Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 11

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Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux de fin d'année.

Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane d'il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.

La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite, c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures, mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle!

LE MÉTIER DE FEMME

Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous apparaît sur sa couche funèbre.

Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant dans la tombe.

C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie, analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas, René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs.

Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard.

«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.

«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le nom d'idéal.»

Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:

Nous avons des lits pleins d'odeurs légères...

que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode de citer Baudelaire quand même et partout.

Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue pas moins.

Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde; Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons l'échelle.

Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!

Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M. Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie.

Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; (marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère: rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui, larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.

Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue l'habit.

Un pistolet de paille et un fusil de bois!

Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»

Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_ Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à Paris on les rate.

On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.

Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce pays étrange!

Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes, Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!

LA TERREUR A LONDRES

Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne l'atteigne.

Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!

Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après, à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification.

«A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?

«Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!

«La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.

«Votre dévoué,

«JACK L'EVENTREUR.»

«_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_ britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»

Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.

La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie Chapmann enveloppé dans un journal!

Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien mis, portant un paquet de journaux sous le bras.

Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!

Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de l'assassinat.

Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.

«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je serai bouclé!»

«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des _Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible terreur.»

Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son châtiment!

Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, l'Angleterre a le malheureux apanage.

La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.

J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible même.