Peaux-rouges et Peaux-blanches
Chapter 11
--Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jésus te parler d'amour! Je l'aurais tué cet homme!... oui, je l'aurais tué! mais j'espérais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient sur moi, qui vivais seul, sans maîtresse, absorbé dans l'amour que tu m'avais inspiré.
--Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit ironiquement Meneh-Ouiakon.
--Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru après toi, dès que je me suis aperçu de ta fuite.
--L'amour de mon frère est comme l'amour de l'épervier pour la perdrix; il dévore celle qui en est l'objet.
--Veux-tu te donner à moi? dit-il en cherchant l'embrasser.
--On ne donne, répliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on possède. Je ne suis pas libre.
--Et si je te lâche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un baiser?
--L'esclave ne peut rien promettre.
--Tiens fit-il en desserrant son étreinte, sois libre; mais je t'en prie, je t'en conjure....
--Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se précipitant d'un bond au bas des marches qui conduisaient à son canot, qu'elle poussa au large et où elle monta, tandis que Judas s'écriait:
--Imbécile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint Patrice!
Et il courut à son embarcation que, pour surprendre plus sûrement sa victime, il avait laissé à une demi-portée de fusil de la Chapelle.
CHAPITRE XV
LES GRANDS SABLES
Le jour allait bientôt poindre; une traînée lumineuse à l'est l'indiquait.
Meneh-Ouiakon fit appel à toute sa vigueur pour profiter des dernières ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la côte un coin où son farouche amant perdrait sa trace.
Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait changé; d'épais nuages d'un gris de plomb ne tardèrent pas à voiler le firmament; le vent du nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui déjà montaient, hurlaient autour de son embarcation.
Afin de résister à tant de puissantes colères combinées pour sa perte, il fallait un courage héroïque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon possédait le premier, l'instinct de la conservation lui prêta la seconde.
Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder une seule fois derrière elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette lutte avec les éléments déchaînés.
Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition, elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle.
Un cri de joie qui, subitement, comme un éclat de la foudre, domina les rugissements de la tempête, confirma ses funestes appréhensions.
Meneh-Ouiakon alors tourne à demi la tête.
Le canot de Judas n'est plus éloigné du sien que d'une vingtaine de brasses.
Que faire?
L'Indienne promène autour d'elle un regard rapide.
De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il sera impossible à une fragile embarcation d'écorce de le tenir.
Mais sur la droite, à peu de distance, se montre le rivage, dominé par une haute montagne jaune comme le safran.
Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connaît; les Nadoessis la nomment _Nega-Wadju_, c'est-à-dire la Montagne de Sable, ou les Grands-Sables, suivant l'appellation qui lui a été donnée par les Canadiens-Français.
Le parti de l'Indienne est aussitôt pris.
Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des difficultés, du danger, car les lames, après s'être brisées avec fracas à la grève, reviennent, se replient comme d'énormes serpents sur elles-mêmes, et menacent de mettre en pièces tout ce qui tenterait de leur faire obstacle.
Mais Meneh-Ouiakon, bercée depuis son jeune âge sur le lac Supérieur, en sait affronter les furies.
Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte à la crête d'une vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif, arrive à dix pas de la berge, et au moment où la vague qui l'a amenée va se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et s'accroche, avec l'énergie du désespoir, à une roche erratique, empâtée dans le sable du rivage.
Les flots s'éloignent, laissant pour un moment le batture à sec.
Meneh-Ouiakon se hâte de saisir ce court intervalle et franchit les premiers gradins de la montagne.
Là elle est en sûreté; elle s'arrête pour reprendre haleine. Sa vue tombe sur le lac qu'elle vient de quitter.
Judas s'épuise à imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il s'approche à quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement sur son embarcation et la repousse au loin.
--Ah! crie-t-il, en grinçant des dents comme une bête fauve, si je n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais bientôt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne perdras rien pour attendre!
Après avoir respiré et remercié Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se remit en marche.
La montagne n'était pas facile à gravir, surtout alors qu'un ouragan terrible bouleversait ses flancs.
Notre héroïne enfonçait dans le sable jusqu'à mi-jambe, et des tourbillons de gravier l'obligeaient, à tout moment, à se courber en deux pour n'être pas aveuglée.
