Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 6
--Te tuer? Non; causons d'abord.
--Scélérat!
Le Mangeux-d'Hommes haussa les épaules.
--A quoi bon des injures! dit-il. Elles n'amélioreront pas ta position et ne changeront pas mon caractère...
--Je vous méprise...
--Eh! que m'importe ton mépris!
--Vos forfaits seront châtiés.
--Peut-être. Mais, en attendant, sache me servir fidèlement, et je saurai te récompenser.
--Vous servir! moi!
Loin de s'irriter du dédain dont cette exclamation fut empreinte, le Mangeux-d'Hommes se prit à rire.
--Oui, me servir, moi, Jésus-Christ, capitaine des Douze Apôtres; n'est-ce pas un beau rôle? dit-il en se rengorgeant avec quelque complaisance.
--Blasphémateur!
--Donc, reprit le Mangeux-d'Hommes, tu entres mon service, non comme simple domestique, j'estime trop tes talents et mérites, mais comme ingénieur.
--Jamais!
--Je te conduis à Kiouinâ, poursuivit froidement Jésus. Là, grâce à mon aide et à celle de mes gens, tu fais tes explorations, sans être inquiété par les Yankees ou les Anglais, qui t'auraient, sois-en convaincu, joué quelque vilain tour de leur façon, car ils n'aiment pas trop que des étrangers; et des Français surtout, viennent leur disputer les mines ou les terrains qu'ils se sont appropriés. Ton exploration finie, tu m'en livres le rapport. Combien te donnait la compagnie de laquelle tu relevais?
--Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria Adrien avec emportement.
--Enfin, soit le renseignement ne m'est pas indispensable, continua le chef en allumant un cigare. Je te rémunérerai de façon à ce que tu n'aies pas à te plaindre de ma générosité. J'y mets une seule condition: tu seras sage, c'est-à-dire que, comprenant que tu es en ma puissance, sachant que je me soucie moins de la vie d'un homme que d'un bout de cigare, tu ne chercheras t'échapper, ni à nuire à l'honorable société des Douze Apôtres à laquelle tu es maintenant adjoint. Est-ce convenu?
Dubreuil ne daigna pas lui répondre.
--Ta parole de te conformer à mes avis, et je te fais délier, ajouta négligemment le Mangeux-d'Hommes.
--Plutôt mourir!
--Comme il te plaira. Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir. Après quoi, si tu n'es pas plus raisonnable, mon poignard et mes mâchoires feront leur office!
En articulant son ultimatum, il écarta les lèvres et découvrit une double rangée de dents blanches, longues, aiguës comme celles d'une bête féroce.
Vos menaces ne m'effraient pas plus que vos promesses ne m'ont séduit! Si je dois périr, que la volonté de Dieu soit faite! dit Adrien en détournant la tête avec horreur.
Le Mangeux-d'Hommes appela son lieutenant.
--Descends cet imbécile dans l'entrepont, et qu'on veille sur lui.
Tandis que l'Écorché exécutait son ordre, Jésus murmurait en jetant un coup d'oeil sur l'ingénieur français:
--Par le Christ! mon frère aîné, il y a d'étranges ressemblances dans l'humanité! C'est tout à fait son portrait. J'en ai été saisi... Ah! bah! oublions ce passé!
Et néanmoins il s'accouda soucieusement, la tête dans ses mains, sur le plat-bord du vaisseau.
CHAPITRE VIII
LES CAPTIFS
Après avoir de nouveau garrotté Dubreuil, l'Écorché le transporta dans l'entrepont.
--Où voulez-vous que je vous dépose? lui demanda-t-il
--Là répondit l'ingénieur en indiquant son cadre. Judas le jeta sur le cadre avec ces mots:
--Bien, mais tâchez de ne pas bouger avant d'en avoir reçu l'ordre, sans quoi je jure, foi d'Iscariote, que vous irez rejoindre vos compagnons.
Puis il remonta sur le pont, laissant notre jeune homme sous la garde d'un des Apôtres.
Le corps et l'esprit brisés par la violence des impressions qu'il avait revue, Adrien s'abandonnait au sommeil, sans se préoccuper de son gardien qui furetait dans la cabine, avec l'espoir de trouver quelque liqueur, quand il lui sembla entendre gratter sous son maigre matelas.
D'abord il crut se tromper; le bruit continuant, il l'attribua à un rat; mais un son de voix étouffé ne tarda pas à frapper son oreille:
--Mar'chef! mar'chef! disait-on.
