Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 3
Mais bientôt, au milieu des flots, il aperçut une tête, puis l'extrémité supérieure d'un corps humain cramponné au rocher, vis-à-vis et à quelques pas de lui.
Le malheureux s'épuisait en efforts pour résister au tourbillon qui, comme un serpent affamé, lui serrait les reins, les cuisses, les jambes dans ses anneaux multiples.
Cet infortuné, c'était l'Indien.
Il ouvrait la bouche toute grande, il criait, il implorait du secours; cela se voyait, cela se comprenait, mais cela n'arrivait pas aux oreilles.
Adrien était brave.
S'il eût pu sauver la victime au péril de ses jours, il l'eût fait, il se fût jeté à la nage.
Il n'y fallait pas songer. Au lieu d'une proie, l'abîme en aurait dévoré deux.
Courir au village! Le temps ne pressait-il pas trop Adrien cherche, cherche autour de lui. Il n'y a pas une planche, pas une perche!
Inspiration du ciel! Voici un bouleau qui a crû, en ligne diagonale, dans une anfractuosité de la Pierre-Branlante, au-dessus du Trou-de-l'Enfer. L'arbre est grand, pas très-gros. Adrien se glisse à la racine. D'une main il se tient au rocher, de l'autre il porte avec sa hachette de vigoureux coups au bouleau, qui fléchit, se penche, chancelle, tombe transversalement dans les Rapides.
--Gare! crie le jeune homme, sans songer à l'inutilité de cet avertissement.
Sa voix se perd dans le roulement de la cataracte.
Cependant le bouleau, tranché aux trois quarts, reste attaché, à son pied, par des ligaments, tandis que, accroché par les branches aux écueils des Rapides, son tronc forme une passerelle sur le Trou-de-l'Enfer.
Mais, en s'abattant, quelques rameaux ont atteint l'Indien que l'on ne distingue plus.
Adrien s'élance sur l'arbre. Il arrive à l'endroit où le sauvage a été immergé.
Une de ses mains apparaît encore crispée au rocher.
Dubreuil casse les branches du bouleau, s'agenouille sur son pont improvisé, tend le bras, saisit cette main, et, déployant toute sa vigueur, il ramène à la surface la tête et le buste du Peau-Rouge.
Mais celui-ci est affaibli, brisé par la lutte effroyable qu'il a soutenue, qu'il soutient encore.
Du geste, plutôt que de la voix, le Français l'encourage, tandis que, lui passant les bras autour de son cou, il s'arcboute, se relève peu à peu, et finit par le tirer entièrement de l'entonnoir.
Sauvé! J'en remercie Dieu! dit le brave Adrien, en s'essuyant le front, après avoir déposé le sauvage sur la tête du bouleau, dont une partie seulement trempe dans la rivière.
Comme il murmurait cet acte de reconnaissance, l'arbre, resté jusque-là à peu près immobile, s'ébranle.
Les filaments qui l'assujettissaient à sa racine ont cédé sous le poids des deux hommes: ils s'allongent! Ils rompent!
Le Trou-de-l'Enfer hurle déjà plus fort: plus vite, plus vite et plus vite il roule ses mortelles spirales. Dans un froid linceul ensevelira-t-il donc deux cadavres au lieu d'un?
L'Indien est là, impassible, résigné. Ses lèvres remuent.
Sans doute il a entonné un chant de mort.
Pauvre Adrien! il songe à sa mère, à sa bonne et tendre mère qu'il ne reverra plus, qui jamais, non, jamais, ne saura sa misérable destinée!
A elle! a elle la digne et vertueuse femme, sa pensée suprême! car le dernier lien qui retenait le bouleau à la rive s'en est séparé et déjà, l es vagues entraînent le tronc!
Mais non; ils ne périrons, pas. La Providence ne le permettra point. Elle étend sur eux une main protectrice.
En glissant contre le rocher, le bout de l'arbre, coupé en biseau, rencontre une fente, il s'y arrête, s'y encastre. Et, loin de le desceller, les flots rageurs ne font que l'enfoncer plus profondément dans cette mortaise naturelle.
Moins d'une minute après, Adrien et son compagnon sont sur le rivage.