En atteignant le faite, ce dernier inconvénient, au lieu de diminuer, augmenta encore.
Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser à quelques-uns des monticules coniques dont est parsemé le sommet de cette montagne arénacée, et attendre que la tourmente fût calmée, pour continuer sa route.
Mais attendre ce calme, n'était-ce pas aussi attendre l'ennemi?
Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu où elle se trouvait.
Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que du sable.
Cependant, à un mille à l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans le désert, un bouquet de pins.
Quoique cette direction fût contraire à celle que Meneh-Ouiakon devait suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se détermina à la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose à manger dans ce petit bois, car elle se sentait très-faible.
Si la route n'était pas longue, elle était fort pénible; Meneh-Ouiakon la fit à grand'peine.
Arrivée dans le bois, elle découvrit qu'il se prolongeait à l'est et entourait une charmante pièce d'eau, nommée par les Indiens Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable.
Ce lac abonde en coquillages de différentes espèces.
Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec délices, et, s'étant rafraîchie, elle songea à prendre une heure on deux de repos.
Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer à retomber entre les mains de son persécuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna au sommeil.
Quand elle s'éveilla, l'ouragan s'était dissipé; mais on entendait toujours les beuglements du lac Supérieur, se ruant, avec une rage insensée, aux parois de son vaste bassin.
Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il était sur son déclin.
La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin de sa jupe noué à la ceinture, et partit, en s'avançant vers l'orient.
Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois, quand son pied trébucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir était d'une grande profondeur, et que le sol à l'entour portait les traces d'un affaissement général.
Un coup d'oeil et une seconde de réflexion suffirent à l'Indienne pour lui apprendre que ces traces étaient celles d'une cache [47] effondrée.
[Note 47: Voir les Nez-Percés.]
L'effondrement pouvait avoir été produit par les pluies, et la cache pouvait n'être pas vide.
Meneh-Ouiakon eut bien vite enlevé quelques mottes de gazon, et agrandi l'ouverture de façon à y passer son corps.
Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une grange et tout enduit de glaise, qui le rendait imperméable, mais dont une partie de la voûte était enfoncée.
A l'intérieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils, des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre du whisky.
[Note 48: Voir la Tête-Plate.]
Enchantée de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un fusil, puis elle chargea sur ses deux épaules l'énorme boudin de pemmican...
Désormais, elle n'aurait plus à redouter les tourments de la faim; désormais elle serait en état de se défendre si elle était attaquée.
Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, après avoir rebouché la cache aussi bien que possible. Mais un bruit étrange l'arrêta bientôt.
C'était comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses aux notes les plus aigues, s'éteignait parfois et reprenait tout à coup avec une vivacité voisine de l'emportement.
Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitté le bois. Elle suivait alors une piste à travers des broussailles et des arbustes nains.
Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les buissons, et, après avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un feu pétillant.
Autour du feu un vieil Indien misérablement vêtu de quelques oripeaux, dansait et gesticulait en chantant. La nuit était tombée, mais grâce à la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intérieur de la hutte.
Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant Jacot Godailleur, attaché à un pieu et la consternation peinte sur les traits!
Cachée dans un épais hallier, la Nadoessis ne pouvait être aperçue. Elle jugea prudent d'attendre que l'Indien eût fini son chant pour se présenter et tâcher d'arracher le pauvre dragon à sa déplorable situation.
Le vieillard disait, en langue chippiouaise:
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes frères et mes fils; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes crient depuis vingt hivers vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je le brûlerai, mon captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre [49].»
[Note 49: Nanibojou, appelé aussi Manabojou, est considéré comme le créateur du monde par plusieurs tribus indiennes.]
Ces paroles, il les répétait sur tous les tons imaginables, en se démenant dans sa cabane comme un épileptique.
Las enfin de vociférer et de se désarticuler les membres, il prit un calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de Jacot, plus mort que vif, il se mit à fumer.
Meneh-Ouiakon alors se leva et entra résolument dans le wigwam.
A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un signe pour qu'il se contint.
Quoique l'arrivée de la jeune squaw n'eût point échappé à l'Indien, il ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche.
--Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon.
--Je le sais, répondit le vieillard.
--Mon père est il un jossakeed [50]?
[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooùyga. Avis aux amateurs de mots composés!]
--Oui.
--Alors, mon père n'ignore pas le motif qui m'amène.
--Non, répondit le rusé sorcier, qui avait surpris le geste d'intelligence échange entre son prisonnier et la jeune squaw.
--Je connais le captif de mon père. Son coeur est grand. Il a obligé la fille des sachems nadoessis.
--- La fille des sachems nadoessis aime un visage-pâle répliqua l'Indien avec mépris.
Cette insinuation fit profondément rougir Meneh-Ouiakon.
--Mon père se trompe, dit-elle, après un moment un silence, je n'aime pas ce Visage-Pâle.
--Quel intérêt alors t'a poussée ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais brûler le captif blanc.
A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter un fagot de sapinette.
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes frères et mes filles; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brûler, mon captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre.»
En terminant, il saisit un tison embrasée et l'approcha de Jacot Godailleur, qui poussa des cris de détresse.
--Mon père, dit Meneh-Ouiakon arrêtant le bras du vieillard, mon père voudrait-il, avant de commencer, se réchauffer avec de l'eau-de-feu?
--De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, répondit vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon à ses pieds.
--Si mon père veut m'accompagner?
--Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant à Meneh-Ouiakon un regard empreint de défiance.
Que mon père vienne, et ses yeux verront, et son estomac se réjouira.
--Ton intention est de m'enlever mon prisonnier.
--J'ai dit que je savais où il y a de l'eau-de-feu.
Le visage du jossakeed exprima encore une brûlante convoitise.
--Nous irons la chercher après le sacrifice.
--Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant ce temps.
--Tu as raison. Est-ce loin?
--A la distance de deux jets de flèche.
--Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper, car je vois dans ton coeur.
--Mon père n'y peut voir le désir de lui faire mal. Par hasard, j'ai découvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de communiquer la bonne nouvelle à un puissant jossakeed chippiouais.
Cette adroite flatterie caressa la vanité du vieillard; détacha l'ex-dragon du pieu auquel il était assujetti, et le poussa devant lui, en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets.
L'infortuné Jacot ne comprenait rien à cette scène. Cependant il se sentait tout aise de s'éloigner du feu qui, pour lui, dégageait déjà de mortelles émanations de chair brûlée.
Allumant une torche de résine, Meneh-Ouiakon sortit négligemment la première de la cabane, et ouvrit la marche.
Au bout de quelques minutes, ils étaient à la cachette.
L'Indien lia son prisonnier à un arbre, puis il dit à la jeune file:
--Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obéit avec un empressement qui dissipa en partie les soupçons du jongleur.
Elle rapporta les deux barils.
L'Indien en déboucha un, l'approcha de ses lèvres; mais une idée traversant son cerveau, il dit à la jeune squaw:
--Goûte. Meneh-Ouiakon but une gorgée et rendit le baril au sorcier, qui en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps collée, faisant entendre un bruyant glou-glou, s'arrêta pour respirer, se remit à boire, s'assit à terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon à son prisonnier, posa un instant le barillet à côté de lui, le reprit encore, pour en pomper le liquide à grands traits, et après un quart d'heure de ce manège, dont les deux spectateurs suivaient avec anxiété les diverses péripéties, il repoussa le vase à demi vide, en tendant ses bras décharnés vers la Nadoessis, et en balbutiant:
--Tu es belle comme une Fleur des prairies... et bonne... comme cette eau-de-feu... Ce soir tu partageras ma peau de buffle... quand nous aurons brûlé mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou....
Ensuite il essaya de chanter:
Les Visages-Pâles, les chiens de Visages-Pâles ont égorgé...»
Mais il n'en put articuler davantage. Vaincu par l'énorme quantité d'alcool qu'il avait absorbée, son corps roula inerte sur le gazon.
Aussitôt, d'un coup de couteau, Meneh-Ouiakon trancha les liens de Godailleur.
--Vite, en route, mon frère! dit-elle.
