Peines d'amour perdues Comédie
Chapter 2
MOTH.--Samson, mon maître. C'était un homme d'un port avantageux, d'un port très-robuste, car il porta les portes de la ville sur son dos, comme un portefaix. Et il était amoureux.
ARMADO.--O robuste Samson! ô nerveux Samson! je te surpasse autant dans le maniement de mon épée, que tu me surpasses dans la force d'emporter les portes. Je suis amoureux aussi.--Quelle était l'amante de Samson, mon enfant?
MOTH.--Une femme, mon maître.
ARMADO.--De quelle couleur de peau?
MOTH.--Des quatre à la fois; ou de trois, ou de deux, ou de l'une des quatre.
ARMADO.--Dis-moi au juste de laquelle.
MOTH.--D'un vert d'eau, monsieur.
ARMADO.--Est-ce là une des quatre?
MOTH.--Oui, monsieur, suivant ce que j'ai lu. Et la meilleure des quatre.
ARMADO.--Le vert[9], en effet, est la couleur des amants; mais avoir une amante de cette couleur... Je trouve que Samson n'avait guère de raison de le faire. Sûrement il l'affectionnait pour son esprit.
[Note 9: Le vert du saule.]
MOTH.--C'était justement pour cela, monsieur; car elle avait une intelligence verte[10].
[Note 10: _Intelligence verte_, c'est-à-dire vive et gaie.]
ARMADO.--Ma maîtresse est du blanc et du rouge le plus pur.
MOTH.--Ces couleurs, mon maître, masquent les pensées les plus impures.
ARMADO.--Définis, définis, enfant bien élevé.
MOTH.--Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi!
ARMADO.--Tendre invocation d'un enfant; très-jolie et très-pathétique!
MOTH.
Si une femme est composée de blanc et de rouge Jamais ses fautes ne seront connues. Car les fautes engendrent les joues pourpres. Et la blanche pâleur décèle la crainte. Ainsi, que votre maîtresse ait des craintes, ou qu'elle mérite le blâme, Vous ne le connaîtrez pas à la couleur; Car toujours ses joues conserveront la couleur Qu'elles doivent à la Nature.
Voilà de terribles rimes, mon maître, contre le rouge et le blanc!
ARMADO.--N'y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et de la mendiante[11]?
[Note 11: _Le roi Cophétua et la mendiante_. Ballade à laquelle Shakspeare fait de fréquentes allusions.]
MOTH.--Il y a trois siècles environ que le monde était infecté de cette ballade; mais je crois qu'à présent on ne la trouverait guère, ou, si on la trouvait, elle ne servirait guère ici ni pour les paroles, ni pour la musique.
ARMADO.--Je veux composer quelque chose de neuf sur ce sujet, afin de justifier mon écart par quelque autorité imposante. Page, j'aime cette jeune paysanne que j'ai surprise dans le parc avec cette brute raisonnante de Costard: elle le mérite bien.
MOTH.--D'être fustigée. (_A part_.)--Et pourtant elle mérite un plus digne amant que mon maître.
ARMADO.--Chante, mon enfant, mon âme languit accablée par l'amour.
MOTH.--Et cela est bien étrange, lorsque vous aimez une fille si légère[12].
[Note 12: Jeu de mots fréquent sur _light_, lumière, et _light_, léger, agile.]
ARMADO.--Chante donc.
MOTH.--Attendez que la compagnie soit passée.
(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.)
DULL.--Monsieur, les intentions du duc sont que vous veilliez sur la personne de Costard, et que vous ne lui laissiez prendre aucun plaisir pour prix de sa conduite; mais qu'il jeûne trois jours de la semaine. Quant à cette damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la laitière. Adieu.
ARMADO.--Ma rougeur me trahit.--Jeune fille?
JACQUINETTE.--Homme?
ARMADO.--J'irai te rendre visite à la loge.
JACQUINETTE.--Cela se peut.
ARMADO.--Je sais où elle est située.
JACQUINETTE.--O Dieu, que vous êtes savant!
ARMADO.--Je te conterai des choses merveilleuses.
JACQUINETTE.--Avec cette face?
ARMADO.--Je t'aime.
JACQUINETTE.--Je vous l'ai ouï dire ainsi.
ARMADO.--Et là-dessus, adieu.
