Part 9
Cinq minutes après, le Malais vint m'annoncer par signes que le dîner était servi. Je descendis et trouvai la table dressée dans cette immense salle à manger. Je ne puis vous dire quel sentiment de crainte et de tristesse s'empara de moi quand je me vis forcée de dîner ainsi seule, éclairée par deux bougies dont la lumière n'atteignait pas la profondeur de l'appartement, et permettait à l'ombre d'y donner aux objets sur lesquels elle s'étendait les formes les plus bizarres. Ce sentiment pénible s'augmentait encore de la présence de ce serviteur basané, à qui je ne pouvais communiquer mes volontés que par des signes auxquels, du reste, il obéissait avec une promptitude et une intelligence qui donnaient encore quelque chose de plus fantastique à ce repas étrange. Plusieurs fois j'eus envie de lui parler, quoique je susse qu'il ne pourrait pas me comprendre; mais, comme les enfans qui n'osent crier dans les ténèbres, j'avais peur d'entendre le son de ma propre voix. Lorsqu'il eut servi le dessert, je lui fis signe d'aller me faire un grand feu dans ma chambre; la flamme du foyer est la compagnie de ceux qui n'en ont pas; d'ailleurs, je comptais ne me coucher que le plus tard possible, car je me sentais une terreur à laquelle je n'avais pas songé pendant la journée, et qui était venue avec les ténèbres.
Lorsque je me trouvai seule dans cette grande salle à manger, ma terreur s'augmenta: il me semblait voir s'agiter les rideaux blancs qui pendaient devant les fenêtres, pareils à des linceuls; cependant ce n'était pas la crainte des morts qui m'agitait: les moines et les abbés dont j'avais foulé en passant les tombes dormaient de leur sommeil béni, les uns dans leur cloître, les autres dans leurs caveaux; mais tout ce que j'avais lu à la campagne, tout ce qu'on m'avait raconté à Caen, me revenait à la mémoire, et je tressaillais au moindre bruit. Le seul qu'on entendît cependant était le frémissement des feuilles, le murmure lointain de la mer, et ce bruit monotone et mélancolique du vent qui se brise aux angles des grands édifices et s'abat dans les cheminées, comme une volée d'oiseaux de nuit. Je restai ainsi immobile pendant dix minutes à peu près, n'osant regarder ni à droite ni à gauche, lorsque j'entendis un léger bruit derrière moi; je me retournai: c'était le Malais. Il croisa les mains sur sa poitrine et s'inclina: c'était sa manière d'annoncer que les ordres qu'il avait reçus étaient accomplis. Je me levai; il prit les bougies et marcha devant moi; mon appartement, du reste, avait été parfaitement préparé pour la nuit par ma singulière femme de chambre, qui posa les lumières sur une table et me laissa seule.
Mon désir avait été exécuté à la lettre: un feu immense brûlait dans la grande cheminée de marbre blanc supportée par des amours dorés; sa lueur se répandait dans la chambre et lui donnait un aspect gai, qui contrastait si bien avec ma terreur, qu'elle commença à se passer. Cette chambre était tendue de damas rouge à fleurs, et ornée au plafond et aux portes d'une foule d'arabesques et d'enroulemens plus capricieux les uns que les autres, représentant des danses de faunes et de satyres dont les masques grotesques riaient d'un rire d'or au foyer qu'ils reflétaient. Je n'étais cependant pas rassurée au point de me coucher; d'ailleurs, il était à peine huit heures du soir. Je substituai donc simplement un peignoir à ma robe, et, comme j'avais remarqué que le temps était beau, je voulus ouvrir ma fenêtre afin d'achever de me rassurer par la vue calme et sereine de la nature endormie; mais, par une précaution dont je crus pouvoir me rendre compte en l'attribuant à ces bruits d'assassinats répandus dans les environs, les volets en avaient été fermés en dedans. Je revins donc m'asseoir près de la table, au coin de mon feu, m'apprêtant à lire mon voyage dans l'Inde, lorsqu'en jetant les yeux sur le volume, je m'aperçus que j'avais apporté le tome second au lieu du tome premier. Je me levai pour aller le changer, lorsqu'à l'entrée de la bibliothèque ma crainte me reprit. J'hésitai un instant; enfin je me fis honte à moi-même d'une terreur aussi enfantine: j'ouvris hardiment la porte, et je m'avançai vers le panneau où était le reste de l'édition.
