Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 5
--Puisque, dit Godailleur d'un ton larmoyant, j'avais cassé ma pipe, une pipe si bonne que vous m'aviez donnée il y a cinq ans, au régiment, puisque je l'avais cassée le jour... le jour... où vous m'avez retiré la permission... de porter... mon uniforme de petite tenue... j'ai... j'ai jure... mar'chef... de ne plus fumer avant de l'avoir sur le dos...
--Oh! le niais! je te donnerai une autre pipe. Jacot hocha mélancoliquement la tête.
--Ça ne sera pas comme l'ancienne... celle-là vous m'en aviez fait cadeau le soir de votre promotion au grade de mar'chef. Ah! je m'en souviens comme d'aujourd'hui! vous sortiez de la cantine... vous aviez arrosé les galons, sans vous manquer de respect, mar'chef... C'était le bon temps... J'espérais que nous y resterions toujours au régiment... Dans deux ans, que je me disais, nous serons sous-lieutenant... on s'en donnera alors du loisir... L'année suivante lieutenant... puis capitaine... chef d'escadron après, avec la croix!... et s'il survient un petit bout de guerre, ah! malheureux! avant dix ans coronel!... coronel dans dix ans! quand j'y pense, mar'chef, quand j'y pense.
Et l'ex-cavalier de première classe, dont la potion qu'il venait de prendre avait singulièrement enflammé le sang, voulant ajouter du poids à son idée, donna un grand coup de poing sur un tonneau près de lui.
Sous la violence du choc, une douve céda, et le bras de Jacot plongea tout entier dans la pièce.
Aux éclats de rire des matelots et de Dubreuil, il l'en retira enduit d'une épaisse couche de mélasse, dont il barbouilla affreusement ses vêtements et son visage en voulant s'en débarrasser.
--Allons, va te changer, lui dit son maître.
--Oui, je vas me changer, et je vous prie de croire, sans vous manquer de respect, mar'chef, que je leur revaudrai à tous ces pékins, pour s'être...
--Bien, bien!
--Vous me le paierez, brigands! criait le dragon en montrant son poing aux gens de l'équipage.
La cloche du bord sonna alors le dîner, et Dubreuil descendit à la cabine, où le capitaine de la _Mouette_, son pilote et quelques Yankees, actionnaires ou propriétaires d'une partie des mines du lac Supérieur, étaient réunis autour d'une table sans nappe, grossièrement servie.
Un morceau de _mess pork_, entouré de patates cuites à l'eau, une oie sauvage bouillie, des _pickles_ et du biscuit dur comme du silex, composaient le menu.
De même, que tous les repas américains, celui-ci fut silencieux; silencieux cependant n'est pas le mot propre, car si l'on ne parla pas, le cliquetis des mâchoires et des fourchettes, les craquements secs de biscuit, chaque fois qu'on le rompait, constituèrent une somme, de sons assez respectable.
Le couvert enlevé, les Américains se mirent à boire du whiskey en faisant une partie de bluff avec le capitaine.
Dubreuil remonta sur le pont où il resta jusqu'au thé.
La soirée étant très-fraîche, sa tasse de thé prise avec un cracker et un peu de beurre salé, Adrien se coucha, tandis que les Yankees se remettaient au jeu et au whiskey.
Ils passèrent ainsi la nuit.
Le lendemain l'un d'eux avait perdu cinq cents dollars. Cette perte ne l'empêcha pas de reprendre les cartes aussitôt après le déjeuner.
Il perdit encore ce jour-là, ainsi que le suivant, et ne s'en montra pas plus triste.
La même cabine servait de salle à manger, chambre coucher, tripot.
Durant la troisième nuit, Dubreuil entendit l'infortuné perdant qui disait à ses compagnons de jeu:
Je possédais deux mille dollars, plus deux actions en valant autant; vous m'avez tout gagné, il ne me reste pas un penny; vous voudrez bien m'employer comme ouvrier aux mines.
--Sans doute, John, répondirent-ils, nous ferons cela pour un ami. Vous êtes fort, intelligent, vos services nous seront très-précieux.
Et, sur leur promesse, John alla se toucher avec le calme d'un homme qui a bien rempli sa journée.
Cette insouciance de la fortune, ce stoïcisme dans l'adversité, joints à cette âpreté au lucre, à cette dépense inouïe de forces pour acquérir, par tous les moyens, richesse ou _famosité_, émerveillaient Dubreuil à mesure qu'il s'initiait davantage aux moeurs de la population yankee.