--On m'appelle Shungush-Ouseta, dit l'Indien au Français; si jamais mon frère a besoin d'un bras pour le servir, qu'il se souvienne de ce nom.
--Comment, vous parlez ma langue? demanda Adrien.
--C'est la langue des vaillants.
--Merci du compliment!
--Dans ma famille, la plus puissante des Nadoessis, tout le monde la parle et l'écrit.
--Vous écrivez aussi le français!
Une Robe-Noire [14] l'apprit à mon grand-père, qui nous donna le secret de cette grande médecine.
[Note 14: Missionnaire.]
--Mais pourquoi vous exposiez-vous au milieu de ces récifs dangereux?
--Mon frère n'est-il donc pas Canadien?
--Non; je suis Francis, répondit Adrien avec une nuance de vanité.
--Français de la vieille France? reprit le sauvage d'un ton surpris.
--Oui, de la vieille France.
Shungush-Ouseta (le Bon-Chien) attacha sur son interlocuteur un regard de respectueuse admiration; puis, se mettant à genoux devant lui:
--Mon frère, dit-il en tremblant d'émotion, me fera-t-il l'amitié de me donner la main?
--Comment! s'écria Adrien surpris, mais c'est avec le plus grand plaisir que je serrerai la vôtre, mon brave. Seulement, relevez-vous, je n'aime pas les gens dans une posture semblable. Mais le Nadoessis, prenant la main du Français sans changer d'attitude, la baisa révérencieusement. Puis il dit en contemplant Dubreuil avec une sorte d'adoration:
--J'aime mille fois le jour où je t'ai rencontré, mon frère, car j'ai constaté que ta nation est aussi hardie aussi adroite que me l'avait dépeinte mon grand-père. Maintenant que j'ai vu un Français, un Français de la France, je n'ai plus rien à désirer.
--Mais ne restez pas ainsi prosterné devant, moi, je ne suis pas une idole! s'écria l'ingénieur, ne sachant trop s'il devait rire ou se fâcher. Shungush-Ouseta se leva.
--Comment, se porte notre chef, le Soleil? Pour le coup, Adrien crut avoir affaire à un fou.
--Je ne comprends pas, fit-il en secouant la tête.
Le Nadoessis sourit d'un air fin.
--Mon frère, dit-il, craint que je ne sois un traître, mais, ni moi ni les miens n'avons accepté la violence des Habits-Rouges ou des Longs-Couteaux [15]; moi et les miens nous sommes restés fidèles à la France. Et toujours nous la servirons, elle et ses enfants [16].
[Note 15: Les Anglais et les Américains.]
[Note 16: L'amour des Indiens de l'Amérique septentrionale pour les Français est si vrai, si profond, que nos rivaux eux-mêmes n'ont osé le contester, je le rappelle avec un légitime sentiment de fierté nationale. Ainsi, à l'époque de la conquête du Canada par les Anglais, en 1762, un de leurs officiers, le lieutenant Henry Timberlake écrivait «A mon arrivée dans le pays des Cherokees, je remarquai chez ce peuple un vif attachement pour les Français. Cette dernière nation a le talent de se concilier l'affection de presque tous les Indiens avec lesquels elle a des rapports, par les charmer de cette politesse qui coûte si peu et qui est quelquefois si utile, et par son attention à se conformer aux moeurs et a ne pas froisser le caractère de ces tribus, tandis que le SOT ORGUEIL de nos officiers n'a souvent d'autre effet que de les rebuter... Quelques années auparavant, un officier de la Compagnie de la baie d'Hudson, J. Robson, déclarait qu'au bout d'un siècle la France posséderait toute l'Amérique septentrionale, si grande était, en ce pays, l'horreur du nom anglais. Voyez _An Account of six years residence in Hudson Bay_, par Joseph Robson. Je pourrais citer vingt témoignages semblables tant anglais qu'américains.]
En même temps, le Bon-Chien tirait de son capot une large médaille, pendue à son cou par un cordon de cuir.
--Elle vient de nos ancêtres; c'est l'héritage du fils aîné dans ma famille, dit-il avec orgueil en la montrant au Français.
Celui-ci ne fut pas peu étonné de remarquer, sur cette médaille, l'effigie de Louis XIV, gravée en relief, dans un nimbe de rayons de soleil.