JACQUINETTE.--Que les beaux jours vous suivent!
DULL.--Allons, venez, Jacquinette.
(Dull et Jacquinette sortent.)
ARMADO.--Coquin, tu jeûneras pour tes péchés, avant que tu obtiennes ton pardon.
COSTARD.--Allons, monsieur, quand je jeûnerai, j'espère jeûner l'estomac plein.
ARMADO.--Tu seras grièvement puni.
COSTARD.--Je vous ai plus d'obligations que ne vous en ont vos gens, car ils sont fort légèrement récompensés.
ARMADO.--Emmenez ce coquin, enfermez-le.
MOTH.--Allons, viens, esclave transgresseur, vite.
COSTARD.--Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jeûnerai fort bien en liberté.
MOTH.--Non, ce serait être lié et délié[13], l'ami, tu iras en prison.
[Note 13: Jeu de mots sur _fast_, jeûne, et _fast_, attaché, lié.]
COSTARD.--Eh bien! si jamais je revois les heureux jours de désolation que j'ai vus, il y aura quelqu'un qui verra...
MOTH.--Que verra-t-on?
COSTARD.--Rien, monsieur Moth, que ce que l'on regardera. Il ne convient pas aux prisonniers de trop garder le silence dans leurs paroles; ainsi je ne dirai rien. Je remercie Dieu de ce que j'ai aussi peu de patience qu'un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille.
(Moth sort emmenant Costard.)
ARMADO, _seul_.--J'aime jusqu'à la terre qui est basse, où a marché sa chaussure, plus basse encore, conduite par son pied, qui est le plus bas des trois. Si j'aime, je serai parjure, ce qui est une grande preuve de fausseté. Et comment peut-il être sincère, l'amour qui est fondé sur une fausseté? L'amour est un esprit familier, l'amour est un démon: s'il y a un mauvais ange, c'est l'amour. Et cependant Samson fut tenté de même, et Samson avait une force extraordinaire; Salomon fut aussi séduit de même, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le trait de Cupidon est trop dur pour la massue d'Hercule, et par conséquent trop fort aussi pour l'épée d'un Espagnol. La première et la seconde cause ne me serviront de rien[14]. Il ne fait pas de cas de l'escrime. Il ne s'embarrasse point du duel: sa honte est d'être appelé un enfant; mais sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur! rouille-toi dans le repos, mon épée! taisez-vous, tambours! votre maître est amoureux. Oui, il aime. Que quelque dieu des vers impromptus veuille m'assister, car je suis sûr que je deviendrai poëte à sonnets. Esprit, invente; plume, écris; car je suis prêt à faire des volumes in-folio.
(Il sort.)
[Note 14: Voyez la note de la comédie _Comme vous voudrez_, sur le règlement des duels.]
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Toujours en Navarre.--On voit un pavillon et des tentes à quelque distance.
LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et _suite_.
BOYET.--Maintenant, madame, appelez à votre aide vos plus précieuses facultés. Considérez qui le roi, votre auguste père, envoie, vers qui il envoie, et quel est l'objet de son ambassade; vous, noble princesse, qui tenez un si haut rang dans l'estime du monde, vous venez conférer avec l'unique héritier de toutes les grandes qualités qu'un mortel puisse posséder, avec l'incomparable roi de Navarre; et le sujet de votre négociation n'est rien moins que la riche Aquitaine, douaire digne d'une reine. Prodiguez donc aujourd'hui toutes vos grâces, de même que la nature vous a prodigué tous ses dons; car elle a été avare envers tout le monde, pour n'être libérale qu'envers vous.
LA PRINCESSE.--Cher seigneur Boyet, ma beauté, quoique médiocre, n'a pas besoin du fard de vos louanges: la beauté s'estime par le jugement des yeux, et non sur l'humiliant éloge de la langue intéressée à la vanter. Je suis moins fière de vous entendre exalter mon mérite que vous n'êtes ambitieux de passer pour éloquent, en faisant ainsi dépense d'esprit pour mon panégyrique; mais venons à la tâche dont j'ai à vous charger.--Digne Boyet, vous n'ignorez pas que la renommée, qui publie tout, a répandu dans le monde le bruit que le prince de Navarre a fait voeu de ne laisser approcher de sa cour silencieuse aucune femme pendant trois années qu'il dévoue à de pénibles études; il nous paraît donc que c'est un préliminaire convenable, avant de franchir les portes interdites de son domaine, de savoir ses intentions. Et c'est vous que nous chargeons seul de ce message, vous à qui votre mérite inspire l'audace, vous qui êtes l'orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui que la fille du roi de France, désirant une prompte expédition pour une affaire importante, sollicite avec instance une conférence particulière avec Son Altesse. Hâtez-vous, annoncez-lui ma demande; nous attendons ici, comme d'humbles suppliants, sa volonté souveraine.
