Peaux-rouges et Peaux-blanches

Chapter 4

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--Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais le rata du régiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui étendait le vêtement que venait de quitter son maître pour le faire sécher.

--Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingénieur en souriant.

CHAPITRE V

LE DÉPART

--Allons, bourgeois, la soupe est dressée! cria-t-on de la salle.

--Nous y sommes, répondit Adrien en ouvrant la porte.

--Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert.

--Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien?

--Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une bonne action, ce matin.

--Oh! il n'en faut pas parler.

--Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais il était donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir?

--Je n'ai pas compris qu'il voulût descendre la chute avec son canot.

--Sauter les Rapides? On le fait tous les jours.

--Vraiment?

--Etait-ce un Indien?

--Oui; il m'a dit qu'il appartenait à la tribu des Nadoessis.

--Ah! je conçois, dit le père Rondeau. C'est un étranger à la contrée... il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il peut se flatter d'être le premier qui en réchappe. Mais je bavasse comme une femme à la rivière... Le déjeuner refroidit... A table.

--Où donc est madame Rondeau? demanda Adrien.

--Elle, elle est allée, avec les enfants, au bois, chercher un caribou que j'ai tué la nuit dernière.

--Comment! exclama notre Français surpris, car le caribou est un animal de la grosseur d'un jeune taureau.

--Ah! fit Rondeau, ça vous étonne. Mais ici nous avons adopté l'usage indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos femmes qui se chargent de le rapporter à la maison. Asseyez-vous.

On se mit à table.

Une soupe aux pois, un morceau de porc salé, des tranches de poisson fumé, puis grillé à même sur les charbons, faisaient, avec une sorte de galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du repas, qui fut arrosé d'eau claire.

Malgré sa simplicité Adrien le trouva délicieux, et Jacot jura, qu'on me pardonne la locution, «qu'il n'avait jamais fait pareille noce.»

--Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en avalant sa dernière bouchée, on avait pour deux sous de tord-boyaux...

--Ça compléterait la fête, acheva Adrien en riant.

--Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le père Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grès au ventre rebondi et l'apporta sur table.

A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulèrent voluptueusement dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais.

--C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! goûtez-moi ça! dit l'amphitryon en remplissant à demi les verres de ses convives, à la grande jubilation de l'ex-cavalier de première classe, et malgré les protestations d'Adrien, effrayé par cette libéralité.

--A votre santé et à celle de la vieille France! dit le Canadien.

--A la vôtre, monsieur! ajouta l'ingénieur.

--Va pour la mienne, reprit le père Rondeau, mais _bumper_, alors

--Bum... qu'est-ce que c'est que ça? interrogea Jacot, ne sachant s'il devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri.

--C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien.

--Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect, mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme ça dans l'anglais? répliqua Godailleur après avoir avalé, d'un trait, le contenu de son verre.

Puis il continua en aparté:

--Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir tant. Après tout, peut-être bien que ce mot bum... bonne... pompe,--oui c'est ça même--ils nous l'ont aussi volé. Pompe, pardi c'est français; pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper, le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il à mi-voix, en se penchant vers l'ingénieur.

--Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le père Rondeau, ôtant de dessus sa tête sa tuque de laine bleue, avait pris la parole.

--Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce que vous êtes venu faire par ici?

--Oh! parfaitement. Je vais vous le dire.

--Attendez, j'allume mon calumet.

Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cordé comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une petite quantité sur la table, acheva de réduire en pièces les hachures, en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un fourneau de pierre, fixé à un roseau, et, avec un champignon sec, en guise d'amadou, mit le feu à son tabac.

--Si vous en désirez? fit-il ensuite.

--Merci, répondit Adrien, j'ai des cigares.

Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon.

--Pouah! j'ai mon brûle-gueule! exclama Jacot.

--Vous disiez donc, questionna de nouveau le père Rondeau, un coude appuyé sur la table, la tête dans la main, les yeux à demi clos, et dans l'attitude d'un homme qui digère délicieusement; vous disiez donc, bourgeois...

--C'est une affaire de mines qui m'a amené en Amérique.

