sentir exagérés et manquant de mesure «les rires effrénés mêlés aux sombres pleurs» auxquels se vante--«dès l'enfance--d'assister Baudelaire. (Baudelaire qui reste cependant complaisamment XVIIIe en décrivant le décor et jusqu'aux coussins et éclairages de la scène entre Hippolyte et Delphine.) Mais ici l'influence _psychique_ plutôt que _physique_ rapproche ce romantique protestant? de la tendance anglo-saxonne. Et les perversités d'âme intéressent à juste titre davantage ce cérébral que les perversités plus limitées du domaine corporel. Même à ces écrivains d'un ordre érotico-cérébral, il répugnerait de s'arrêter aux grouillements plastiques d'un Rodin, groupements de femmes damnées et autres ou à des complexités de muscles, de chairs ou d'épidermes. Ils échappent ainsi aux rigueurs de la censure anglaise en creusant assez profond pour s'esquiver dans les souterrains infernaux où fermentent tous les miasmes, où toutes les anormalités--d'être obscures--sont permises.
Outre-Manche, où les idées sont admises comme des joujoux sans danger, on exerce une vigilance extrême contre les simples «hors nature» dont les perversités ne se manifestent que charnellement et le charnel en général est «tabou»; comme résultat, les races nordiques n'ont pas moins de «pervertis» et beaucoup plus de détraqués. Quoi qu'il eût sa mode en France, je suppose le Satanique davantage un attribut de la nature septentrionale. Lucifer a dû être un Nordique! L'imagination confinant à la folie et les bizarreries de l'esprit ne semblent pas être une fleur exotique des sens, mais bien une «fleur du mal» des sens en protestation contre eux-mêmes et leur libre éclosion.
Les contes de fées, les revenants et les fantômes et toutes les floraisons étranges, délicates ou maladives de l'esprit viennent plutôt des brumes. Mais la désapprobation puritaine où sont tombées les choses de l'amour me semble aussi incompréhensible que l'égrillarde incompréhension de la tolérance parisienne.
Les Grecs («qui nous débarrassera des Grecs?»--celui qui les égalera!) semblent encore en ceci avoir su donner le ton juste. Car l'amour, qui ne saurait s'arrêter à un sexe, n'est ni vicieux, ni puéril, ni joli, ni satanique--car il y a dans chaque amour et tous les amours et tout l'amour: L'amour sans frontières, identique et multiforme; et qui n'obéit qu'à des influences élémentales, à des attractions et à des volontés encore mystérieuses. A. Symonds (voir: _A problem of Ethics_, complément de son _Problem in Greek Ethics_) en écrivant à Whitman, pour lui poser la question d'une façon tout à fait physiologique, n'embrouilla que davantage le malentendu, car Whitman ne s'explique-t-il pas lui-même:
_Mon enveloppe n'est pas une dure coquille_, _Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs que je marche_ [_ou que je m'arrête_, _Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sans peine en moi._
_Je n'ai qu'à remuer, bouger, toucher avec mes doigts_ [_pour être heureux_, _Le contact du corps d'une autre personne avec le_ _mien, c'est assez, je ne puis guère supporter davantage._
La conjonction physique, qui inquiète tant de physiologistes, semble en effet essentielle dans les attractions purement animales et la seule raison d'être des caprices charnels. Il n'est cependant que le détail dans les grands amours, qui souvent même s'en passe--car leur désir trouve sa satisfaction non dans un geste mais dans le fait même que l'être aimé existe. Sa présence est une si fine griserie qu'elle semble déjà un contact de tout l'être, par des antennes si délicates qu'on y oublie le plus grossier ajustement physiologique:
Transporté par ses sens comme au-delà des sens.
Les fiancés épris se regardent dans les yeux et y puisent une volupté éthérée qui ne semble rien avoir de physique et ils ne s'accouplent peut-être que lorsqu'ils ne se grisent plus assez autrement. Ainsi, ils recherchent l'oubli du «Paradis perdu» qui fut un état d'innocence--de si capiteuse innocence que rien jamais ne pourra y suppléer, ni l'égaler.
Un des rares romans anglais que j'aie lu, et qui m'a découragé d'en lire d'autres, contient cependant cette déclaration très juste, il me semble: «_Ce jour-là, ils pensèrent à autre chose qu'à leur amour et ce fut le commencent de sa fin._»--et sans doute aussi (ce que le roman anglais tait par pudeur), le jour de leur premier baiser sensuel.
Le corps des amants existe l'un pour l'autre afin que leur désir puisse travailler à sa propre destruction.
... «_gestes étranges_ _Que pour tuer l'amour inventent les amants._»
(Paul Valéry).
Cette destruction n'est qu'une question de temps variable à l'infini, et c'est peut-être l'appréhension de cette fin qui donne une impression de honte et de défaite et de faute commise et que dissimule parfois la joie de l'emprise, à laquelle viennent s'ajouter le plaisir, les compréhensions physiques, la tendresse et l'habitude, ces formes de la pitié.
L'abstinence libère également le désir et le détourne tôt ou tard.
Il se meurt donc également d'abstinence et de satiété, mais il est préférable que ce soit de satiété? Qu'il soit, est seul essentiel. Les détails de ses réalisations sont des secrets «d'alcôve» qui ne nous regardent pas.
Je nomme donc amants tous ceux qui, quel que soit leur sexe, s'aiment d'amour. Qu'ils se soient ou non «possédés» est une affaire de circonstances, de volonté, de préjugés ou de physiologie.
Je le répète, ils sont l'un et l'autre et peuvent être l'un à l'autre même au delà de ces faits et gestes...
La «Vénus terrestre» se différenciait trop de la «Vénus céleste» pour que les anciens n'eussent pas à blâmer les amours de Bassa, Philaenis, etc... tout en glorifiant Sappho.