En approchant ma bougie des autres tomes pour voir leurs numéros, mes regards plongèrent dans le vide causé par l'absence du volume que, par erreur, j'avais pris d'abord, et derrière la tablette je vis briller un bouton de cuivre pareil à ceux que l'on met aux serrures, et que cachaient aux yeux les livres rangés sur le devant du panneau. J'avais souvent vu des portes secrètes dans les bibliothèques, et dissimulées par de fausses reliures; rien n'était donc plus naturel qu'une porte du même genre s'ouvrît dans celle-ci. Cependant la direction dans laquelle elle était placée rendait la chose presque impossible: les fenêtres de la bibliothèque étaient les dernières du bâtiment; ce bouton était scellé au lambris en retour de la seconde fenêtre: une porte pratiquée à cet endroit se serait donc ouverte sur le mur extérieur.
Je me reculai pour examiner, à l'aide de ma bougie, si je n'apercevais pas quelque signe qui indiquât une ouverture; mais j'eus beau regarder, je ne vis rien. Je portai alors la main sur le bouton, et j'essayai de le faire tourner, mais il résista; je le poussai et je le sentis fléchir; je le poussai plus fortement, alors une porte s'échappa avec bruit, renvoyée vers moi par un ressort. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.
Vous comprenez qu'une pareille découverte n'était point de nature à calmer mon effroi. J'avançai ma bougie au-dessus de l'escalier, et je le vis s'enfoncer perpendiculairement. Un instant j'eus l'intention de m'y engager, je descendis même les deux premières marches; mais le cœur me manqua. Je rentrai à reculons dans la bibliothèque, et je repoussai la porte, qui se referma si hermétiquement, que même, avec la certitude qu'elle existait, je ne pus découvrir ses jointures. Je replaçai aussitôt le volume, de peur qu'on ne s'aperçût que j'y avais touché, car je ne savais qui intéressait ce secret. Je pris au hasard un autre ouvrage, je rentrai dans ma chambre, je fermai au verrou la porte qui donnait sur la bibliothèque, et je revins m'asseoir près du feu.
Les événemens inattendus acquièrent ou perdent de leur gravité selon les dispositions d'esprit tristes ou gaies, ou selon les circonstances plus ou moins critiques dans lesquelles on se trouve. Certes, rien de plus naturel qu'une porte cachée dans une bibliothèque et qu'un escalier tournant pratiqué dans l'épaisseur d'un mur; mais si l'on découvre cette porte et cet escalier la nuit, dans un château isolé, qu'on habite seule et sans défense; si ce château s'élève au milieu d'une contrée qui retentit chaque jour du bruit d'un vol ou d'un assassinat nouveau, si toute une mystérieuse destinée vous enveloppe depuis quelque temps, si des pressentimens sinistres vous ont, vingt fois, fait passer, au milieu d'un bal, un frisson mortel dans le cœur, tout alors devient, sinon réalité, du moins spectre et fantôme; et personne n'ignore par expérience que le danger inconnu est mille fois plus saisissant et plus terrible que le péril visible et matérialisé.
C'est alors que je regrettai bien vivement ce congé imprudent que j'avais donné à ma femme de chambre. La terreur est une chose si peu raisonnée qu'elle s'excite ou se calme sans motifs plausibles. L'être le plus faible, un chien qui nous caresse, un enfant qui nous sourit, quoique ni l'un ni l'autre ne puissent nous défendre, sont, en ce cas, des appuis pour le cœur, sinon des armes pour le bras. Si j'avais eu près de moi cette fille, qui ne m'avait pas quittée depuis cinq ans, dont je connaissais le dévoûment et l'amitié, sans doute que toute crainte eût disparu, tandis que seule comme j'étais, il me semblait que j'étais dévouée à l'avance, et que rien ne pouvait me sauver.