--Ah! j'entends. Quelque compagnie...

--Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles répondent à mon attente...

--Mais, de quel côté vous dirigez-vous?

--On m'a parlé de la pointe.

--Connu. Il y a déjà des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines. Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas à vous frotter à eux.

[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi appelés par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers de cette insurrection.]

--Peuh! siffla Jacot, vos Américains, mais j'en mangerais cent, à chaque repas, pour ma part.

--Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres.

--Savez-vous l'anglais?

--Un peu.

--Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre à la Pointe?

--N'y a-t-il pas des canots?

Le Canadien secoua négativement la tête.

--La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac. Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors, seulement, vous pourrez vous embarquer.

Dubreuil ne s'attendait pas à ce contretemps.

--Quinze jours! répéta-t-il d'un air désappointé.

--Oui, quinze jours au moins.

--Mais que faire, d'ici la?

--Dame, bourgeois, ce que vous voudrez.

--Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une petite Indienne, ni trop déchirée, ni trop farouche...

Et l'ex-cavalier de première classe tira galamment ses moustaches, en faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais.

--Laisse-nous tranquilles avec tes sottes réflexions répliqua impatiemment Dubreuil.

Puis s'adressant au Canadien:

--Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?...

--Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas marcher avec des raquettes.

--Vous avez des traîneaux, je crois?...

--Ah! bien oui, la glace est pourrie... pourrie... qu'on cale [21] à chaque pas.

[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.]

--Alors il faudra attendre!

--Comme de raison.

--Nous vous gênerons en restant si longtemps...

--Me gêner! ma conscience!

--Je vous indemniserai!

--Indemniser, bourgeois! dit le père Rondeau en se levant indigné, croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de poisson dans les Rapides?

--Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait blessé le bonhomme; vos coutumes sont si différentes des nôtres que je suis excusable... Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?

Et il lui tendit la main.

--A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore trinquer ensemble, dit Rondeau après lui avoir fait craquer les doigts dans les siens.

--Oui, c'est ça trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef, intervint le dragon.

Cette fois on but à la prospérité de l'hôtesse absente Puis Adrien renoua l'entretien.

--Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons engager un batelier pour nous transporter à Kiouinâ.

--Mieux que ça! mieux que ça!

--En vérité?

--La _Mouette_, un bâtiment de cinquante tonneaux doit appareiller maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous arrangera... et pour pas cher... je m'en charge.

--C'est trop de bontés! dit Dubreuil.

--Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de réfléchir avant de vous embarquer.

--Pourquoi?

--Il y a du danger... beaucoup de danger... je parierais gros que si vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas.

--Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'écria Jacot.

--Quant à vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps encore, même ici, je ne réponds pas plus de votre peau que de lui.

--Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! répondit l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur héroï-comique.

--Il le faudra, cependant, et dès aujourd'hui, dit Dubreuil.

Jacot jeta sur l'ingénieur un regard où se peignaient la consternation et la douleur.

--Oui, appuya Adrien, je l'ordonne.

A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol.

Deux grosses larmes brillèrent au coin de ses paupières et roulèrent sur ses joues.

--Puisque c'est la consigne on obéira, dit-il d'une voix altérée.

Ce chagrin naïf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil.

Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les ennuis, sinon les périls, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait causée au pauvre Jacot.

Ce dernier s'était levé, et lentement, tristement, la mort dans l'âme, il s'avançait vers la porte de la chambre à coucher, pour remplacer sa tenue par un habillement de chasse, mais, après avoir mis la main sur le loquet, il s'arrêta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers son maître.

Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua à de causer avec leur hôte.

Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue.

Puis, fatigué d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il eût été subitement pris d'un accès de coqueluche.

Sa toux était si bruyante, elle menaçait de se prolonger tellement, que Dubreuil leva enfin la tête vers lui.

Aussitôt la quinte cessa comme par enchantement.

--Que veux-tu encore? demanda l'ingénieur d'un ton sec.

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes éperonnées?

--Si, répliqua Adrien en riant, mais je te prévient que toi-même en seras bien vite fatigué.

