Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 9

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Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le chef-d'oeuvre de Goethe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le _Macbeth_ de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier dans _Albertus_, la sinistre officiante de la messe noire se précise et devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles abominables ordures la favorite a fait manger au roi... Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et de détenus de maisons de correction.

La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la presse d'exagération.

XII

UN INTOXIQUÉ

Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.

Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.

_Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose[8]._

[8] Maurice Barrès.

C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.

J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:

_Monsieur_,

_Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur..._

Et la lettre était signée:

JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN.

_Hôtel Danielli._

J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

_Monsieur,_

_Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_

JEAN LORRAIN.

Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre, n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre. C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des Mers Mortes_.

Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses _Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée... Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première rencontre avec le malheureux jeune homme.

J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_ me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café après le repas de midi.

Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le _vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: «_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

--Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

--Mais ils sont ridicules.

--Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?

J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est, d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X..., sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, comme une Ophélie.

C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.

--Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous un énorme feutre à plume de héron...

Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette matinée.

La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.

*

* *

Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère exquise.

Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.

Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux demeuraient admirables, de diamant noir.

Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.

Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta _Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:

--Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...? faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur Grand Canal!

--Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.

Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du _Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge de rois.

--N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain chez Inisanto?

--Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le peintre.

Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.

--Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.