John couchait dans un cadre au-dessus de l'ingénieur français. Ce dernier ne put s'empêcher de lui dire:
--Je vous admire, monsieur, de passer ainsi, sans sourciller, de l'aisance à la misère.
--Bah! répondit l'Américain avec l'accent nasal particulier à ses compatriotes, cela m'est parfaitement égal. En travaillant quinze jours aux mines j'aurai gagné vingt dollars, plus ma nourriture, j'organiserai une partie de cartes ou une affaire quelconque, et ce serait bien le diable si, dans un mois ou deux, je n'avais pas regagné ce que je viens de perdre. _Good night, stranger!_
--Bonne nuit, monsieur, repartit Dubreuil, qui ne tarda pas à s'endormir.
Plongé dans un profond sommeil, il rêvait à sa chère France, quand un brusque et épouvantable mouvement de tangage, qui lui fit croire que le navire sombrait, l'éveilla soudain.
--Debout! cria t il en sautant à bas de son cadre.
--Qu'avez-vous, étranger? demanda sans bouger son voisin du lit supérieur.
--Une tempête!
--Ce n'est pas la peine de se lever.
--Mais nous allons faire naufrage dit Adrien, qu'un nouveau coup de tangage avait envoyé rouler à l'autre bout de la cabine.
Il se rapprocha péniblement de son cadre, en s'aidant des mains et des genoux.
--Recouchez-vous, étranger, lui dit John.
--Me recoucher!
--Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un caprice du lac!
--Singulier caprice, murmura le jeune homme en s'habillant aussi vite qu'il pouvait.
Son pantalon passé, il monta, pieds nus, sur le pont. Une scène extraordinaire, unique, se déroulait.
Le jour paraissait, à ses naissantes clartés, on distinguait, à bâbord et à tribord de la _Mouette_, la nappe du lac Supérieur unie comme une glace.
Mais en avant, en arrière, elle formait, à perte de vue, un pli formidable, haut de plus de quinze mètres.
Sur ce pli d'eau, au sommet duquel, comme une plume, voltigeait le léger bâtiment, couraient des vagues énormes, qui le prenaient soit en proue, soit en poupe, le portaient tantôt à la crête d'une, montagne, et tantôt le précipitaient dans un abîme.
C'était effrayant! c'était merveilleux!
Avec cela, pas un souffle d'air, pas une ride, pas un froncement à la surface du lac, de chaque côté du bâtiment.
Il semblait que la _Mouette_ flottât dans l'air.
Mais des mugissements terribles, caverneux, comme ceux qui précèdent les éruptions dans les contrées volcaniques, se faisaient entendre; des paquets d'eaux énormes submergeaient, à chaque minute, ou l'avant ou l'arrière du vaisseau.
Il était à craindre qu'il ne s'engloutit.
Adrien Dubreuil se rappelait bien avoir lu la relation des singulières tourmentes auxquelles sont sujets les lacs Supérieur et Huron, mais combien ce qu'il voyait était loin même des récits qu'il avait taxés d'exagération!
Sur la _Mouette_, on avait serré toutes les voiles, à l'exception de celles de beaupré.
Le pilote, le capitaine et deux robustes matelots se tenaient à la Barre.
Leurs efforts réunis tendaient à profiter d'un des plongements du navire entre deux vagues, pour le pousser hors de cette redoutable chaîne de brisants.
Longtemps ils échouèrent, et chaque tentative infructueuse faillit causer la perte de la _Mouette_, les flots déferlant aussitôt sur le pont et le couvrant en entier.
Chaque fois, Dubreuil prenait un bain des pieds à la tête, et chaque fois il regrettait d'avoir quitté la cabine. Mais il lui fallait maintenant rester en place, cramponné au râtelier du grand mat, car on avait fermé les écoutilles pour empêcher l'eau d'envahir l'intérieur du vaisseau, et n'eussent-elles pas été fermées qu'en lâchant son étreinte il eût couru risque d'être entraîné par la violence des flots.
Enfin, la _Mouette_, habilement lancée dans une sorte de gorge, entre deux caps liquides, d'une élévation qui dépassait de beaucoup la flèche de ses mats, la _Mouette_ sortit de cet affreux défilé, dont les hauteurs verdâtres se dressèrent à sa droite comme une impénétrable barrière.