--Ah! s'écria le dragon, avant de partir, sauf votre respect, mam'selle, je vous demanderai la permission de siroter une larme de ce nectar, que le malotru a renversé é terre, sans égard pour l'excellence de la chose.
En parlant, il ramassa le baril et lui fit, sur-le-champ, une copieuse saignée.
--Bon! fameux! divin! du vrai rhum de la Jamaïque! exclamait-il en reprenant haleine; et penser que voilà plus d'un mois que mon palais était en deuil de pareille ambroisie Allons, encore un coup, un dernier, sans vous offenser, mam'selle, et je vous suis.
Ayant sablé une nouvelle rasade, il ajouta
--Mais n'y aurait-il pas moyen d'emporter ce gentil petit tonneau avec nous? Je m'en chargerais avec bien du plaisir.
--Non, que mon frère se dépêche! répondit impatiemment Meneh-Ouiakon.
Ils s'éloignèrent alors de la cache, revinrent à la hutte du sorcier, où la jeune fille prit de la poudre et du plomb pour son fusil qu'elle confia à l'ex-cavalier de 1re classe, et ils repartirent.
En chemin Jacot raconta à la Nadoessis que, ne l'ayant pas trouvée quand il s'était réveillé derrière la Chapelle, il l'avait appelée et cherchée partout.
Comme il continuait ses perquisitions, un Indien jeté sur lui à l'improviste, l'avait garrotté et traîné à ce wigwam on elle l'avait rencontré et arraché à une mort certaine.
Ce dont Jacot Godailleur, ex-dragon de 1re classe au 7e régiment de dragons, un propre régiment, sans vous offenser, mam'selle, vous aura une reconnaissance éternelle! ajouta-t-il avec emphase, pour couronner son récit.
Huit jours après, les deux voyageurs arrivaient, sains et saufs, au village du Sault-Sainte-Marie et descendaient chez le père Rondeau.
CHAPITRE XVI
UNE EXPÉDITION DES APOTRES
ADRIEN DUBREUIL A SON AMI ERNEST LENORMAND.
Fond-du-Lac, août, 1838.
A la vue du nom du lieu d'où je t'écris, tu ouvres tes yeux tout grands; prends donc, une carte de l'Amérique septentrionale, mon bon ami, et, un peu au-dessous de l'angle occidental formé par le 47° de latitude et le 92° de longitude, tu apercevras, sans lunettes, je l'espère, un nom fort peu connu maintenant des populations civilisées, mais auquel je ne crains pas de prédire une notoriété considérable, d'ici un siècle ou deux, rien que cela, si quelque folle comète ne s'avise, dans ses nocturnes ébats, de donner un coup de queue à notre globe sublunaire, ce que je ne lui souhaite pas, de mon vivant au moins!
Quelle phrase! as-tu eu chaud pour la lire? je sue comme dans une étuve. Le papier d'emballage sur lequel je t'écris t'en dira long. Si tu savais quelle peine j'ai eue à me le procurer! D'encre ici il n'est point question. Un peu de suie détrempée avec de l'eau en fait l'office. Quant à ma plume, c'est un piquant de porc-épic que j'ai, tant bien que mal, aiguisé sur un caillou, car on ne me permet pas d'avoir de couteau. Tu t'étonnes! Ah! réserve tes surprises, mon cher; je vais t'en apprendre bien d'autres. Mais procédons par ordre.
Tu te souviens avec quelle joie je reçus la mission d'aller explorer les mines du lac Supérieur. Pour moi qui aimais passionnément l'Amérique pour ses institutions libérales, pour les splendeurs dont Chateaubriand nous avait conté que son immense territoire était écrasé, et peut-être aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes ancêtres contribuèrent largement à la découverte et à la colonisation du Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais était le comble de voeux souvent caressés quoique dissimulés avec soin, car je craignais d'affliger ma bonne mère.
Ce mot d'Amérique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en larmes. Était-ce au souvenir de mon frère aîné, parti depuis tant d'années, sans que l'on eût jamais su ce qu'il était devenu? Mais qui prouve qu'il soit allé sur cet hémisphère?
Juge s'il m'en coûta beaucoup de déclarer cette tendre mère que j'avais trouvé un emploi en Amérique et que je devais la quitter pour quelques années.
