Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 7
--Maintenant, camarades, faisons la cène! cria le Mangeux-d'Hommes dès que la barque eut été solidement amarrée. Je permets de manger, de boire et de se divertir jusqu'à demain. Mais, avant tout, pour éviter les accidents, que chacun dépose ses armes dans l'arsenal.
--Bravo! hourrah pour le capitaine! clamèrent les Apôtres.
--Hourrah pour le capitaine! répondirent en écho leurs femmes.
Puis tous se dirigèrent pêle-mêle vers la porte du fort, entraînant avec eux Dubreuil étourdi, enivré par l'étrangeté des évènements auxquels il assistait depuis deux jours.
Sans trop savoir comment, il fut conduit dans une vaste salle basse que partageait, dans toute sa longueur, une table immense, flanquée de bancs, et qui ployait sous le poids des mets dont elle était couverte.
On y voyait des daims rôtis tout entiers, des estomacs de caribous, pendus par des ficelles au plafond et contenant la soupe[27], de monstrueux boudins de pemmican, des bosses de bison cuites enveloppées dans la peau de l'animal, des faisceaux d'os à moelle fumants, et d'énormes chaudières renfermant la fameuse _tiaude_, espèce de ragoût composé de poisson frais, saumon, esturgeon, maskinongé ou morue, et de tranches de lard, en haut renom sur les bords du lac Supérieur et du golfe Saint-Laurent.
[Note 27: Voir Poignet-d'Acier.]
Entre ces plats gigantesques, posés à même sur le bois brut, se dressaient des cruches remplies de whisky, de rhum, ou d'eau-de-vie de riz sauvage.
La table pouvait aisément contenir cinquante personnes, mais le couvert n'était mis que pour treize.
Quel couvert! un morceau d'écorce en guise d'assiette, un vase de corne ou de bois servant de verre, une épine au lieu de fourchette.
Pour suppléer aux ustensiles qui manquaient, nos Apôtres n'avaient-ils pas leurs couteaux?
Les voici attablés, le Mangeux-d'Hommes à un bout, l'Écorché en face, leurs gens dispersés à quatre ou cinq pieds les uns des autres. Mais les concubines de chacun envahissent les espaces intermédiaires. Elles s'empressent, par groupes, autour de leurs seigneurs, moins sans doute pour les servir que pour en recevoir un os à demi rongé ou un coup d'eau-de-feu.
Toutefois, elles ne sont pas assises à la table,--c'est un bonheur inconnu aux femmes dans le Far-West,--elles se tiennent respectueusement debout.
Seul, le capitaine n'est pas environné de femmes. Il a placé Dubreuil auprès de lui; une vieille squaw leur passe les aliments qu'ils désirent et leur verse à boire.
Pendant une demi-heure, on n'entend que le cliquetis des mâchoires, entrecoupé de quelques jurons énergiques à l'adresse des Indiennes qui se chamaillent, ou des hurlements d'une douzaine de chiens qui disputent ces dernières les miettes du festin; mais, pendant cette demi-heure, les Apôtres et leur famélique suite ont englouti tout ce qui était matière mangeable.
Sur la table il ne reste plus que les cruches de grès demi vides. Le Mangeux-d'Hommes se tourne vers sa squaw et lui dit:
--Maggy, sorcière du diable, enlève les couteaux!
Chaque Apôtre remet alors son couteau à la vieille Indienne, car l'orgie va commencer, pantelante, échevelée, lubrique, ignoble, et il serait à craindre que ses coryphées ne s'entre-déchirassent s'ils conservaient à leur portée des armes d'aucune sorte.
--Par le Christ! mon frère aîné, braille Jésus qu'excitent les fumées de l'alcool, après avoir empli de whisky son gobelet, je bois camarades, au succès qui a couronné notre dernière expédition! Grâce à la prise de ce jeune homme, dans quelques mois nous posséderons plus de richesses que la Compagnie de la baie d'Hudson. Mais l'on veille bien sur lui, car il tient notre fortune entre ses mains. Allons, monsieur l'ingénieur français, continua-t-il d'un air narquois, trinquez avec moi.
