Pauline et Pascal Bruno

Part 10

Chapter 103,905 wordsPublic domain

Je me trouvai sous une voûte qui s'enfonçait hardiment et en droite ligne. Je la suivis pendant cinq minutes à peu près; puis je trouvai une troisième porte; comme la seconde, elle n'opposa aucune résistance; elle donnait sur un autre escalier pareil à celui de la bibliothèque, mais qui n'avait que deux étages. De celui-là on sortait par un panneau de fer carré: en l'entr'ouvrant j'entendis des voix. J'éteignis ma bougie, je la posai sur la dernière marche; puis je me glissai par l'ouverture: elle était produite par le déplacement d'une plaque de cheminée. Je la repoussai doucement, et je me trouvai dans une espèce de laboratoire de chimiste, très faiblement éclairé, la lumière de la chambre voisine ne pénétrant dans ce cabinet qu'au moyen d'une ouverture ronde, placée au haut d'une porte et voilée par un petit rideau vert. Quant aux fenêtres, elles étaient si soigneusement fermées, que, même pendant le jour, toute clarté extérieure devait être interceptée.

Je ne m'étais pas trompée lorsque j'avais cru entendre parler. La conversation était bruyante dans la chambre attenante: je reconnus la voix du comte et de ses amis. J'approchai une chaise de la porte, et je montai sur la chaise; de cette manière j'atteignis jusqu'au carreau, et ma vue plongea dans l'appartement.

Le comte Horace, Max et Henri étaient à table; pourtant l'orgie tirait à sa fin. Le Malais les servait, debout derrière le comte. Chacun des convives était vêtu d'une blouse bleue, portait un couteau de chasse à la ceinture, et avait une paire de pistolets à portée de sa main. Horace se leva comme pour s'en aller.

--Déjà? lui dit Max.

--Que voulez-vous que je fasse ici? répondit le comte.

--Bois! dit Henri en levant son verre.

--Le beau plaisir de boire avec vous, reprit le comte; à la troisième bouteille vous voilà ivres comme des portefaix.

--Jouons!...

--Je ne suis pas un filou pour vous gagner votre argent quand vous n'êtes pas en état de le défendre, dit le comte en haussant les épaules et en se tournant à demi.

--Eh bien! alors, fais la cour à notre belle Anglaise; ton domestique a pris ses précautions pour qu'elle ne soit pas cruelle. Sur ma parole, voilà un gaillard qui s'y entend. Tiens, mon brave.

Max donna au Malais une poignée d'or.

--Généreux comme un voleur! dit le comte.

--Voyons, voyons, ce n'est pas répondre, repartit Max en se levant à son tour. Veux-tu de la femme ou n'en veux-tu pas?

--Je n'en veux pas.

--Alors je la prends.

--Un instant! s'écria Henri en étendant la main; il me semble que je suis bien quelqu'un ou quelque chose ici, et que j'ai des droits comme un autre. Qui est-ce qui a tué le mari?

--Au fait, c'est un antécédent, dit en riant le comte.

Un gémissement se fit entendre à ce mot. Je tournai les yeux du côté où il venait: une femme était étendue sur un lit à colonnes, les bras et les jambes liés aux quatre supports du baldaquin. Mon attention avait été tellement absorbée sur un seul point, que je ne l'avais pas aperçue d'abord.

--Oui, continua Max; mais qui les a attendus au Havre? qui est accouru ici à franc étrier pour vous avertir?

--Diable! fit le comte, voilà qui devient embarrassant, et il faudrait être le roi Salomon en personne pour décider qui a le plus de droits, de l'espion ou de l'assassin.

--Il faut pourtant que cela se décide, dit Max. Tu m'y as fait penser, à cette femme, et voilà que j'en suis amoureux maintenant.

--Et moi de même, dit Henri. Ainsi, puisque tu ne t'en soucies pas, toi, donne-la à celui de nous deux que tu voudras.

--Pour que l'autre m'aille dénoncer à la suite de quelque orgie où, comme aujourd'hui, il ne saura plus ce qu'il fait, n'est-ce pas? Oh! que non, messieurs. Vous êtes beaux, vous êtes jeunes, vous êtes riches, vous avez dix minutes pour lui faire la cour. Allez, mes don Juan.

--A la cour près, ce que tu viens de dire est une idée, répondit Henri. Qu'elle choisisse elle-même celui qui lui conviendra le mieux.

--Allons, soit, répondit Max; mais qu'elle se dépêche. Explique-lui cela, toi qui parles toutes les langues.

--Volontiers, dit Horace. Puis, se tournant vers la malheureuse femme:--Milady, lui dit-il dans l'anglais le plus pur, voici deux brigands de mes amis, tous deux de bonne famille, au reste, ce dont on peut vous donner la preuve sur parchemin, si vous le désirez, qui, élevés dans les principes de la secte platonique, c'est-à-dire du partage des biens, ont commencé par manger les leurs; puis, trouvant alors que tout était mal arrangé dans la société, ont eu la vertueuse idée de s'embusquer sur les grandes routes où elle passe, pour corriger ses injustices, rectifier ses erreurs et équilibrer ses inégalités. Depuis cinq ans, à la plus grande gloire de la philosophie et de la police, ils s'occupent religieusement de cette mission, qui leur donne de quoi figurer de la manière la plus honorable dans les salons de Paris, et qui les conduira, comme cela est arrivé pour moi, à quelque bon mariage qui les dispensera de continuer de faire les Karl Moor et les Jean Sbogar. En attendant, comme il n'y a dans ce château que ma femme, et que je ne veux pas la leur donner, ils vous supplient bien humblement de choisir, entre eux deux, celui qui vous conviendra le plus; faute de quoi, ils vous prendront tous les deux. Ai-je parlé en bon anglais, madame, et m'avez-vous compris?...

--Oh! si vous avez quelque pitié dans le cœur, s'écria la pauvre femme, tuez-moi! tuez-moi!

--Que répond-elle? murmura Max.

--Elle répond que c'est infâme, voilà tout, dit Horace; et j'avoue que je suis un peu de son avis.

--Alors..... dirent ensemble Max et Henri en se levant.

--Alors, faites comme vous voudrez, répondit Horace; et il se rassit, se versa un verre de vin de Champagne et but.

--Oh! tuez-moi donc! tuez-moi donc! s'écria de nouveau la femme en voyant les deux jeunes gens prêts à s'avancer vers elle.

En ce moment, ce qu'il était facile de prévoir arriva: Max et Henri, échauffés par le vin, se trouvèrent face à face, et, poussés par le même désir, se regardèrent avec colère.

--Tu ne veux donc pas me la céder? dit Max.

--Non! répondit Henri.

--Eh bien! alors, je la prendrai.

--C'est ce qu'il faudra voir.

--Henri! Henri! dit Max en grinçant des dents, je te jure sur mon honneur que cette femme m'appartiendra!

--Et moi, je te promets sur ma vie qu'elle sera à moi; et je tiens plus à ma vie, je crois, que tu ne tiens à ton honneur.

Alors ils firent chacun un pas en arrière, tirèrent leurs couteaux de chasse et revinrent l'un contre l'autre.

--Mais, par grâce, par pitié, au nom du ciel, tuez-moi donc! cria pour la troisième fois la femme couchée.

--Qu'est-ce que vous venez de dire? s'écria Horace toujours assis, s'adressant aux deux jeunes gens d'un ton de maître.

--J'ai dit, répondit Max en portant un coup à Henri, que ce serait moi qui aurais cette femme.

--Et moi, reprit Henri, pressant à son tour son adversaire, j'ai dit que ce serait non pas lui, mais moi; et je maintiens ce que j'ai dit.

--Eh bien! murmura Horace, vous en avez menti tous les deux; vous ne l'aurez ni l'un ni l'autre.

A ces mots, il prit sur la table un pistolet, le leva lentement dans la direction du lit et fit feu: la balle passa entre les combattans et alla frapper la femme au cœur.

A cette vue, je jetai un cri affreux et je tombai évanouie, et aussi morte en apparence que celle qui venait d'être frappée.

XIII.

Lorsque je revins à moi j'étais dans le caveau: le comte, guidé par le cri que j'avais poussé et par le bruit de ma chute, m'avait sans doute trouvée dans le laboratoire, et, profitant de mon évanouissement, qui avait duré plusieurs heures, m'avait transportée dans cette tombe: il y avait près de moi, sur une pierre, une lampe, un verre, une lettre: le verre contenait du poison; quant à la lettre, je vais vous la dire:

--Hésitez-vous à me la montrer, m'écriai-je, et n'êtes-vous confiante qu'à demi?

--Je l'ai brûlée, me répondit Pauline; mais, soyez tranquille: je n'en ai pas oublié une parole.

«Vous avez voulu que la carrière du crime fût complète pour moi, Pauline: vous avez tout vu, tout entendu: je n'ai donc plus rien à vous apprendre: vous savez qui je suis, ou plutôt ce que je suis.

»Si le secret que vous avez surpris était à moi seul, si nulle autre vie que la mienne n'était en jeu, je la risquerais plutôt que de faire tomber un seul cheveu de votre tête. Je vous le jure, Pauline.

»Mais une indiscrétion involontaire, un signe d'effroi arraché à votre souvenir, un mot échappé dans vos rêves, peut conduire à l'échafaud non-seulement moi, mais encore deux autres hommes. Votre mort assure trois existences: il faut donc que vous mouriez.

»J'ai eu un instant l'idée de vous tuer pendant que vous étiez évanouie, mais je n'en ai pas eu le courage, car vous êtes la seule femme que j'aie aimée, Pauline: si vous aviez suivi mon conseil, ou plutôt obéi à mes ordres, vous seriez à cette heure près de votre mère. Vous êtes venue près de moi: ne vous en prenez donc qu'à vous de votre destinée.

»Vous vous réveillerez dans un caveau où nul n'est descendu depuis vingt ans, et dans lequel, d'ici à vingt ans peut-être, nul ne descendra encore. N'ayez donc aucun espoir de secours, car il serait inutile. Vous trouverez du poison près de cette lettre: tout ce que je puis faire pour vous est de vous offrir une mort prompte et douce au lieu d'une agonie lente et douloureuse. Dans l'un ou l'autre cas, et quelque parti que vous preniez, à compter de cette heure, vous êtes morte.

»Personne ne vous a vue, personne ne vous connaît; cette femme que j'ai tuée pour mettre Max et Henri d'accord sera ensevelie à votre place, ramenée à Paris dans les caveaux de votre famille, et votre mère pleurera sur elle, croyant pleurer sur son enfant.

»Adieu, Pauline. Je ne vous demande ni oubli ni miséricorde: il y a longtemps que je suis maudit, et votre pardon ne me sauverait pas.»

--C'est atroce! m'écriai-je; ô mon Dieu, mon Dieu! que vous avez dû souffrir!

--Oui. Aussi tout ce qui me resterait à vous raconter ne serait que mon agonie: ainsi donc...

--N'importe, m'écriai-je en l'interrompant, n'importe, dites-la.

--Je lus cette lettre deux ou trois fois: je ne pouvais pas me convaincre moi-même de sa réalité. Il y a des choses contre lesquelles la raison se révolte: on les a devant soi, sous la main, sous les yeux; on les regarde, on les touche, et l'on n'y croit pas. J'allai en silence à la grille; elle était fermée; je fis deux ou trois fois en silence le tour de mon caveau, frappant ses murs humides de mon poing incrédule; puis je revins m'asseoir en silence dans un angle de mon tombeau. J'étais bien enfermée; à la lueur de la lampe je voyais bien la lettre et le poison; cependant je doutais encore; je disais, comme on se le dit quelquefois en songe: Je dors, je vais m'éveiller.

Je restai ainsi assise et immobile jusqu'au moment où ma lampe se mit à pétiller. Alors une idée affreuse, qui ne m'était pas venue jusque là, me vint tout-à-coup; c'est qu'elle allait s'éteindre. Je jetai un cri de terreur et m'élançai vers elle: l'huile était presque épuisée. J'allais faire dans l'obscurité mon apprentissage de la mort.

Oh! que n'aurais-je pas donné pour avoir de l'huile à verser dans cette lampe. Si j'avais pu l'alimenter de mon sang, je me serais ouvert les veines avec mes dents. Elle pétillait toujours; à chaque pétillement, sa lumière était moins vive, et le cercle de ténèbres, qu'elle avait éloigné lorsqu'elle brillait dans toute sa force, se rapprochait graduellement de moi. J'étais près d'elle, à genoux, les mains jointes; je ne pensais pas à prier Dieu, je la priais, elle...

Enfin elle commença de lutter contre l'obscurité, comme j'allais bientôt moi-même commencer de lutter contre la mort. Peut-être l'animais-je de mes propres sentimens; mais il me semblait qu'elle se cramponnait à la vie, et qu'elle tremblait de laisser éteindre ce feu qui était son âme. Bientôt l'agonie arriva pour elle avec toutes ses phases: elle eut des lueurs brillantes, comme un moribond a des retours de force; elle jeta des clartés plus lointaines qu'elle n'avait jamais fait, comme au milieu de son délire l'esprit fiévreux voit quelquefois au-delà des limites assignées à la vue humaine; puis la langueur de l'épuisement leur succéda; la flamme vacilla pareille à ce dernier souffle qui tremble aux lèvres d'un mourant; enfin elle s'éteignit, emportant avec elle la clarté, qui est la moitié de la vie.

Je retombai dans l'angle de mon cachot. A compter de ce moment, je ne doutai plus: car, chose étrange, c'était depuis que j'avais cessé de voir la lettre et le poison que j'étais bien certaine qu'ils étaient là.

Tant que j'avais vu clair, je n'avais point fait attention au silence: dès que la lumière fut éteinte, il pesa sur mon cœur de tout le poids de l'obscurité. Au reste, il y avait quelque chose de si funèbre et de si profond, qu'eussé-je eu la chance d'être entendue, j'eusse hésité peut-être à crier. Oh! c'était bien un de ces silences mortuaires qui viennent s'asseoir pendant l'éternité sur la pierre des tombes.

Une chose bizarre, c'est que l'approche de la mort m'avait presque fait oublier celui qui la causait: je pensais à ma situation, j'étais absorbée dans ma terreur; mais je puis le dire, et Dieu le sait, si je ne pensai pas à lui pardonner, je ne songeai pas non plus à le maudire. Bientôt je commençai à souffrir de la faim.

Un temps que je ne pus calculer s'écoula, pendant lequel probablement le jour s'était éteint et la nuit était venue: car, lorsque le soleil reparut, un rayon, qui pénétrait par quelque gerçure du sol, vint éclairer la base d'un pilier. Je jetai un cri de joie, comme si ce rayon m'apportait un espoir.

Mes yeux se fixèrent sur ce rayon avec tant de persévérance, que je finis par distinguer parfaitement tous les objets répandus sur la surface qu'il éclairait: il y avait quelques pierres, un éclat de bois et une touffe de mousse: en revenant toujours à la même place, il avait fini par tirer de terre cette pauvre et débile végétation. Oh! que n'aurais-je pas donné pour être à la place de cette pierre, de cet éclat de bois et de cette mousse, afin de revoir le ciel encore une fois à travers cette ride de la terre.

Je commençai à éprouver une soif ardente et à sentir mes idées se confondre: de temps en temps des nuages sanglans passaient devant mes yeux, et mes dents se serraient comme dans une crise nerveuse; cependant j'avais toujours les yeux fixés sur la lumière. Sans doute elle entrait par une ouverture bien étroite, car lorsque le soleil cessa de l'éclairer en face, le rayon se ternit et devint à peine visible. Cette disparition m'enleva ce qui me restait de courage: je me tordis de rage et je sanglotai convulsivement.

Ma faim s'était changée en une douleur aiguë à l'estomac. La bouche me brûlait; j'éprouvais le désir de mordre; je mis une tresse de mes cheveux entre mes dents, et je la broyai. Bientôt je me sentis prise d'une fièvre sourde, quoique mon pouls battît à peine. Je commençai à penser au poison: alors je me mis à genoux et je joignis les mains pour prier; mais j'avais oublié mes prières: impossible de me rappeler autre chose que quelques phrases entrecoupées et sans suite. Les idées les plus opposées se heurtaient à la fois dans mon cerveau; un motif de musique de _la Gazza_ bourdonnait incessamment à mes oreilles; je sentais moi-même que j'étais en proie à un commencement de délire. Je me laissai tomber tout de mon long et la face contre terre.

Un engourdissement, produit par les émotions et la fatigue que j'avais éprouvées, s'empara de moi: je m'assoupis, sans que le sentiment de ma position cessât de veiller en moi. Alors commença une série de rêves plus incohérens les uns que les autres. Ce sommeil douloureux, loin de me rendre quelque repos, me brisa. Je me réveillai avec une faim et une soif dévorantes: alors je pensai une seconde fois au poison qui était là près de moi, et qui pouvait me donner une fin douce et rapide. Malgré ma faiblesse, malgré mes hallucinations, malgré cette fièvre sourde qui frémissait dans mes artères, je sentais que la mort était encore loin, qu'il me faudrait l'attendre bien des heures, et que de ces heures les plus cruelles n'étaient point passées: alors je pris la résolution de revoir une fois encore ce rayon de jour qui, la veille, était venu me visiter, comme un consolateur qui se glisse dans le cachot du prisonnier. Je restai les yeux fixés vers l'endroit où il devait paraître: cette attente et cette préoccupation calmèrent un peu les souffrances atroces que j'éprouvais.

Le rayon désiré parut enfin. Je le vis descendre pâle et blafard: ce jour-là le soleil était voilé sans doute. Alors tout ce qu'il éclairait sur la terre se représentait à moi: ces arbres ces prairies, cette eau si belle; Paris, que je ne reverrais plus; ma mère, que j'avais quittée pour toujours, ma mère, qui déjà peut-être avait reçu la nouvelle de ma mort et qui pleurait sa fille vivante. A tous ces aspects et à tous ces souvenirs, mon cœur se gonfla, j'éclatai en sanglots et je fondis en pleurs: c'était la première fois depuis que j'étais dans ce caveau. Peu à peu le paroxysme se calma, mes sanglots s'éteignirent, mes larmes coulèrent silencieuses. Ma résolution était toujours prise de m'empoisonner; cependant je souffrais moins.

Je restai, comme la veille, les yeux sur ce rayon tant qu'il brilla; puis, comme la veille, je le vis pâlir et disparaître. Je le saluai de la main... et je lui dis adieu de la voix, car j'étais décidée à ne pas le revoir.

Alors je me repliai sur moi-même et me concentrai en quelque sorte dans mes dernières et suprêmes pensées. Je n'avais pas fait dans toute ma vie, comme jeune fille ou comme femme, une action mauvaise: je mourais sans aucun sentiment de haine ni sans aucun désir de vengeance: Dieu devait donc m'accueillir comme sa fille, la terre ne pouvait me manquer que pour le ciel. C'était la seule idée consolante qui me restât; je m'y attachai.

Bientôt il me sembla que cette idée se répandait non-seulement en moi, mais autour de moi; je commençai d'éprouver cet enthousiasme saint qui fait le courage des martyrs. Je me levai tout debout et la tête vers le ciel, et il me sembla que mes yeux perçaient la voûte, perçaient la terre et arrivaient jusqu'au trône de Dieu. En ce moment, mes douleurs mêmes étaient comprimées par l'exaltation religieuse; je marchai vers la pierre où était posé le poison, comme si je voyais au milieu des ténèbres; je pris le verre, j'écoutai si je n'entendais aucun bruit, je regardai si je ne voyais aucune lumière; je relus en souvenir cette lettre qui me disait que depuis vingt ans personne n'était descendu dans ce souterrain, et qu'avant vingt ans peut-être personne n'y descendrait encore; je me convainquis bien dans mon âme de l'impossibilité où j'étais d'échapper aux souffrances qui me restaient à endurer, je pris le verre de poison, je le portai à mes lèvres et je le bus, en mêlant ensemble, dans un dernier murmure de regret et d'espérance, le nom de ma mère, que j'allais quitter, et celui de Dieu que j'allais voir.

Puis je retombai dans l'angle de mon caveau; ma vision céleste s'était éteinte, le voile de la mort s'étendait entre elle et moi. Les douleurs de la faim et de la soif avaient reparu; à ces douleurs allaient se joindre celles du poison. J'attendais avec anxiété cette sueur de glace qui devait m'annoncer ma dernière agonie... Tout-à-coup j'entendis mon nom; je rouvris les yeux et je vis de la lumière: vous étiez là, debout à la grille de ma tombe!... vous, c'est-à-dire le jour, la vie, la liberté... Je jetai un cri et je m'élançai vers vous. Vous savez le reste.

Et maintenant, continua Pauline, je vous rappelle sur votre honneur le serment que vous m'avez fait de ne rien révéler de ce terrible drame tant que vivra encore un des trois principaux acteurs qui y ont joué un rôle.

Je le lui renouvelai.

XIV.

La confidence que m'avait faite Pauline me rendait sa position plus sacrée encore. Je sentis dès lors toute l'étendue que devait acquérir ce dévoûment dont mon amour pour elle me faisait un bonheur; mais en même temps je compris quelle indélicatesse il y aurait de ma part à lui parler de cet amour autrement que par des soins plus empressés et des attentions plus respectueuses. Le plan convenu entre nous fut adopté; elle passa pour ma sœur et m'appela son frère: cependant j'obtins d'elle, en lui faisant comprendre la possibilité d'être reconnue par quelque personne qui l'aurait rencontrée dans les salons de Paris, qu'elle renonçât à l'idée de donner des leçons de langue et de musique. Quant à moi, j'écrivis à ma mère et à ma sœur que je comptais rester pendant un an ou deux en Angleterre. Pauline éleva encore quelques difficultés lorsque je lui fis part de cette décision; mais elle vit qu'il y avait pour moi un tel bonheur à l'accomplir, qu'elle n'eut plus le courage de m'en parler, et que cette résolution prit entre nous force de chose convenue.

Pauline avait hésité longtemps pour décider si elle révélerait ou ne révélerait pas son secret à sa mère, et si, morte pour tout le monde, elle serait vivante pour celle à qui elle devait la vie: moi-même je l'avais pressée de prendre ce parti, faiblement il est vrai: car il m'enlevait, à moi, cette position de protecteur qui me rendait si heureux à défaut d'un autre titre; mais Pauline, après y avoir réfléchi, avait repoussé, à mon grand étonnement, cette consolation, et quelques instances que je lui eusse faites pour connaître le motif de son refus, elle avait refusé de me le révéler, prétendant qu'il m'affligerait.

Cependant nos journées passaient ainsi, pour elle dans une mélancolie qui semblait parfois n'être point sans charmes, pour moi dans l'espérance, sinon dans le bonheur; car je la voyais de jour en jour se rapprocher de moi par tous les petits contacts du cœur, et, sans s'en apercevoir elle-même, elle me donnait des preuves lentes mais visibles du changement qui s'opérait en elle: si nous travaillions l'un et l'autre, elle à quelque ouvrage de broderie, moi à un dessin ou à une aquarelle, il m'arrivait souvent, en levant les yeux vers elle, de trouver les siens fixés sur moi: si nous sortions ensemble, l'appui qu'elle me demandait d'abord était celui d'une étrangère à un étranger; puis, au bout de quelque temps, soit faiblesse, soit abandon, je la sentais peser mollement à mon bras; si je sortais seul, presque toujours, en tournant le coin de la rue Saint-James, je l'apercevais de loin à la fenêtre, regardant du côté où elle savait que je devais venir: tous ces signes, qui pouvaient simplement être ceux d'une familiarité plus grande, et d'une reconnaissance plus continuelle, m'apparaissaient à moi comme des révélations d'une félicité à venir; je lui savais gré de chacun d'eux, et je l'en remerciais intérieurement, car je craignais, si je le faisais tout haut, de lui faire apercevoir à elle-même que son cœur prenait peu à peu l'habitude d'une amitié plus que fraternelle.