Part 8
Vers le mois de juin, Henri et Max, ces deux jeunes gens dont je vous ai parlé, vinrent nous rejoindre. Je savais l'amitié qui les unissait à Horace, et ma mère et moi les reçûmes, elle comme des enfans, moi comme des frères. On les logea dans des chambres presque attenantes aux nôtres; le comte fit poser des sonnettes, avec un timbre particulier, qui allaient de chez lui chez eux, et de chez eux chez lui, et ordonna que l'on tînt constamment trois chevaux prêts au lieu d'un. Ma femme de chambre me dit en outre qu'elle avait appris des domestiques que ces messieurs avaient la même habitude que mon mari, et ne dormaient qu'avec une paire de pistolets au chevet de leur lit.
Depuis l'arrivée de ses amis, Horace était livré presque entièrement à eux. Leurs amusemens étaient, au reste, les mêmes qu'à Paris: des courses à cheval et des assauts d'armes et de pistolet. Le mois de juillet s'écoula ainsi; puis, vers la moitié d'août, le comte m'annonça qu'il serait obligé de me quitter dans quelques jours pour deux ou trois mois. C'était la première séparation depuis notre mariage: aussi m'effrayai-je à ces paroles. Le comte essaya de me rassurer en me disant que ce voyage, que je croyais peut-être lointain, était au contraire dans une des provinces de la France les plus proches de Paris, c'est-à-dire en Normandie: il allait avec ses amis au château de Burcy. Chacun d'eux possédait une maison de campagne, l'un dans la Vendée, l'autre entre Toulon et Nice; celui qui avait été tué avait la sienne dans les Pyrénées, et le comte Horace en Normandie; de sorte que, chaque année, ils se recevaient successivement pendant la saison des chasses, et passaient trois mois les uns chez les autres. C'était au tour d'Horace, cette année, à recevoir ses amis. Je m'offris aussitôt à l'accompagner pour faire les honneurs de sa maison, mais le comte me répondit que le château n'était qu'un rendez-vous de chasse, mal tenu, mal meublé, bon pour des chasseurs habitués à vivre tant bien que mal, mais non pour une femme accoutumée à tout le confortable et à tout le luxe de la vie. Il donnerait, au reste, des ordres pendant son prochain séjour afin que toutes les réparations fussent faites, et pour que désormais, quand son année viendrait, je pusse l'accompagner et faire en noble châtelaine les honneurs de son manoir.
Cet incident, tout simple et tout naturel qu'il parût à ma mère, m'inquiéta horriblement. Je ne lui avais jamais parlé des tristesses ni des terreurs d'Horace; mais, quelque explication qu'il eût tenté de m'en donner, elles m'avaient toujours paru si peu naturelles, que je leur supposais un autre motif qu'il ne voulait ou ne pouvait dire. Cependant il eût été si ridicule à moi de me tourmenter pour une absence de trois mois, et si étrange d'insister pour suivre Horace, que je renfermai mon inquiétude en moi-même et que je ne parlai plus de ce voyage.
Le jour de la séparation arriva: c'était le 27 d'août. Ces messieurs voulaient être installés à Burcy pour l'ouverture des chasses, fixée au 1er septembre. Ils partaient en chaise de poste et se faisaient suivre de leurs chevaux, conduits en main par le Malais, qui devait les rejoindre au château.
Au moment du départ, je ne pus m'empêcher de fondre en larmes; j'entraînai Horace dans une chambre et le priai une dernière fois de m'emmener avec lui: je lui dis mes craintes inconnues, je lui rappelai ces tristesses, ces terreurs incompréhensibles qui le saisissaient tout-à-coup. A ces mots, le sang lui monta au visage, et je le vis me donner pour la première fois un signe d'impatience. Au reste, il le réprima aussitôt, et, me parlant avec la plus grande douceur, il me promit, si le château était habitable, ce dont il doutait, de m'écrire d'aller le rejoindre. Je me repris à cette promesse et à cet espoir; de sorte que je le vis s'éloigner plus tranquillement que je ne l'espérais.
Cependant les premiers jours de notre séparation furent affreux; et pourtant, je vous le répète, ce n'était point une douleur d'amour: c'était le pressentiment vague, mais continu, d'un grand malheur. Le surlendemain du départ d'Horace, je reçus de lui une lettre datée de Caen: il s'était arrêté pour dîner dans cette ville et avait voulu m'écrire, se rappelant dans quel état d'inquiétude il m'avait laissée. La lecture de cette lettre m'avait fait quelque bien, lorsque le dernier mot renouvela toutes ces craintes, d'autant plus cruelles qu'elles étaient réelles pour moi seule, et qu'à tout autre elles eussent paru chimériques: au lieu de me dire _au revoir_, le comte me disait _adieu_. L'esprit frappé s'attache aux plus petites choses: je faillis m'évanouir en lisant ce dernier mot.
Je reçus une seconde lettre du comte, datée de Burcy; il avait trouvé le château, qu'il n'avait pas visité depuis trois ans, dans un délabrement affreux; à peine s'il y avait une chambre où le vent et la pluie ne pénétrassent point; il était en conséquence inutile que je songeasse pour cette année à aller le rejoindre; je ne sais pourquoi, mais je m'attendais à cette lettre, elle me fit donc moins d'effet que la première.
Quelques jours après, nous lûmes dans notre journal la première nouvelle des assassinats et des vols qui effrayèrent la Normandie; une troisième lettre d'Horace nous en dit quelques mots à son tour; mais il ne paraissait pas attacher à ces bruits toute l'importance que leur donnaient les feuilles publiques. Je lui répondis pour le prier de revenir le plus tôt possible: ces bruits me paraissaient un commencement de réalisation pour mes pressentimens.
Bientôt les nouvelles devinrent de plus en plus effrayantes; c'était moi qui, à mon tour, avais des tristesses subites et des rêves affreux; je n'osais plus écrire à Horace, ma dernière lettre était restée sans réponse. J'allai trouver madame de Lucienne, qui depuis le soir où je lui avais tout avoué, était devenue ma conseillère: je lui racontai mon effroi et mes pressentimens; elle me dit alors ce que m'avait dit vingt fois ma mère, que la crainte que je ne fusse mal servie au château avait seule empêché Horace de m'emmener; elle savait mieux que personne combien il m'aimait, elle à qui il s'était confié tout d'abord, et que si souvent depuis il avait remerciée du bonheur qu'il disait lui devoir. Cette certitude qu'Horace m'aimait me décida tout-à-fait; je résolus, si le prochain courrier ne m'annonçait pas son arrivée, de partir moi-même et d'aller le rejoindre.
Je reçus une lettre: loin de parler de retour, Horace se disait forcé de rester encore six semaines ou deux mois loin de moi; sa lettre était pleine de protestations d'amour; il fallait ces vieux engagemens pris avec des amis pour l'empêcher de revenir, et la certitude que je serais affreusement dans ces ruines, pour qu'il ne me dît pas d'aller le retrouver; si j'avais pu hésiter encore, cette lettre m'aurait déterminée: je descendis près de ma mère, je lui dis que Horace m'autorisait à aller le rejoindre, et que je partirais le lendemain soir; elle voulait absolument venir avec moi, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, s'il craignait pour moi, à plus forte raison craindrait-il pour elle.
Je partis en poste, emmenant avec moi ma femme de chambre qui était de la Normandie; en arrivant à Saint-Laurent-du-Mont, elle me demanda la permission d'aller passer trois ou quatre jours chez ses parens qui demeuraient à Crèvecœur; je lui accordai sa demande sans songer que c'était surtout au moment où je descendrais dans un château habité par des hommes que j'aurais besoin de ses services; puis aussi je tenais à prouver à Horace qu'il avait eu tort de douter de mon stoïcisme.
J'arrivai à Caen vers les sept heures du soir; le maître de poste, apprenant qu'une femme qui voyageait seule demandait des chevaux pour se rendre au château de Burcy, vint lui-même à la portière de ma voiture: là il insista tellement pour que je passasse la nuit dans la ville et que je ne continuasse ma route que le lendemain, que je cédai. D'ailleurs, j'arriverais au château à une heure où tout le monde serait endormi, et peut-être, grâce aux événemens au centre desquels il se trouvait, les portes en seraient-elles si bien closes, que je ne pourrais me les faire ouvrir: ce motif, bien plus que la crainte, me détermina à rester à l'hôtel.
Les soirées commençaient à être froides; j'entrai dans le salon du maître de poste, tandis qu'on me préparait une chambre. Alors l'hôtesse, pour ne me laisser aucun regret sur la résolution que j'avais prise et le retard qui en était la suite, me raconta tout ce qui se passait dans le pays depuis quinze jours ou trois semaines; la terreur était à son comble: on n'osait pas faire un quart de lieue hors de la ville, dès que le soleil était couché.
Je passai une nuit affreuse; à mesure que j'approchais du château, je perdais de mon assurance; le comte avait peut-être eu d'autres motifs de s'éloigner de moi que ceux qu'il m'avait dits, comment alors accueillerait-il ma présence? Mon arrivée subite et inattendue était une désobéissance à ses ordres, une infraction à son autorité; ce geste d'impatience qu'il n'avait pu retenir, et qui était le premier et le seul qu'il eût jamais laissé échapper, n'indiquait-il pas une détermination irrévocablement prise? J'eus un instant l'envie de lui écrire que j'étais à Caen, et d'attendre qu'il vînt m'y chercher; mais toutes ces craintes, inspirées et entretenues par ma veille fiévreuse, se dissipèrent lorsque j'eus dormi quelques heures et que le jour vint éclairer mon appartement. Je repris donc tout mon courage, et je demandai des chevaux. Dix minutes après, je repartis.
Il était neuf heures du matin, lorsqu'à deux lieues du Buisson, le postillon s'arrêta et me montra le château de Burcy, dont on apercevait le parc, qui s'avance jusqu'à deux cents pas de la grande route. Un chemin de traverse conduisait à une grille. Il me demanda si c'était bien à ce château que j'allais: je répondis affirmativement, et nous nous engageâmes dans les terres.
Nous trouvâmes la porte fermée: nous sonnâmes à plusieurs reprises sans que l'on répondît. Je commençais à me repentir de ne point avoir annoncé mon arrivée. Le comte et ses amis pouvaient être allés à quelque partie de chasse: en ce cas, qu'allais-je devenir dans ce château solitaire, dont je ne pourrais peut-être même pas me faire ouvrir les portes? Me faudrait-il attendre dans une misérable auberge de village qu'ils fussent revenus? C'était impossible. Enfin, dans mon impatience, je descendis de voiture et sonnai moi-même avec force. Un être vivant apparut alors à travers le feuillage des arbres, au tournant d'une allée; je reconnus le Malais, je lui fis signe de se hâter, il vint m'ouvrir.
Je ne pris pas la peine de remonter en voiture, je suivis en courant l'allée par laquelle je l'avais vu venir; bientôt j'aperçus le château: au premier coup-d'œil, il me parut en assez bon état; je m'élançai vers le perron, j'entrai dans l'antichambre, j'entendis parler, je poussai une porte, et je me trouvai dans la salle à manger, en face d'Horace, qui déjeunait avec Henri; chacun d'eux avait à sa droite une paire de pistolets sur la table.
Le comte, en m'apercevant, se leva tout debout et devint pâle à croire qu'il allait se trouver mal. Quant à moi, j'étais si tremblante que je n'eus que la force de lui tendre les bras; j'allais tomber, lorsqu'il accourut à moi et me retint.
--Horace, lui dis-je, pardonnez-moi; je n'ai pas pu rester loin de vous... j'étais trop malheureuse, trop inquiète... je vous ai désobéi.
--Et vous avez eu tort, dit le comte d'une voix sourde.
--Oh! si vous voulez, m'écriai-je effrayée de son accent, je repartirai à l'instant même... Je vous ai revu... c'est tout ce qu'il me faut...
--Non, dit le comte, non; puisque vous voilà, restez... restez, et soyez la bienvenue.
A ces mots, il m'embrassa, et, faisant un effort sur lui-même, il reprit immédiatement cette apparence calme qui parfois m'effrayait davantage que n'eût pu le faire le visage le plus irrité.
XI.
Cependant peu à peu ce voile de glace que le comte semblait avoir tiré sur son visage se fondit; il m'avait conduite dans l'appartement qu'il me destinait: c'était une chambre entièrement meublée dans le goût Louis XV.
--Oui, je la connais, interrompis-je, c'est celle où je suis entré. O mon Dieu, mon Dieu, je commence à tout comprendre!...
--Là, reprit Pauline, il me demanda pardon de la manière dont il m'avait reçue; mais la surprise que lui avait causée mon arrivée inattendue, la crainte des privations que j'allais éprouver en passant deux mois dans cette vieille masure, avaient été plus fortes que lui. Cependant, puisque j'avais tout bravé, c'était bien, et il tâcherait de me rendre le séjour du château le moins désagréable qu'il serait possible; malheureusement il avait, pour le jour même ou le lendemain, une partie de chasse arrêtée, et il serait peut-être obligé de me quitter pour un ou deux jours; mais il ne contracterait plus de nouvelles obligations de ce genre, et je lui serais un prétexte pour les refuser. Je lui répondis qu'il était parfaitement libre et que je n'étais pas venue pour gêner ses plaisirs, mais bien pour rassurer mon cœur effrayé du bruit de tous ces assassinats. Le comte sourit.
J'étais fatiguée du voyage, je me couchai et je m'endormis. A deux heures, le comte entra dans ma chambre et me demanda si je voulais faire une promenade sur mer: la journée était superbe, j'acceptai.
Nous descendîmes dans le parc, l'Orne le traversait. Sur une des rives de ce petit fleuve une charmante barque était amarrée; sa forme était longue et étrange; j'en demandai la cause. Horace me dit qu'elle était taillée sur le modèle des barques javanaises, et que ce genre de construction augmentait de beaucoup sa vitesse. Nous y descendîmes, Horace, Henri et moi; le Malais se mit à la rame, et nous avançâmes rapidement, aidés par le courant. En entrant dans la mer, Horace et Henri déroulèrent la longue voile triangulaire qui était liée autour du mât, et, sans le secours des rames, nous marchâmes avec une rapidité extraordinaire.
C'était la première fois que je voyais l'Océan: ce spectacle magnifique m'absorba tellement, que je ne m'aperçus pas que nous gouvernions vers une petite barque qui nous avait fait des signaux. Je ne fus tirée de ma rêverie que par la voix d'Horace, qui héla un des hommes de la barque.
--Holà! hé! monsieur le marinier, lui cria-t-il, qu'avons-nous de nouveau au Havre?
--Ma foi, pas grand'chose, répondit une voix qui m'était connue; et à Burcy?
--Tu le vois, un compagnon inattendu qui nous est arrivé, une ancienne connaissance à toi: madame Horace de Beuzeval, ma femme.
--Comment! madame de Beuzeval? s'écria Max, que je reconnus alors.
--Elle-même; et si tu en doutes, cher ami, viens lui présenter tes hommages.
La barque s'approcha; Max la montait avec deux matelots: il avait un costume élégant de marinier, et sur l'épaule un filet qu'il s'apprêtait à jeter à la mer. Arrivé près de nous, nous échangeâmes quelques paroles de politesse; puis Max laissa tomber son filet, monta à bord de notre canot, parla un instant à voix basse avec Henri, me salua et redescendit dans son embarcation.
--Bonne pêche! lui cria Horace.
--Bon voyage! répondit Max; et la barque et le canot se séparèrent.
L'heure du dîner s'approchait, nous regagnâmes l'embouchure de la rivière; mais le flux s'était retiré, il n'y avait plus assez d'eau pour nous porter jusqu'au parc: nous fûmes obligés de descendre sur la grève et de remonter par les dunes.
Là, je fis le chemin que vous-même fîtes trois ou quatre nuits après: je me trouvai sur les galets d'abord, puis dans les grandes herbes; enfin je gravis la montagne, j'entrai dans l'abbaye, je vis le cloître et son petit cimetière, je suivis le corridor, et de l'autre côté d'un massif d'arbres je me retrouvai dans le parc du château.
Le soir se passa sans aucune circonstance remarquable; Horace fut très gai, il parla pour l'hiver prochain d'embellissemens à faire à notre hôtel de Paris, et pour le printemps d'un voyage: il voulait emmener ma mère et moi en Italie, et peut-être acheter à Venise un de ses vieux palais de marbre, afin d'y aller passer les saisons du carnaval. Henri était beaucoup moins libre d'esprit, et paraissait préoccupé et inquiet au moindre bruit. Tous ces petits détails, auxquels je fis à peine attention dans le moment, se représentèrent plus tard à mon esprit avec toutes leurs causes qui m'étaient cachées alors, et que leur résultat me fit comprendre depuis.
Nous nous retirâmes laissant Henri au salon; il avait à veiller pour écrire, nous dit-il. On lui apporta des plumes et de l'encre: il s'établit près du feu.
Le lendemain matin, comme nous étions à déjeuner, on entendit sonner d'une manière particulière à la porte du parc:--Max!... dirent ensemble Horace et Henri; en effet, celui qu'ils avaient nommé entra presque aussitôt dans la cour au grand galop de son cheval.
--Ah! te voilà, dit en riant Horace, je suis enchanté de te revoir; mais une autre fois ménage un peu plus mes chevaux, vois dans quel état tu as mis ce pauvre Pluton.
--J'avais peur de ne pas arriver à temps, répondit Max; puis, s'interrompant et se retournant de mon côté:--Madame, me dit-il, excusez-moi de me présenter ainsi botté et éperonné devant vous; mais Horace a oublié, et je conçois cela, que nous avons pour aujourd'hui une partie de chasse à courre, avec des Anglais, continua-t-il, en appuyant sur ce mot: ils sont arrivés hier soir exprès par le bateau à vapeur; de sorte qu'il ne faut pas que nous, qui sommes tout portés, nous nous trouvions en retard en leur manquant de parole.
--Très bien, dit Horace, nous y serons.
--Cependant, reprit Max en se retournant de mon côté, je ne sais si maintenant nous pouvons tenir notre promesse; cette chasse est trop fatiguante pour que madame nous accompagne.
--Oh! tranquillisez-vous, messieurs, m'empressai-je de répondre, je ne suis pas venue ici pour être une entrave à vos plaisirs: allez, et en votre absence je garderai la forteresse.
--Tu vois, dit Horace, Pauline est une véritable châtelaine des temps passés. Il ne lui manque vraiment que des suivantes et des pages, car elle n'a pas même de femme de chambre; la sienne est restée en route, et ne sera ici que dans huit jours.
--Au reste, dit Henri, si tu veux demeurer au château, Horace, nous t'excuserons auprès de nos insulaires: rien de plus facile.
--Non pas, reprit vivement le comte; vous oubliez que c'est moi qui suis le plus engagé dans le pari: il faut donc que je le soutienne en personne. Je vous l'ai dit, Pauline nous excusera.
--Parfaitement, repris-je, et, pour vous laisser toute liberté, je remonte dans ma chambre.
--Je vous y rejoins dans un instant, me dit Horace; et, venant à moi avec une galanterie charmante, il me conduisit jusqu'à la porte et me baisa la main.
Je remontai chez moi; au bout de quelques instans, Horace m'y suivit; il était déjà en costume de chasse, et venait me dire adieu. Je redescendis avec lui jusqu'au perron, et je pris congé de ces messieurs; ils insistèrent alors de nouveau pour que Horace restât près de moi. Mais j'exigeai impérieusement qu'il les accompagnât: ils partirent enfin en me promettant d'être de retour le lendemain matin.
Je restai seule au château avec le Malais: cette singulière société eût peut-être effrayé une autre femme que moi; mais je savais que cet homme était tout dévoué à Horace depuis le jour où il l'avait vu avec son poignard aller attaquer la tigresse dans ses roseaux: subjugué par cette admiration puissante que les natures primitives ont pour le courage, il l'avait suivi de Bombay en France, et ne l'avait pas quitté un instant depuis. J'eusse donc été parfaitement tranquille, si je n'avais eu pour cause d'inquiétude que son air sauvage et son costume étrange; mais j'étais au milieu d'un pays qui, depuis quelque temps, était devenu le théâtre des accidens les plus inouïs, et quoique je n'en eusse entendu parler ni à Horace ni à Henri qui, en leur qualité d'hommes, méprisaient ou affectaient de mépriser un semblable danger, ces histoires lamentables et sanglantes me revinrent à l'esprit dès que je fus seule; cependant, comme je n'avais rien à craindre pendant le jour, je descendis dans le parc, et je résolus d'occuper ma matinée à visiter les environs du château que j'allais habiter pendant deux mois.
Mes pas se dirigèrent naturellement vers la partie que je connaissais déjà: je visitai de nouveau les ruines de l'abbaye, mais cette fois en détail. Vous les avez explorées, je n'ai pas besoin de vous les décrire. Je sortis par le porche ruiné, et j'arrivai bientôt sur la colline qui domine la mer.
C'était la seconde fois que je voyais ce spectacle: il n'avait donc encore rien perdu de sa puissance; aussi restai-je deux heures assise, immobile et les yeux fixes, à le contempler. Au bout de ce temps, je le quittai à regret; mais je voulais visiter les autres parties du parc. Je redescendis vers la rivière, j'en suivis quelque temps les bords; je retrouvai amarrée à sa rive la barque sur laquelle nous avions fait la veille notre promenade, et qui était appareillée de manière à ce qu'on pût s'en servir au premier caprice. Elle me rappela, je ne sais pourquoi, ce cheval toujours sellé dans l'écurie. Cette idée en éveilla une autre: c'était celle de cette défiance éternelle qu'avait Horace et que partageaient ses amis, ces pistolets qui ne quittaient jamais le chevet de son lit, ces pistolets sur la table quand j'étais arrivée. Tout en paraissant mépriser le danger, ils prenaient donc des précautions contre lui? Mais alors, si deux hommes croyaient ne pas pouvoir déjeuner sans armes, comment me laissaient-ils seule, moi qui n'avais aucune défense? Tout cela était incompréhensible; mais, par cela même, quelque effort que je fisse pour chasser ces idées sinistres de mon esprit, elles y revenaient sans cesse. Au reste, comme tout en songeant je marchais toujours, je me trouvai bientôt dans le plus touffu du bois. Là, au milieu d'une véritable forêt de chênes, s'élevait un pavillon isolé et parfaitement fermé: j'en fis le tour; mais portes et volets étaient si habilement joints, que je ne pus, malgré ma curiosité, rien en voir que l'extérieur. Je me promis, la première fois que je sortirais avec Horace, de diriger la promenade de ce côté; car j'avais déjà, si le comte ne s'y opposait pas, jeté mon dévolu sur ce pavillon pour en faire mon cabinet de travail, sa position le rendant parfaitement apte à cette destination.
Je rentrai au château. Après l'exploration extérieure vint la visite intérieure: la chambre que j'occupais donnait d'un côté dans un salon, de l'autre dans la bibliothèque; un corridor régnait d'un bout à l'autre du bâtiment et le partageait en deux. Mon appartement était le plus complet; le reste du château était divisé en une douzaine de petits logemens séparés, composés d'une antichambre, d'une chambre et d'un cabinet de toilette, le tout fort habitable, quoi que m'en eût dit et écrit le comte.
Comme la bibliothèque me paraissait le plus sûr contre-poison à la solitude et à l'ennui qui m'attendaient, je résolus de faire aussitôt connaissance avec les ressources qu'elle pouvait m'offrir: elle se composait en grande partie de romans du dix-huitième siècle, qui annonçaient que les prédécesseurs du comte avaient un goût décidé pour la littérature de Voltaire, de Crébillon fils et de Marivaux. Quelques volumes plus nouveaux, et qui paraissaient achetés par le propriétaire actuel, faisaient tache au milieu de cette collection: c'étaient des livres de chimie, d'histoire et de voyages: parmi ces derniers, je remarquai une belle édition anglaise de l'ouvrage de Daniel, sur l'Inde; je résolus d'en faire le compagnon de ma nuit, pendant laquelle j'espérais peu dormir. J'en tirai un volume de son rayon, et je le portai dans ma chambre.