--Viva! beuglèrent les brigands. A la santé du Français!
Bon gré, mal gré, Dubreuil dut accepter ce toast et choquer sa coupe contre celle des Apôtres.
--Maintenant, une chanson pour nous égayer, car j'ai la liqueur triste ce soir, reprit le capitaine.
--Oui, une chanson! réclama-t-on de toutes parts.
--Voici, cria Simon, jetant au milieu du brouhaha les beaux vers de Byron:
Fill the goblet again! for I never before Felt the glow which now gladdens my heart to its core; Let us drink! Who would not, etc.
--A qui le tour? interrogea le Mangeux-d'Hommes quand Simon se fut rassis.
--Oui, à qui le tour?
--A Barthelemy.
--Va pour Barthelemy, mille buffles!
--Tant mieux, il daubera encore les Anglais!
--Qu'est-ce que tu dis, vilain Canadien?
--Silence! intervint Jésus. Sachez, enfants, que vous n'avez point de nationalité. Les Apôtres sont de toutes les origines, de tous les pays du monde!
--Bravo! hurla la foule.
--Allons, Barthélémy, commence, nous t'écoutons.
--Attendez d'abord que je m'éclaircisse le timbre, répondit Barthelemy, qui se versa une rasade de rhum et l'avala comme si c'eût été un verre d'eau.
Puis il entonna, d'une voix de Stentor, les couplets suivants:
C'est sti'là qu'a pincé Berg-op-Zoom [28], C'est sti'là qu'a pincé Berg op-Zoom. Qu'est un vrai moule à Te Deum, Qu'est un vrai moule à Te Deum. Dame! c'est sti'là, qu'a du mérite, Et qui trousse un siège bien vite.
Comme Alexandre il est petit, Comme Alexandre il est petit. Mais il a autant d'esprit; Mais il a autant d'esprit. Il en a toute la vaillance, De Cesar toute la prudence,
J'étrillons messieurs les Anglés.
--Je m'oppose, interrompit un des Apôtres furieux.
[Note 28: Cette chansonnette, fort populaire en France vers la fin du siècle dernier,--après la prise de Berg-op-Zoom la Pucelle, par le comte Lowenthall, qui commandait nos troupes,--est encore en vogue au Canada.]
--Et moi, je dispose, répliqua le Mangeux-d'Hommes avec un coup d'oeil sévère à l'interrupteur, qui se rassit en maugréant.
On applaudit chaudement au mot du capitaine, et Barthélémy reprit:
J'étrillons messieurs les Anglés, Qu'avions voulu faire les mauvés, Qu'avions voulu faire les mauvés, Dame! c'est qu'ils ont trouvé des drilles, Qu'avec eux ont porté l'étrille.
--Ta chanson, dit Jésus, ne marque pas de sel, mais je voudrais, ce soir, quelque chose qui sentit le trappeur. Voyons, toi, Jacques-le-Majeur, qu'as-tu dans ton sac?
--Moi, je ne connais que _la Gloire des Bois-Brûlés_ [29].
[Note 29: Cette chanson a trait à un combat sanglant qui eut lieu en 1818, à la rivière Rouge (Voir la _Huronne_), entre les Bois-Brûlés et les gens de lord Selkirk. On la chante toujours avec enthousiasme dans les réunions de trappeurs canadiens.]
--Eh bien! conte-nous la _Gloire des Bois-Brûlés_.
--Avec plaisir, capitaine, fit Jacques-le Majeur, qui tout aussitôt s'écria:
Voulez-vous écouter chanter (bis) Une chanson de vérité. (bis) Le dix-neuf de juin, la bande des Bois-Brûlés Sont arrivés comme de braves guerriers.
En arrivant à la Grenouillère, Nous avons fait trois prisonniers, Trois prisonniers des Arkanys, [30] Qui sont ici pour piller notre pays.
[Note 30: Habitants des Îles Orkneys.]
Étant sur le point de débarquer, Deux de nos gens se sont écriés, Deux de nos gens se sont écriés: Voilà l'Anglais qui vient nous attaquer.
