Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 13
L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple chasseur, guerrier.
Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin, combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui leur a donné l'émancipation.
Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme compte moins que rien.
Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont, dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate.
La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou plutôt l'inactivité la plus entière.
«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre; après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive, aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire, ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe, le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin.
[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.]
Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme les ronces aux jambes du voyageur.»
Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre de savantes théories de nos sages civilisés?
Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de circonstance.
Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la Colombe-Agile, si c'est une fille.
Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre, une pierre, un canot, on le suspend à une branche.
Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des flèches, ou à manier l'aiguille.
A quinze ans, les garçons se préparent à accompagner leur père à la chasse; A vingt, ils font leur grand jeûne pour aller à la guerre.
Dès qu'ils ont scalpé: un ennemi, il leur est permis de courir l'allumette, c'est-à-dire de se marier. Le jeune homme se rend nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet de ses amours. Si elle souffle et éteint la flamme, le galant est accepté; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu'à se retirer au plus vite, car les huées des autres habitants du wigwam le poursuivront jusque chez lui.
Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honorée même, [58] en raison du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitôt après son mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le maître possède toute autorité, elle aucune. Son fils même la pourra battre sans qu'elle ait droit de se plaindre. C'est une bête de somme, qui travaille sans cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux traité qu'elle! La famille change-t-elle de résidence, son seigneur portera seulement ses armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les peaux et les pieux pour la tente, la chaudière pour la cuisine, et les hardes de tout le ménage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et fumera tandis que la misérable squaw dressera le wigwam, ira couper et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et préparera les aliments nécessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas plus d'égards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se retirera dans quelque coin, se délivrera elle-même et retournera aussitôt à ses accablantes occupations.
[Note 58: Voir _Poignet-d'Acier ou les Chippiouais_.]
Ainsi ou à peu près est traitée la femme orientale.
Mais l'infortunée aura-t-elle une sépulture au moins?
Rarement. Quant au guerrier, ses obsèques se font en grande pompe. Il s'est réservé une place dans le séjour des esprits; mais il en a refusé une à celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire, d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu où l'on ne fait que chasser et se battre. Il ressemble en cela à celui des héros scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rôle, car, avant l'arrivée des Européens, l'Amérique ignorait les avantages d'une civilisation qui lui a apporté les boissons fermentées et la petite-vérole!
Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une condition très-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je remarquai une squaw déguenillée et portant soigneusement dans ses bras une sorte de sac, arrangé comme une poupée. Je demandai ce que c'était; on me répondit que c'était le gage des veuves.
Voici l'explication:
Un Indien vient-il à décéder, sa femme fait avec ses plus beaux vêtements à elle un rouleau qu'elle place dans le sac où son mari serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle les fixe à la tête, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau d'étoffe.
Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras, dans sa loge, près d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut déposer son gage que quand une personne de la famille du défunt, trouvant qu'elle l'a suffisamment pleuré, lui en donne la permission!
Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume?
Il est vrai que le frère du mort peut, à son gré, éviter à la veuve les ennuis du gage en épousant celle-ci le jour même du décès, et qu'elle est forcée de l'accepter!
Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant que je puisse t'écrire de nouveau, il faudra que je me procure cet article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez nous.
Le Mangeux-d'Hommes est toujours le même avec moi. Il me parle peu et me regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention à lui. Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose à me demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout à coup, il tourne les talons. Au surplus, je n'ai pas--en tant que captif--à me plaindre de ses procédés ou de ceux de ses gens à mon égard. On me surveille, mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mère et de la femme qu'après elle j'aime le plus au monde. Mais, hélas! je n'ai plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son évasion. Et Judas, le lieutenant de Jésus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels tourments....
Je suis au bout de ma dernière feuille de papier gris. Il me reste juste la place nécessaire pour te dire que, je crois que nous passerons l'hiver à la factorerie et que l'expédition de Kiouinâ semble remise. J'en suis désolé, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir l'exécrable société à laquelle je suis condamné.
Embrasse bien vivement ma bonne mère pour moi.
Ton tout dévoué,
ADRIEN DUBREUIL.
P. S. J'y pense. Tu pourrais m'envoyer une lettre l'adresse suivante: Monsieur RONDEAU Au Sault-Sainte-Marie, Amérique du Nord. Peut-être me parviendrait-elle.
CHAPITRE XVIII
LA LOI DE LYNCH
Quelque temps après que Dubreuil eut expédié cette lettre, secrètement remise, comme la première, à un coureur des Bois qui la devait jeter ou faire jeter à la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingénieur se promenait derrière la factorerie, dans l'enclos renfermant le cimetière des Blancs et celui des Indiens, Jésus vint à sa rencontre.
--Tu aimes, dit-il de sa voix mélodieuse, les charmes de la nature?
--Près d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, répondit sèchement l'ingénieur.
--Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime à rêver ici, devant ces tombes qui parlent si éloquemment dans leur profond silence, alors que l'oreille est réjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de l'oiseau bleu, de ce robin à la gorge écarlate, du whip-poor-whip [59] dont le chant étrange ouvre carrière aux méditations de l'homme réfléchi.
