Peines d'amour perdues Comédie

Chapter 3

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ARMADO.--Appelles-tu ma maîtresse, le cheval de bois?

MOTH.--Non, mon maître; le cheval de bois n'est qu'un poulain: votre belle est peut-être une haquenée; mais avez-vous oublié votre maîtresse?

ARMADO.--Oui, je l'avais presque oubliée.

MOTH.--Négligent écolier! apprenez-la par coeur.

ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page.

MOTH.--Et hors du coeur, mon maître, je prouverai les trois choses.

ARMADO.--Que prouveras-tu?

MOTH.--Je prouverai[23] que je suis un homme, si je vis.--Et cela _par_, _dans_ et _hors_, dans l'instant. Vous l'aimez _par_ coeur, parce que votre coeur ne peut l'approcher. Vous l'aimez _dans_ le coeur, parce que votre coeur est en amour pour elle. Et vous l'aimez _hors_ de coeur, puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la posséder.

[Note 23: _To prove_, prouver et devenir.]

ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas.

MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout.

ARMADO.--Amène ici le berger, qu'il me porte une lettre.

MOTH.--Voilà un message bien assorti: un cheval pour être ambassadeur d'un âne.

ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu?

MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l'âne sur le cheval, car il a l'allure fort lente.--Mais j'y vais.

ARMADO.--Le chemin est très-court; allons, pars.

MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur.

ARMADO.--Ton idée, ingénieux jouvenceau? Le plomb n'est-il pas un métal pesant et lent?

MOTH.--_Minimè_, mon honorable maître, ou plutôt, non, mon maître.

ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent.

MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le plomb qui est lancé par le canon?

ARMADO.--Belle vapeur de rhétorique! Il me prend pour un canon; et le boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai tiré sur ce berger.

MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole.

(Moth sort.)

ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilité et de grâce!--Par ta bonté, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant toi; dure et farouche mélancolie, la valeur te cède le terrain.--Voici mon héraut qui revient.

(Moth rentre avec Costard.)

MOTH.--Un prodige, mon maître!--Voici une grosse tête[24] avec le tibia brisé.

ARMADO.--Quelque énigme, quelque noeud. Allons, ton envoi[25]; commence.

[Note 24: _Costard_ veut dire grosse tête.]

[Note 25: Mot emprunté du français; on sait ce qu'est _l'envoi_ d'une Pièce de poésie.]

COSTARD.--Point d'énigme, point de noeud, point d'envoi. Point de drogues dans le sac, monsieur.--Ah! monsieur, du plantain, du simple plantain. Point d'envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain.

ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente idée double ma bile.--Le soulèvement de flancs m'excite à des éclats de rire ridicules: ô mes étoiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le _salve_ pour l'envoi, et l'envoi pour le _salve_[26]?

[Note 26: _Salve_, salut, onguent.]

MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses différentes? L'envoi n'est-il pas un _salve_? un salut.

ARMADO.--Non, page, c'est un épilogue ou discours, pour éclaircir quelque chose qui précède et qui a été dit auparavant. Je veux t'en donner un exemple:

Le renard, le singe et l'humble abeille Formaient un nombre impair, n'étant que trois.

Voilà la moralité, venons à l'envoi.

MOTH.--J'ajouterai l'envoi; répétez la moralité.

(Armado répète ce qu'il vient de dire.)

MOTH.

Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte, Et fît cesser l'impair en faisant quatre.

A présent, je vais commencer votre moralité; et suivez, vous, avec mon envoi.

Le singe, le renard et l'humble abeille Formaient un nombre impair n'étant que trois.

ARMADO.

Jusqu'à ce que l'oison sortît de la porte, Et fît cesser l'impair en faisant quatre.

MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous davantage?

COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien vendu au marché; c'est être aussi fin qu'un trompeur. Voyons le gros envoi; oui, c'est une oie grasse.

ARMADO.--Viens çà; allons, comment as-tu commencé ce raisonnement?

MOTH.--En disant qu'une grosse tête avait le tibia brisé, et alors vous avez demandé l'envoi.

COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voilà la suite de votre raisonnement.

Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez acheté, et il a complété le marché[27].

[Note 27: «Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un marché. _Tre donne ed un' occa fan un mercato_.» (STEEVENS.)]

ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia brisé?

MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manière sensible.

COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilité de cela, Moth, je vais dire l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui étais en sûreté dedans, je suis tombé sur le seuil et me suis brisé le tibia.

ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matière.

COSTARD.--Non, jusqu'à ce qu'il y ait plus de matière dans mon tibia.

ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir.