Tous aussitôt nous avons déviré, Nous avons été les rencontrer: J'avons cerné la bande des grenadiers, Ils sont immobiles, ils sont tous démontés.
J'avons agi comme des gens d'honneur, J'avons envoyé un ambassadeur Le gouverneur, voulez-vous arrêter Un petit moment, nous voulons vous parler.
Le gouverneur, qui est enragé, Il dit à ses soldats: Tirez. Le premier coup c'est l'Anglais qui a tiré, L'ambassadeur ils ont manqué tuer,
Le gouverneur qui se croit empereur, Il veut agir avec rigueur: Le gouverneur qui se croit empereur, A son malheur agit trop de rigueur.
Ayant vu passer tous ces Bois-Brûlés Il a parti pour les épouvanter; Etant parti pour les épouvanter, Il s'est trompé, il s'est bien fait tuer.
Il s'est bien fait tuer Quantité de grenadiers, J'avons tué presque toute son armée, Quatre ou cinq se sont sauvés.
Si vous aviez vu tous ces Anglais, Tous ces Bois-Brûlés après, De butte en butte les Anglais culbutaient, Les Bois-Brûlés jetaient des cris de joie.
Qui a composé la chanson? Perriche Falcon, ce bon garçon. Elle a été faite et composée Sur la victoire que nous avons gagnée.
--Oui, ajouta le chanteur en finissant, car je l'ai connu, Perriche Falcon, un brave trappeur, et j'y étais à la bataille que les Bois-Brûlés ont gagnée sur les Anglais. Je bois à la santé des Bois-Brûlés!
--C'est pas étonnant, car tu l'es, toi, Bois-Brûlé dit un voisin de Jacques-le-Majeur.
On sait combien les aventuriers blancs et même les Indiens du désert américain méprisent les métis. Nulle injure ne leur est, je crois, plus sensible que l'appellation de Bois-Brûlé ou Demi-Sang. Aussi Jacques-le-Majeur, dont le cerveau était déjà allumé par l'ivresse, riposta-t-il en appliquant à l'insulteur un coup de poing à décorner un boeuf.
Sans broncher, celui-ci se précipita sur son adversaire, et une lutte terrible s'engagea entre eux.
Nul des spectateurs ne cherchant à les séparer, car la plupart avaient déjà perdu la raison ou folâtraient assez indiscrètement avec leurs squaws, il est probable que la rixe se serait prolongée jusqu'à ce que l'un des antagonistes eût été assommé, si le Mangeux-d'Hommes n'avait jugé convenable d'intervenir.
Il se leva froidement de table, s'avança, sans se presser, vers les combattants, les saisit l'un et l'autre par la ceinture, les souleva de terre avec ses puissantes mains, et les séparant aussi aisément qu'il eût fait de deux rameaux entrelacés, il dit de ce ton doux et musical qui contrastait si étrangement avec ses formes gigantesques.
--C'est un ami et non le capitaine qui vient vous réconcilier. Je ne veux pas qu'on se dispute, car, par le Christ! mon frère aîné, j'ai juré que les Apôtres consacreraient cette journée à la table et l'amour. Faites la paix, et, pour la signer, je propose la santé de Meneh-Ouiakon!
--Oui, vive Meneh-Ouiakon! cria la bande.
Jésus alors fit un signe à la vieille squaw, qui sortit et reparut bientôt, poussant devant elle une jeune Indienne d'une beauté merveilleuse.
CHAPITRE X
MENEH-OUIAKON [31].
[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.]
La nuit avait surpris les Apôtres à table; et, depuis quelque temps, des torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie.
Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs, qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme dans une ardente fournaise.
Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture qui firent la joie et la gloire du chef de l'école hollandaise. Grand cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumière; personnages étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement; la scène, enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d'un artiste.
Quelle scène!
Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflammés de désirs sensuels, qui sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain, ou, l'haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses! Les esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi nues, mendiant à l'envi les dégoûtantes caresses du maître? Me faudra-t-il faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit écoeurant des hoquets? A quoi bon! le théâtre, les décors, les acteurs sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit.
