Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 8

Chapter 83,526 wordsPublic domain

Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au... moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux assistants.

Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours, le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête avec cet avide intérêt.

Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M. Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.

Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son héroïne, c'est moi!»

Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de succube aussi.

Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé _Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au sabbat.

Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme, il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous convaincra de la force du mal.

C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.

Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.

Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les lésions cérébrales.

D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern style, ce qui est tout dire.

Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses chefs-d'oeuvre.

Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.

Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique: des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or, Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre: c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.

Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le quartier du Jardin des Plantes.

XI

MESSES NOIRES

Encore une légende qui s'en va.

Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles prévenus... Du même coup, les informations relatives à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: _Messes noires_.

_Messes noires!_ Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manoeuvres abominables d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier...

La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met tous ses efforts à l'outrager.

La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la religion de Satan proclamées contre Dieu.

Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland?

D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres, d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de _Quo Vadis?_ si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers--des vers à la Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui qu'il célébrait très sciemment.

Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression mise en cours au Pavillon des Muses.

«_Qualis artifex pereo!_» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour de la première descente de la police dans son appartement.

Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la folie de Néron,--d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très lointain! petit-neveu d'Alcibiade.

Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.

La Mort et la Beauté sont deux choses profondes, Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait Deux soeurs également terribles et fécondes, Ayant la même énigme et le même secret.

C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement de pareils vers, même au théâtre.

Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite fatuité des M'as-tu-Vus.

Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: _cheveux de la reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait_; on redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade... Un tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin!

La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister Mme de Warens!

La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!

C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la _Sorcière_ et l'on comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:

«_Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le Diable._

«_Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur sa chair qui mollit..._

«_Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, et c'est le premier sabbat qui commence._

«_Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin, on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une solanée pleine d'ivresse et d'oubli._»

C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat.

C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées Sathan.

Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la Salpétrière.

Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.