--Merci de la complaisance, mar'chef, s'écria le dragon en faisant un salut militaire.

Et il rentra dans l'autre pièce.

--Vous avez là un engagé comme il n'y en a pas beaucoup, dit le Canadien.

--C'est un ancien brosseur...

Brosseur! je n'y suis pas.

--En France, dans l'armée, les sous-officiers appellent brosseur l'homme qui panse leur cheval et les sert.

Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met à toutes les sauces?

--Maréchal-des-logis-chef. C'est une abréviation usitée au régiment, dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouinâ?

--Quand le vent est bon, le bateau met trois à quatre jours, parce qu'on ne marche guère la unit. La côte est trop dangereuse! Vous ferez bien de louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim.

J'y avais songé.

--Je vous trouverai ça à raison d'un écu de trois francs par jour, leur passage jusqu'à la Pointe payé par vous, bien entendu. Maintenant, bourgeois, au revoir! je m'en vas à la pêche! Faites ici comme chez vous! Mais, sans être trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que vous avez là dans vos mains?

Du doigt le père Rondeau indiquait le totem donné par Shungush-Ouseta à Dubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts.

--Oh! rien, répondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est, ajouta-t-il en riant, la récompense du sauvé au sauveur de ce matin.

--Faites voir.

Après avoir considéré l'objet, le Canadien dit à Adrien d'un ton sérieux:

--Gardez précieusement cette médecine, comme nous appelons ces choses-là. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou votre langue.

Sur ce il sortit.

Seize jours après, Adrien Dubreuil, accompagné de Godailleur en costume de chasseur, plus les bottes éperonnées, faisait ses adieux à la famille Rondeau.

Il voulut offrir un souvenir: mais il ne réussit à faire accepter qu'un paquet de cigares.

Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles du village.

La _Mouette_ était un joli navire ponté et gréé en barque, qui semblait avide de prendre sa course sur l'onde.

Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union américaine.

Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le rivage pour assister au départ du bâtiment.

Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité des costumes, des physionomies, des idiomes.

Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la plage du chant de _Hail Columbia_; plus loin des Canadiens chantaient _Par derrière chez mon père_, la _Marseillaise_, ou _Je m'en va-t-à la fontaine_ [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin entonnaient dévotieusement un hymne religieux.

[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et trappeurs canadiens:

J'm'en va-t-à la fontaine, O gai, vive le roi, J'm'en va-t-à la fontaine O gai, vive le roi, Pour remplir mon cruchon Vive le roi et la reine, Pour remplir mon cruchon, Vive le roi, vive le roi!

La fontaine est profonde, J'me suis coulé au fond. Que donnerez-vous, la belle, Qui vous tir'rait du fond? Tirez, tirez, dit-elle, Après ça, nous verrons.

Quand la belle fut tirée, S'en va-t-à la maison, S'assoit sur la fenêtre, Compose une chanson. Ce n'est pas ça, la belle, Que nous vous demandons; Vot' petit coeur en gage Savoir si nous l'aurons.

Mon petit coeur en gage N'est pas pour un luron. Ma mère l'a promis A un joli garçon.]

L'allégresse était partout, dans les coeurs comme sur les visages, car l'hiver avait été dur; on avait cruellement souffert du froid et du manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,--plus d'un imprévoyant était mort de faim,--et le départ de la _Mouette_ annonçait le départ des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison.

A midi un coup de canon résonna.

C'était le signal pour lever l'ancre.

--Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le père Rondeau à Dubreuil; je vous connais à peine et déjà je vous aime autant que si vous étiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; ça me fera du bien.

--Oh! de tout mon coeur, répondit Adrien, en se précipitant dans les bras du bonhomme.

--Et moi soupira la bouche grimaçante de l'ex-cavalier de première classe.

--Toi repartit Rondeau, ça serait déjà fait si je n'avais peur de tes crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, ça ira tout de même. Viens ici.

--Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement le Canadien, qui lui souffla à l'oreille:

--Mon garçon, prends bien soin de ton maître, c'est le meilleur des hommes! tu m'en réponds, entends-tu!

--On vous obéira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau.

--Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du haut du pont.

Le père Rondeau s'approcha encore de Dubreuil.

--Avez-vous la médecine? lui demanda-t-il.

--Soyez tranquille.

--Surtout, ne la perdez pas.

--J'y veillerai.

--On vous appelle, à la revue [23]!

--Au revoir, et merci pour toutes vos bontés!

Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Dubreuil, suivi du dragon, sauta sur le navire.

Aussitôt les amarres furent larguées, et la _Mouette_, poussée par une bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses acclamations des spectateurs.

[Note 23: Locution canadienne; elle signifie _au revoir!_]

CHAPITRE VI

A BORD DE LA MOUETTE

Avoir de dix-huit à trente ans, une imagination vive, un coeur chaud, aimant, des ressources matérielles pour le présent; être libre, et sillonner à bord d'un bâtiment léger, docile à la brise, ferme à la vague, quelque grand cours d'eau de l'Amérique Septentrionale, en une glorieuse journée de printemps, voilà un de ces plaisirs, je devrais écrire bonheurs, dont on conserve éternellement la mémoire.

L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa durée, cinq, six mois, huit peut-être! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivière, fleuve, a été couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De verdure plus; la neige partout, au village, à la ville, comme à la campagne, à la forêt. La vie végétale sommeille; la vie animale paraît éteinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques.

On dirait que notre mère nourricière ne respire plus.

Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la nature engourdie.

Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes. Elles bondissent, elles pétillent, elles courent, volent, joyeuses d'échapper à la captivité; pour leur faire fête, une opulente draperie, se plaît déjà à les revêtir. Ce double ruban d'émeraudes, mille fleurs odorantes le diapreront bientôt, demain peut-être.

Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier ployant sous des concrétions glaciales qui lui donnaient l'air d'une girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent, aujourd'hui, leur capsule rougeâtre, s'élève un chant,--chant de reconnaissance sans doute,--c'est celui du rossignol américain.

A sa voix, à son appel, ne tardera pas à répondre le concert des autres virtuoses des bois, auquel se joindra, peu après, la musique des habitants des fleurs et des gazons.

Moins de huit jours suffisent souvent à l'accomplissement de tous ces prodiges annuels.

Ah comme il est délicieux, je le répète, de profiter de la réouverture de la navigation, quand le ciel est pur, le temps pas trop froid, pour faire une excursion fluviatile.

La _Mouette_ remontait gracieusement la Sainte-Marie, chamarrée de glaçons qui brillaient au soleil comme des plaques d'or ou d'argent.

Les bords de la rivière, à demi parés de leur toilette d'été, avaient tout le charme du déshabillé.

Des bouffées d'un air frais et balsamique invitaient la gaieté en aiguisant les sens.

Aussi les passagers du bâtiment se tenaient sur le pont, mêlant leurs chants à ceux des matelots, occupés, soit à arrimer les marchandises dans l'entrepont, soit disposer leur voilure pour entrer dans le lac Supérieur, dont les deux sentinelles, postées à la porte, le Gros cap [24] et le cap Iroquois, se profilaient hardiment à l'horizon.

[Note 24: Les Indiens l'appellent Kitchi-Manitou, ou Divinité Suprême, parce que, de loin, son sommet figure une tête d'homme. «Ce qui fait, dit Charlevoix, que les sauvages l'ont pris pour le Dieu tutélaire de leur pays.» Les Indiens nomment aussi le lac Supérieur _Kitchi-Gomi_, de _kitchi_, grand, et _gomi_, eau.]

Vers deux heures, les caps furent doublés, et Adrien Dubreuil se trouva, pour la première fois, devant cette mer intérieure nommée lac Supérieur.

Aussitôt la _Mouette_ commença à rouler et à donner de la bande, pressée, foulée qu'elle était par une multitude de petites lames, courtes, mais violentes, qui la battaient en tous sens.

Le ballottement du navire rendait incommode le séjour sur le pont. Cependant Dubreuil résolut d'y rester, autant pour jouir du spectacle qu'il avait sous yeux que pour éviter la cabine, où l'on respirait une odeur infecte d'huile de poisson, de goudron et de salaison.