--Suis-je le jouet d'une illusion de mes sens? pensa Dubreuil.
Et, cependant, s'étant assuré que la sentinelle ne l'observait pas, il releva furtivement, malgré les liens dont ses poignets étaient entourés, un coin de son matelas, au fond du cadre.
Aussitôt une main longue et décharnée parut entre les planchettes du châlit.
N'eût l'index de cette main été enserré par un large anneau de cuivre rouge autour duquel la peau comprimée faisait bourrelet, qu'à la dimension toute particulière des doigts Adrien en aurait aussitôt reconnu l'heureux propriétaire et maître.
C'est toi, Jacot? dit-il très-bas.
Moi-même, sans vous offenser, mar'chef, fut-il répondu vivement.
--Parle moins haut, reprit l'ingénieur tout ému, et en posant affectueusement ses mains dans celle de l'ex-dragon.
--Qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci au contact de la corde.
--Chut! fit Dubreuil.
--Les gueux vous ont donc attaché? mar'chef.
--Du calme, du calme, mon ami. On me surveille. Mais par quel hasard?...
--Une autre fois, je vous conterai mar'chef. A présent, voulez-vous que je sorte de ce trou où j'étouffe, sans vous offenser? J'ai un couteau dans ma poche, je couperai vos cordes, et à nous deux...
--Non, non. Pas d'imprudence; ce serait courir à notre perte, reste où tu es...
--Cependant...
--Silence! on vient, dit Dubreuil, laissant retomber le matelas et feignant de dormir.
C'était le factionnaire qui se rapprochait.
Il tenait un de ces flacons carrés, en verre foncé, où les Américains ont l'habitude de mettre les alcools.
--Voulez-vous boire une gobe? dit-il en mauvais français à l'ingénieur.
Dubreuil ne répondant point, l'Apôtre le secoua par le bras.
--Ah! çà, bourgeois, continua-t-il, est-ce qu'on dort comme ça les uns sans les autres?
--Que me voulez-vous? fit Adrien paraissant s'éveiller.
--On vous demande si vous avez envie de vous rafraîchir le gosier.
--Merci, je n'ai pas soif.
--A votre santé donc! reprit le gardien en plongeant le goulot du flacon dans sa bouche. Mais, ajouta-t-il après avoir engouffré cinq ou six gorgées sans reprendre haleine, n'en dites rien au capitaine ni aux camarades, ou je vous ferai un mauvais parti.
--Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.
--Fameux rhum! oui, fameux, aussi vrai que je m'appelle Thomas.
A ce moment un gros soupir partit de dessous le lit.
Par bonheur, tout occupé à faire chanter à la sa bouteille un harmonieux glou-glou, l'Apôtre Thomas ne l'entendit pas.
A court de souffle, il suspendit son bachique concert et se mit à chanter, en se dirigeant, non sans trébucher, vers l'extrémité de la cabine:
Nous irons sur l'eau nous y prom' promener Nous irons jouer dans l'île, etc.
Dès qu'il fut éloigné, Dubreuil souleva de nouveau son matelas.
--Ah mar'chef, sans vous offenser, moi je n'aurais pas refusé sa goutte, à ce brigand! dit Godailleur avec l'accent du regret le plus sincère.
--Vraiment.
--C'est que j'ai l'estomac aussi vide que celui de la baleine qui avala ce civil de l'Histoire sainte... Comment qu'on l'appelait, sans vous offenser, mar'chef?
--Dis-moi un peu et rapidement qui t'a sauvé.
--Qui? qui, mar'chef? mais Jacot Godailleur, donc. N'est-il pas assez grand pour ça, sans vous offenser?
--Enfin de quelle manière es-tu rentré ici?
--Pas malaisé, mar'chef, pas malaisé. Votre grand scélérat des scélérats de diable rouge m'avait mordu que les larmes m'en vinrent aux yeux et que je pleurai, malheureux! comme jamais. Il me flanque à l'eau, sauf votre respect, mar'chef, je nage comme un poisson, je m'accroche à un des canots que les brigands avaient amarrés derrière notre barque; de là, par un panneau, je me faufile dans la cabine et me fourre sous votre lit, pour réfléchir. Mais je suis trempé, mar'chef, trempé comme une vraie soupe. Avec rien dans le coffre. Ah! si j'avais seulement un petit verre de n'importe quoi.
--Tais-toi; voici du monde fit Dubreuil en se retournant.