--Vous l'avez échappé belle! dit le capitaine au jeune homme. Si pareil accident nous arrive désormais, je ne vous conseille pas de monter sur le pont admirer les beautés de la nature.
--Vraiment, monsieur, je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, répondit Adrien. Je n'imaginais pas être un jour témoin d'un spectacle...
--Ce n'est pas fini interrompit le capitaine, regardez derrière vous.
Dubreuil se retourna et vit, avec un étonnement nouveau, que le renflement des eaux diminuait en longueur, pour se ramasser, se condenser, s'exhausser à son milieu.
Quelques minutes après, il figurait une colonne dont la base pouvait avoir un kilomètre de circonférence et dont le fût, s'amincissant progressivement, se perdait dans les airs.
Des secousses, terribles comme des tremblements de terre, faisaient tour à tour rouler et tanguer la _Mouette_.
Le lac entier, si tranquille un moment auparavant, s'était agité; il moutonnait, écumait bruyamment aux flancs du navire.
Bientôt, le temps, clair et serein jusque-là, s'assombrit. La colonne disparut dans une bruine grisâtre, à laquelle succéda une pluie torrentielle, qui tomba tout le jour.
Sur le soir, on jeta l'ancre sous le Portage du lac, au pied même de la presqu'île ou pointe Kiouinâ. La _Mouette_ était arrivée à destination.
Elle devait débarquer, le lendemain, ses passagers et son chargement.
Sauf un homme de bossoir laissé en sentinelle, tout la monde se coucha de bonne heure, car si l'équipage était excédé par les travaux de cette dure journée, les passagers étaient fatigués par le ballottement qu'il leur avait fallu endurer pendant plus de huit heures consécutives.
Chacun reposait dans le navire, lorsque du pont partit un cri sinistre, immédiatement suivi d'un coup de feu.
CHAPITRE VII
L'OEUVRE DES APOTRES
Dans la cabine de la _Mouette_ chacun s'éveilla en sursaut.
--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda Dubreuil.
--Rien, étranger, peut-être une attaque de quelques rowdies [25], répondit John en étirant paresseusement ses membres.
[Note 25: A ce terme, fort usité chez les Yankees, je ne connais pas d'équivalent en français. Il signifie vaurien, tapageur, bandit, suivant l'acception qu'on lui veut donner.]
--Nous sommes attaqués, messieurs; ça ne peut être que par les Apôtres; préparons-nous à la résistance; car, avec eux, il faut vaincre ou mourir! s'écria le capitaine du navire.
Puis il sauta à bas de son lit, sur lequel il reposait demi-habillé, saisit une paire de revolvers et s'assura qu'ils étaient convenablement chargés.
--Que veut-il dire, avec ses Apôtres? murmurait Adrien en passant à la hâte un vêtement.
--De braves gens, à qui on a fait, je crois, une trop mauvaise réputation, repartit John sans trop se presser pour descendre de son cadre. Ma foi, ajouta-t-il à mi-voix, si ce sont eux, ils viennent à propos, car j'ai envie de m'engager dans leur bande. Ils gagnent des dollars autant qu'ils veulent, et...
Un deuxième coup de feu l'arrêta court dans son monologue.
Le capitaine de la _Mouette_ poussa un gémissement. Ses revolvers lui tombèrent des mains, et il roula mort aux pieds de John, qui dit à voix haute:
--Pas si vite! pas si vite! pas si vite! hé! étrangers; je suis des vôtres, moi. Que diable, faites attention, et ne déchargez pas comme ça vos armes à tort et à travers...
--Qu'on se rende, et à l'instant! ordonna un homme d'une corpulence géante, vêtu de rouge de la tête aux pieds, qui venait d'apparaître au-dessous de l'écoutille.
--Non-seulement je me rends, mais je déclare qu'à partir de ce moment je vous appartiens corps et âme, étranger; je ferai votre treizième apôtre, dit John, s'avançant à la rencontre de l'homme rouge et lui tendant familièrement la main.
Celui-ci répliqua à cet acte d'obséquiosité par une gourmade en plein visage, qui renversa John, tout sanglant, sur le plancher.
--Nom d'une carabine! est-ce que nous nous laisserons assassiner comme ça par ces bandits! hurla Godailleur, en se précipitant sur le meurtrier.
--Qui de vous est Français? questionna Jésus, sans se préoccuper de l'attaque dont il était l'objet.