Cependant elle se montra plus forte, plus résignée que je ne l'aurais cru.
«Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton départ me crève le coeur. Je n'ai plus que toi ici-bas... mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse à ton bonheur si tu penses réussir là-bas. Une destinée fatale semble vous y conduire tous. La plupart de tes aïeux ont votre nom et sont morts de l'autre côté de l'Atlantique; ton père a péri dans le golfe Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frère...
Elle se mit à sangloter.
«Ah ton frère aîné, mon bel Adolphe, poursuivit-elle à travers ses sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son père lui avait pardonné avant son dernier voyage, dans lequel, hélas! il a succombé, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre mon âme à Dieu!
Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur, qui s'est attaché à moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son expression.
Un voyage à travers l'océan n'a rien de très-divertissant, n'en parlons pas.
Nous voici à New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau et qui me semble destinée à conquérir le beau titre de capitale du monde commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle part un emplacement aussi bien disposé pour être l'emporium, comme on dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement avantageux aux gens du négoce, mais pour un artiste, pour un ami des charmes de la nature, il n'en est guère, à mon avis, de plus attrayant.
La ville, qui n'a que 200,000 âmes maintenant, en comptera peut-être un million dans vingt ans [51], et, avant la fin du siècle sera la cité la plus populeuse de notre planète. Pour le moment elle est très-mouvementée, très-affairée, très-enfiévrée, pas du tout agréable pour un Français. De monuments publics, il y a peu ou point; de lieux de divertissements, je n'en ai pas entrevu l'ombre. Chacun s'occupe, chacun songe _to make business_. Les seules distractions sont la bar ou le café (méchante traduction d'une méchante chose); on s'y enivre. Le soir, l'ivresse n'est pas déplacée. En plein soleil c'est une infamie. Ainsi sont les gens, un peu partout d'ailleurs: ils répugnent à se montrer sans un masque ou un voile sur la figure.
[Note 51: C'est le chiffre actuel.]
Élevons, mon cher, un autel à l'hypocrisie, ou plutôt quittons New-York et suis-moi dans l'intérieur des terres.
Là je remarque une activité prodigieuse, un esprit d'entreprise inouï. On travaille avec une ardeur, dans une multiplicité de genres, dont un Européen n'a pas idée. En cinq ans, d'une forêt vierge, on a fait un village florissant, avec son église, sa maison commune, ses champs, ses promenades et jusqu'à ses parterres ornés de fleurs; J'oublie de mentionner l'imprimerie et le journal, car, dans ce pays, dès qu'un groupe de cent individus s'est réuni, il lui faut sa presse et sa gazette. Admirant ce concert si harmonieux et si fécond pour la civilisation, je me suis pris à formuler un axiome: Plus grande est la somme de liberté donnée aux hommes, moins grands sont les moyens d'en abuser [52].
[Note 52: Voir l'Espion-Noir, par H.-E. Chevalier et F. Pharaon.]
Pardonne-moi ce grain de vaniteuse philosophie.
Je passe à Niagara, simplement pour constater que M. de Chateaubriand nous a débité, sur cette prodigieuse cataracte des bourdes dignes de la mythologie antique. Je ris encore comme un fou, en songeant à l'histoire de son sapajou se suspendant aux lianes de la chute (où il n'y a point de lianes) et repêchant dans le tourbillonnement des eaux des carcasses d'orignaux. Or le sapajou est un mythe dans l'Amérique septentrionale, et existât-il, que l'orignal est un quadrupède aussi gros qu'un boeuf.
Tiens, laissons cela, traversons le lac Huron, remontons la rivière Sainte-Marie et embarque-toi avec moi sur le lac Supérieur.
Ici, bien cher, commence mon odyssée. Tu n'en croirais pas tes oreilles, si j'étais là, près de toi, pour te la narrer (tu le vois, j'adopte déjà le style épique); mais tâche de ne pas douter du témoignage de tes yeux.
Note d'abord que nous quittons les établissements civilisés pour entrer dans le désert, où police, gendarmerie, ni le moindre garde champêtre n'est plus possible.