COSTARD.--Oh! mariez-moi à une Française; je sens quelque envoi, quelque oie en ceci.

ARMADO.--Écoute, Costard, par ma chère âme, je suis dans l'intention de te mettre en liberté, en affranchissant ta personne; tu étais claquemuré, garrotté, captivé, resserré.

COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez être ma purgation et me relâcher[28].

[Note 28: _Bound_ et _loot_.]

ARMADO.--Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison, et pour ce bienfait je ne t'impose que cette condition: porte cette missive à la jeune paysanne Jacquinette. Voilà la rémunération. (_Il lui donne quelque argent_.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de récompenser ceux qui me servent.--Moth, suis-moi.

MOTH.--En façon de suite, moi tout seul.--Seigneur Costard, adieu.

(Il sort.)

COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chère petite.--Maintenant je veux regarder à sa rémunération. Rémunération! oh! c'est le mot latin qui signifie trois liards.--Trois liards.--La rémunération. Quel est le prix de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la rémunération. Eh bien! elle l'emporte.--La rémunération! comment, c'est un plus beau nom qu'une couronne de France[29]! je ne veux jamais ni vendre, ni acheter sans ce mot.

[Note 29: _Crown_, écu, couronne, et _corona Veneris_.]

(Entre Biron.)

BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici!

COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération?

BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rémunération?

COSTARD.--Hé mais, monsieur, c'est un demi-sol et un liard.

BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie.

COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous.

BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si tu veux gagner mes bonnes grâces, mon cher Costard, fais, pour m'obliger, une chose que je te vais recommander.

COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur?

BIRON.--Oh! cette après-midi.

COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu.

BIRON.--Hé mais, tu ne sais pas encore ce que c'est.

COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai faite.

BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c'est.

COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin.

BIRON.--Il faut que cela se fasse cette après-midi. Écoute, maraud, ce n'est pas autre chose que ceci.--La princesse vient chasser ici dans le parc, et elle a une aimable dame à sa suite. Quand les langues adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline; demande-la, et songe à remettre dans sa belle main ce secret cacheté.--Voilà ton salaire, va.

(Il lui donne de l'argent.)

COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que la rémunération! Onze sols et un liard valent bien mieux. O le très-doux salaire!--Je le ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire! rémunération!

(Il sort.)

BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai été le fléau de l'amour, le prévôt qui châtiait un soupir amoureux; un censeur, un constable de gardes nocturnes, un pédant impérieux pour cet enfant, le souverain des mortels, cet enfant, voilé, pleureur, aveugle et mutin; ce géant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, régent des rimes d'amour, seigneur des bras entrelacés, le monarque légitime des soupirs et des gémissements, le suzerain des paresseux et des mécontents, prince redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand général des appariteurs[30].--O mon petit coeur! et moi je suis destiné à être caporal dans son armée et à porter sa livrée et ses couleurs, comme le cerceau d'un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi, chercher une épouse! une femme qui ressemble à une montre d'Allemagne, où il y a toujours à refaire, toujours dérangée, et qui ne va jamais bien[31], à moins qu'on ne veille à la faire toujours aller bien. Et pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour être celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle créature, avec deux boules de poix attachées à sa face en façon d'yeux. Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus même serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier pour l'obtenir! veiller pour elle!--Allons, c'est un fléau dont Cupidon veut m'affliger, pour me punir d'avoir montré trop peu de respect pour son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j'aimerai, j'écrirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gémirai; il faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton.

[Note 30: Appariteur, nom de l'officier de l'évêque qui porte les assignations.]

[Note 31: _Watch_, guet et montre.]

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Une autre partie du parc.

LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, SEIGNEURS, _suite_, et UN GARDE-FORÊT.

LA PRINCESSE.--Était-ce le roi qui piquait si vivement son cheval et lui faisait gravir cette colline escarpée?

BOYET.--Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que ce fût lui.

LA PRINCESSE.--Quel qu'il fût, il annonçait une âme qui aspire à monter. Allons, nobles seigneurs, nous aurons aujourd'hui notre congé, et samedi nous repartirons pour la France. Garde, mon ami, où est le bois, afin que nous puissions nous y poster et y jouer le rôle de meurtriers?

LE GARDE.--Ici près, sur le bord de ce taillis qui est là-bas: c'est le poste où vous pouvez faire la plus belle chasse.

LA PRINCESSE.--Je rends grâces à ma beauté: je suis une belle qui dois tirer, et voilà pourquoi tu dis la plus belle chasse?

LE GARDE.--Pardonnez-moi, madame: ce n'est pas là ce que j'entendais.

LA PRINCESSE.--Comment? comment? me louer d'abord et ensuite se rétracter! O courte jouissance de mon orgueil! Je ne suis donc pas belle? hélas! je suis bien malheureuse!

LE GARDE.--Oui, madame, vous êtes belle.

LA PRINCESSE.--Non, ne te charge plus de faire mon portrait. Un visage sans beauté ne peut jamais être embelli par le pinceau de la louange. Allons, mon fidèle miroir[32], tiens, voilà pour avoir dit la vérité. (_Elle lui donne de l'argent_.) De bel argent pour de laides paroles, c'est payer généreusement.

[Note 32: La princesse s'adresse au garde; mais Johnson veut voir ici une allusion à la coutume des dames de porter des miroirs à leurs ceintures.]

LE GARDE.--Tout ce que vous possédez est beau.

LA PRINCESSE.--Voyez, voyez, ma beauté se sauvera par le mérite de mes dons. O hérésie dans le jugement du beau, bien digne de ces temps! Une main qui donne, fût-elle laide, est sûre d'être louée. Mais allons, donnez-moi l'arc.--Maintenant la bonté va tuer; et bien tirer est un mal.--Ainsi, je sauverai la gloire de mon habileté à tirer; car, si je ne blesse pas, ce sera la pitié qui n'aura pas voulu me laisser faire; et si je blesse, c'est que j'aurai voulu montrer mon habileté, qui aura consenti à tuer une fois, plutôt pour s'attirer des éloges que par l'envie de tuer; et, sans contredit, c'est ce qui arrive quelquefois. La gloire se rend coupable de crimes détestables, lorsque, pour obtenir la renommée, pour gagner la louange, biens extérieurs, nous dirigeons vers ce but tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd'hui, moi qui, dans la seule vue d'être louée, cherche à répandre le sang d'un pauvre daim, à qui mon coeur ne veut aucun mal.

BOYET.--N'est-ce pas uniquement par amour de la gloire, que les maudites femmes aspirent à la souveraineté exclusive, lorsqu'elles bataillent pour être les maîtresses de leurs maîtres?

LA PRINCESSE.--Oui, c'est uniquement par amour de la gloire; et nous devons le tribut de nos louanges à toute dame qui subjugue son maître. (_Entre Costard_.) Voilà un membre de la république[33].

[Note 33: _Commonwealth_.]

COSTARD.--Bien le bonsoir à tous. Je vous prie, laquelle est la princesse qui est la tête de toute la troupe?

LA PRINCESSE.--Tu la reconnaîtras, ami, par les autres qui n'ont point de tête.

COSTARD.--Quelle est ici la plus grande, la plus haute dame?

LA PRINCESSE.--La plus grosse, et la plus grande?

COSTARD.--La plus grosse et la plus grande! Oui! cela même: la vérité est la vérité. Si votre taille, madame était aussi mince que mon esprit, une des ceintures de ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture. N'êtes-vous pas la principale femme? Vous êtes la plus grosse d'ici.

LA PRINCESSE.--Que voulez-vous, l'ami? que voulez-vous?

COSTARD.--J'ai une lettre de la part de M. Biron pour une dame Rosaline.

LA PRINCESSE.--Oh! donne ta lettre, donne ta lettre: c'est un de mes bons amis. Tiens-toi à l'écart, mon cher porteur.--(_A Boyet_.) Boyet, vous pouvez ouvrir; brisez-moi ce chapon[34].

BOYET.--Je suis dévoué à vos ordres.--Cette lettre est mal adressée: elle n'est pour aucune des dames qui sont ici. Elle est écrite à Jacquinette.

LA PRINCESSE.--Nous la lirons, je le jure.--Brisez le cou de la cire[35], et que chacun prête l'oreille.

BOYET, _lit_.--«Par le ciel, que vous soyez belle, c'est une chose infaillible; c'est une vérité que vous êtes belle; et la vérité même que vous êtes aimable. Toi, plus belle que la beauté, plus gracieuse que la grâce, plus vraie que la vérité même, prends pitié de ton héroïque vassal. Le magnanime et très-illustre roi Cophétua fixa ses yeux sur la pernicieuse et indubitable mendiante[36] Zénélophon; et ce fut lui qui put dire à juste titre, _veni, vidi, vici_; ce qui, pour le réduire en langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire!) signifie: il vint, vit et vainquit; il vint, un; il vit, deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le roi. Pourquoi vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante. Qui vainquit-il? la mendiante. La conclusion est la victoire. Du côté de qui? du côté du roi. La captive est enrichie. Du côté de qui? du côté de la mendiante. La catastrophe est une noce. Du côté de qui? du roi. Non; du côté de tous les deux en un, ou d'un en deux. Je suis le roi; car ainsi se comporte la comparaison. Toi, tu es la mendiante, car ton humble situation l'atteste ainsi. Te commanderai-je l'amour? je le pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais. Emploierai-je la prière pour obtenir ton amour? c'est ce que je veux faire. Qu'échangeras-tu contre des haillons? des robes. Contre des brimborions[37]? des titres. Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta réponse, je profane mes lèvres sur tes pieds, mes yeux sur ton portrait, et mon coeur sur toutes les parties de toi-même. Tout à toi, dans le plus tendre empressement de te servir.

[Note 34: Nous disons un poulet: les Italiens une _pollicetta amorosa_.]

[Note 35: Jeu de mots sur le poulet.]

[Note 36: Le vrai nom était Pénélophon.]

[Note 37: _Tittles_ et _titles_.]

Don Adriano d'Armado à Jacquinette.»

C'est ainsi que tu entends le lion de Némée rugir contre toi, pauvre agneau, destiné à être sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du monarque, et, au retour du carnage, il pourra être d'humeur de se jouer avec toi; mais si tu résistes, pauvre infortuné, que deviens-tu alors? La proie de sa rage et la provision de sa caverne.

LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dicté cette lettre? Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de mieux?

BOYET.--Je suis bien trompé si je ne reconnais pas le style.

LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre mémoire serait bien mauvaise, vous venez de le lire il n'y a qu'un moment.

BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rêve-creux, un monarcho[38]. Un homme qui sert de divertissement au prince et à ses compagnons d'étude.

[Note 38: Caractère fantasque du temps, monarque italien, rodomont et insolent.]

LA PRINCESSE, _à Costard_.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a donné cette lettre?

COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur.

LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre?

COSTARD.--De la part de monseigneur, à madame.

LA PRINCESSE.--De quel seigneur et à quelle dame?

COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon maître, à une dame de France qu'il appelle Rosaline.

LA PRINCESSE.--Tu t'es mépris sur l'adresse de cette lettre. Allons, mesdames, partons.--(_A Costard_.) Mon ami, cède cette lettre, on te la rendra une autre fois.

(La princesse sort avec sa suite.)

BOYET.--Quel est le galant[39]?

ROSALINE.--Vous apprendrez à le connaître.

BOYET.--Oui, mon continent de beauté[40].

[Note 39: _Suitor_ et _shooter_. La prononciation fait l'équivoque _amant_ et _tireur_.]

[Note 40: Toi qui contiens, qui possèdes toute la beauté de la terre.]

ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien répliqué, n'est-ce pas?

BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez, pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette année; bien riposté.

ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur.

BOYET.--Et quel est votre daim?

ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-même... Ne m'approchez pas; riposté.

MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au front.

BOYET.--Mais elle-même est frappée plus bas, l'ai-je bien visée de ce coup?

ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui dit: «Il était un homme, lorsque le roi Pépin de France n'était encore qu'un petit garçon,» qui visa le but?

BOYET.--Je pourrais vous répliquer par un autre, qui dit: «Il était une femme, lorsque la reine Genièvre de Bretagne n'était qu'une petite fille,» qui visa le but?

ROSALINE, _chantant_.

Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher, Tu ne peux le toucher, bonhomme.

BOYET, _chantant_.

Si je ne le peux, si je ne le peux, Si je ne le peux, un autre le pourra.

(Rosaline et Catherine sortent.)

COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l'ont ajusté!

MARIE.--Un but merveilleusement visé! car tous deux l'ont touché.

BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame. Mettez une marque à ce but, pour le reconnaître, si cela se peut.

MARIE.--La main est à côté de l'arc: en vérité, la main est hors de la ligne.

COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus près, ou jamais il ne touchera le blanc[41].

[Note 41: _Cloud_, le blanc que visent les archers, et _pin_, la cheville qui le soutient en l'air.]

BOYET.--Si ma main est à côté de la ligne, il y a apparence que la vôtre est dans la ligne.

COSTARD.--Alors elle aura gagné le prix, en fendant la cheville du blanc.

MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lèvres se salissent.

COSTARD, _à Boyet_.--Elle est trop forte pour vous à la pointe, monsieur. Défiez-la aux boules.

BOYET.--Je crains de trouver trop d'inégalités dans le terrain: bonne nuit, ma chère chouette.

(Boyet et Marie sortent.)

COSTARD, _seul_.--Par mon âme, un simple berger, un pauvre paysan! ô seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l'avons battu! Oh! sur ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il coule si uniment, si obscènement, comme qui dirait, si à propos. Armado d'un côté. Oh! c'est un élégant des plus raffinés! Il faut le voir marcher devant une dame et porter son éventail! Il faut le voir envoyer des baisers; et avec quelle grâce il lui fait des serments! et son page de l'autre côté: cette poignée d'esprit! Ah! ciel! c'est la lente la plus pathétique! «Sol, la, sol, la.»

(On entend des cris à l'intérieur.--Costard sort en courant.)

SCÈNE II

DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL.

NATHANIEL.--En vérité, une fort honorable chasse! et exécutée d'après le témoignage d'une bonne conscience!

HOLOFERNE.--La bête était, comme vous le savez, _in sanguis,_ en sang: mûre comme une «pomme d'eau[42]»; qui pend comme un joyau à l'oreille du _coelum_, c'est-à-dire le ciel, le firmament, l'empyrée; et tout à coup tombe comme un fruit sauvage sur la face de la _terra_, le sol, le continent, la terre.

[Note 42: Espèce de pomme jadis très-estimée.]

NATHANIEL.--En vérité, maître Holoferne, vous variez agréablement vos épithètes, comme le ferait un savant pour le moins; mais je puis vous assurer que c'était un chevreuil de deux ans.

HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, _haud credo_.

DULL.--Ce n'était pas un _haud credo_, c'était un petit chevreuil.

HOLOFERNE.--Voilà une remarque des plus barbares: et cependant une espèce d'insinuation, comme par forme, _in viâ_, en manière d'explication pour _facere_ comme qui dirait une réplique; ou plutôt, _ostentare_, pour montrer, comme qui dirait son inclination; d'après sa manière mal instruite, mal polie, mal élevée, mal cultivée, mal disciplinée, ou plutôt illettrée; ou plutôt encore, mal assurée, d'aller insérer là pour un chevreuil, mon _haud credo!_

DULL.--J'ai dit que le chevreuil n'était point un _haud credo_, mais un petit chevreuil de trois ans.

HOLOFERNE.--Double bêtise renforcée; _bis coctus_; ô monstrueuse ignorance, comme tu es difforme!

NATHANIEL.--Monsieur, il ne s'est jamais nourri de ces délicates friandises qu'on amasse dans les livres: il n'a point, comme qui dirait, mangé de papier, ni bu d'encre: son intellect n'est point garni de provisions: ce n'est qu'un animal, qui n'est sensible que dans ses parties grossières. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces plantes stériles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance (à nous, qui avons du goût et du sens) pour les talents qui fructifient en nous, plutôt qu'en lui; car il me siérait aussi mal d'être vain, indiscret et insensé, qu'un manant serait déplacé dans une école et au milieu de la science: mais _omne benè_, c'est le sentiment d'un vieux père, que bien des gens supportent la tempête, qui n'aiment pas le vent.

DULL.--Vous êtes deux hommes de livres et de science: pouvez-vous, avec tout votre esprit, deviner qui est-ce qui était âgé d'un mois à la naissance de Caïn, et qui aujourd'hui n'a pas encore cinq semaines?

HOLOFERNE.--C'est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna, mon cher Dull.

DULL.--Qu'est-ce que c'est que Dictynna?

NATHANIEL.--C'est un titre de Phébé, de _luna_, de la lune.

HOLOFERNE.--La lune avait un mois lorsqu'Adam n'avait pas davantage, et elle n'avait pas atteint cinq semaines, quand Adam avait ses cent ans: l'allusion a été la même malgré le changement des noms.

DULL.--Cela est ma foi vrai. La collusion tient les noms changés.

HOLOFERNE.--Dieu veuille corroborer ta capacité! je dis que l'allusion reste malgré les noms changés.

DULL.--Et moi je dis que la _pollusion_ est dans le changement de noms, car la lune n'est jamais âgée de plus d'un mois; et je dis en outre que c'était un petit chevreuil de deux ans que la princesse a tué.

HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre une épitaphe impromptu sur la mort du chevreuil? Et pour plaire aux ignorants, j'ai appelé le chevreuil que la princesse a tué un _pricket_.

NATHANIEL.--_Perge_, mon digne monsieur Holoferne, _perge_; comme cela vous abrogerez toute bouffonnerie.

HOLOFERNE.--Je m'attacherai un peu à l'allitération, car cela dénote de la facilité.

La digne princesse a percé et abattu un joli daguet[43].

Il en est qui disent que c'est un chevreuil de trois ans, mais ce n'est pas un chevreuil de trois ans tant qu'il n'est pas blessé.