Peines d'amour perdues Comédie
Chapter 4
Les chiens aboyèrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira du bois.
Daguet, blessé ou chevreuil, le peuple se met à crier: si chevreuil est blessé, alors une L de plus fait cinquante blessures, ô L blessé!
D'un I blessé faites-en cent en ajoutant seulement une L!
[Note 43: Ce sonnet, rempli d'équivoques, n'a aucun sens en français: cependant nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le traduire.]
NATHANIEL.--Rare talent!
DULL.--Si le talent est une griffe, voyez comme il le déchire avec un talent.
HOLOFERNE.--C'est un don que je possède; fort simple, ah! fort simple; un esprit fou, extravagant, plein de formes, de figures, d'images, d'objets, d'idées, d'appréhensions, de mouvements, de révolutions; et tout cela est engendré dans le ventricule de la mémoire, nourri dans le sein de la _pia mater_[44], et mis au jour à la maturité de l'occasion; mais ce talent est bon pour ceux dans lesquels il est aigu, et je remercie le ciel de me l'avoir donné.
[Note 44: _Pie-mère,_ membrane du cerveau.]
NATHANIEL.--Monsieur, j'en loue Dieu pour vous; et mes paroissiens pourraient en faire autant; car leurs garçons sont fort bien élevés par vous, et leurs filles profitent considérablement sous vous. Vous êtes un bon membre de la république.
HOLOFERNE.--_Meherclè_, si leurs garçons ont des dispositions, ils ne manqueront pas d'instruction: et si leurs filles ont de la capacité, je saurai leur insinuer la science; mais, _vir sapit qui pauca loquitur_, voilà une âme féminine qui nous salue?
(Entre Jacquinette avec Costard.)
JACQUINETTE.--Dieu vous donne le bonjour, monsieur Personne[45]!
[Note 45: Ce dialogue est une série d'équivoques comme le sonnet. Elles roulent principalement sur _pierson_ et _pierce_.]
HOLOFERNE.--Monsieur Personne, _quasi_ perce-un. Qui est cet un qu'on veut percer?
COSTARD.--Ma foi, monsieur le maître d'école, c'est celui qui ressemble le plus à un tonneau.
HOLOFERNE.--Percer un tonneau! belle invention pour une motte de terre, assez de feu pour un caillou, assez de perles pour un pourceau; c'est joli, c'est bien.
JACQUINETTE.--Mon bon monsieur le curé, faites-moi la grâce de me lire cette lettre; elle m'a été donnée par Costard, et elle m'est envoyée de la part de don Armado. Je vous en prie, lisez-la.
HOLOFERNE.--_Fauste, precor, gelidâ quando pecus omne sub umbrâ ruminat_, et la suite.--Ah! digne et sublime Mantouan, je puis dire de toi ce que le voyageur dit de Venise:
_Vinegia! Vinegia! Chi non te vide, ei non te pregia_.
Vieux Mantouan! vieux Mantouan[46]! qui ne t'entend pas, ne t'aime pas.--_Ut, re, sol, la, mi, fa_.--Avec votre permission, monsieur, quel est le contenu de la lettre? Ou plutôt, comme dit Horace, dans son... Quels sont les vers, mon coeur?
[Note 46: Baptista Spagnolus, surnommé Mantuanus, de Mantoue, sa ville natale, était un poëte de la fin du XVe siècle, et si célèbre alors que les pédants préféraient ses églogues à l'_Énéide_.]
NATHANIEL.--Oui, des vers, monsieur, et de fort savants.
HOLOFERNE.--Ah! que j'en entende une strophe, une stance, un vers! _Lege, domine_.
NATHANIEL _lit les vers_.
Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer? Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté, Quoique parjure à moi-même, je n'en serai pas moins fidèle à toi. Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s'inclinent devant toi comme des roseaux. L'étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux Où brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre. Si la science est le but de l'étude, te connaître suffit pour l'atteindre. Savante est la langue qui peut te bien louer. Ignorante est l'âme qui te voit sans surprise (Et c'est un éloge pour moi de savoir admirer ton mérite). Ton oeil lance l'éclair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre. Mais, quand tu n'es point en courroux, ta voix est une douce musique, Et ton regard communique une douce chaleur. Tu es céleste, ô mon amour! pardonne si je te fais injure En chantant avec une voix mortelle les louanges d'un objet céleste.
