Peines d'amour perdues Comédie
Chapter 5
BIRON.--Les démons, pour nous tenter plus sûrement, prennent la forme des anges de lumière. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir, c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpée séduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est née pour ériger le noir en beauté; car les couleurs naturelles sont maintenant prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour éviter l'affront de cette méprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.
DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.
LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour beaux.
LE ROI.--Et que les Éthiopiens se vantent d'un aimable teint.
LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurité n'a plus besoin de flambeaux, car les ténèbres sont lumière.
BIRON.--Vos maîtresses n'osent jamais s'exposer à la pluie, de crainte de voir leurs couleurs lavées s'effacer de leurs joues.
LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vôtre lavât les siennes; car, à vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien qui n'a pas été lavé d'aujourd'hui.
BIRON.--Je prouverai sa beauté ou je parlerai jusqu'au jour du jugement.
LE ROI.--Aucun démon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-là.
DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi vile.
LONGUEVILLE, _montrant son pied_.--Tiens, voilà ta belle; vois mon soulier et son visage.
BIRON.--Oh! si les rues étaient pavées avec des yeux comme les siens, ses pieds seraient encore trop délicats pour fouler un tel pavé.
DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des mensonges à la face du ciel.
LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?
BIRON.--Rien n'est plus certain; et par là tous parjures.
LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron, prouve-nous à présent que notre amour est légitime, et que notre foi n'est pas violée.
DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu notre faiblesse.
LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise à poursuivre; quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.
DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.
BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes, soldats de l'amour! Considérez ce que vous avez juré d'abord: de jeûner, d'étudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait voeu d'étudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure à son propre livre; pouvez-vous toujours rêver, réfléchir et méditer? Et quand est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouvé le fondement de l'excellence de l'étude, sans la beauté du visage d'une femme? C'est des yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le texte, le livre, l'académie d'où jaillit la vraie flamme de Prométhée. Tous les efforts de l'étude enchaînent les esprits de la vie dans les artères[54], comme le mouvement et une action longtemps continués fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure à l'usage de vos yeux, et à l'étude même, qui est le principe de votre voeu; car, où est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beauté comparable à l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire à notre individu, et partout où nous sommes, notre science y est aussi; or, quand nous nous contemplons nous-mêmes dans les yeux d'une femme, n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'étudier, chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqué de foi à nos livres. Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans une pesante contemplation, découvert jamais autant de feu poétique, que vous en ont communiqué les yeux brillants d'une belle maîtresse? Les autres arts indolents restent emprisonnés et oisifs dans le cerveau, et ne produisent que des savants stériles en pratique, qui montrent rarement quelque moisson de leurs pénibles travaux; mais l'amour, étudié d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonné dans l'enceinte du cerveau: porté par le mouvement de tous les éléments, il court aussi vite que la pensée dans toutes les puissances de l'homme, et donne à chaque faculté une double force, qui l'élève au-dessus de leurs fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue précieuse à l'organe de l'oeil: les yeux d'un amant peuvent éblouir l'oeil d'un aigle; l'oreille d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, là où l'oreille soupçonneuse du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le sont les cornes délicates du limaçon dans sa coquille. Le dieu Bacchus lui-même n'a qu'un palais grossier au prix du goût délicat de l'Amour. L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les arbres des Hespérides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux accents de sa voix. Jamais poëte n'osa toucher une plume pour écrire, qu'il ne l'eût trempée dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la douceur dans le coeur des tyrans. Voilà la science que je puise dans les yeux des femmes. Elles étincellent comme le feu de Prométhée, elles sont les livres, les arts et les académies qui expliquent, contiennent et nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien. Ainsi, vous étiez des insensés d'avoir violé la foi que vous deviez aux femmes, ou vous serez des insensés en tenant votre serment. Au nom de la Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois nos serments pour nous retrouver nous-mêmes, ou bien nous nous perdons nous-mêmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer ainsi; car la charité elle-même accomplit la loi; et qui peut séparer l'Amour de la charité?