Je restai ainsi deux heures immobile, la sueur de l'effroi sur le front. J'écoutai sonner à ma pendule dix heures, puis onze heures; et à ce bruit si naturel cependant, je me cramponnais chaque fois au bras de mon fauteuil. Entre onze heures et onze heures et demie, il me sembla entendre la détonation lointaine d'un coup de pistolet, je me soulevai à demi, appuyée sur le chambranle de la cheminée; puis, tout étant rentré dans le silence, je retombai assise et la tête renversée sur le dossier de ma bergère. Je restai encore ainsi quelque temps les yeux fixes et n'osant les détourner du point que je regardais, de peur qu'ils ne rencontrassent, en se retournant, quelque cause de crainte réelle. Tout-à-coup il me sembla, au milieu de ce silence absolu, que la grille qui était en face du perron et qui séparait le jardin du parc grinçait sur ses gonds. L'idée que Horace rentrait chassa à l'instant toute ma terreur; je m'élançai à la fenêtre, oubliant que mes volets étaient clos; je voulus ouvrir la porte du corridor; soit maladresse, soit précaution, le Malais l'avait fermée en se retirant: j'étais prisonnière. Je me rappelai alors que les fenêtres de la bibliothèque donnaient comme les miennes sur le préau, je tirai le verrou, et, par un de ces mouvemens bizarres qui font succéder le plus grand courage à la plus grande faiblesse, j'y entrai sans lumière, car ceux qui venaient à cette heure pouvaient n'être pas Horace et ses amis, et ma lumière dénonçait que ma chambre était habitée. Les volets étaient poussés seulement, j'en écartai un, et au clair de la lune j'aperçus distinctement un homme qui venait d'ouvrir l'un des battans de la grille et le tenait entrebâillé, tandis que deux autres, portant un objet que je ne pouvais distinguer, franchissaient la porte que leur compagnon referma derrière eux. Ces trois hommes ne s'avançaient pas vers le perron, mais tournaient autour du château; cependant, comme le chemin qu'ils suivaient les rapprochait de moi, je commençai à reconnaître la forme du fardeau qu'ils portaient; c'était un corps enveloppé dans un manteau. Sans doute, la vue d'une maison qui pouvait être habitée donna quelque espoir à celui ou à celle qu'on enlevait. Une espèce de lutte s'engagea sous ma fenêtre; dans cette lutte un bras se dégagea, ce bras était couvert d'une manche de robe; il n'y avait plus de doute, la victime était une femme... Mais tout ceci fut rapide comme l'éclair; le bras, saisi vigoureusement par un des trois hommes, rentra sous le manteau; l'objet reprit l'apparence informe d'un fardeau quelconque; puis tout disparut à l'angle du bâtiment et dans l'ombre d'une allée de marronniers, qui conduisait au petit pavillon fermé que j'avais découvert la veille au milieu du massif de chênes.
Je n'avais pas pu reconnaître ces hommes; tout ce que j'en avais distingué, c'est qu'ils étaient vêtus en paysans: mais, s'ils étaient véritablement ce qu'ils paraissaient être, comment venaient-ils au château? comment s'étaient-ils procuré une clef de la grille? Était-ce un rapt? était-ce un assassinat? Je n'en savais rien. Mais certainement c'était l'un ou l'autre: tout cela, d'ailleurs, était si incompréhensible et si étrange, que parfois je me demandais si je n'étais pas sous l'empire d'un rêve; au reste, on n'entendait aucun bruit, la nuit poursuivait son cours calme et tranquille, et moi j'étais restée debout à la fenêtre, immobile de terreur, n'osant quitter ma place, de peur que le bruit de mes pas n'éveillât le danger, s'il en était qui me menaçât. Tout-à-coup je me rappelai cette porte dérobée, cet escalier mystérieux; il me sembla entendre un bruit sourd de ce côté; je m'élançai dans ma chambre, refermai et verrouillai la porte; puis j'allai retomber dans mon fauteuil sans remarquer que, pendant mon absence, une des deux bougies s'était éteinte.
Cette fois ce n'était plus une crainte vague et sans cause qui m'agitait, c'était quelque crime bien réel qui rôdait autour de moi et dont j'avais de mes yeux distingué les agens. Il me semblait à tout moment que j'allais voir s'ouvrir une porte cachée, ou entendre glisser quelque panneau inaperçu, tous ces petits bruits si distincts pendant la nuit et que cause un meuble qui craque ou un parquet qui se disjoint, me faisaient bondir d'effroi, et j'entendais, dans le silence, mon cœur battre à l'unisson du balancier de la pendule. A ce moment, la flamme de ma bougie consumée atteignit le papier qui l'entourait, une lueur momentanée se répandit par toute la chambre, puis s'en alla décroissante; un pétillement se fit entendre pendant quelques secondes; puis la mèche s'enfonçant dans la cavité du flambeau, s'éteignit tout-à-coup et me laissa sans autre lumière que celle du foyer.
Je cherchai des yeux autour de moi si j'avais du bois pour l'alimenter: je n'en aperçus point. Je rapprochai les tisons les uns des autres, et pour un moment le feu reprit une nouvelle ardeur; mais sa flamme tremblante n'était point une lumière propre à me rassurer: chaque objet était devenu mobile comme la lueur nouvelle qui l'éclairait, les portes se balançaient, les rideaux semblaient s'agiter, de longues ombres mouvantes passaient sur le plafond et sur les tapisseries. Je sentais que j'étais près de me trouver mal, et je n'étais préservée de l'évanouissement que par la terreur même; en ce moment, ce petit bruit qui précède le tintement de la pendule se fit entendre, et minuit sonna.
Cependant je ne pouvais passer la nuit entière dans ce fauteuil; je sentais le froid me gagner lentement. Je pris la résolution de me coucher tout habillée, je gagnai le lit sans regarder autour de moi, je me glissai sous la couverture, et je tirai le drap par-dessus ma tête. Je restai une heure à peu près ainsi sans songer même à la possibilité du sommeil. Je me rappellerai cette heure toute ma vie: une araignée faisait sa toile dans la boiserie de l'alcôve, et j'écoutais le travail incessant de l'ouvrière nocturne: tout-à-coup il cessa, interrompu par un autre bruit; il me sembla entendre le petit cri qu'avait fait, lorsque j'avais poussé le bouton de cuivre, la porte de la bibliothèque; je sortis vivement ma tête de la couverture, et, le cou raidi, retenant mon haleine, la main sur mon cœur pour l'empêcher de battre, j'aspirai le silence, doutant encore; bientôt je ne doutai plus.
Je ne m'étais pas trompée, le parquet craqua sous le poids d'un corps; des pas s'approchèrent et heurtèrent une chaise; mais sans doute celui qui venait craignit d'être entendu, car tout bruit cessa aussitôt, et le silence le plus absolu lui succéda. L'araignée reprit sa toile... Oh! tous ces détails, voyez-vous!... tous ces détails, ils sont présens à ma mémoire comme si j'étais là encore, couchée sur ce lit et dans l'agonie de la terreur.
J'entendis de nouveau un mouvement dans la bibliothèque, on se remit en marche en s'approchant de la boiserie à laquelle était adossé mon lit; une main s'appuya contre la cloison: je n'étais plus séparée de celui qui venait ainsi que par l'épaisseur d'une planche. Je crus entendre glisser un panneau. Je me tins immobile et comme si je dormais: le sommeil était ma seule arme; le voleur, si c'en était un, comptant que je ne pourrais ni le voir ni l'entendre, m'épargnerait peut-être, jugeant ma mort inutile; mon visage tourné vers la tapisserie était dans l'ombre, ce qui me permit de garder les yeux ouverts. Alors je vis remuer mes rideaux, une main les écarta lentement; puis, encadrée dans leur draperie rouge, une tête pâle s'avança; en ce moment la dernière lueur du foyer, tremblante au fond de l'alcôve, éclaira cette apparition. Je reconnus le comte Horace, et je fermai les yeux!...