L'entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables, qui réveillèrent les dormeurs.
Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette.
--A la santé de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, après avoir versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit à la jeune Indienne.
--A sa santé et à celle de notre brave capitaine beugla toute la bande, hommes et femmes.
Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement.
Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien.
Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il fronça les sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette colère ne parut point l'émouvoir: debout, à deux pas du capitaine, l'air provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir exaspérer plutôt qu'apaiser le courroux du chef des Apôtres.
Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jésus laissa retomber son bras, éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans ses prunelles, et dit dune voix sourde, après avoir précipitamment vidé la coupe refusée par Meneh-Ouiakon:
--Ouennokedjâ [32], chante-nous le chant de Pontiac.
[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les Indiens du Lac Supérieur apostrophent les squaws. Rarement les appellent-ils par leur nom propre.]
--Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Apôtres.
Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car l'expression méprisante de sa physionomie fit place à un fin sourire; et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de laquelle était attaché par fine cordelette en écorce un tambourin, assez semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit, sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme d'un sachem à ses guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d'un amant à sa maîtresse:
«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Suave comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à un ennemi.
Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!
«Les perfides Saiganoschs [33] avaient déterré la hache de guerre contre les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses amis, et leur parla:
[Note 33: Les Anglais.]
[Note 34: Les Français.]
«Un indien de la tribu des Lenapies désirait connaître le Maître de la vie. Sans faire part de son dessein à qui que ce soit, il résolut de se rendre au paradis où il savait que Dieu faisait sa résidence. Mais quel était le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant «qu'aucun de ses amis n'était mieux informés que lui, il se mit à jeûner dans l'espoir de tirer de ses rêves un présage favorable.»
«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!»
«Dans son rêve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu'à commencer «son voyage, et qu'un chemin continu le mènerait au céleste séjour. Le lendemain matin, de très-bonne heure, il s'équipa en chasseur, prit son fusil, sa corne à poudre, ses munitions et sa chaudière pour cuire ses aliments, et se mit en route. La première «partie de son voyage fut assez favorable. Il marchait sans se décourager, avec la ferme conviction qu'il arriverait à son but.»
«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!»
«Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'il rencontrât un obstacle à ses désirs. Dans la soirée du huitième, il s'arrêta, au coucher du soleil, sur le bord d'un ruisseau, à l'entrée d'une petite prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.»
«Gloire au plus noble, etc.»
«Comme il préparait son logement, il aperçut, à l'autre bout de la prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam. Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique l'obscurité devînt de plus en plus profonde, il remarqua «que les sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles, à mesure qu'elle augmentait. Il en fut surpris et même effrayé.»
«Gloire au plus noble, etc.»
«Devait-il rester dans son camp, ou en aller établir un à quelque distance? En cette incertitude, il se rappela son rêve. Le seul but qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'était-il pas de voir le Maître de la vie? Cette réflexion lui rendit le calme, et il se dit que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il désirait visiter.»
«Gloire au plus noble, etc.»
«En conséquence il se détermina à demeurer dans son camp jusqu'au matin, où il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa curiosité lui laissa à peine le temps de manger, il «quitta son camp et prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi «jusqu'au milieu du jour suivant, sans difficulté aucune, s'arrêta, vers le midi, pour souffler, et vit tout à coup un feu qui «jaillissait du sol.»
«Gloire au plus noble, etc.»
«Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que c'était, mais comme le feu semblait croître à mesure qu'il avançait, notre Indien fut tellement frappé de terreur, qu'il rebroussa chemin, et prit le plus large des deux autres sentiers.»
«Gloire au plus noble, etc.
«L'ayant suivi pendant le même espace de temps que le premier, il trouva la même chose. Sa frayeur s'éveilla de nouveau et il fut obligé de prendre le troisième sentier, le long duquel «marcha une journée entière sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur merveilleuse frappa ses regards. Quoique étonné au plus haut point, il s'arma de courage et avança pour l'examiner.»
«Gloire au plus noble, etc.»