[Note 54: Dans l'ancienne médecine, on attribuait aux artères les fonctions données aujourd'hui aux nerfs.]
LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!
BIRON.--Avancez vos étendards et fondons sur elles; allons, chaude mêlée, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de rencontrer un soleil, grâce à elles[55].
[Note 55: _A sun, a son_, équivoque sur ces deux mots: soleil et fils.]
LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de côté les gloses. Prendrons-nous le parti de faire notre cour à ces filles de France?
LE ROI.--Oui, et d'en faire la conquête aussi; ainsi, méditons quelque divertissement pour les amuser dans leurs tentes.
BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite, sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle maîtresse; dans l'après-dînée, nous les égayerons par quelque passe-temps nouveau, tel que la brièveté du temps pourra permettre de le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs précèdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.
LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune des occasions que nous pourrons employer à propos.
BIRON.--Allons, allons! quand on sème de l'ivraie, on ne recueille pas de blé, et toujours la justice tient sa balance égale. Des filles volages pourraient devenir le fléau d'hommes parjures; si cela arrive, notre cuivre n'achètera pas de métal plus précieux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Autre partie du parc.
HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.
HOLOFERNE.--_Satis quod sufficit_.
NATHANIEL.--Je bénis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments à dîner ont été piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingénieux sans affectation, animés sans impudence, savants sans entêtement et neufs sans hérésie. J'ai conversé un _quondam_ jour avec un homme de la suite du roi, qui est intitulé, nommé, ou appelé don Adriano d'Armado.
HOLOFERNE.--_Novi hominem tanquam te_. Son humeur est hautaine, sa conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux, sa démarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein d'emphase thrasonicale[56]. Il est trop tiré à quatre épingles, trop élégant, trop affecté, trop singulier, pour ainsi parler, trop pérégrinal, pourrais-je dire encore.
[Note 56: Comme le Thrason de Térence.]
NATHANIEL, _tirant ses tablettes pour écrire_.--Épithète singulière et choisie!
HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosité est plus beau et plus brillant que la chaîne de ses raisonnements. J'abhorre ces gens fantasques et fanatiques, ces puristes insociables et pleins d'affectation, qui mettent l'orthographe à la torture, qui prononcent _doute_, lorsqu'il faut dire doubte; _dette_, lorsqu'on doit prononcer debte, _d, e, b, t, e_, et non pas _d, e, t_: ils vous appellent un cerf, _cer_, un boeuf, _beu_. Froid, _vocatur fret_[57], paon, en abrége, est _pan_. Cela est _abhominable_ (il dirait, lui, _abominable_), cela m'insinue la folie. _Ne intelligis, domine_, il y a de quoi rendre frénétique, lunatique.
[Note 57: Il a fallu en beaucoup d'endroits de cette scène chercher des équivalents.]
NATHANIEL.--_Laus Deo, bonè; intelligo_.
HOLOFERNE.--_Bone_?--_bone_ pour _benè_, c'est donner un soufflet à Priscus; mais, fort bien.
(Entrent Armado, Moth et Costard.)
NATHANIEL.--_Videsne, quis venit_?
HOLOFERNE.--_Video et gaudeo_.
ARMADO, _grasseyant_.--_Dole_.
HOLOFERNE.--_Quare dole_, et non pas drôle?
ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis.
HOLOFERNE.--Voilà un salut des plus militaires, monsieur!
MOTH, _à part, à Costard_.--Ils se sont trouvés à un grand festin de langues et ils en ont volé des bribes.
COSTARD, _à part_.--Oh! ils ont longtemps vécu de rebuts de mots! Je m'étonne que ton maître ne t'ait pas pris et avalé pour un mot. Car tu n'es pas aussi long que _honorificabilitudinitatibus_[58], tu es plus facile à avaler qu'une mèche dans un verre de vin.