[Note 59: Espèce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain. C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.]
Ces paroles singulières dans la bouche d'un être comme le Mangeux-d'Hommes furent prononcées d'un ton si simple que Dubreuil jeta sur son interlocuteur un regard tout surpris.
Mais aussitôt celui-ci changea de gamme:
--On t'appelle?... dit-il impérativement.
--Adrien.
--Je sais, je sais, fit Jésus avec impatience. Mais, ton nom de famille, tu en as un?
--Sans doute.
--Quel est-il?
--Que vous importe de le savoir?
Le Mangeux-d'Hommes fronça les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se livrât à une de ces fureurs aveugles auxquelles il était sujet quand un de ses hommes n'obéissait pas avec la rapidité désirée. Mais le signe de mauvaise humeur disparut aussitôt, et Jésus reprit avec, négligence en quittant Dubreuil:
--En rien, que m'importe!
A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole à l'ingénieur.
Ce dernier avait fini par s'habituer à sa nouvelle existence, ou plutôt il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de la journée, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des feuilles d'écorce de cèdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et il faisait de fréquentes visites aux familles indiennes établies dans le voisinage.
Une partie des Apôtres étaient retournés au fort la Pointe avec le butin fait à la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie, qui paraissait être devenue, depuis le commencement d'octobre, un centre de recrutement.
Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis étaient renvoyés ou admis, et incorpores,--après avoir entendu la lecture d'un règlement spécial et y avoir jure fidélité,--dans une compagnie, sous les ordres d'un Apôtre.
Il devait y avoir dix compagnies composées de vingt hommes chacune. Pour y pouvoir entrer il fallait n'être ni Indien, ni métis, ni negro, posséder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on la potence, et savoir se soumettre à tous les ordres du chef suprême, le Mangeux-d'Hommes.
Évidemment, il se préparait une grande expédition.
Dubreuil pensa qu'elle serait de longue durée, car, chaque jour, les brigands allaient à la pêche et à la chasse et faisaient boucaner quantité de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican.
L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingénieur dut renoncer à ses promenades, à ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige autour de la factorerie, et le thermomètre descendait souvent à trente-cinq degrés au-dessous de zéro.
Les gens du fort, Jésus en tête, n'en allaient pas moins traquer le bison et les bêtes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journée seul, sans livres, sans moyens d'écrire, trouvant l'inactivité mortelle, et attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait allumé en son coeur.
Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme, bien élevé, aimant, enterré dans un cercueil de glace, à plus de deux mille lieues de son pays natal, au milieu du désert, et réduit à recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins.
Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons.
L'hiver tirait à sa fin, et le froid ne sévissait plus avec autant de rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut éveillé par un hourvari dans l'enceinte du tort.
C'étaient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements de fouets.
Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit, Adrien courut à sa fenêtre, garnie avec des carreaux de parchemin, en guise de vitres.
Il l'ouvrit.
La cour de la factorerie était pleine de monde et d'animaux. On attelait des chiens à des traîneaux [60], dont les Apôtres avaient fabriqué en grand nombre durant les derniers mois. Les chiens récalcitrants, cruellement fustigés, hurlaient à fendre les oreilles; et les hommes, en costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de même étoffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, tempêtaient à l'envi.
[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.]
Il y avait là les préparatifs d'un départ. Dubreuil se hâta de finir sa toilette. Ce ne fut pas long.
Comme il achevait, on vint le prévenir d'avoir à se disposer à se mettre en route.
L'ingénieur jeta sur ses épaules un pardessus en peau d'ours, que le Mangeux-d'Hommes lui avait donné, et descendit dans la cour.
Jésus commanda à Dubreuil de monter dans l'un de ces véhicules, traîné par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du départ.
Les fouets firent aussitôt sonner l'air. Défilant lestement sous la porte de la factorerie, laissée à la garde d'un Apôtre, avec une vingtaine de recrues, les traîneaux, dirigés par le Mangeux-d'Hommes, s'élancèrent sur la croûte de glace qui pontait la rivière de Saint-Louis, et la longèrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de leur propre facture.
L'un disait:
Tous les printemps, Tant de nouvelles, Tous les amants Changent de maîtresses. Le bon vin m'endort, L'amour me réveille.
Tous les amants Changent de maîtresses. Qu'ils changent qui voudront Pour moi, je garde la mienne. Le bon vin m'endort, L'amour me réveille.
Un autre reprenait:
Dans mon chemin j'ai rencontré Trois cavaliers bien montés. Lon lon, laridon daine, Lon lon, laridon dai.
Trois cavaliers bien montés, L'un à cheval et l'autre à pied. Lon lon laridon daine, Lon lon laridon dai.
Un Anglais sentimental ajoutait:
In the region of lakes, where the blue waters sleep, Our beautiful fabric was built; Light cedar supported its weight on the deep And its sides with the sun-beams were built.
The bright leafy bark of the Betula tree A flexible sheathing provides; And the fir's thready roots drew the parts to agree And bound down its high-swelling sides.