HOLOFERNE.--Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous ne mettez pas l'accent: laissez-moi parcourir cette chanson; il n'y a ici que le nombre et la mesure d'observés; mais pour l'élégance, la facilité et la cadence dorée de la poésie, _caret_. Ovide Nason, c'était là un homme! Et pourquoi s'appelle-t-il Nason? si ce n'est parce qu'il savait sentir les fleurs odorantes de l'imagination, les élans de l'invention. _Imitari_ n'est rien; le chien imite son maître, le singe son gardien, et le cheval enrubanné[47] son cavalier. Mais _damosella_ vierge, est-ce à vous que cette épître est adressée?
JACQUINETTE.--Oui, monsieur; de la part d'un M. Biron, un des seigneurs de la princesse étrangère[48].
[Note 47: Nouvelle allusion au cheval de Banks.]
[Note 48: Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne connaît pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a été remise par Costard, de la part d'Armado.]
HOLOFERNE.--Je veux lancer un coup d'oeil sur l'adresse: «A la belle main blanche de la très-belle dame Rosaline.» Je veux jeter encore les yeux sur le contenu de la lettre, pour voir la dénomination de la partie qui écrit à la personne suscrite.--«Le serviteur dévoué aux ordres de votre seigneurie, Biron.»--Monsieur Nathaniel, ce Biron est un des seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le roi. Et il a bâti ici une lettre adressée à une dame de la suite de la reine étrangère, laquelle lettre, par accident et dans le progrès de sa route, s'est égarée.--Allons, trottez, courez, ma chère; remettez cet écrit dans les royales mains du roi; cela peut être très-important: ne vous arrêtez pas à faire votre compliment; je vous dispense de votre devoir.--Adieu.
JACQUINETTE.--Bon Costard, viens avec moi.--Dieu conserve vos jours!
COSTARD.--Je te suis, ma fille.
(Costard et Jacquinette sortent.)
NATHANIEL.--Monsieur, vous avez agi là dans la crainte de Dieu, fort religieusement, et, comme dit un certain père...
HOLOFERNE, _l'interrompant_.--Monsieur, ne me parlez point de pères, je crains les spécieuses apparences.--Mais pour revenir à ces vers, vous ont-ils plu, monsieur Nathaniel?
NATHANIEL.--Merveilleusement bien, quant à la plume.
HOLOFERNE.--Je dois dîner aujourd'hui chez le père d'une élève à moi, où, s'il vous plaît, avant le repas, de gratifier la table d'un _benedicite_, je me chargerai, en vertu du privilège que j'ai auprès des parents de la susdite enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir; et là je prouverai que ces vers sont très-peu savants, et n'ont aucune teinture de poésie, d'esprit, ni d'invention; je vous demande votre société.
NATHANIEL.--Et je vous remercie aussi de la vôtre; car la société, dit l'Écriture, est le bonheur de la vie.
HOLOFERNE.--Et, certes, l'Ecriture dit là une chose très-vraie et très-juste. (_A Dull_.) Monsieur, je vous invite aussi; vous ne me direz pas non. _Pauca verba_. Partons; les nobles sont à leur plaisir, et nous aussi, nous allons nous récréer.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Une autre partie du parc.
BIRON, _tenant un papier_.
Le roi chasse à la bête, et moi je cours après moi-même. Ils ont tendu les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix[49], dans une poix qui salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien raisonné, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcené qu'Ajax; il tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonné encore en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette lumière, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir à moi-même. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris à rimer, et à être mélancolique; et voici un échantillon de mes rimes et de ma mélancolie. Fort bien: la belle a déjà un de mes sonnets; le bouffon le lui a porté, et le fou le lui a envoyé, et la dame le tient en sa possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chère encore.--Par l'univers, je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres partageaient ma folie.--En voici un avec un papier à la main! Dieu veuille lui faire la grâce de gémir!
[Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.]
(Il monte et se cache dans un arbre.)
(Entre le roi.)
LE ROI, _soupirant_.--Hélas!
BIRON, _à part_.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon. Tu l'as frappé de ta petite flèche sous la mamelle gauche. Par ma foi, des secrets!
LE ROI, _lisant des vers_.
Le soleil doré ne donne point un aussi doux baiser Aux fraîches gouttes de la rosée du matin sur la rose Que le premier rayon de tes yeux Tombant sur la rosée de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues. La lune argentée brille avec moins d'éclat Au travers du sein transparent de l'onde Que l'éclat de ta beauté au travers de mes larmes. Tu brilles dans chaque larme que je verse. Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char Dans lequel tu passes triomphant de mes peines. Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux, Et tu y verras ta gloire éclater dans mes douleurs. Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler, Et elles serviront de miroir pour réfléchir ta beauté. O reine des reines! que tu es incomparable! La pensée de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.