[Note 58: Ce mot est cité comme le plus long connu.]
MOTH.--Paix! le tonnerre gronde.
ARMADO, _à Holoferne_.--Monsieur, n'êtes-vous pas lettré?
MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'_Abc_; et ce que c'est qu'un _a, b_, qu'on appelle à rebours avec une corne sur la tête.
HOLOFERNE.--_Ba, pueritia_, avec l'addition d'une corne.
MOTH.--_Ba_, impertinent bélier, avec une corne.--Vous entendez sa science?
HOLOFERNE.--_Quis, quis_, toi, consonne.
MOTH.--La troisième des cinq voyelles, si c'est vous qui les répétez; et la cinquième, si c'est moi.
HOLOFERNE.--Je vais les répéter: _a, e, i_.
MOTH.--Le bélier; les deux autres terminent la chose: _o, u, y_.
ARMADO.--Par les flots salés de la Méditerranée, un joli échantillon: une vive botte d'esprit! une, deux, vite comme le vent, et portée au corps. Cela réjouit mon intellect. Du véritable esprit!
MOTH.--Servi par un enfant à un vieux barbon qui est vieux d'esprit.
HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la figure?
MOTH.--Des cornes.
HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot.
MOTH.--Prêtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre ignominie tout alentour, _circum circa_. Une toupie de corne de cocu!
ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te le donnerais pour t'acheter du pain d'épice; tiens, voilà la rémunération même que j'ai reçue de ton maître, bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de sagacité. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon bâtard, que tu ferais de moi un père joyeux! Va, tu as de l'esprit jusqu'à _dunghill_[59], jusqu'au bout des doigts, comme on dit.
[Note 59: _Dunghill_, fumier, au lieu de _usque ad unguem_.]
HOLOFERNE.--Oh! je sens là du faux latin; _dunghill_, pour _unguem_.
ARMADO.--Homme lettré, _præambula_: nous nous séparerons des barbares. N'élevez-vous pas la jeunesse à l'école privilégiée qui est sur le sommet de la montagne?
HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline.
ARMADO.--A votre choix; pour la montagne.
HOLOFERNE.--Oui, sans question.
ARMADO.--Monsieur, c'est le très-gracieux plaisir et penchant du roi de congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postérieure du jour, que le grossier vulgaire appelle l'après-midi.
HOLOFERNE.--La partie postérieure du jour, mon très-illustre monsieur, est une épithète très-propre et très-analogue à l'après-dînée. Ce mot est bien rencontré, bien choisi, gracieux et juste, je vous l'assure, monsieur, je vous l'assure.
ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant à ce qu'il y a entre nous, passons là-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme de cour.--Je vous en prie, meublez votre tête.--Et parmi bien d'autres discours importuns et très-sérieux...--Et d'une grande importance aussi, vraiment.--Mais laissons cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon plaisir de Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer quelquefois sur mon humble épaule; et, de son doigt royal, comme cela, de caresser l'excrément de ma valeur[60], mes moustaches; mais, mon cher coeur, laissons cela. Par l'univers! je ne vous débite pas des fables; il plaît à Sa Grandeur de conférer certains honneurs particuliers à Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons là-dessus.--Le résultat en est que... mais, mon cher coeur, j'implore le secret;--que le roi veut me présenter à la princesse, mon cher poulet, avec quelque agréable ostentation, ou spectacle, ou scène divertissante; une farce gaie, ou un feu d'artifice. En conséquence, apprenant que le curé, et vous-même, mon cher, êtes excellents pour les éruptions, et ces soudains éclats de gaieté, pour ainsi parler, je vous en ai donné connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.
[Note 60: Dans le _marchand de Venise_, Shakspeare appelle la barbe l'excrément de la valeur.]
HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut représenter devant elle les neuf héros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport à quelque divertissement ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postérieure de ce jour, pour être exécuté par notre assistance... à l'ordre du roi, et de ce très-galant, très-illustre et très-savant gentilhomme... devant la princesse: je dis que rien ne convient tant que de représenter les neuf héros.