A la pile on lisait:
DONNÉE PAR NOUS, LOUIS XIV, ROI DE FRANCE NAVARRE ET AMÉRIQUE, AU BRAVE CHEF DES NADOESSIS.
C'était, en effet, un des symboles que les anciens gouverneurs français du Canada remettaient aux sagamos indiens quand ceux-ci avaient rendu des services à notre gouvernement. Adrien saisit alors le sens de la question que Shungush-Ouseta lui avait faite par rapport à la santé du «chef, le Soleil.»
Le soleil ne mourant pas, l'Indien croyait que Louis XIV vivait encore et éclairait le monde de sa lumière.
--Qui vous a donné, cette médaille? demanda-t-il.
--Mon père qui l'avait reçue de son père, qui...
A ce moment, une voix agaçante, comme le grincement d'un méchant couteau coupant du liège se fit entendre.
--Ah! par exemple! vous voilà dans un joli état, mar'chef! J'en aurai des maux pour astiquer votre fourniment.
CHAPITRE IV
JACOT GODAILLEUR
C'était un étrange personnage que celui qui venait d'articuler cette apostrophe.
Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un échalas, une tête piriforme, dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taillés en brosse; des yeux à fleur de tête, surmontés de sourcils jaunes; un nez d'une longueur phénoménale, et avec cela si pincé que les narines sont imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides, coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large à faire envie à un crocodile; un menton qui semble avoir hâte de rattraper le cou, lequel, effilé, droit, guindé, a assez l'aspect, en y ajoutant le crâne, d'un point d'exclamation tourné en sens inverse;--imaginez cela, et vous aurez une idée approximative du portrait de maître Jacot Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un Indien, gravelé, couturé, brouillé de petite-vérole.
Le corps était à l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait; mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient à s'y méprendre ceux de feu don Quichotte.
A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance avec le brave chevalier de la Manche.
En l'examinant de près, soit au physique, soit au moral, on trouvait, entre lui et le héros de Cervantes, un air de famille qui faisait sincèrement douter que le premier eût été jamais le produit de l'imagination du second.
Comme les physiologistes prouvent--ils l'affirment,--que les petits-fils empruntent généralement leur mine aux ancêtres, je suis assuré que le créateur de don Quichotte s'était, pour sa création, inspiré de l'un des aïeux de Jacot Godailleur.
Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre description.
Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches, avaient suspendu leur jeu de la _bag-gat-iwag_ [17] ou de la crosse, pour suivre Jacot par derrière.
[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des bâtons et une boule et que, dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.]
Et ils paraissaient ébahis!
Au milieu d'eux s'étaient même timidement glissées quelques femmes.
Et elles paraissaient stupéfaites.
Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient étonnés.
Le sujet de cet intérêt général, c'était Jacot; oui, Jacot Godailleur, qui jamais, oh non, jamais n'avait été l'objet d'une pareille ovation.
Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vérité veut qu'on rende à Cesar ce qui appartient Cesar.
Donc, il faut avouer de bonne foi que c'était à l'habit, non à l'homme, --quelle que fût d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,--que les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosité.
Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon.
Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plaît.
Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'écurie, pantalon de cheval, grandes bottes éperonnées.
Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu'à une blouse ou à un paletot.
Mais, autres pays, autres costumes!
On peut déclarer hardiment que jamais pareil équipement n'avait brillé au soleil du Sault-Sainte-Marie.
Là, tout le monde en était aussi émerveillé que nous le serions si un Peau-Rouge passait près de nous dans sa robe de buffle.
Le pantalon de cheval, rouge d'un côté, noir, ciré, luisant de l'autre, faisait surtout l'admiration publique.
J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes d'envie rien moins que favorables à la sécurité future du vêtement et même à la santé de son honorable propriétaire.
Cependant, Jacot Godailleur, la main droite légèrement infléchie et la paume en avant, à la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche collé le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du pantalon, les jambes rapprochées, le corps droit, immobile, répétait, en faisant son salut militaire:
--Ah! par exemple vous voilà dans un joli état, mar'chef J'en aurai des maux pour astiquer votre fourniment.
Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait à son «maux,» il faudrait renforcer ce terme de trois accents circonflexes.
Pourquoi la langue écrite est-elle si pauvre, la langue parlée si riche!
En entendant cette interjection, l'ingénieur se retourna.
Mais l'Indien ne bougea pas de place.
--Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien.
--Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois pas en avant avec toute la précision réglementaire.
--Serait-ce, dit-il, un effet de votre bonté, mar'chef, de me permettre, mar'chef...
--Allons, explique-toi!
--En deux mots, mar'chef, je désirerais, mar'chef, si ce n'était la crainte, mar'chef...
--Tu veux savoir pourquoi je suis mouillé?
--Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous êtes allé aux écoles; vous devinez tout, vous, mar'chef!
--C'est, reprit l'ingénieur que j'ai aidé cet Indien à se tirer de la rivière où son bateau avait chaviré.
--Ce particulier-là fit Jacot avec une moue méprisante et en étirant ses moustaches pour en augmenter la rigidité.
--Oui, ce particulier-là! répondit l'ingénieur d'un ton souriant.
Et s'adressant au Peau-Rouge
--Voici encore un Français! lui dit-il.
--Oui, Français, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur.
Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon.
--Il porte, dit-il lentement et d'un air dédaigneux, l'habit des Anglais.
--Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a dit ça? proféra le dragon d'une voix menaçante.
--Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien.
--Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est toqué, votre bonhomme, mar'chef! L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire. Shungush-Ouseta continuait:
--Pourquoi ce pantalon rouge?
--Parce que c'est l'ordonnance, imbécile répliqua Godailleur d'une air capable.
Adrien crut alors devoir intervenir.
--Parle avec plus de respect à cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef de tribu.
--Chef de quoi?
--De tribu.
--Une tribu! qu'est-ce que c'est que ça?
--Une réunion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs mille.
--Et ce citoyen est un chef?
--Oui.
--Comme qui dirait un coronel?
--Tu as trouvé, Jacot.
--Alors on vous obéira, mar'chef, quoique ça n'empêche, il a une drôle de frimousse pour un coronel, votre...
--Tais-toi! interrompit sévèrement Adrien.
--Suffit, on se tait! répondit le dragon, en reculant de trois pas, et s'arrêtant fixe, comme s'il eût, été dans les rangs à un appel.
--Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien à son sauveur.
--Non; c'est mon domestique.
--Tu l'aimes?
--Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'armée française. Ces questions...
--Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler, et pour le lui voler, on le tuera, s'il est nécessaire.
--Mais qui?
--Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs; les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu ces squaws, là-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui arrêtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis.
--Je les vois parfaitement, dit Adrien.
--Alors sois prévenu que, pour un bouton de l'habit de ton engagé [18], la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un éclat de rire.
[Note 18: C'est le terme français usité dans l'Amérique septentrionale pour signifier domestique.]
--C'est impossible! dit-il en haussant les épaules.
--Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laissé sortir un mensonge de ses lèvres.
--Mais...
--Tu es donc arrivé depuis peu dans le pays?
--Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute?
--Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien s'éclaira.
--Enfin! murmura-t-il.
Puis à voix haute:
--Les Français envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le territoire aux Anglais?
--Cela se pourrait bien, dit Adrien, répondant à une secrète espérance de son coeur plutôt qu'à la question de son interlocuteur.
--Mon frère, dit ce dernier d'un ton ému, une affaire m'appelle vers l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est campée à l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un Nadoessis, présente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou enfant, sera heureux de se consacrer aussitôt à ton service.
Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur sa poitrine un petit morceau de bois carré sur lequel était gravé grossièrement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes.
Cette figure est le totem ou écusson des Nadoessis.
Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les Rapides, dans la direction du lac Huron.
--J'espère que c'en est là un original sans copie, sans vous manquer de respect, mar'chef, clama alors Godailleur.
--Les Indiens sont assurément fort bizarres, repartit pensivement le jeune homme.
--Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas été là, je lui aurais flanqué une giroflée à cinq feuilles, sans vous manquer de respect, mar'chef. Conçois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un ancien cavalier de première classe, au septième régiment de dragons!
--Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, trempé; et je sens qu'il est temps de changer de vêtements.
--Vous vous êtes donc jeté à l'eau pour ce conscrit-là?