Le Mangeux-d'Hommes entrait dans la cabine, suivi de sept ou huit de ses compagnons.
--Thomas, appela-t-il.
--Présent, capitaine, répondit la sentinelle d'une voix pâteuse.
--Où est notre prisonnier?
--Ici, dit Thomas en approchant avec difficulté.
Quoiqu'il fit assez sombre dans l'entrepont, Jésus remarqua tout de suite que son factionnaire avait bu outre mesure.
--Cet homme est ivre, qu'on lui applique vingt-cinq coups de fouet, dit-il.
Thomas voulut protester.
--Un seul mot encore et je te casse la tête, dit l'Écorché, qui marchait derrière Jésus.
--Combien êtes-vous hors de service? ajouta-t-il en s'adressant aux autres Apôtres.
--Six, lui répondit-on.
L'Écorché alors tira de sa poche un carnet, dont il arracha quelques feuilles de papier, en fit six morceaux, sur chacun desquels il traça un numéro, roula les papiers entre ses doigts et les jeta dans son chapeau.
--Le numéro 1 sera, dit-il, chargé d'exécuter la sentence.
Tour à tour les six Apôtres tirèrent au sort.
André ramena le numéro désigné.
--Allons, dit-il à Thomas, ôte ton capot, mon camarade, et place-toi là contre le mât.
Le condamné se soumit sans opposer la moindre résistance. Il était facile de voir que les Apôtres étaient accoutumés à pareilles exécutions, car ils se rangèrent froidement autour de Thomas, qui, le dos nu, s'était arcbouté le front contre le mat de la _Mouette_, et attendait, avec une surprenante impassibilité, son châtiment.
André, s'étant muni d'une corde à noeuds, l'Écorché lut sur son carnet:
RÈGLEMENT DES APOTRES
§ DISCIPLINE
ART. V.--Sera puni de vingt-cinq coups de fouet ou de corde tout homme qui s'enivrera une première fois, durant le service; de cinquante la deuxième fois, de mort la troisième.
Après ces mots, Judas dit à Thomas:
--Tu déclares que ta punition est juste?
--Oui, répondit le délinquant.
--Va! ordonna le lieutenant, faisant signe à André.
La corde siffla dans l'espace, et vingt-cinq fois de suite tomba lourdement, comme une tige d'acier, sur les épaules et les reins du supplicié, qui ne laissa pas échapper une plainte et, quoiqu'il eût les membres libres, il ne fit pas un geste pour se soustraire à cette cruelle flagellation.
Cependant le sang ruisselait de son dos et la douleur faisait jaillir de ses yeux des larmes brûlantes.
Quand le bourreau eut terminé sa terrible besogne, Thomas se redressa lentement et lui dit:
Merci, mon cousin, tu as le poignet solide. Ça m'a dégrisé. Pose-moi un linge huilé sur les épaules, et demain il n'y paraîtra plus.
Pendant qu'André opérait le pansement, le Mangeux-d'Hommes s'avança vers Dubreuil, aussi indigné de la barbarie de cette scène que surpris de l'indifférence qu'y avaient apportée les spectateurs et jusqu'aux acteurs.
Tu vois, jeune homme, lui dit Jésus, qu'ici la discipline ne plaisante pas. J'ai besoin de tes services, c'est à ce besoin que tu dois la vie. Donne-moi ta parole de ne pas chercher à, t'évader, et je te rends la liberté de tes mouvements. Inutile d'ajouter que si tu enfreignais ton serment, tu signerais ton arrêt de mort.
Bien qu'il lui répugnât de prendre un engagement vis-à-vis du bandit, Adrien jugea prudent d'obéir. Ses liens furent tranchés, et Jésus l'invita à dîner avec sa bande.
L'ingénieur n'avait pas faim. Il eut d'abord l'intention de refuser. Une réflexion l'engagea à accepter, et il se mit à table au milieu des Apôtres.
Ceux-ci firent un repas copieux, sans pourtant boire autre chose que de l'eau, bien que le navire fût chargé de liqueurs fortes; mais, en expédition, il leur était expressément défendu de goûter aux alcools. Et, malgré sa passion pour les stimulants, le Mangeux-d'Hommes s'astreignait alors à un régime aussi sévère que celui de ses gens.
Si Dubreuil mangea peu, il n'en trouva pas moins le moyen de faire disparaître adroitement une certaine, quantité d'aliments qu'il glissa dans ses poches, les réservant pour Jacot.