BOYET.--Fier de cet emploi, je pars plein de bonne volonté.
LA PRINCESSE.--Tout orgueil est plein de bonne volonté, et le vôtre est tel. (_Il sort_.) Quels sont les ministres dévoués, mes chers seigneurs, qui partagent le voeu de ce prince vertueux?
UN SEIGNEUR.--Longueville en est un, madame.
LA PRINCESSE.--Le connaissez-vous?
MARIE.--Je l'ai connu, madame. J'ai vu ce Longueville en Normandie, à la fête du mariage célébré entre le comte de Périgord et la belle héritière de Jacques Faulconbridge. C'est un homme qui passe pour être doué de sublimes qualités; instruit dans les arts et renommé dans les armes, tout ce qu'il entreprend il l'exécute avec grâce. La seule ombre qui ternisse l'éclat de ses vertus, si l'éclat de la vertu peut souffrir quelque ombre qui la ternisse, c'est un esprit caustique joint à une volonté trop obstinée; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser, et son caractère le porte à n'épargner personne de ceux qui tombent sous sa main.
LA PRINCESSE.--Il paraît que c'est quelque courtisan railleur, n'est-ce pas?
MARIE.--C'est ce que répètent ceux qui connaissent le mieux son humeur.
LA PRINCESSE.--Ces esprits-là ont la vie courte, ils se flétrissent en grandissant. Quels sont les autres?
CATHERINE.--Le jeune Dumaine, jeune homme accompli, chéri pour sa vertu de tous ceux qui aiment la vertu. Avec le pouvoir de faire le mal, il ne sait jamais en faire: il a assez d'esprit pour rendre aimable un cavalier mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit. Je l'ai vu une fois chez le duc d'Alençon: et, d'après tout le bien que j'ai remarqué en lui, l'éloge que j'en fais est fort au-dessous de son mérite.
ROSALINE.--Un autre des seigneurs qui se consacrent avec le duc à l'étude y était aussi avec lui, comme on me l'a assuré: on le nomme Biron. Je puis dire que je n'ai jamais eu une heure de conversation avec un homme plus jovial, sans qu'il ait jamais passé les bornes d'une gaieté décente. Son oeil sait faire naître à chaque instant l'occasion de ses saillies; car chaque objet que son oeil saisit, son esprit sait en tirer une plaisanterie ingénieuse et gaie; et sa langue, interprète de sa pensée, sait la rendre en termes si choisis et si gracieux, que les vieilles oreilles font l'école buissonnière pour l'écouter, et que les oreilles plus jeunes sont dans l'enchantement, tant son élocution est agréable et rapide.
LA PRINCESSE.--Que Dieu bénisse mes femmes! Sont-elles donc toutes amoureuses, que chacune d'elles prodigue à l'objet de son inclination de si grands éloges?
MARIE.--Voici Boyet.
(Boyet rentre.)
LA PRINCESSE.--Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous?
BOYET.--Le roi de Navarre était déjà informé de votre illustre ambassade, et, avant que je parusse, lui et les courtisans qui partagent son voeu étaient déjà tout prêts à vous accueillir, noble princesse; mais j'ai appris qu'il aime mieux vous loger dans les champs, comme un ennemi qui viendrait assiéger sa cour, que de songer à se dispenser de son serment, pour vous introduire dans son palais solitaire. Voici le roi de Navarre.
(Toutes les dames mettent leurs masques.)
(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron, Suite.)
LE ROI.--Belle princesse, soyez la bienvenue à la cour de Navarre.
LA PRINCESSE.--Belle, je vous renvoie ce compliment, bienvenue, je ne le suis point encore: cette voûte est trop élevée pour être celle de votre palais, et ces champs sont une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir me dire la bienvenue.
