Peaux-rouges et Peaux-blanches

Chapter 2

Chapter 23,775 wordsPublic domain

«Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de prise sur les Ouattouais. Les jésuites furent presque toujours obligés de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques idolâtriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi orthodoxe. Mais si les succès des religieux furent contestables, leurs succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile. Il s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou moins furtivement les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique, consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France, conquête qui ne ressemble guère à celle de la Franche-Comté, de la Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières encore plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions territoriales.

[Note 5: Exemple frappant: Quoique Québec eût été prise, en 1759, par les Anglais et que, dès lors, nous eussions perdu toute puissance politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas reconnaître l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire, forma même alors le projet d'expulser, au profit des Français, la race saxonne du continent américain. Si la France l'eût soutenu, qui sait s'il n'eût pas réussi? Mais l'éventail de madame de Pompadour faisait la brise et la tempête.--H.-E. C.]

«Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque, mais employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut, pendant le printemps et l'été de 1670, toutes les contrées de l'ouest. Il ne s'arrêta, au midi, que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les peuples qui habitaient le pays où est bâtie, maintenant, la ville de Chicago. Il décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps suivant, des députés au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procéder à la reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment les bassins des lacs Supérieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents sauvages furent fidèles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, délégué, par l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance.

«Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une Croix et un poteau en Bois de cèdre surmonté d'un écusson aux armes de France. Les Indiens, dans leur appareil de guerre, précédés du Délégué, formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblèmes de la foi religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le premier, les missionnaires et les Français entonnèrent le _Vexilla_, puis, quand les armes de France parurent dans les airs, _l'Exaudiat._

«Cela fait, le père Claude Allouez, très-versé dans la connaissance de la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur expliquer le but de la réunion et les avantages qu'ils retireraient du protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce discours a été conservé, en entier, dans les Relations des Jésuites: il est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des jésuites et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à soumettre au joug de la civilisation et de la foi.

«Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Allouez eut fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs descendants et leurs pays sous l'autorité du grand Ononthio [6], ce ne fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par les acclamations de Vive le roi! et des décharges de mousqueterie. La cérémonie se termina par un _Te Deum_.

«Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de Traité du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes européens qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis [7].

[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur du Canada.--H.-E. C.]

[Note 7: L'auteur aurait dû dire «de l'Amérique septentrionale,» puisque le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contrée et qui est maintenant aux Anglais devint, par ce traité, notre propriété.--H.-E. C.]

«La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont dépouillés de ce magnifique héritage, mais aujourd'hui, quand un Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le reçurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que, fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs droits, n'ont su que la dégrader, l'anéantir [8].

[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prétexte de l'ambition ou du fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que le civilisé pour la vie sauvage. Les gens désintéressés, qui connaissent les Peaux-Rouges, loin de songer à les civiliser, protestent contre les tentatives faites à ce sujet. Écoutez Schoolcraft, un observateur profond, un savant érudit, un écrivain consciencieux, qui passe la moitié de sa vie au milieu du désert américain:

«L'Indien est possédé d'un esprit de réminiscence qui se plaît dans des allusions au passé. Il parle d'une sorte d'âge d'or où tout allait mieux pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de meilleurs chefs, que les crimes étaient plus promptement punis, que sa langue était parlée avec une pureté plus grande, que les moeurs étaient moins entachées de barbarie. Mais tout cela semble passer à travers le cerveau indien comme un rêve, et lui fournit plutôt la source d'une sorte de rétrospection agréable et secrète qu'un stimulant pour l'exciter à des efforts présents ou futurs. Il languit comme un être déchu et désespéré de se relever. Il ne paraît, pas ouvrir les yeux à la perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale déroulée devant lui, comme si cette scène lui était nouvelle ou attrayante. Depuis plus de deux siècles des instructeurs (teachers) et des philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour secouer sa torpeur et s'élancer dans la carrière de la civilisation et du perfectionnement. Il s'est plutôt éloigné de ce spectacle avec l'air d'une personne pour qui toutes ces choses «nouvelles» étaient «vieilles», et il a résolument préféré ses bois, son wigwam, son canot. --_Algic Researches preliminary observations_, par H.-R. Schoolcraft.

Je le répète, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont sérieusement étudié les races indiennes de l'Amérique, septentrionale.--H.-E-C.]

Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considérable, et dont tout Français a le droit d'être fier.

Les Rapides étant un obstacle à la navigation, on a creusé un canal pour obvier à cet inconvénient.

«Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mètres de long et une largeur suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La différence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 mètres 37; c'est précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 193 mètres et le second à 482 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux écluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence du niveau.

«Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un chemin de fer de 1,600 mètres de parcours longeait les Rapides et aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les Lacs de l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de fer, embarquées de nouveau sur les bâtiments faisant le service spécial des lacs. Telle a été jusqu'à ces dernières années, l'insuffisance des ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à vapeur ou à voiles, naviguant sur le lac Supérieur, n'étaient pas construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait, par pièces, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer leur faisait franchir le saut et on les montait au-delà de Sainte-Marie. On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intérieure du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement.

[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou goélette John Jacob Astor, lancée, si je ne me trompe, en 1835.--H.-E. C.]

«Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la législature de l'état de Michigan, décida que le chemin de fer serait remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acquérir seulement par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas perdre de vue qu'à cette époque, le bassin du lac Supérieur, sans communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le continent américain, était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un avenir très-problématique. On y exploitait déjà, des mines de cuivre, mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le cercle de l'activité américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché pour une population déjà existante, mais de créer une population par l'ouverture d'un débouché; méthode générale aux États-Unis, et inverse de celle que nous employons en Europe.

«Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a accepté les termes et s'est engagée à construire le canal. Le marché, conclu sur ces bases, a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855 la Compagnie a fait remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit.

«Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage, grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son immense territoire.

Il faut une heure et demie ou deux heures à un bateau à vapeur pour traverser les écluses et faire le chargement et le débarquement des marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie.

«Sainte-Marie est plutôt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons, presque toutes à un seul étage, sont en bois et isolées les unes des autres, double caractère propre à tous les centres de population des pays situés vers l'extrême nord, soit dans le nouveau, soit dans l'ancien monde [10]. Les habitants sont au nombre de deux mille environ. Le fond de cette population, la partie fixe et attachée au pays de père en fils, provient d'un croisement d'anciens colons français avec la race indienne. Ces métis parlent encore presque tous le français et appartiennent à la religion catholique. Quant leur caractère ethnique, c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge: peau foncée, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face (principalement l'os et le cartilage nasal) très-proéminents. Ils n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activité des Yankees, leur aptitude à amasser et à risquer les dollars, le génie du commerce, de l'industrie et de la spéculation. Ils sont sédentaires bornés dans leurs désirs, timides, mélancoliques, toujours prêts à céder la place aux autres [11]. C'est bien là la descendance mélangée de deux races vaincues, isolées et dédaignées au milieu des populations anglo-saxonnes. Elle a trop de sang français pour devenir américaine. Elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nationalité!

[Note 10: Cette réflexion manque de justesse. Dans l'Amérique entière, au sud comme au nord, sur les terrains nouvellement colonisés, les maisons sont ainsi construites. Rien de plus logique: on a de la place, on les espace; on est trop pressé de se mettre à l'abri pour songer à élever un étage sur le rez-de-chaussée.--H.-E. C.].

[Note 11: Faux. Ils ne sont que dissimulés. L'auteur ne les a point pratiqués. Je renvoie à Poignet-d'Acier.--H.-E. C.]

«Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers, manoeuvres, pêcheurs et chasseurs, s'agite la colonie américaine, composée de marchands de pacotilles, aventuriers, spéculateurs de terrains et de mines, population d'une âpreté au gain et d'une mobilité extrême, qui promène sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade, essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une égale facilité. Son activité se dépense à escompter, par tous les moyens et sous toutes les formes possibles, les espérances de richesses que l'exploitation d'une région presque vierge laisse entrevoir.

Tel se présentait, en 1856, le Sault-Sainte-Marie, tel à peu près il se montre au moment où nous écrivons; voyons, maintenant, ce qu'il était une vingtaine d'années auparavant,--à l'époque de notre récit.

CHAPITRE III

L'INGÉNIEUR FRANÇAIS

Comblez à demi le canal, supprimez le chemin de fer, et le paysage du Sault-Sainte-Marie sera, aujourd'hui, à peu près semblable à ce qu'il était en 1837.

Dans le village aussi, il nous faudra supprimer ces riantes maisonnettes blanchies à la chaux, le Chippewa Hotel, un temple protestant construit avec goût, une douzaine de magasins fort bien approvisionnés. Et quoi encore? Ah! les trottoirs en planches qui bordent les rues, et le pavillon, d'apparence quelque peu aristocratique, on se tient le mess [12] des officiers de la garnison du fort Brady.

[Note: 12 Cantine ou pension.]

Au lieu et place de ces modernités, nous aurons des cabanes moins élégantes, des voies passagères plus fangeuses ou plus poudreuses, suivant la saison, et des groupes de wigwams, en peaux de bison, tout autour de la localité.

Le nombre des Bois-Brûlés et des blancs ne sera pas aussi considérable; mais la quantité des Peaux-Rouges sera double. La fanfare du coq domestique ne réveillera point les habitants, mais, fréquemment encore, les jappements du coyote, le beuglement du boeuf sauvage, le gloussement de la poule des prairies, troubleront leur sommeil.

Si, sur la place publique, on voit déjà parader le soldat de l'Union Fédérale, souvent, aussi, on y entend encore le terrible cri de guerre de l'Indien.

Si, au pied des Rapides, la noire fumée des navires à vapeur se marie rarement à la poussière argentée des ondes, des centaines de canots d'écorce, dirigés par d'intrépides bateliers, sauteront journellement les perfides écueils, au risque de se briser mille fois, et sans que leurs conducteurs aient, un instant, souci du péril auquel ils s'exposent.

A présent, des milliers de touristes vont, chaque année, par trains de plaisir, visiter le Sault-Sainte-Marie. La civilisation, la police, le luxe, l'ont envahi; la crinoline, c'est tout dire, y a porté ses cerceaux.

Il existe,--qui l'eût cru, grand Dieu!--une gazette dans cette région naguère si complètement ignorée, une gazette à prétentions spirituelles, encore, le _Lake Superior Journal_. N'alléchait-elle pas, dernièrement, les voyageurs, curieux de parcourir les merveilles de son site, par un pompeux article, duquel nous détacherons cette ligne:

«As-tu jamais vogué sur une gondole à Venise?» n'est plus une question. Maintenant, on demande sans cesse: «As-tu jamais sauté les Rapides de Sainte-Marie, dans un canot d'écorce?» Quiconque est capable de répondre affirmativement à cette intéressante question», peut se vanter d'avoir joui du plus agréable divertissement qu'il soit possible de se procurer sur l'eau.»

Tout en faisant mes réserves pour la vanité de clocher qui a présidé à la rédaction de cette réclame, j'avoue que le divertissement a quelque chose de fascinateur comme l'abîme, et que la scène dont on jouit sur le bord de la chute est fort émouvante. M. Pisani, qu'on ne saurait accuser de partialité aveugle, en parle en ces termes:

«C'est un des plus beaux spectacles de l'Amérique. L'eau bouillonne et tourbillonne comme si elle s'échappait du coursier d'une roue hydraulique; seulement le coursier a quinze cents mètres de large et quinze cents mètres de long. L'eau n'a guère plus que cinquante à quatre-vingts centimètres, un mètre, au plus, au-dessus des rochers sur lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans écumer précisément, elle a une teinte blanchâtre très-prononcée qui contraste avec le bleu profond de la rivière en amont et en aval de la chute. Dans certains endroits où l'écartement des rochers et la grandeur de leurs dimensions forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'énormes vortex d'une vitesse de rotation effrayante. Dans d'autres, la crête des rochers dépasse les vagues qui semblent leur livrer un assaut furieux. On dirait, par moments, que cette prodigieuse somme de force vive appartient à quelque être animé, faisant des efforts désespérés pour entraîner ces petits points noirs, immobiles et inébranlables, alors que tout a cédé autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est assourdissant, quoique nul écho ne soit renvoyé par les noires forêts de sapins qui couvrent les rives plates et noyées du fleuve.»

On de ces vortex ou entonnoirs, comme, dans son langage éloquemment figuré, les appelle le peuple canadien-français, a reçu le nom de Trou de l'Enfer [13].

[Note 13: Ce nom est fort commun en Amérique pour designer les abîmes. L'enfer et le diable jouent un grand rôle dans la nomenclature des épouvantails populaires.]

Il s'ouvre à une portée de fusil du village, entre deux chicots, dont l'un, pointu comme une aiguille émerge à trois pieds de la surface de l'eau, et l'autre forme un bloc de granit empâté dans le rivage.

Ce bloc peut avoir quatre mètres d'élévation: il est couronné par une plate-forme étroite, du haut de laquelle on plane sur la cataracte.

Une distance de trois à quatre pas au plus sépare les deux rocs.

C'est dans cet intervalle que les eaux se précipitent et roulent sur elles-mêmes avec une rapidité vertigineuse et un vacarme particulier, caverneux, qui domine le bruit général de la chute. Nonobstant son étroitesse, le Trou de l'Enfer est fatal à toute créature vivante que le sort lui a jetée.

La tradition lui prête un nombre de victimes incroyable; et ces victimes, rarement il les rend,--sinon broyées, hachées--cadavres informes, méconnaissables.

Malheur à qui l'affronte, malheur à qui ne le sait éviter!

La sinistre renommée qu'il s'est acquise, le Trou de l'Enfer l'avait déjà en 1837.

Cependant, malgré la terreur dont il était entouré et le peu de sécurité que paraissait offrir le rocher qui lui sert de margelle du côté de la rive,--car ce rocher semble frémir sans cesse sous les pieds--en 1837, comme de nos jours, c'est à cet endroit que les curieux venaient contempler les Rapides.

Par une belle et piquante matinée du mois de mai de cette année-là, sur la Pierre-Branlante,--ainsi la désignent les habitants du Sault-Sainte-Marie,--un jeune homme, grossièrement mais confortablement vêtu d'un paletot et d'un pantalon de drap noir, d'une casquette de même étoffe, retenue sous le menton par un cordon et de fortes guêtres en peau, qui lui montaient jusqu'au-dessus du genou, considérait d'un oeil attentif le panorama déployé devant lui.

Ce personnage n'était pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement intelligente.

De longs cheveux noirs bouclés ondulaient librement sur ses épaules à la brise du matin.

Il portait une barbe de même couleur, courte et bien fournie, que caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau de géologue, armé d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil levant.

A sa tournure, à son costume, il était facile de voir que ce jeune homme était étranger au pays.

Une riche contrée--murmurait-il en bon français;--et penser que nous l'avons perdue... perdue par notre faute!... qu'elle appartient maintenant en partie à nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau flotte triomphalement de l'autre côté de cette rivière! Ah s'il était possible de reconquérir...

A cette pensée, il se prit à sourire.

--Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi, expulsé de l'École polytechnique pour insubordination la dernière année de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, obligé de t'engager dans un régiment de Dragons et parvenu à grand'peine au grade de Maréchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, à présent, simple ingénieur d'une compagnie en embryon, tu rêverais de batailles, de victoires!... Laisse là les affaires politiques, mon ami. Tu as passé la trentaine. Assez de bêtises comme ça. Songe à faire tout doucement ton bonhomme de chemin...

Un instant après, il ajouta, en se frappant sur la poitrine:

--Ça ne fait rien! On est toujours Français, même en Amérique; et quand on voit tout ce que nous possédions, tout ce que ces coquins d'Anglais nous ont volé...

Comme il en était là de son monologue, l'apparition d'un canot qui s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses idées.

Ce canot d'écorce blanche, orné de figures rouges et bleues, était monté par un Indien.

Le malheureux! Mais il va se suicider s'écria Adrien, ignorant encore que, d'habitude, les Peaux-Rouges sillonnent dans leurs frêles esquifs, avec la légèreté de l'oiseau, ces abîmes inexorables.

Il venait de pousser cette exclamation, quand le canot, saisi par un courant, fut entraîné dans le Trou-de-l'Enfer, où il évolua cinq ou six fois, en décrivant des cercles de plus en plus étroits, de plus en plus rapides, et s'enfonça pour ne reparaître jamais.

Le drame ne dura pas vingt secondes.

Un moment épouvanté, sentant frissonner sous lui la roche sur laquelle il se tenait, Adrien avait fermé les paupières, croyant que le cercueil liquide allait s'ouvrir encore pour le recevoir et l'engloutir avec le canot qu'il avait vu submerger si promptement.

Prolongée, cette hallucination eût pu être funeste au jeune homme. Par bonheur, elle fut passagère comme la cause qui l'avait produite.

Adrien rouvrit les yeux.

Ses regards se portèrent machinalement, quoique avec effroi, sur le gouffre.

D'abord, il ne vit rien, n'entendit rien que le grondement des eaux en furie.