Après le dîner, sous prétexte d'arranger sa toilette, il regagna son cadre et passa ces vivres au dragon en lui disant de ne pas bouger de sa cachette.
--Sans vous manquer de respect, mar'chef, dit Godailleur, je suis moulu là-dessous.
Tâche de t'y tenir encore jusqu'à ce soir.
--Hum! c'est une fichue faction que vous m'imposez, mar'chef.
--Que veux-tu que j'y fasse? si on te découvrait...
--Oh! je sais bien, je sais bien, je serais flambé, n'est-ce pas, mar'chef? Oh! les gueusards de gueusards!
--Assez causé! dors jusqu'à mon retour! répondit Dubreuil en se retirant, car il lui avait semblé que l'Écorché l'observait du coin de l'oeil.
Pour écarter les soupçons du lieutenant, si tant il était que ce dernier en eût conçu, Adrien prit un air dégagé, alluma un cigare et monta sur le pont.
On n'y remarquait plus une trace de désordre, et la _Mouette_, gouvernée comme par des marins de profession, sillait les eaux du lac Supérieur, dont la rive méridionale, fortement échancrée, se profilait à quelques milles à l'horizon.
La vue de la côte ranima l'espérance dans le coeur de Dubreuil, et avec l'espérance le désir de la liberté.
Il jeta les yeux vers la poupe du navire mais les canots qui avaient servi aux Apôtres n'y étaient plus: on les avait hissés aux flancs de la Mouette.
--Non, mon garçon, tu ne te sauveras pas, dit le Mangeux-d'Hommes à Dubreuil en lui tapant familièrement sur l'épaule.
Facile d'avoir été si bien deviné par car homme, dont la supériorité le fatiguait, en dépit de l'aversion qu'il éprouvait pour lui, Adrian redescendit, sans répondre, dans la cabine.
La nuit venue, il se coucha, après avoir repoussé, comme inexécutables, les propositions d'évasion que lui faisait Jacot, et exhorta le pauvre dragon à la patience.
A peine eut-il posé sa tête sur le traversin qu'un sommeil de plomb s'empara de ses sens et les domina complètement.
Quand Adrien s'éveilla, après douze heures de cet état voisin de la léthargie, il était jour. Le navire semblait immobile. Mais un grand bruit se faisait sur le pont.
Dubreuil regarda dans la cabine. Il ne voyait personne.
--Jacot dit-il, en écartant son matelas.
Pas de réponse.
Adrien, inquiet, plongea son bras sous le lit. La place était vide.
--Mon Dieu! pensa l'ingénieur, l'infortuné aurait-il été découvert!
S'élançant de son cadre, il s'habilla à la hâte, et voulut monter sur le pont pour essayer de savoir ce qu'était devenu Godailleur. Mais, par mégarde ou à dessein, on avait fermé l'écoutille.
Le coeur débordant de chagrin, Dubreuil se mit à se promener dans la cabine.
Il se livrait aux plus noires réflexions, lorsqu'une voix l'interpella:
--C'est pourtant vous, bourgeois, qui êtes cause de ce qui m'est arrivé!
Adrien se retourna et aperçut Thomas couché sur un grabat au bout de la pièce.
--Je ne vous comprends pas, dit-il.
--C'est pas difficile à comprendre. Si vous aviez accepté la gobe que je vous offrais, il y aurait eu moins à boire dans la négresse[26]; s'il y avait eu moins à boire, j'aurais moins bu; si j'avais moins bu, j'aurais été moins dans le lof; si j'avais été moins dans le lof, notre capitaine ne se serait pas aperçu que j'avais caressé la bouteille; s'il ne s'en était pas aperçu, je n'aurais pas été puni; et si je n'avais pas été puni, je ne serais pas étendu ici comme un marsouin sur une botte de paille; c'est clair ça, comme dit frère Jean, notre secrétaire.
[Note 26: Bouteille.]
--Il est bien dur, votre capitaine! fit Dubreuil, heureux de trouver cet homme et supposant qu'avec quelques flatteries il en obtiendrait des renseignements.
--Dur, le Mangeux-d'Hommes! qui est-ce qui a jamais entendu dire ça? il est plus doux qu'une brebis, repartit Thomas d'un ton convaincu.
--Mais, enfin, le traitement...
--Puisque c'est la règle!
--Quelle règle?
--Eh! la règle des Apôtres!
--Vous formez donc une association?
--Je crois bien, bourgeois; et une association qui n'a pas sa pareille, des Grands-Lacs aux montagnes de Roche, du golfe du Mexique à la baie d'Hudson.