--Non, je l'ai simplement aidé à en sortir.
--Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que ça nageait comme des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il se mit à fredonner sur un air inédit:
Mais pour la grâce et bon ton C'est le dragon Qu'a l'pompon.
Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla grossissant, jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré dans la maisonnette où on leur avait donnée l'hospitalité. Car, à cette époque, on ne comptait pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes hôtels: l'un sur la rive américaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur étaient refusés. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hôte se serait fâché. Pourvu que vous soldiez votre écot en nouvelles des pays d'en bas ou d'en haut, il était satisfait. Telle était jadis la pratique chez nos pères les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la demeure où il lui plaisait de s'arrêter; et cette demeure on l'estimait privilégiée. On l'aimait, on la jalousait.
L'étranger restauré, reposé, chacun faisait cercle autour de lui pour l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.
Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement hébergée l'accompagnaient.
Souvent même on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et de le conduire à plusieurs heures de la localité où il avait fait halte.
Tout cela est bien changé en Europe, tout cela change rapidement en Amérique.
Un siècle moins peut-être encore, et le désert, avec ses merveilleux récits de chasse, de pêche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont l'idée se heurtera fréquemment à l'incrédulité.
Des bateaux à vapeur, des chemins de fer relient déjà le lac Supérieur au monde policé: on projette un railroad à travers les prairies du nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'océan Atlantique à l'océan Pacifique.
Sans la guerre qui désole présentement l'Union américaine, cette immense artère serait, certes, en voie d'exécution; ainsi, les vieilles habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race rouge n'auront plus bientôt d'autres annales que la légende et la tradition.
Adrien Dubreuil songeait à ces évolutions de la civilisation, tout en remplaçant par un costume sec et chaud son vêtement mouillé, dans la chambrette où on l'avait logé, chez un honnête pêcheur canadien, le père Rondeau.
Non que la maison fût des plus commodes. Elle n'avait que deux pièces: la première à l'entrée, la salle, et celle où se trouvait le jeune homme; mais l'une et l'autre étaient propres à ravir et possédaient plusieurs des ustensiles en usage dans les villes.
Séparés par une mince cloison de sapin, un grand poêle de fonte à deux étages les chauffait toutes deux.
Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes.
Ces bancs-lits, formés par quatre planches réunies en carré long au moyen de charnières, renferment des couvertures, et quelquefois, par excès d'opulence, une maigre paillasse.
Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent bancs pour la journée.
Au besoin, ils font l'office de malle, voire même de garde-manger.
Si ce meuble n'est ni élégant ni très-confortable, il a au moins l'avantage d'être fort utile et peu coûteux.
Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des instruments de pêche, de chasse, une chaudière de fonte et cinq on six plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faïence historiée, ce qui passait alors pour un véritable luxe au Sault-Sainte-Marie.
Au plancher séchaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac Supérieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette plante qui, pendant le siècle dernier, passait pour une panacée infaillible, et dont la découverte au Canada eut, à cette époque, tant de retentissement en France.
[Note 19: Les Indiens l'appellent _addik-kum-maig_.]
La chambre d'Adrien était celle où le père Rondeau couchait d'ordinaire mais il s'était fait un point d'honneur de la céder à son hôte, et avait refusé formellement de la reprendre, alors même que celui-ci assurait qu'accoutumé à la vie des camps il dormirait très-bien dans la salle, avec son dragon.
Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer tendre, différents trophées de chasse, un christ en plâtre et quelques images de saints outrageusement coloriées.
Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux tranches par les doigts et rongés par les mites, étaient soigneusement rangés sur un petit rayon, près de l'unique fenêtre, au-dessous d'un bénitier en bois dans lequel baignait une branche de buis.
A cette fenêtre, pas de vitres,--elles étaient presque inconnues au Sault-Sainte-Marie,--mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, à l'intérieur de la pièce, un jour terne et jaunâtre. Pour plancher le sol nu, battu comme l'aire d'une grange.
Ce n'était vraiment point là la demeure de l'homme civilisé, mais ce n'était plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un palais et une chaumière.
Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du poêle, si je ne suis jamais plus malheureux que ça dans ce qu'ils appellent le désert, je ne serai pas trop à plaindre.