LE ROI.--Vous serez, madame, bien accueillie à ma cour.
LA PRINCESSE.--Bienvenue à votre cour; alors je serai la bienvenue; daignez donc m'y conduire.
LE ROI.--Daignez m'entendre, chère princesse; je me suis lié par un serment.
LA PRINCESSE.--Si le ciel n'assiste pas mon prince, il va se parjurer?
LE ROI.--Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour le monde entier, du moins de sa libre volonté.
LA PRINCESSE.--Eh bien! sa volonté le violera; sa volonté seule, et nulle autre force.
LE ROI.--Vous ignorez, princesse, quel en est l'objet.
LA PRINCESSE.--Vous seriez plus sage de l'ignorer comme moi, mon prince, au lieu qu'aujourd'hui toute votre science n'est qu'ignorance. J'apprends que Votre Altesse a juré de se retirer dans son palais. C'est un crime de garder ce serment, mon prince, et c'en est un aussi de le violer. Mais daignez me pardonner. Je débute par trop de hardiesse: il me sied mal de vouloir donner des leçons à mon maître. Faites-moi la grâce de lire l'objet de mon ambassade, et de donner sur-le-champ une réponse décisive à ma demande.
LE ROI.--Madame!... (_Elle lui remet un papier_.)--Sur-le-champ, s'il m'est possible de le faire sur-le-champ.
LA PRINCESSE.--Vous le voudrez d'autant plus que je pourrai m'éloigner plus tôt; car si vous prolongez mon séjour ici, vous deviendrez parjure.
(Le roi lit les dépêches remises par la princesse; pendant cette lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.)
BIRON, _à Rosaline_.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant?
ROSALINE.--N'ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant?
BIRON.--Je le sais très-bien.
ROSALINE.--Vous voyez donc combien il était inutile de me faire cette question?
BIRON.--Vous êtes trop vive.
ROSALINE.--C'est votre faute de me provoquer par de semblables questions.
BIRON.--Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera.
ROSALINE.--Il aura le temps de renverser son cavalier dans le fossé.
BIRON.--Quelle heure est-il?
ROSALINE.--Il est l'heure où les fous font des questions.
BIRON.--Allons, bonne fortune à votre masque.
ROSALINE.--Oui, au visage qu'il couvre.
BIRON.--Et qu'il vous envoie beaucoup d'amants.
ROSALINE.--Soit; pourvu que vous ne soyez pas du nombre.
BIRON.--Non. Eh bien! adieu.
LE ROI.--Madame, votre père offre ici le payement de cent mille écus, et ce n'est que la moitié de la somme que mon père a déboursée dans ses guerres. Mais supposez que lui ou moi nous ayons reçu cette somme entière, que ni l'un ni l'autre nous n'avons reçue, il restera encore dû cent mille autres écus, et c'est en nantissement de cette somme qu'une partie de l'Aquitaine nous est engagée, quoique sa valeur soit au-dessous de cette somme. Si donc, le roi votre père veut seulement nous restituer la moitié de ce qui reste à payer, nous céderons nos droits sur l'Aquitaine, et nous entretiendrons une amitié sincère avec Sa Majesté; mais il paraît que ce n'est guère là ce qu'il se propose de faire, car il demande ici qu'on lui rembourse cent mille écus; il ne parle point du payement des cent mille écus qui restent dus, pour faire revivre son titre sur l'Aquitaine; et nous aurions bien mieux aimé la rendre en recevant l'argent qu'a prêté notre père, que de la garder démembrée comme elle l'est. Chère princesse, si sa demande n'était pas aussi éloignée de toute proposition raisonnable, malgré quelques raisons secrètes, Votre Altesse aurait réussi à me faire céder et s'en retournerait satisfaite en France.
LA PRINCESSE.--Vous faites une trop grande injure au roi mon père, et vous faites vous-même tort à la réputation de votre nom, en dissimulant ainsi le remboursement d'une somme qui a été si fidèlement acquittée.
LE ROI.--Je vous proteste que je n'ai jamais rien su de ce remboursement; et si vous pouvez le prouver, je consens à vous rendre la somme ou à vous céder l'Aquitaine.
LA PRINCESSE.--Je vous somme de tenir votre parole.--Boyet, vous pouvez produire les quittances données par les officiers particuliers de Charles, son père.
LE ROI.--Voyons, donnez-moi ces preuves.
BOYET.--Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet où se trouvent ces quittances et autres papiers relatifs à cette affaire n'est pas encore arrivé. Demain on les produira sous vos yeux.
LE ROI.--Elles suffiront pour me convaincre, et à leur vue je souscris sans difficulté à tout ce qui sera juste et raisonnable. En attendant, recevez de moi tout l'accueil que l'honneur peut, sans blesser l'honneur, offrir à votre mérite reconnu. Vous ne pouvez, belle princesse, être admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte, vous serez reçue et traitée de manière à vous faire juger que si l'entrée de mon palais vous est interdite, vous occupez une place dans mon coeur. Que vos bontés m'excusent; je prends congé de vous; demain nous reviendrons vous faire notre visite.
LA PRINCESSE.--Que l'aimable santé et les heureux désirs accompagnent Votre Altesse!
LE ROI.--Je vous souhaite l'accomplissement des vôtres, partout où vous serez.
(Le roi sort avec sa suite.)
BIRON, _à Rosaline_.--Madame, je ferai vos compliments à mon coeur.
ROSALINE.--Je vous en prie, dites-lui bien des choses de ma part: je serais bien aise de le voir.
BIRON.--Je voudrais que vous l'entendissiez gémir.
ROSALINE.--Le fou est-il malade?
BIRON.--Malade au coeur.
ROSALINE.--Eh bien! faites-le saigner.
BIRON.--Cela lui ferait-il du bien?
ROSALINE.--Ma médecine dit oui.
BIRON.--Voulez-vous le saigner d'un coup d'oeil?
ROSALINE.--_Non point_[15], mais avec mon couteau.
[Note 15: _No point_, pas de pointe; et aussi _non point_, expression française.]
BIRON.--Dieu vous conserve la vie!
ROSALINE.--Et qu'il abrège la vôtre!
BIRON.--Je n'ai pas de remerciements à vous faire.
DUMAINE, _à Boyet, montrant Rosaline_.--Monsieur, un mot, je vous prie: quelle est cette dame?
BOYET.--L'héritière d'Alençon: son nom est Rosaline.
DUMAINE.--Une fort jolie dame! Adieu, monsieur.
(Il sort.)
LONGUEVILLE, _à Boyet_.--Je vous conjure, un mot: qu'est-ce que c'est que cette dame vêtue en blanc?
BOYET.--Une femme parfaite, et vous l'avez vue à la lumière.
LONGUEVILLE.--Peut-être légère[16] à la lumière; c'est son nom que je demande.
[Note 16: Encore une équivoque sur _light_.]
BOYET.--Elle n'en a qu'un pour elle; ce serait honteux de le demander.
LONGUEVILLE.--Je vous prie, de qui est-elle fille?
BOYET.--De sa mère, ai-je entendu dire.
LONGUEVILLE.--Dieu bénisse votre barbe!
BOYET.--Monsieur, ne vous fâchez pas: elle est l'héritière de Faulconbridge.
LONGUEVILLE.--C'est une très-aimable dame.
BOYET.--Oui, monsieur, cela pourrait être.
(Longueville sort.)
BIRON, _à Boyet_.--Quel est le nom de cette dame en chaperon?
BOYET.--Catherine, par hasard.
BIRON.--Est-elle mariée, ou non?
BOYET.--A sa volonté, monsieur, ou à peu près.
BIRON.--Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu.
BOYET.--Adieu pour moi, et bonjour pour vous.
(Biron sort, et les dames se démasquent.)
MARIE.--Ce dernier, c'est Biron, ce seigneur jovial et folâtre; chacun de ses mots est une saillie.
BOYET.--Et chacune de ces saillies rien qu'un mot.
LA PRINCESSE.--Vous avez bien fait de le prendre au mot.
BOYET.--J'étais aussi disposé à l'accrocher que lui à m'aborder[17].
[Note 17: _To grapple_ et _to board_, termes de marine.]
MARIE.--Peste! deux vaillants moutons!
BOYET.--Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce brebis, nous ne serons moutons que si vous nous laissez brouter sur vos lèvres.
MARIE.--Vous mouton, et moi pâturage; est-ce là toute votre pointe?
BOYET.--Oui, si vous m'accordez le pâturage.
(Il veut l'embrasser.)
MARIE.--Pas du tout, aimable bête; mes lèvres ne sont pas propriété publique, bien qu'elles soient séparées[18].
[Note 18: Jeu de mots sur _several_, séparé, _distincteer_, terre commune.]
BOYET.--A qui appartiennent-elles?
MARIE.--A mon destin et à moi.
LA PRINCESSE.--Les beaux esprits se querellent, les esprits bien faits s'entendent: la guerre civile des beaux esprits serait bien plus à propos déclarée au roi de Navarre et à ses studieux courtisans; ici elle est un abus.
BOYET, _à la princesse_.--Si mon observation, qui rarement est en défaut et qui suit l'éloquence muette du coeur, exprimée par les yeux, ne me trompe pas, le roi de Navarre est atteint.
LA PRINCESSE.--De quoi?
BOYET.--De ce que les amants appellent inclination.
LA PRINCESSE.--Votre raison?
BOYET.--La voici: toute son âme s'était retirée dans ses yeux, où perçaient ses secrets désirs. Son coeur, tel qu'une agate, empreint de votre image, et fier de cette empreinte, exprimait son orgueil dans ses yeux. Sa langue, impatiente de parler sans voir, trébuchait en voulant courir à la hâte dans ses yeux. Tous ses sens se sont rendus dans celui-là, pour ne plus faire que regarder la plus belle des belles. Il m'a semblé que tous ses sens étaient contenus dans son oeil, comme des joyaux qu'on offre à un prince dans un cristal pour les lui faire acheter. En vous présentant leur mérite dans le globe où ils étaient enchâssés, ils vous faisaient signe de les acheter sur votre passage. L'admiration était si ardente dans tous les traits de son visage, que tous les yeux voyaient ses yeux enchantés de l'objet de ses regards... Je vous donne l'Aquitaine et tout ce qui appartient à Navarre, si vous lui accordez en ma considération seulement un tendre baiser.
LA PRINCESSE.--Allons, regagnons notre tente: Boyet est en train...
BOYET.--Oui, d'exprimer en paroles tout ce qu'ont révélé ses yeux. Je n'ai fait que leur prêter une voix qui, je le sais, ne mentira pas.
ROSALINE.--Vous êtes un ancien trafiquant en amour, et vous en parlez savamment.
MARIE.--Il est le grand-père de Cupidon, et il en sait des nouvelles.
ROSALINE.--Vénus ressemblait donc à sa mère, car son père est fort laid.
BOYET.--Entendez-vous, aimables folles?
MARIE.--Non.
BOYET.--Eh bien! voyez-vous?
ROSALINE.--Oui, le chemin par où il nous faut nous en aller.
BOYET.--Vous en savez trop pour moi.
(Ils sortent.)
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Une autre partie du parc.
_Entrent_ ARMADO et MOTH.
ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de l'ouïe.
MOTH.--Concolinet[19].
[Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir là une chanson.]
ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef, élargis le berger de sa prison, et amène-le promptement ici: j'ai besoin de l'employer à porter une lettre à mon amante.
MOTH.--Mon maître, voulez-vous gagner le coeur de votre maîtresse par un rigodon français?
ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller[20] à la française?
[Note 20: _Brawl_, querelles, et danse. _Canary_, autre danse.]
MOTH.--Non, maître accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie; animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler l'amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une prise d'amour en flairant l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste légère, comme un lapin à la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un personnage de l'ancienne peinture, en prenant garde de rester trop longtemps sur un même ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voilà les qualités, voilà les gentillesses qui séduisent les jolies filles, lesquelles seraient encore séduites sans tout cela, et qui rendent gens de considération (voyez-vous, gens de considération) ceux qui s'y sont adonnés.
ARMADO.--Comment as-tu acquis cette expérience?
MOTH.--Par mon sou d'observation[21].
ARMADO.--Mais hélas! mais hélas!
MOTH.--Le pauvre cheval de bois[22] est en oubli.
[Note 21: Allusion à une ancienne pièce qui avait pour titre: _Un denier d'esprit_.]
[Note 22: Dans la célébration des fêtes de mai, on habillait des jeunes garçons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Après la réformation, on abolit ces fêtes, et ceux qui les regrettaient composèrent une épitaphe en l'honneur du cheval de bois.]