Inutile de dire que Jacot Godailleur demeurait en planton près de lui.

Si grotesque que fût le digne ex-cavalier de première classe dans son uniforme de dragon, il l'était bien autrement dans son costume de trappeur, rehaussé de ses grandes bottes éperonnées!

Il semblait que le tranchant de sa figure se fût effilé et que ses moustaches jaunes eussent allongé.

Constatons, toutefois, pour l'acquit de notre conscience, que le malheureux dragon commençait à sentir les atteintes de cette affection si désagréable, si accablante, qu'on appelle le mal de mer, et auquel bien peu de personnes, même parmi les plus aguerries aux tourmentes de l'océan, y échappent sur les grands lacs de l'Amérique Septentrionale.

Dubreuil, cependant, n'en était point du tout incommodé.

Assis sur une barrique, au pied du mat principal, et tenant à la main son télescope de voyage, il humait avec délices un excellent havane, sans trop s'inquiéter de Godailleur qui geignait près de lui.

--Sauf votre respect, vous êtes bien heureux, vous, mar'chef, de pouvoir fumer comme ça! dit celui-ci entre deux hoquets!

--Veux-tu un cigare?

--Une cigale! mar'chef! vous désirez ma mort, sans vous faire d'offense.

--Tu les aimes pourtant?

--Oui! à terre, on en fume tout de même des cigales, avec les camaraux, quand on est en goguette, mais...

Jacot n'acheva pas sa phrase. Saisi d'un besoin impérieux, il s'était précipité, vers le plat-bord du bâtiment.

Une minute après, il revint fort pâle à sa place, en s'essuyant la moustache avec la manche de son capot.

--Ça vous arrache l'âme, murmura-t-il; ah! si j'avais su!

--Je t'avais prévenu!

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, je vous ai suivi et je vous suivrais au bout du monde, même entre les tigres et les lions! mais ça n'empêche que j'aime mieux le plancher des vaches... Voyez-vous, mar'chef, ma tête vire... vire... et ça me gargouille là-dedans.

Il se frappa la poitrine.

--Oui, ça me gargouille... brrrout...

Et Godailleur courut encore s'accouder à la préceinte.

A son retour Dubreuil lui dit:

--Décidément, ça te tient, mon pauvre vieux camarade. Emploie donc le remède que je t'ai indiqué en traversant l'Atlantique.

--Nom d'une carabine! je pensais plus. Ce que c'est pourtant que d'avoir été aux écoles, voyez un peu, mar'chef, sans vous manquer de respect! Vous m'aviez dit?

--Écraser une pomme de reinette dans un petit verre d'eau-de-vie, verser dessus environ une cartouche de poudre à fusil, mélanger le tout et avaler d'un trait!

--Ah! oui, c'est je m'en souviens. Mais si l'on mettait deux petits verres d'eau-de-vie, est-ce que ça ferait le même effet, mar'chef?

--Mets-en trois si tu veux, ivrogne! dit Dubreuil en riant.

--C'est que, voyez-vous, j'ai l'estomac joliment détérioré par ces...

--Tu trouveras tout ce qu'il faut, sur mon cadre, dans mon sac de nuit.

Au bout d'un moment, le dragon remonta de la cabine en éternuant à faire frémir la membrure du navire.

--Ah! c'est raide, raide, comme si on avalait une douzaine de lattes, s'écria-t-il.

--Veux-tu fumer maintenant?

--Tout de même si j'avais mon brûle-gueule culotté, celui qui venait du 7e! mais vous savez bien qu'il a été cassé le jour... Mon uniforme... est-ce que je ne pourrais pas le mettre ici, mon uniforme, hein, mar'chef.

--Non.

--Sans vous manquer de respect, nous ne sommes pourtant plus au Sault-Sainte-Marie. Il n'y a qu'un sauvage sur le vaisseau. S'il disait un mot je...

--Je te défends de rendosser ton uniforme.

--C'est que ça me permettrait de fumer!

--Comment! comment! quelle sottise nouvelle encore.