Le temps était superbe, quoique l'air fût vif et piquant. Chaudement enveloppé de moelleuses fourrures, c'était une jouissance inexprimable que de voyager, en slé[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui ressemblait à un immense dais d'azur, placé sur une vaste nappe d'argent, dont l'oeil ébloui ne pouvait saisir les franges, égarées à l'horizon.
[Note 61: Terme canadien. Il signifie traîneau, et vient de l'anglais (sleigh).]
Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue file de légers traîneaux, revêtus de peintures éclatantes et couverts des pelleteries les plus précieuses, que l'on voyait se dérouler comme les anneaux d'un serpent, à chaque coude de la rivière; il admirait les piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges raquettes près des attelages, dont la tête était à demi noyée dans le nuage de vapeurs qui s'échappait de leurs naseaux.
De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Français les apostrophait:
--Eh, hie donc!
Puis, c'était un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le cortège fantastique, entraîné par le Mangeux-d'Hommes, toujours habillé de rouge, filait, filait comme l'équipage du prince des Enfers dans quelque vieille légende allemande.
La troupe arriva, de bonne heure, à l'embouchure de la rivière Saint-Louis dans le lac Supérieur.
On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les bêtes.
Jésus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace qui se déroulait à plusieurs lieues devant lui.
--Tu sais où nous allons? lui dit-il.
--Non.
--Nous allons à Kiouinâ, où j'aurai besoin de tes services, et où je te récompenserai suivant tes mérites. Si tu ambitionnes la fortune, tu seras bientôt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours, elles seront à moi, et par le Christ, mon frère aîné, je suis généreux avec ceux qui me servent!
Adrien ne jugea pas à propos de répliquer.
--Mais, ajouta Jésus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de fierté, il faut être entièrement à ma dévotion. Je tue les désobéissants. Tu connais ma manière de procéder à leur égard, ajouta-t-il avec un sourire sinistre.
--Oui, je ne connais que trop votre odieuse....
--C'est bon. Je compte sur toi. Là-bas, tes instruments d'ingénieur te seront rendus. Tu auras pleine liberté, et cent hommes sous ta direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'évasion serait punie de mort.
S'adressant alors é l'Apôtre qui conduisait le traîneau de Dubreuil
--Tu réponds sur ta vie de cet homme; veille à sa conservation.
Il rejoignit ensuite la tête de la colonne, qui s'ébranla de nouveau en suivant la rive méridionale du lac.
Dans la soirée, on bivouaqua sur la glace, après avoir allumé de grands feux et dressé des tentes.
On avait fait plus de cinquante milles.
Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours successifs, la bande s'avança, ainsi, à marches forcées, vers la presqu'île Kiouinâ.
Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivière de la Petite-Truite-Saumonée, à neuf milles du portage de la presqu'île.
Là, Jésus réunit ses Apôtres en conseil, et délibéra longuement avec eux. Les hommes étaient en bonne disposition, tous brûlaient d'attaquer les établissements américains, où ils espéraient trouver des trésors inépuisables, et tous comptaient sur une victoire facile.
On n'avait signalé que deux désertions.
Au conseil il fut résolu de partager la troupe en deux portions: l'une quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirigée par le Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marécageux dont nous avons précédemment parlé, et envelopperait les mineurs de l'autre.
Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jésus ne doutait pas que, pris entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se rendissent promptement à sa merci.
Les ténèbres de la nuit devaient encore aider à l'exécution de l'entreprise.
La première bande, ayant un long trajet à faire, partit vers deux heures de l'après-midi; l'autre ne commença ses opérations qu'à neuf heures du soir.
Tous les traîneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent laissés au bas du portage.
Le temps était noir, tempétueux. Il soufflait du nord une bise glaciale qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige.
Après avoir allumé, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'étendit dans sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'émotion et le froid l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crépitation d'une fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement.
Des cris tumultueux l'éveillèrent brusquement.
Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottèrent durement, en proférant en anglais mille malédictions contre les Apôtres.
Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe.
Prévenus par un des déserteurs de l'attaque que Jésus avait projetée contre eux, ils s'étaient mis sur la défensive, et, au lieu d'une victime endormie, incapable de résister, les Apôtres avaient rencontré un ennemi armé jusqu'aux dents, fort par le nombre et la légitimité de son droit, qui les avait repoussés et déroutés, après leur avoir tué une cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jésus, avec plusieurs de ses subordonnés.
Jésus s'était battu comme un lion. Mais, criblé de blessures, il tomba dans la mêlée, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de pistolet à la tête.
Un Américain, qui l'avait reconnu à son costume rouge tranchant sur la blancheur de la neige, détourna le canon de l'arme, s'empara du Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrière le dos et le traîna triomphalement à la hutte qui servait de bureau à la compagnie des Mines.
C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi déposé avec les autres prisonniers.
Il avait essayé de protester de son innocence, de raconter ses mésaventures.
Alors, loin de l'écouter, les Yankees s'étaient moqués de sa difficulté à s'exprimer en anglais.