Comment lui ferai-je connaître mes peines? Je vais laisser tomber ce papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu? _(Le roi se met à l'écart. Entre Longueville qui se croit seul_.) Quoi! c'est Longueville! et lisant! Écoute bien, mon oreille.
BIRON, _à part_.--Allons, voici un autre fou qui paraît sur la scène et qui te ressemble!
LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.
BIRON, _à part_.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son écriteau devant lui[50].
[Note 50: La punition du parjure était de porter un écriteau qui annonçait son crime.]
LE ROI, _à part_.--Il est amoureux, j'espère. Heureuse société de honte!
BIRON, _à part_.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.
LONGUEVILLE, _à part_.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjuré?
BIRON, _à part_.--Je pourrais, moi, servir à te consoler; sans compter les deux parjures que je connais, tu complètes le triumvirat: tu es la corne du chapeau de la société, la figure de la potence d'amour à laquelle est pendue l'innocence.
LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de force pour t'émouvoir, ô aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux! Je veux déchirer ces rimes et lui écrire en prose.
BIRON, _à part_.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le haut-de-chausses du folâtre Cupidon; ne défigure pas son costume[51].
[Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le théâtre.]
LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.
(Il lit un sonnet.)
N'est-ce pas la céleste éloquence de tes yeux, Contre laquelle l'univers n'a point de réplique, Qui a conduit mon coeur à ce parjure? Un voeu, rompu pour toi, ne mérite pas d'être puni.
Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai Que, toi étant une déesse, je n'ai pas commis un parjure. Mon voeu ne comprenait que les beautés mortelles, et tu es une beauté céleste. La conquête de tes grâces effacera en moi toute disgrâce.
Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur. C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre, Et qui attires à toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.
Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute. Et si c'est moi qui l'ai violé, quel fou ne serait pas assez sage Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!
BIRON, _à part_.--Voilà des vers qui ont coulé d'une veine du foie[52]; cela vous fait d'une chair mortelle une divinité, une déesse d'une jeune oie. Pure, pure idolâtrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous sommes bien loin du droit chemin.
[Note 52: Le foie était regardé comme le siège de l'amour.]
(Dumaine arrive avec un papier.)
LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voilà quelqu'un.--Doucement!
(Il s'éloigne à l'écart.)
BIRON, _à part_.--Tous cachés, tous cachés! ancien jeu d'enfant.--Je suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'où mon oeil attentif plonge sur les malheureux insensés et pénètre leurs secrets. Encore des sacs au moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la métamorphose; quatre bécasses dans un seul plat.
DUMAINE.--O divine Catherine!
BIRON, _à part_.--O profane misérable!
DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour étonner des yeux mortels!
BIRON, _à part_.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps mortel, et je te donne là un démenti net.
DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre même.
BIRON, _à part_.--Fort bien remarqué, un corbeau couleur d'ambre.
DUMAINE.--Aussi droite qu'un cèdre.
BIRON, _à part_.--Arrête, te dis-je, son épaule est dans un état de grossesse.
DUMAINE.--Aussi belle que le jour.
BIRON, _à part_.--Oui, que certains jours où le soleil ne brille pas.
DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!
LONGUEVILLE, _à part_.--Et les miens aussi!
LE ROI, _à part_.--Et moi, les miens, par le ciel!
BIRON, _à part_.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas là un bon mot?
DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fièvre qui règne dans mon sang et qui me force à me souvenir d'elle.
BIRON, _à part_.--Comme une fièvre dans votre sang! Eh bien, alors une incision la ferait[53] couler dans la palette.--O charmante méprise!
[Note 53: C'était la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au bras ou ailleurs, pour boire son sang à la santé de sa belle, ou d'écrire le nom de sa maîtresse avec son propre sang en signe d'amour.]
DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai composée.
BIRON, _à part_.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les productions de l'esprit.
DUMAINE _lit sa pièce de vers_.
Un jour de mai. Malheureux jour! L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois, Vit une fleur des plus belles Se jouant dans le vague de l'air; Il vit le zéphyr folâtre S'ouvrir un passage A travers ses feuilles veloutées; L'amant, malade à en mourir, envia le souffle aérien. Zéphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues; Que ne puis-je triompher avec toi! Mais, hélas! rose, ma main a juré De ne jamais te cueillir de ton épine: Serment, hélas! peu propre à la jeunesse: La jeunesse se plaît à cueillir ce qui est doux. Ah! ne me reproche pas mon crime: Si pour toi je suis devenu parjure. Jupiter même, en te voyant, jurerait Que Juno est une noire Éthiopienne; Il nierait être Jupiter, Et se ferait mortel pour l'amour de toi!
Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour. Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.
LONGUEVILLE, _se montrant tout à coup_.--Dumaine, ton amour n'est pas charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.