Lorsque je les rouvris, la vision avait disparu; quoique mes rideaux fussent encore agités, j'entendis le frôlement du panneau qui se refermait, puis le bruit décroissant des pas, puis le cri de la porte; enfin tout redevint tranquille et silencieux. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans haleine et sans mouvement; mais vers le commencement du jour à peu près, brisée par cette veille douloureuse, je tombai dans un engourdissement qui ressemblait au sommeil.
XII.
Je fus réveillée par le Malais, qui frappait à la porte que j'avais fermée en dedans; je m'étais couchée tout habillée, comme je vous l'ai dit; j'allai donc tirer les verrous, le domestique ouvrit mes volets, et je vis rentrer dans ma chambre le jour et le soleil. Je m'élançai vers la fenêtre.
C'était une de ces belles matinées d'automne où le ciel, avant de se couvrir de son voile de nuages, jette un dernier sourire à la terre; tout était si calme et si tranquille dans ce parc, que je commençai à douter presque de moi-même. Cependant les événemens de la nuit étaient demeurés bien vivans dans mon cœur; puis les lieux mêmes qu'embrassait ma vue me rappelaient leurs moindres détails. Je revoyais la grille qui s'était ouverte pour donner passage à ces trois hommes et à cette femme, l'allée qu'ils avaient suivie, les pas dont l'empreinte était restée sur le sable, plus visibles à l'endroit où la victime s'était débattue, car ceux qui l'emportaient s'étaient cramponnés avec force pour maîtriser ses mouvemens; ces pas suivaient la direction que j'ai déjà indiquée, et disparaissaient sous l'allée de tilleuls. Je voulus voir alors, pour renforcer encore, s'il était possible, le témoignage de mes sens, si quelques nouvelles preuves se joindraient à celle-ci; j'entrai dans la bibliothèque, le volet était à demi ouvert comme je l'avais laissé, une chaise renversée au milieu de la chambre était celle que j'avais entendue tomber; je m'approchai du panneau, et, regardant avec une attention profonde, je vis la rainure imperceptible sur laquelle il glissait; j'appuyai ma main sur la moulure, il céda; en ce moment on ouvrit la porte de ma chambre; je n'eus que le temps de repousser le panneau et de saisir un livre dans la bibliothèque.
C'était le Malais, il venait me chercher pour déjeuner, je le suivis.
En entrant dans la salle à manger je tressaillis de surprise; je comptais y trouver Horace, et non-seulement il n'y était pas, mais encore je ne vis qu'un couvert.--Le comte n'est-il point rentré? m'écriai-je.
Le Malais me fit signe que non.
--Non! murmurai-je stupéfaite.
--Non, répéta-t-il encore du geste. Je tombai sur ma chaise: le comte n'était pas rentré!... et cependant je l'avais vu, moi, il était venu à mon lit, il avait soulevé mes rideaux une heure après que ces trois hommes... Mais ces trois hommes.., n'étaient-ce pas le comte et ses deux amis; Horace, Max et Henri, qui enlevaient une femme!... Eux seuls en effet pouvaient avoir la clef du parc, entrer ainsi librement sans être vus ni inquiétés; plus de doute, c'était cela. Voilà pourquoi le comte n'avait pas voulu me laisser venir au château; voilà pourquoi il m'avait reçue si froidement; voilà pourquoi il avait prétexté une partie de chasse. L'enlèvement de cette femme était arrêté avant mon arrivée; l'enlèvement était accompli. Le comte ne m'aimait plus, il aimait une autre femme, et cette femme était dans le château: dans le pavillon, sans doute!
Oui; et le comte, pour s'assurer que je n'avais rien vu, rien entendu, que j'étais enfin sans soupçons, était remonté par l'escalier de la bibliothèque, avait poussé la boiserie, écarté mes rideaux, et certain que je dormais, était retourné à ses amours. Tout m'était expliqué, clair et précis comme si je l'eusse vu. En un instant, ma jalousie avait percé l'obscurité, abattu les murailles; rien ne me restait plus à apprendre: je sortis, j'étouffais!
On avait déjà effacé la trace des pas; le râteau avait nivelé le sable. Je suivis l'allée de tilleuls, je gagnai le massif de chênes, je vis le pavillon, je tournai autour: il était clos et semblait inhabité, comme la veille. Je rentrai au château, je montai dans ma chambre, je me jetai dans cette bergère où la nuit précédente j'avais passé de si cruelles heures, et je m'étonnai de mon effroi!... C'était l'ombre, c'étaient les ténèbres, ou plutôt c'était l'absence d'une passion violente, qui avait ainsi affaibli mon cœur!...
Je passai une partie de la journée à me promener dans ma chambre, à ouvrir et fermer la fenêtre, attendant le soir avec autant d'impatience que j'avais, la veille, de crainte de le voir venir. On vint m'annoncer que le dîner était servi. Je descendis; je vis, comme le matin, un seul couvert, et près du couvert une lettre. Je reconnus l'écriture d'Horace, et je brisai vivement le cachet.
Il s'excusait auprès de moi de me laisser deux jours ainsi seule; mais il n'avait pu revenir, sa parole était engagée avant mon arrivée, et il avait dû la tenir, quoiqu'il lui en coûtât. Je froissai la lettre entre mes mains sans l'achever, et je la jetai dans ma cheminée; puis je m'efforçai de manger pour détourner les soupçons du Malais, et je remontai dans ma chambre.
Ma recommandation de la veille n'avait pas été oubliée: je trouvai grand feu; mais ce soir, ce n'était plus cela qui me préoccupait. J'avais tout un plan à arrêter; je m'assis pour réfléchir. Quant à la peur de la veille, elle était complétement oubliée!
Le comte Horace et ses amis étaient rentrés par la grille; car ces hommes, c'étaient bien eux et lui. Ils avaient conduit cette femme au pavillon; puis le comte était remonté par l'escalier dérobé pour s'assurer si j'étais bien endormie, et si je n'avais rien vu ni entendu. Je n'avais donc qu'à suivre l'escalier; à mon tour, je faisais le même chemin que lui, j'allais là d'où il était venu: j'étais décidée à suivre l'escalier.
Je regardai la pendule, elle marquait huit heures un quart; j'allai à mes volets, ils n'étaient pas fermés. Sans doute il n'y avait rien à voir cette nuit, puisque la précaution de la veille n'avait pas été prise: j'ouvris la fenêtre.
La nuit était orageuse, j'entendais le tonnerre au loin, et le bruit de la mer qui se brisait sur la plage venait jusqu'à moi. Il y avait dans mon cœur une tempête plus terrible que celle de la nature, et mes pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que les vagues de l'Océan. Deux heures s'écoulèrent ainsi sans que je fisse un mouvement, sans que mes yeux quittassent une petite statue perdue dans un massif d'arbres: il est vrai que je ne la voyais pas.
Enfin je pensai que le moment était venu: je n'entendais plus aucun bruit dans le château; cette même pluie qui, pendant cette même soirée du 27 au 28 septembre, vous fit chercher un abri dans les ruines, commençait à tomber par torrens: je laissai un instant ma tête exposée à l'eau du ciel, puis je rentrai, refermant ma fenêtre et repoussant mes volets.
Je sortis de ma chambre et fis quelques pas dans le corridor. Aucun bruit ne veillait dans le château; le Malais était couché sans doute, ou il servait son maître dans une autre partie de l'habitation. Je rentrai chez moi et je mis les verrous; il était dix heures et demie: on n'entendait que les plaintes de l'ouragan, dont le bruit me servait en couvrant celui que je pourrais faire. Je pris une bougie, et je m'avançai vers la porte de la bibliothèque: elle était fermée à clef!...
On m'y avait vue le matin, on craignait que je ne découvrisse l'escalier: on m'en avait clos l'issue. Heureusement que le comte avait pris la peine de m'en indiquer une autre.
Je passai derrière mon lit, je pressai la moulure mobile, la boiserie glissa, et je me trouvai dans la bibliothèque.
J'allai droit, d'un pas ferme et sans hésiter, à la porte dérobée; j'enlevai le volume qui cachait le bouton, je poussai le ressort, le panneau s'ouvrit.
Je m'engageai dans l'escalier; il offrait juste passage à une personne; je descendis trois étages. A chaque étage j'écoutai, je n'entendis rien.