--Association de brigands! ne put s'empêcher de murmurer Dubreuil.
Et, à haute voix
--Vous êtes Français, vous?
--Moi?
--Oui, vous.
--Est-ce que je sais?
--Mais vous parlez le français?
--Comme je parle l'anglais, l'algonquin, le chippiouais, le chinouk et bien d'autres langues, sans compter l'espagnol.
--Où êtes-vous donc né?
--Ah! bourgeois, répondit en riant le bandit, c'est une question que j'ai oublié de faire à ma mère.
--Mais vos parents?
--Mes parents est-ce que j'en ai connu, des parents, moi!
--Pauvre misérable! fit Adrien avec compassion.
--Pauvre, moi! s'écria Thomas, à d'autres, bourgeois! Les Apôtres sont tous riches, plus riches que les facteurs de la compagnie de la baie d'Hudson. Pour ma part, j'ai cinq femmes!
--Cinq femmes!
--Cinq, et aussi bien huppées que celles de qui que ce soit, je m'en flatte. Quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles.
--Où sont-elles donc? demanda Dubreuil, se figurant que Thomas délirait ou voulait se moquer de lui.
--Où elles sont? pas loin d'ici.
--Vous plaisantez.
--Puisque le bateau ne marche plus, c'est que nous sommes arrivés. Entendez-vous ce vacarme là-haut? on décharge la cargaison.
Mais arrivés en quel endroit?
--Dans nos îles, les îles des Douze Apôtres, bourgeois, et vous pourrez vous vanter d'être le premier philistin qui y soit entré vivant, depuis que nous les habitons. Faut que vous ayez fièrement donné dans l'oeil au capitaine, mille millions de serpents à sonnettes! pour qu'il ne vous ait pas fait passer le goût de la viande. Mais ça viendra, allez, bourgeois, vous ne perdrez rien pour attendre.
L'Apôtre accompagna cette horrible plaisanterie d'un sourire qui fit frissonner Dubreuil.
Comme il allait poursuivre son interrogatoire, le panneau de l'écoutille fut brusquement soulevé.
--Filez vite, souffla Thomas, car si on me surprenait bavassant avec vous, ma peau courrait risque de passer encore sous la main du tanneur, et c'est un luxe dont il ne faut pas être prodigue.
CHAPITRE IX
LA CÈNE DES APOTRES
--Adrien cria le capitaine.
--Me voici, répondit Dubreuil, qui s'était empressé de regagner son cadre.
--Monte.
L'ingénieur gravit lentement l'échelle qui conduisait sur le tillac de la _Mouette_.
Là, un spectacle nouveau, unique, l'attendait: le pont du navire était littéralement encombré de femmes. Il y en avait une quarantaine au moins, de tout âge, de tout costume, je dirais presque de toutes couleurs, activement occupées à transborder la cargaison, sur une multitude de canots en écorce disséminés autour de la barque.
Quant aux Apôtres, ils fumaient, paresseusement accroupis sur le gaillard d'arrière.
On eût dit des sagamos surveillant le travail de leurs femmes.
De fait, ces créatures les servaient de femmes pour la plupart: Indiennes ou métis, elles étaient, par eux, traitées comme les squaws peaux-rouges par les hommes de même race c'est-à-dire comme des bêtes de somme.
Après une chasse ou une expédition, elles étaient tenues d'aller ramasser le gibier ou le butin et de le serrer dans les magasins de la troupe. En campagne, elles portaient les fardeaux, tentes, piquets, ustensiles de cuisine; au camp, elles dressaient les wigwams, allumaient les feux, apprêtaient les aliments; et, quand le maître était de folâtre humeur, elles partageaient sa peau d'ours.
En retour des nombreuses obligations qu'il leur devait, celui-ci les battait souvent, leur donnait à manger quelquefois, et parfois aussi les laissait mourir de faim; mais il ne manquait guère, de les couvrir de clinquant, parce que leur parure satisfaisait sa vanité et lui valait cette réputation d'adresse qu'ambitionnent tous les aventuriers du Nord-ouest américain.
Aussi les femmes des Apôtres,--bande célèbre s'il y en eut jamais,--étaient-elles étincelantes de pierreries fausses et de bijoux en chrysocale. Outre cela, toutes portaient des jupes rouges, vertes, bleues, jaunes, d'une vivacité de couleurs à blesser les yeux.
