Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.
Part 10
Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du _forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.
C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.
--Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux parmi ces filles.
Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.
Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier de d'Adelsward.
* * * * *
Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous accompagnèrent longtemps dans la lagune.
A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_.
Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.
_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des doges[9]._
[9] Maurice Barrès.
Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_, mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.
Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour Marie-Antoinette.
Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.
Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de d'Adelsward.
Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les _canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.
Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.
--A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.
--Qui cela?
--Mais, vos gondoliers?
--Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur soirée vous appartient.
--C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir. Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!
D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné; quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela finissait toujours par des tableaux vivants.
--Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un homme de ressources.
--Mais je n'ai pas de costume!
--Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?
--Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix heures, j'irai peut-être vous rejoindre.
D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.
Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez Quaddri. Je partais le soir même.
--Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il était, dessous, nu comme un ver.
--Cela promettait.
--Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon cher!
Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!
--En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?
--Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.
Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X... Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame n'avait aucune marque au front.
--On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.
Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature.
CRIMES DE MONTMARTRE
ET D'AILLEURS
_De naguère à jadis._
CRIMES DE MONTMARTRE
MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_)
Prudence!
OLYMPE
Prudence demeure donc en face?
MARGUERITE
Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin d'elle.
SAINT-GAUDENS
Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?
OLYMPE
Elle est modiste.
MARGUERITE
Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux.
OLYMPE
Que tu ne mets jamais.
MARGUERITE
Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle a besoin d'argent.
(_La Dame aux Camélias._)
Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime. Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran, une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un fameux écrin.
La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du crime.
C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire établie autour des assassinats de filles.
Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces _Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit noir.
Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats d'hôtels...
C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire, si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort de la dame aux diamants.
Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant «la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane moderne.
La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie les beaux projets d'avenir...
Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.
Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux camélias_.
C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.
C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine dans la maison de la bienfaitrice.