LE ROI, _sortant à son tour et abordant brusquement Longueville_.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux, pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux. J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux brillants comme le cristal.» (_A Longueville_.) Vous, vous voulez violer votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (_A Dumaine_.) Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera! comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher autant.
BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (_Il descend de l'arbre_.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner... Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse; allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur? dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas? Holà! qu'on apporte un cordial, vite!
LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc ainsi trahis et exposés à tes regards!
BIRON.--Ce n'est pas vous qui êtes trahis par moi; c'est moi qui le suis par vous; moi qui reste honnête à moi, qui regarde comme un crime de violer le voeu dont je suis lié: je suis trahi, puisque je suis dans la société d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance! Quand me verrez-vous rien écrire en rimes ou pousser des soupirs pour une femme? ou dépenser une seule minute de mon temps à polir mes plumes? Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un oeil, une démarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture, une jambe?...
(Biron va sortir.)
LE ROI.--Arrêtez.--Où courez-vous si vite? Est-ce un honnête homme, ou un voleur, qui s'enfuit avec cette précipitation?
BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir.
(Entre Jacquinette et Costard.)
JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!
LE ROI.--Quel présent as-tu là?
COSTARD.--Une certaine trahison.
LE ROI.--Que fait la trahison ici?
COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.
LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous deux en paix ensemble.
JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre curé a des soupçons sur elle, il a dit que c'était une trahison.
LE ROI, _la donnant à Biron_.--Biron, lisez-la.--(_A Jacquinette_.) D'où tiens-tu cette lettre?
JACQUINETTE.--De Costard.
LE ROI, _à Costard_.--Où l'as-tu prise?
COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.
LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la déchirez-vous?
BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez aucune inquiétude.
LONGUEVILLE.--Elle lui a causé du trouble: il faut la voir.
DUMAINE, _la considérant_.--Eh! c'est l'écriture de Biron, et voilà son nom au bas.
(Il ramasse les morceaux.)
BIRON, _à Costard_.--Ah! infâme bâtard, tu es né pour me déshonorer.--Je suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue.
LE ROI.--Et de quoi?
BIRON.--Vous êtes trois fous, qui vous moquez d'un quatrième fou, comme moi, pour compléter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et moi, sommes des filous en amour, et nous méritons la mort. (_Montrant Costard et Jacquinette_.) Congédiez, je vous prie, ce vil auditoire, et je vous en dirai davantage.
DUMAINE.--A présent nous sommes en nombre pair.
BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en iront-ils?
LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.
COSTARD.--Oui, que tous les honnêtes gens s'en aillent, et que les traîtres restent.
(Costard et Jacquinette s'en vont.)
BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous sommes aussi fidèles à nos serments que le peuvent être la chair et le sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours sa face étoilée; le sang jeune et fougueux n'obéira jamais à un conseil suranné. Nous ne pouvons nous écarter du but pour lequel nous sommes nés. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manières d'être parjures.
LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre déchirée contiennent-ils quelques rimes de ta composition?
BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? Hé! qui peut voir la céleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tête vassale, comme le grossier et sauvage Indien se prosterne à la première ouverture des portes brillantes de l'orient? Qui peut, ébloui de son éclat, ne pas humilier son front jusqu'à baiser la poussière? Quel oeil audacieux, fût-il perçant comme celui de l'aigle, ose fixer son céleste front sans être aveuglé de sa majesté?
LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout à coup emparée de toi? Ma bien-aimée, la maîtresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta Rosaline n'est qu'une étoile de sa suite, dont l'éclat s'aperçoit à peine.
BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que le ciel voulût, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de cent attraits divers font une grâce unique, où rien ne manque de tout ce que peut chercher le désir. Prêtez-moi la trompette à mille voix. Non, loin de moi, rhétorique fardée! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les denrées communes qui ont besoin de l'éloge du vendeur: elle, elle surpasse la louange; et un éloge imparfait la ternit. Un ermite flétri, usé par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en secouer cinquante. La vue de sa beauté rend à la vieillesse un coloris qui la rajeunit, et ramène la béquille vers le berceau de l'enfance. Oh! c'est le soleil qui fait briller tous les objets!
LE ROI.--Par le ciel! ta maîtresse est noire comme l'ébène.
BIRON.--L'ébène lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce bois serait le bonheur suprême. Qui peut ici me faire prêter serment: où y a-t-il un livre, afin que je jure que la beauté est imparfaite, si elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau visage, s'il n'est noir comme le sien.
LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la couleur des prisons et du front de la nuit; la beauté suprême est seule digne du ciel.