NATHANIEL.--Où trouverez-vous assez de grands hommes pour les représenter?
HOLOFERNE.--Josué, vous-même; moi-même, ou ce galant gentilhomme, Judas Machabée; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts muscles, surpassera Pompée le Grand; le page fera Hercule.
MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu mesquin de ce page n'a pas assez de quantité pour représenter seulement le pouce de ce héros: il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue.
HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il représentera Hercule dans sa minorité: son entrée et sa sortie seront l'étranglement d'un serpent; et j'aurai une apologie pour cela.
MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire siffle, vous pourrez crier: «A merveille, Hercule! en ce moment tu écrases le serpent;» c'est là le moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de gens aient le don de le faire.
ARMADO.--Et les autres héros?
HOLOFERNE.--J'en représenterai trois à moi seul.
MOTH.--Trois fois héroïque personnage!
ARMADO.--Vous dirai-je une chose?
HOLOFERNE.--Nous écoutons.
ARMADO.--Nous aurons, si cela ne réussit pas, une pantomime. Je vous conjure, suivez.
HOLOFERNE.--_Via _[61]: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un mot pendant tout ce temps.
[Note 61: _Via!_ courage.]
DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur.
HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons.
DULL.--J'en représenterai un dans une danse, ou à peu près. Ou je battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai danser une ronde.
HOLOFERNE.--Tu es bien nommé[62], honnête Dull; à notre pièce; partons.
(Ils sortent.)
[Note 62: _Most dull_. Il joue sur le nom de Dull.]
SCÈNE II
Devant la tente de la princesse.
LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.
LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute incrustée en diamants! Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux.
ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?
LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de Cupidon sur le cachet.
ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir[63] sa divinité; car il y a cinq mille ans qu'il est enfant.
[Note 63: Équivoque sur _wax_, cire et grandir.]
CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou.
ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur.
CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est morte: si elle eût été légère comme vous, d'une humeur si joviale, si alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mère avant de mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit longtemps.
ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris?
CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté.
ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner.
CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère[64]. Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité.
[Note 64: Équivoque sur _snuff_, mouchure de chandelle et accès de colère.]
ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les ténèbres.
CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère.
ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je suis légère.
CATHERINE.--Vous ne me pesez pas[65]; c'est-à-dire que vous ne vous souciez pas de moi.
[Note 65: _To weigh_, peser et faire cas de.]
ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable, il n'y a plus de soin à avoir.
LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit bien employé, Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l'a envoyé? et qu'est-ce que c'est?
ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi beau que le vôtre, j'aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui, j'ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est juste; et si le contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon portrait dans sa lettre.
LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?
ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'éloge. Belle comme l'encre! bonne conclusion.
CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.
ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plût à Dieu que votre visage ne fût pas si rempli d'os[66]!
[Note 66: De boutons.]
CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au diable toutes les méchantes femmes!
LA PRINCESSE, _à Catherine_.--Et vous, quel est le cadeau que vous a envoyé Dumaine?
CATHERINE.--Ce gant, madame.
LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé deux?
CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de vers d'un fidèle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une vile compilation, une niaiserie profonde.
MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à moi par Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille.
LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus courte?
MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer.
LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi de nos amoureux!
ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte cette cour. Que je voudrais l'avoir à mes gages seulement une semaine! Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d'être le jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée.
LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés, quand une fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie, éclose dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorité et du secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer ses écarts.
ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui de la gravité révoltée en faveur de l'amour.
MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie qu'elle a dans les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert qu'à paraître encore plus simples.
(Entre Boyet.)
LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.
BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?
LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?
BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. _(A ses femmes_.) Et vous, belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits: disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque, cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.
LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous? Parlez, espion, parlez.
BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils, que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant, j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude, comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait: «Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur folie.
LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre visite?
BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés.