Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 12
Je suis sur un petit vaisseau appelé la Mouette, ayant pour société mon intrépide Godailleur, qui jure, jour et nuit, contre le mal de mer, d'eau, devrais-je dire, quoiqu'il n'en boive qu'à son corps défendant, et cinq ou six Yankees, joueurs de cartes infatigables, les plus drôles d'originaux que j'aie jamais coudoyés sous la calotte des cieux.
Notre bâtiment a pour destination Kiouinâ, but de mon voyage. Nous arrivons sans encombre en vue de la presqu'île. Je me couche dans l'espérance de débarquer le lendemain et de faire connaissance avec ces valeureux Peaux-Rouges dont j'ai entendu réciter de si éclatantes prouesses.
Ami, donne-moi toute ton attention.
«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,» je suis éveillé en sursaut. Des coups de fusil retentissent sur le pont du navire. Un bandit d'opéra-comique tombe dans l'entrepont. Je crois rêver, je me frotte les yeux. Mais, bon Dieu, je ne rêvais pas. Cet homme était vêtu de rouge des pieds à la tête et beau comme Apollon. On le nomme le Mangeux-d'Hommes! Quelle désignation! Il commande douze bandits, qu'il appelle ses Apôtres, et lui-même s'intitule--le monstre!--Jésus.
Je n'invente rien. Les Douze-Apôtres existent, par malheur. Et pour repaire ils ont choisi les îles du lac Supérieur qui portent ce nom. Je ne plaisante pas, tout ceci est de l'histoire, de l'histoire contemporaine. Notre équipage fut tué, massacré. Je m'attendais à partager le sort commun, quand il plut au capitaine de me réserver pour... devine?... lui servir d'ingénieur.
Oui, mon cher, me voici ingénieur en chef d'une troupe de brigands comme il ne s'en voit plus guère que dans les Apennins ou la forêt Noire. Mais ce n'est pas à leur creuser des souterrains qu'ils me destinent, du tout, du tout. Les écumeurs du lac Supérieur habitent, au grand soleil, un poste qu'ils ont enlevé à une compagnie américaine de pelleteries. Plus habiles et plus grands dans leurs projets que nos voleurs européens, ils convoitent la possession et l'exploitation des terrains cuprifères de la pointe Kiouinâ, ou je devais faire mes opérations, et ils veulent que je dirige leurs travaux.
Singulière destinée que la mienne, n'est-il pas vrai? Poursuivons mon récit. Je restai donc seul vivant de tous ceux qui s'étaient embarqués sur la _Mouette_, à moins que mon pauvre Jacot n'ait échappé une seconde fois à la cruauté des Apôtres, car, jeté à l'eau par le Mangeux-d'Hommes, il avait réussi à rentrer inaperçu dans le bateau et s'était caché sous mon lit; mais, durant la nuit, il a disparu et je crains fort que, découvert pendant que je dormais on ne l'ait impitoyablement égorgé. C'était le plus fidèle, le meilleur des serviteurs. Je ne puis penser à lui sans pleurer. Ne dis rien, cependant, je te prie, de tout cela à ma mère. Elle en mourrait.
Quant à moi, on me conduit à la factorerie, occupée maintenant par ces misérables, qui vivent avec un grand nombre d'Indiennes, aussi cruelles, aussi débauchées qu'eux, quoique chacun ait une favorite, qui commande aux autres concubines et se fait orgueilleusement appeler madame ou mistress.
Là, les Apôtres firent une orgie à laquelle je dus assister. Après le festin, et en buvant des alcools, ils se mirent à chanter, les uns en français, les autres en anglais, chacun ici parle et comprend ces deux idiomes, fort corrompus du reste, comme bien tu peux l'imaginer.
L'un des ivrognes se prend à entonner une sale diatribe contre notre patrie. J'aurais dû en rire. Mais je suis vif, la tête près du bonnet; je me laisse emporter, il me lance un vase à la tête et je roule sans connaissance sous la table.
Quand je repris mes sens, j'étais dans une caverne éclairée par une lampe.
Près de moi, attentive, se tenait une jeune Indienne: d'une beauté rare. Elle s'exprimait assez facilement dans notre langue, et m'apprit que dans ma chute je m'étais luxé la jambe. De plus, j'avais à la tête une blessure qui avait déterminé un accès de fièvre cérébrale. Cette jeune Indienne, cette noble fille me soignait; elle me soigna au péril de ses jours, car ainsi que moi elle était captive, la bien-aimée du Mangeux-d'Hommes, j'ose à peine l'avouer, et cependant je suis sûr, j'ai l'intime conviction qu'elle n'est pas, n'a jamais été sa maîtresse. Meneh-Ouiakon, maîtresse d'un vil assassin! elle si pure, si douce, si digne, la fille d'un sachem nadoessis, oh non, cela n'est pas possible, je le nie, je le déclarerais à la face de la terre!... Pourtant... Ah! bannissons ces réflexions mauvaises, qui souillent la plus estimable des créatures! Tu le vois, cher, j'aime Meneh-Ouiakon. Elle m'a sauvé la vie; en ce moment même, peut-être est-elle exposée à mille dangers pour moi. Ah! que le ciel me permette de la revoir, de contempler encore ses traits adorés, de lui prouver mon amour.
Pendant plus d'un mois, elle vint chaque nuit panser ma plaie et me consoler. Elle avait, je ne sais comment, gagné une vieille Indienne, ma geôlière.
Une fois elle me dit:
Ami, il faut te tirer d'ici. Je te rendrai la liberté, je l'ai résolu. Je pars pour te chercher du secours.
Et, malgré mes supplications, malgré les périls, elle s'est échappée du fort, a entrepris un voyage de plusieurs centaines de lieues... Me sera-t-il donné de la retrouver?
Je me rétablis, je sortis de ma prison et pus vaguer dans l'enceinte palissadée de l'ancien fort. Souvent je rencontrais le Mangeux-d'Hommes, il paraissait triste, soucieux; et souvent aussi son regard s'arrêtait sur moi avec une expression indéfinissable qui me forçait à baisser les yeux. Cet homme est bien extraordinaire. Il exerce sur tout ce qui l'entoure une fascination que je ne puis concevoir et qui me gagne moi-même, malgré l'horreur qu'il m'inspire.
Son lieutenant a quitté la troupe. Je crains qu'il ne soit à la poursuite de Meneh-Ouiakon. Mais impossible de m'en assurer. Les secrets de la bande sont gardés avec une fidélité religieuse et ses règlements très-sévères observés avec une stricte ponctualité.
Je commençais à trouver lourde ma captivité, quand, il y a environ un mois, je vis les Apôtres faire de grands préparatifs. On m'annonça qu'on se disposait à une expédition, et que j'en ferais partie. Je prévis bien tout de suite de quelle nature serait cette expédition, et les barbaries qu'elle entraînerait. Il me répugnait grandement d'en être encore le témoin. Par malheur, je n'étais pas le maître.
Nous partîmes en canot et remontâmes vers l'ouest.
Le désir de m'évader s'empara d'abord de moi. Mais j'étais surveillé de près, et je savais que toute tentative d'évasion serait, sans miséricorde, punie de mort, si elle avortait. Où aller, du reste, au milieu de ce désert sans limite? Que devenir? Périr de faim, ou être scalpé par les Indiens, ou dévoré par les bêtes fauves.
Le lendemain de notre embarquement, je renonçai cette idée et résolus d'utiliser le voyage, quel qu'il fût au bénéfice de mon instruction.
A partir de ce moment, chaque fois que nous abordâmes, soit pour fumer une pipe [53], soit pour camper, j'étudiai la faune et la flore du pays.
[Note 53: Dans le langage des bateliers nord-ouestiers, cette locution exprime l'heure consacrée, chaque jour, vers le midi, pour se reposer à terre.]
Un soir, sur le bord d'une grande rivière qu'on appelle la Rivière-Brûlée, si j'en ai gardé la mémoire, je découvris une hutte abandonnée, puis une petite croix de bois, et au pied une fosse à demi couverte de mousse.
Dans la fosse gisait le cadavre d'un homme.
--C'est Cadieux; c'est ce pauvre Cadieux! cria l'Apôtre qui m'escortait.
--Qu'est-ce que Cadieux? demandai-je.
Il me regarda avec plus d'étonnement que si je lui eusse demandé: «Qu'est-ce qu'un canot?»
--Je renouvelai ma question.
Alors, il me conta que Cadieux avait été un célèbre interprète canadien-français, connu dans toutes les parties du Far-West comme _voyageur_, guerrier et poète; qu'il s'était attiré la haine d'une tribu sauvage l'hiver précédent, et qu'on supposait qu'il avait été massacré, par elle.
Nous examinâmes le corps, qui n'était pas encore entré en décomposition. Il ne portait la trace d'aucune blessure récente, quoiqu'il fût criblé de vieilles cicatrices. Mais la maigreur du visage et des membres indiquait une mort terriblement douloureuse. Le malheureux, traqué par ses ennemis, sans doute, qui l'entouraient sans le voir, car d'énormes rochers masquaient sa retraite, le malheureux, privé de son canot, avait succombé aux atteintes de la faim et peut-être aussi de ce mal terrible que les Canadiens-Français appellent la _folie des bois_ [54]. Se voyant mourir, il avait creusé sa tombe et s'y était étendu.
[Note 54: Voir les Pieds-Noirs (Tom Slocomb).]
Quoi qu'il en soit, ses mains croisées contre sa poitrine reposaient sur une large feuille d'écorce de cèdre.
Cette feuille je n'aurais point voulu la toucher, mais mon Apôtre l'enleva, et je lui sais gré cette fois de sa brutalité, car elle m'a permis de conserver le dernier chant du trappeur-poète.
Sur l'écorce étaient gravées, en caractères grossiers, ces lignes si touchantes et si éloquentes dans leur simplicité primitive, que, comme les miennes, j'en suis certain, tes paupières se mouilleront en les lisant:
Petit rocher de la Haute-Montagne, Je viens finir ici cette campagne! Ah! doux échos, entendez mes soupirs, En languissant je vais bientôt mourir.
Petits oiseaux, vos douces harmonies, Quand vous chantez, rattachent à la vie: Ah! si j'avais des ailes comme vous, Je s'rais heureux avant qu'il fût deux jours!
Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis! Pensant toujours à mes si chers amis, Je demandais: Hélas! sont-ils noyés? Les Iroquois les auraient-ils tués?
Un de ces jours que, m'étant éloigné, En revenant je vis une fumée, Je me suis dit: Ah! mon Dieu qu'est-ce ceci? Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis?
Je me suis mis un peu à l'ambassade, Afin de voir si c'était embuscade; Alors je vis trois visages François M'ont mis le coeur d'une trop grande joie.
Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête, Je tombe... Hélas! à partir ils s'apprêtent: Je reste seul.. Pas un qui me console, Quand la mort vient par un si grand désole!
Un loup hurlant vient près de ma cabane, Voir si mon feu n'avait plus de boucane; Je lui ai dit: Retire-toi d'ici, Car, par ma foi, je percerai ton habit.
Un noir corbeau, volant à l'aventure, Vient, se percher tout près de ma toiture; Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine, Va-t'en chercher autre viande que la mienne.
Va-t'en là-bas, dans ces bois et marais, Tu trouveras plusieurs corps iroquois: Tu trouveras des chairs, aussi des os; Va-t'en plus loin, laisse-moi en repos.
Rossignolet, va dire à ma maîtresse, A mes enfants qu'un adieu je leur laisse, Que j'ai gardé mon amour et ma foi, Et désormais faut renoncer à moi!
C'est donc ici que le monde m'abandonne, Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes! Très-Sainte Vierge, ah! ne m'abandonnez pas, Permettez-moi d'mourir entre vos bras!
N'est-ce pas, ami, qu'il n'est guère d'élégie plus pathétique, plus saisissante, même parmi les plus correctement écrites?
Pauvre! pauvre Cadieux [55]!
[Note 55: Historique.]
Nous lui rendîmes les derniers devoirs, et je retournai, tout attristé, au camp.
L'émotion que j'ai éprouvée en copiant, d'après l'écorce originale, ce mélancolique adieu d'un bon et brave homme, m'empêche de continuer. C'est enfant, mais j'ai envie de pleurer.
Permets, ami, que j'ajourne la suite de mon récit.
Affectueusement à toi,
ADRIEN DUBREUIL.
CHAPITRE XVII
LES APOTRES ET LES INDIENS
DU MÊME AU MÊME.
Fond-du-Lac, fin septembre 1838.
J'ai enfin retrouvé, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets indispensables pour t'écrire, car on me garde toujours à vue, et je crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Apôtres verrait avec le plus vif déplaisir que j'entretinsse une correspondance avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reçu ma lettre du mois d'août Sans cela, tu ne comprendras guère celle-ci. Je l'ai furtivement remise à un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est chargé de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, où la poste doit alors en prendre soin. Mais à combien d'éventualités peut être soumis un chétif chiffon de papier durant ce voyage de près de deux cents lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives. Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidélité qui ferait honneur à nos facteurs européens. C'est un trait de moeurs que j'aime signaler en passant.
J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation de Cadieux.
Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac.
Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton, on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate, bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic.
Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans la ceinture.
Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits.
Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.
Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout, _l'auzeum_, sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux; car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête, le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin, quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres.
Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes annonçaient leurs intentions belliqueuses.
Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,--tentes en peaux de bison,--et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine, comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur.
De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que la veille.
On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs; sur des échafauds formés de quatre pieux et d'une claie en branchages de cèdre, on plaça les deux autres, roulés, cousus dans leurs robes de buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux côtés; puis, nous nous embarquâmes.
Le soir, nous touchâmes à Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Je connaissais alors le but et le motif de notre expédition: un Canadien-Français, des nouveaux arrivés, m'en avait informé.
A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivière Saint-Louis, qui débouche dans la baie de ce nom, les Américains ont fondé un important établissement pour la traite de la pelleterie. Jésus en était inquiet; car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employés, on parlait d'y installer quelques troupes régulières, lesquelles n'auraient pas manqué de faire aux Apôtres une guerre acharnée. Il importait donc de s'emparer du fort avant l'arrivée de ces troupes.
Le Mangeux-d'Hommes fit appel à cette tourbe malfaisante qui vit de pillages et de rapines sur les frontières du désert, et assigna un rendez-vous général à la Grande-Rivière Brûlée. Le féroce capitaine était bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage pâle ou visage rouge, qui ne désirât servir sous les ordres d'un chef aussi fameux. Ils répondirent en masse à son appel.
Quand nous eûmes atterri, Jésus distribua son monde en quatre détachements.
L'un devait suivre la rive droite de la rivière Saint-Louis, l'autre la rive gauche, un troisième prendre par les bois, et le quatrième, formé par les Apôtres dont je faisais forcément partie, se proposait de remonter la rivière.
Il avait été ordonné que l'attaque serait simultanée, et qu'elle aurait lieu à deux heures du matin.
Au moment convenu, nous débarquions sans bruit, dans une petite île, vis-à-vis de laquelle les étoiles me permirent de voir huit à dix log houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmontée du drapeau de l'Union américaine.
Une clôture de piquets enfermait un champ d'une certaine étendue derrière ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'écorce étaient disséminées alentour. Une flottille de canots se balançait dans la rivière, au pied de la factorerie.
Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond des collines onduleuses, plantées de beaux arbres, l'abritent contre les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fécondité admirable.
Jésus commanda aux Apôtres de se cacher dans une oseraie bordant le rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs Indiens qui avaient fait la navigation de la rivière avec nous.
Je contemplais avec une noire mélancolie ce délicieux paysage qui, dans un moment, serait le théâtre des plus exécrables forfaits, et je m'apitoyais profondément sur le sort de ces malheureux, maintenant plongés dans le sommeil et faisant peut-être des rêves de bonheur à l'instant où la mort planait sur eux, quand un hurlement strident, inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite n'en entendre plus jamais, vint déchirer mes oreilles.
Et, telle qu'une fourmilière, je vis alors une multitude d'êtres animés se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir de toutes parts.
Les cris ne discontinuaient pas. J'en étais étourdi. Bientôt des lumières se montrèrent aux fenêtres de la factorerie; une vive fusillade commença...
Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer. Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le désir irrésistible de porter secours aux assiégés, j'enjambai le canot pour me précipiter dans la rivière.
--Mon frère est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrêtant par le cou.
Je n'essayai pas de lutter: il m'étranglait.
Alors son compagnon et lui me lièrent les mains et les pieds et me couchèrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fâché. Dans cette position je ne pouvais plus considérer le drame horrible qui se jouait, tout à l'heure, sous mes yeux.
Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Apôtres, qui n'avaient pas bougé jusque-là, se mirent en devoir de passer la rivière. Je compris la tactique du capitaine. Ne comptant qu'à demi sur la bonne foi de ses auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient trompé ou s'ils avaient été repoussés, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de son côté, il allait en recueillir les fruits.
Quoique les vociférations augmentassent, les détonations des armes à feu diminuaient sensiblement.
Lorsque le jour se leva, elles avaient tout à fait cessé. On me conduisit à l'autre bord, où je fus délié, mis en liberté.
Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonché de morts et de mourants.
Debout près d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns après les autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait à prouver qu'il méritait son abominable surnom.
Chaque corps, il le mordait au cou s'il était blanc, lui enfonçait un poignard dans le coeur quand il était rouge.
Son secrétaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des exécutés. Je crois qu'il en était quatre-vingt-seize blancs, et deux cent soixante-dix rouges!
Permets que je n'achève pas cet odieux tableau; il te soulèverait le coeur!
Pendant les huit jours qui suivirent cette scène de carnage, ce fût un wa-ba-na (débauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques t'en donnerait une faible idée. La factorerie contenait une énorme quantité de liqueurs. Ces liqueurs furent libéralement distribuées aux alliés qui se livrèrent ensuite publiquement à des excès inimaginables.
Après m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jésus m'engagea à ne la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma vie courrait des dangers. Mais, par une étroite fenêtre, j'étais témoin de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu.
Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mêlées à eux après la capture de la factorerie, j'ai remarqué qu'ils ne se contentaient pas de ces créatures et leur préféraient souvent certains hommes déguisés en femmes [56].
[Note 56: Longtemps contesté, ce fait est aujourd'hui certifié par le témoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.]
Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers, non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race, qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens.
Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na. Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent maîtres.
Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin; puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que Jésus avait octroyées à chacun d'eux.
Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur.
Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici du repos le plus absolu.
Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse, quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes.
Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse, mon cher Ernest?