«Arrivé à son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous côtés, et découvrit une femme assise sur la montagne. Elle était d'une beauté ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la neige.»
«Gloire au plus noble, etc.
«La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: «Tu parais surpris de ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes désirs. Je sais que tu cherches le Maître de la vie. La route qui conduit à sa demeure est sur la montagne. Pour y arriver, dépouille tous tes vêtements, lave ton corps dans la rivière qui coule près de toi, et ensuite gravis la montagne.»
«Gloire au brave, etc.
«L'Indien obéit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait une difficulté à surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne, qui était escarpée, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda conseil à la femme.--Si tu souhaites réellement, dit-elle, de voir le Maître de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et du pied gauches.»
«Gloire au plus brave, etc.
«Cela paraissait presque impossible à l'Indien. Cependant, encouragé par la femme, il commence de monter, et réussit avec beaucoup de peine. Parvenu au sommet, il fut étonné de ne voir personne, la femme avait disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus étaient en vue. Ils différaient du sien par leur construction, et étaient beaucoup plus beaux et plus réguliers.»
«Gloire au plus brave, etc.»
«Après quelques moments de réflexion, il prit le chemin du plus attrayant. Il n'était plus qu'à quelques pas du village, quand il se rappela qu'il était nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrêta. Mais une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il s'était purifié. Il marcha donc fermement jusqu'à un endroit qui lui parut être la porte du village.»
«Gloire au plus brave, etc.»
«Tandis qu'il considérait l'extérieur du village, la porte fut ouverte et l'Indien vit venir à lui un bel homme tout vêtu de blanc, qui lui dit qu'il allait satisfaire ses désirs en le menant devant le Maître de la vie. Et aussitôt il le conduisit dans un lieu d'une incomparable beauté, où il vit le Maître de la vie qui le prit par la main et lui donna pour siège un chapeau bordé d'or.»
«Gloire au plus brave, etc.»
«Craignant de gâter le chapeau, l'Indien hésitait à s'asseoir; mais, «en ayant de nouveau reçu l'ordre, il obéit sans réplique. Alors Dieu lui dit: «Je suis le Maître de la vie, que tu désires voir et à qui tu désires parler; écoute ce que j'ai à te dire, à toi et à tous les Indiens:
«Je suis le Maître du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des rivières, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez faire ma volonté, vous devez aussi éviter ce que je hais; je hais que vous buviez comme vous le faites, jusqu'à en perdre la raison; je désire que vous ne vous battiez pas les uns les autres.
«Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez après les femmes des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite. Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu'à la mort.
«Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre sur laquelle vous êtes, je l'ai faite pour vous. D'où vient que vous souffrez que les blancs s'en emparent!
«Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez les enfants de votre grand Père fournissent à vos besoins.
«Mais si vous n'étiez misérables comme vous l'êtes, ils ne vous seraient pas nécessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les connaître. Avant que fussent arrivés ceux que vous appelez vos frères, votre arc et vos flèches ne vous suffisaient-ils pas?
«Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair des animaux suffisait à votre nourriture, leur peau à votre habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les animaux dans les profondeurs des forêts, afin que vous dépendiez de vos frères pour vos aliments et vos vêtements. Redevenez bons, exécutez mes volontés, et je vous renverrai des animaux en abondance.
«Toutefois, je ne vous défends pas de souffrir parmi vous les enfants de votre Père. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens à leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en est pas de même pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos frères, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai faites. Qu'ils y restent.
[Note 35 Les Anglais qui nous avaient récemment enlevé le Canada.]
«Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges.
«Ils vous font injure, vous déshonorent. Mais unissez-vous à vos autres frères blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger à quitter votre pays où ils ne sont restés que trop longtemps et ont commis trop de méchancetés, de crimes, sur vous-mêmes, vos femmes et vos enfants.
«Le Maître de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit d'exécuter sa volonté et de la faire observer aux hommes de sa race. Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne et lui dit de reprendre ses vêtements et de retourner à son village, ce que l'autre s'empressa de faire.
«Gloire au plus brave, etc.»