Ces jupes, cependant, créaient de terribles jalousies parmi les beautés du lac Supérieur.
S'ils l'eussent voulu, les Apôtres auraient attiré à eux toutes les jeunes squaws du pays, à cent milles à la ronde, tant la coquetterie à d'empire sur l'esprit féminin des sauvagesses elles-mêmes.
Mais un article de leur Règlement défendait que chacun plus de cinq femmes; et, généralement, ils se montraient satisfaits de ce nombre... assez raisonnable d'ailleurs.
On peut se contenter à moins.
Sauf l'addition du similor, soit dans leur chevelure, soit sur leur habillement, nos rouges odalisques étaient vêtues à la mode indienne:--robe courte, en laine ou calicot, à peine serrée à la taille, mitas et mocassins de peau de daim, ornés de broderies en rassade ou poil de porc-épic.
Elles avaient la tête nue, les cheveux plats, peu longs et peu fournis, divisés en deux bandeaux sur le milieu du front.
Si quelques-unes pouvaient passer pour jolies, le plus grand nombre ne paraissaient guère propres à inspirer de tendres sentiments. La laideur d'une certaine quantité devait même être un antidote contre l'amour.
C'est au moins la réflexion que se fit Dubreuil, en se trouvant tout à coup au milieu de cet essaim d'Indiennes, car, pour les Apôtres, il est probable qu'ils n'y regardaient pas de si près.
--Tu vois notre harem, dit de sa voix mélodieuse le Mangeux-d'Hommes à l'ingénieur. Si, pendant ton séjour avec nous, tu te sens quelque désir, tu m'en avertiras. Mais garde-toi de faire les yeux doux à l'une de ces femmes, car alors je ne répondrais pas de ta vie. Mes gens sont jaloux comme des tigres, et ils ne souffrent pas qu'on se mêle à leurs affaires de ménage. Sois tranquille du reste: il ne manque pas, aux environs, de jeunes filles...
--Merci pour votre complaisance, interrompit sèche ment Dubreuil; mais que pensez-vous faire de moi?
--Tu le sauras bientôt. Par le Christ, mon frère aîné, tu le sauras bientôt! seulement, souviens-toi de ton serment.
--Vous êtes le plus fort...
--Assez! s'écria impatiemment Jésus. On va te mener à terre, dans cette île que tu vois sur la droite. Tu seras libre de t'y promener. Mais, je te le rappelle encore n'oublie pas que tu m'as donné ta parole de ne pas chercher à fuir. En prononçant ces mots, le capitaine indiquait du doigt un groupe d'îlots assez considérable qui marquetaient le lac, à une portée de pistolet du lieu où la _Mouette_ était à l'ancre.
Ces îles formaient l'archipel des Douze-Apôtres.
Avec leurs côtes fantastiquement découpées, leurs rochers colorés en vert, en bleu, en jaune, par le suintement des eaux pluviales à travers des terrains miniers, leurs crêtes boisées et déjà tapissées d'une luxuriante verdure, elles offraient, en vérité, un coup d'oeil charmant.
Autant qu'on en pouvait juger du pont de la _Mouette_, la majorité des îles des Douze-Apôtres était inhabitée; mais sur celle désignée à Dubreuil par le Mangeux-d'Hommes se montraient divers bâtiments entourés d'une haute palissade, aux pieux taillés en fer de lance.
Tel était l'aspect extérieur de la Pointe, cet ancien poste de la Compagnie américaine de pelleteries, actuellement occupé par le Mangeux-d'Hommes et ses hideux compagnons.
Tandis que Dubreuil considérait attentivement ce tableau et tâchait de calculer la distance qui séparait l'îlet de la terre ferme, l'Écorché lui ordonna de le suivre.
Ils descendirent dans un canot; deux Indiennes, accroupies sur les talons, se mirent à pagayer, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière de l'embarcation, et, en quelques minutes, ils touchèrent au rivage, sous la palissade du fort.
--Tu peux te promener on nous attendre ici, dit Judas à l'ingénieur après l'avoir déposé à terre.
Ensuite il retourna au navire, laissant sur la plage Dubreuil fort embarrassé de ce qu'il devait faire.
Mais il ne demeura pas longtemps dans cette perplexité.
La _Mouette_ étant aux trois quarts déchargée, et ses marchandises emmagasinées dans l'ancienne factorerie, les Apôtres fixèrent plusieurs câbles au beaupré du navire et le remorquèrent, à l'aide de leurs canots, dans une anse étroite, près de la Pointe.