Ces paroles avaient été prononcées dans notre langue.
--Moi, je suis Français, et je vas te l'apprendre, canaille! riposta l'ex-cavalier de première classe, en cherchant à étreindre le Mangeux-d'Hommes par la taille.
--Est-ce toi qui es ingénieur?
--Ce n'est pas moi, vilain soldat, mais le mar'chef que voici... là, devant nous, et qui va m'aider...
--Faut-il écraser ce ver de terre? dit l'Écorché, qui venait de pénétrer dans la cabine, suivi de la moitié des Apôtres.
--Non; ouvre un panneau.
Judas obéit.
Pendant ce temps, les brigands s'étaient emparés des passagers surpris, terrifiés par la soudaineté de cette agression, et les garrottaient.
Le panneau ouvert, Jésus, dont une des puissantes mains avait suffi à maîtriser le bouillant Godailleur, souleva notre homme jusqu'à la hauteur de sa bouche, le mordit au cou, et le lança comme une balle à travers l'ouverture.
L'on entendit un cri d'effroi, puis le son sourd d'un corps qui tombe à l'eau.
--Qu'il ne soit fait aucun mal au Français! commanda le Mangeux-d'Hommes.
--Que me voulez-vous? lui dit Dubreuil, en se débattant aux mains de Pierre et de Jean, qui essayaient de lui lier les bras.
--Tu le sauras bientôt.
--Vous êtes un misérable!
--Possible, répondit flegmatiquement Jésus; mais cesse de résister, si tu n'as pas envie de rejoindre ton compagnon.
--Vous croyez que je me soumettrai lâchement...
--Qu'on le porte sur le pont et qu'on l'attache au pied du mat! fit le Mangeux-d'Hommes, dont la voix, de douce qu'elle avait été en parlant à Dubreuil, devint, tout à coup, retentissante comme un éclat de tonnerre.
Cédant au nombre et à la force, Adrien se laissa tranquillement monter sur le pont de la _Mouette_.
Là, à la lueur d'un falot, il vit un spectacle digne de pitié.
Cinq ou six cadavres gisaient baignés dans une mare de sang; et tous les gens de l'équipage, les mains et les pieds solidement liés, étaient étendus le long du plat-bord.
L'épouvante était peinte dans leurs traits. Quelques-uns priaient; d'autres proféraient des imprécations; le plus grand nombre paraissaient plongés dans une prostration complète.
Auprès d'eux, les Apôtres déposèrent les corps des passagers, plus surpris, mais aussi effrayés que les matelots.
--Ah! je me doutais bien que ça finirait ainsi, marmottait un de ces derniers; mais le capitaine est un entêté. Il n'a pas voulu m'écouter. J'étais pourtant bien sûr que c'était un des Apôtres que j'avais vu au Sault maintenant, nous allons filer notre dernier noeud!
--Est-ce qu'ils nous tueront? s'enquit un passager.
--Vous pouvez y compter, répondit le matelot. Quand est-ce que les Apôtres ont jamais fait grâce à leurs victimes? nous n'en avons pas pour longtemps. Tenez, voilà que ça commence; regardez.
En ce moment, les Douze Apôtres étalent rassemblés sur le pont de la _Mouette_, dont on avait levé les ancres, déferlé quelques basses voiles, et qui rangeait la côte de la presqu'île Kiouinâ.
En outre des falots trouvés sur le bâtiment, ils avaient allumé plusieurs torches de résine, dont la flamme vacillante zébrait de teintes rouges, et de volutes, de fumée grisâtre le noir de la nuit. Noir opaque comme le métal, profond comme l'immensité, lourd comme l'inconnu.
Pas un rayon de lune, pas un scintillement d'étoile, mais, seulement, autour de la _Mouette_, un miroitement d'eau lugubre, produit par la clarté des lanternes, des torches, et qui ajoutait encore à l'horreur des ténèbres environnantes.
Quel drame au milieu de la zone lumineuse!
Le Mangeux-d'Hommes, en son sanglant appareil, est le héros principal. Il domine tout de sa taille et de sa beauté satanique. Sur lui aussi tous les yeux sont tournés: ses gens, dignes serviteurs d'un tel maître, attendent des ordres; ses captifs attendent une sentence qui, trop tôt pour eux, hélas! tombera de sa bouche.
Mais il sait être si grand, si majestueux dans son maintien, ce capitaine de brigands, qu'Adrien Dubreuil ne le contemple pas sans une sorte d 'admiration craintive.
Combien d'exécrables criminels à qui il n'a manqué que les circonstances et un théâtre convenable pour être glorifiés par la majorité des hommes!
--Allons, l'Ecorché, à l'oeuvre! clama Jésus de sa voix foudroyante.
--Faut-il commencer par les vivants, ou par les morts? répondit Judas.
--Par les morts, ça préparera les autres. Passe-moi le capitaine.
--Voici reprit l'Écorché en tendant à son chef le cadavre du patron de la Mouette qu'il avait ramassé sur le pont.
--Ou est notre scribe Jean?
--Présent, dit un des Apôtres, dont l'air arrogant se faisait encore remarquer parmi toutes ces figures impudentes.
--As-tu ton registre?
--Oui.
--Nous en sommes?
--Au numéro 75 des Blancs, 246 des Rouges et des Cuivrés, dit Jean, en s'asseyant sur une barrique, au-dessous d'une lanterne, après avoir ouvert un livret de parchemin, tout maculé de taches dégoûtantes.
--Ecris donc, continua Jésus.
--J'y suis, fit Jean.
Et il trempa une plume dans le sang qui coulait sur le pont.
--Numéro 76 des Blancs.
--Ça y est.
--Capitaine de la barque la Mouette.
En prononçant ces paroles, le Mangeux-d'Hommes tira de la gaine pendue à son côté un poignard, le planta dans le coeur du cadavre, qu'il tenait à la main, puis, avec ses dents, il lui fit une profonde morsure au cou et le jeta par-dessus bord.
--Et d'un. Dépêchons! à qui le tour? dit-il ensuite.
--Le pilote, répondit l'Écorché, lui passant un autre corps.
--Numéro 77 des Blancs, dit Jésus.
--Nous y sommes, repartit Jean après avoir inscrit le chiffre.
Le corps du pilote fut traité comme l'avait été celui du patron.
Judas tendit à son chef un nouveau cadavre: c'était celui d'un Indien.
--Numéro 247 des Rouges! cria-t-il à Jean.
Mais, au lieu de lui déchirer le cou de ses dents, il pratiqua à cette place une incision cruciale avec son poignard.
Je laisse à penser de quelle horreur devaient être saisis les captifs témoins de cette scène abominable, que le Mangeux-d'Hommes rendait plus terrible encore par les monstrueuses plaisanteries dont il assaisonnait chaque exécution:
--Vous voyez, mes enfants, que je n'ai pas volé mon nom. C'est ainsi qu'à chacun de vous je laisserai mon cachet. Et, comme vous êtes de la couleur blanche, on vous fera l'honneur d'un coup de dents. Quant à ces chiens de Peaux-Rouges, la marque des Apôtres au couteau suffit, n'est-ce pas? mes bons amis. Il serait honteux d'accorder à des sauvages les honneurs qu'on rend aux civilisés!
La colère, l'indignation suffoquaient Dubreuil et l'empêchaient de protester contre ces cruautés insensées. Mais il n'était pas au bout.
--Le lot des morts est épuisé, dit tout à coup Judas, après quelques actes comme ceux que nous venons de raconter.
--Attaque le lot des vivants.
L'Écorché saisit un des passagers yankees et le traîna aux pieds de Jésus.
C'était John, le voisin de lit de Dubreuil.
--Vous ne voulez donc pas de moi pour votre treizième Apôtre! ça m'aurait pourtant bien fait plaisir, et je vous aurais appris de fameux tours! dit-il tranquillement au capitaine.
Mais, sans souffler mot, Jésus empoigna froidement le malheureux par sa ceinture, l'enleva du pont, lui enfonça son poignard dans le coeur, imprima au cou de la victime son horrible scel, et la précipita dans les flots.
Adrien était parvenu au paroxysme de l'exaspération. Il recouvra subitement la parole.
--Misérable! proféra-t-il en brisant ses liens par une tentative désespérée.
Au même instant il se ruait sur le Mangeux-d'Hommes.
--Au suivant! disait celui-ci d'un ton calme.
--Oh! tu ne pousseras pas plus loin la carrière de tes crimes! cria Dubreuil, essayant d'arracher à Jésus son couteau.
Mais quelques Apôtres fondirent sur le brave jeune homme, le renversèrent, avant qu'il eût pu accomplir son dessein, et ils allaient l'écharper quand le chef leur dit:
--J'ai ordonné qu'on ne lui fasse aucun mal. Garrottez-le mieux. Celui qui l'avait si faiblement attaché sera, pour punition, privé du tiers de son butin.
Puis il ajouta, en se tournant vers son secrétaire et en assassinant un deuxième passager:
--Numéro 81 des Blancs!
Dubreuil n'en entendit pas davantage. Accablé par les émotions autant que par la lutte, il s'évanouit.
Quand il reprit connaissance, la nuit avait disparu et le soleil était déjà haut à l'horizon.
Adrien se trouvait toujours couché au pied du grand mat de la _Mouette_, mais sur lui on avait étendu quelques pelleteries pour le garantir de l'humidité de l'atmosphère.
Il avait le corps et l'esprit lourds; la mémoire des événements auxquels il avait assisté lui échappait.
Peu à peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui s'était passé la veille. Alors, il se mit sur son séant, roula autour de lui des yeux inquiets.
Toute trace du massacre et du désordre de la nuit précédente avait été, effacée, à ce point que Dubreuil aurait pensé qu'il venait de faire un mauvais rêve, si la vue du sanguinaire chef des Apôtres, se promenant sur le pont, n'eût aussitôt confirmé dans son esprit la sinistre réalité.
Il ventait grand frais sud-est, et la _Mouette_ doublait l'île Manitou, à l'extrémité orientale de la presqu'île Kiouinâ, projetée de vingt-cinq lieues environ de la terre fertile dans le lac Supérieur.
Amarrés à l'arrière du vaisseau flottaient deux canots en écorce de bouleau, ceux-là même qui avaient amené les pirates; mais ils étaient vides, car les Apôtres reposaient ou s'occupaient à la manoeuvre de leur prise.
Sombre et désolé surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil réfléchissait, non sans amertume, aux périls de sa situation, quand le Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui:
--D'où viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui demanda-t-il de son air le plus impératif, en fixant sur le jeune homme un regard scrutateur.
Ces questions furent faites en français, bien qu'avec un accent flamand très-prononcé.
Le sentiment de sa dignité conseillait à Dubreuil de ne pas répondre à cet interrogatoire. Mais il était au pou voir de son ennemi. D'un mot, d'un signe, celui-ci le ferait égorger. Mieux valait se soumettre, ruser. Il résolut donc de se plier aux circonstances.
--On m'appelle Adrien, dit-il, sans ajouter son nom de famille que la pudeur arrêta sur ses lèvres.
--C'est bien. Tu es Français, j'imagine?
--Oui.
--Tu te rendais aux mines?
--Oui.
--Tu les connais, les mines?
--Non.
--Qui donc t'y avait envoyé?
--Une compagnie.
--Américaine?
--Française.
--Française! répéta Jésus sans cacher sa surprise.
--Oui, une compagnie française, dit Dubreuil, examinant attentivement, à son tour, le Mangeux-d'Hommes.
--Depuis quand est-elle formée? reprit ce dernier.
--Depuis six mois.
--A-t-elle obtenu des concessions du gouvernement de Washington?
--Je ne sais.
--Quelle était ta mission en venant ici?
--D'explorer le terrain.
--Tu es ingénieur?
--Je le suis.
--Personne ne t'accompagnait?
A cette demande, qui ne lui rappelait que trop le malheureux sort de Godailleur, Dubreuil éprouva un accès de colère qui l'aurait poussé à une tentative de vengeance s'il n'eût eu les poignets et les chevilles liés par de fortes cordes. Jésus feignit de ne pas remarquer le courroux qui brillait sur son visage.
--Personne ne t'accompagnait? fit-il de nouveau.
--Un seul homme, que vous...
Le chef des Apôtres l'interrompit.
--Oui, je me souviens; tu ne le reverras plus; il faut en prendre ton parti, que veux-tu? Nous avons pour loi de ne faire jamais quartier à personne. Tu es la première exception et encore n'est-il pas bien sûr que je ne te dépêche comme les autres. Cela dépendra absolument de toi.
Ces mots furent chantés de cette voix harmonieuse et souriante qui, n'eût été sa stature, donnait à croire que Jésus était une femme déguisée en homme.
--Tuez-moi donc sur-le-champ! s'écria Dubreuil avec un geste de dégoût.