Pauline et Pascal Bruno

Part 7

Chapter 74,005 wordsPublic domain

Madame M... s'avança vers moi; elle venait me prier de faire ma partie dans le duo du premier acte de _Don Juan_; je refusai d'abord, car je me voyais incapable en ce moment, toute timidité naturelle à part, d'articuler une note. Ma mère vit ce débat, et, avec son amour-propre de mère, vint se joindre à la comtesse, qui s'offrait pour accompagner; j'eus peur, si je continuais à résister, que ma mère ne se doutât de quelque chose; j'avais chanté si souvent ce duo, que je ne pouvais opposer une bonne raison à leurs instances; je finis donc par céder. La comtesse M... me prit par la main et me conduisit au piano, où elle s'assit: j'étais derrière sa chaise, debout et les yeux baissés, sans oser regarder autour de moi, de peur de retrouver encore ce regard qui me suivait partout. Un jeune homme vint se placer de l'autre côté de la comtesse, je me hasardai à lever les yeux sur mon partner; un frisson me courut par tout le corps: c'était le comte Horace qui chantait le rôle de don Juan.

Vous comprendrez quelle fut mon émotion; cependant il était trop tard pour me retirer, tous les yeux étaient fixés sur nous; madame M... préludait. Le comte commença; c'était une autre voix, c'était un autre homme qui chantait, et lorsqu'il commença: _Là ci darem la mano_, je tressaillis, espérant que je m'étais trompée, et ne pouvant pas croire que la voix puissante qui venait de nous faire frémir avec la mélodie de Schubert pouvait se plier à des intonations d'une gaîté si fine et si gracieuse. Aussi, dès la première phrase, un murmure d'applaudissement courut-il par toute la salle; il est vrai que, lorsqu'à mon tour je dis en tremblant: _Vorrei e non vorrei mi trema un poco il cor_, il y avait dans ma voix une telle expression de crainte, que les applaudissemens contenus éclatèrent; puis on fit tout-à-coup un silence profond pour nous écouter. Je ne puis vous dire ce qu'il y avait d'amour dans la voix du comte, lorsqu'il reprit: _Vieni, mio bel diletto_, et ce qu'il mit de séduction et de promesses dans cette phrase: _Io cangierò tua sorte_; tout cela était si applicable à moi, ce duo semblait si bien choisi pour la situation de mon cœur, qu'effectivement je me sentis prête à m'évanouir, en disant: _Presto non so più forte_: certes la musique avait ici changé d'expression; au lieu de la plainte coquette de Zerline, c'était le cri de la détresse la plus profonde; en ce moment je sentis que le comte s'était rapproché de mon côté, sa main toucha ma main pendante près de moi, un voile de flamme s'abaissa sur mes yeux, je saisis la chaise de la comtesse M... et je m'y cramponnai; grâce à ce soutien, je parvins à me tenir debout; mais lorsque nous reprîmes ensemble: _Andiamo, andiam mio bene_, je sentis son haleine passer dans mes cheveux, son souffle courir sur mes épaules; un frisson me passa par les veines, je jetai en prononçant le mot _amor_ un cri dans lequel s'épuisèrent toutes mes forces, et je m'évanouis....

Ma mère s'élança vers moi; mais elle serait arrivée trop tard, si la comtesse M... ne m'avait reçue dans ses bras. Mon évanouissement fut attribué à la chaleur; on me transporta dans une chambre voisine, des sels qu'on me fit respirer, une fenêtre qu'on ouvrit, quelques gouttes d'eau qu'on me jeta au visage me rappelèrent à moi; madame M... insista pour me faire rentrer au bal, mais je ne voulus entendre à rien; ma mère, inquiète elle-même, fut cette fois de mon avis, on fit avancer la voiture et nous rentrâmes à l'hôtel.

Je me retirai aussitôt, dans ma chambre; en ôtant mon gant je fis tomber un papier qui y avait été glissé pendant mon évanouissement, je le ramassai et je lus ces mots écrits au crayon: _Vous m'aimez!... merci, merci!_

IX.

Je passai une nuit affreuse, une nuit de sanglots et de larmes. Vous ne savez pas, vous autres hommes, vous ne saurez jamais quelles angoisses sont celles d'une jeune fille élevée sous l'œil de sa mère, dont le cœur, pur comme une glace, n'a encore été terni par aucune haleine, dont la bouche n'a jamais prononcé le mot amour, et qui se voit tout-à-coup, comme un pauvre oiseau sans défense, prise et enveloppée dans une volonté plus puissante que sa résistance; qui sent une main qui l'entraîne, si fort qu'elle se raidisse contre elle, et qui entend une voix qui lui dit: Vous m'aimez, avant qu'elle n'ait dit: Je vous aime.

Oh! je vous le jure, je ne sais comment il se fit que je ne devins pas folle pendant cette nuit; je me crus perdue. Je me répétais tout bas et incessamment:--Je l'aime! je l'aime! et cela avec une terreur si profonde, qu'aujourd'hui encore je ne sais si je n'étais pas en proie à un sentiment tout-à-fait contraire à celui que je croyais ressentir. Cependant il était probable que toutes ces émotions que j'avais éprouvées étaient des preuves d'amour, puisque le comte, à qui aucune d'elles n'avait échappée, les interprétait ainsi. Quant à moi, c'étaient les premières sensations de ce genre que je ressentais. On m'avait dit que l'on ne devait craindre ou haïr que ceux qui vous ont fait du mal; je ne pouvais alors ni haïr ni craindre le comte, et si le sentiment que j'éprouvais pour lui n'était ni de la haine ni de la crainte, ce devait donc être de l'amour.

Le lendemain matin, au moment où nous nous mettions à table pour déjeuner, on apporta à ma mère deux cartes du comte Horace de Beuzeval: il avait envoyé s'informer de ma santé et demander si mon indisposition avait eu des suites. Cette démarche, toute matinale qu'elle était, parut à ma mère une simple manifestation de politesse. Le comte chantait avec moi lorsque l'accident m'était arrivé: cette circonstance excusait son empressement. Ma mère s'aperçut alors seulement combien je paraissais fatiguée et souffrante; elle s'en inquiéta d'abord; mais je la rassurai en lui disant que je n'éprouvais aucune douleur, et que d'ailleurs l'air et la tranquillité de la campagne me remettraient, si elle voulait que nous y retournassions. Ma mère n'avait qu'une volonté, c'était la mienne: elle ordonna que l'on mît les chevaux à la voiture; vers les deux heures nous partîmes.

Je fuyais Paris avec l'empressement que, quatre jours auparavant, j'avais mis à fuir la campagne; car ma première pensée, en voyant les cartes du comte, avait été qu'aussitôt que l'heure où l'on est visible serait arrivée, il se présenterait en personne. Or, je voulais le fuir, je voulais ne plus le revoir; après l'idée qu'il avait prise de moi, après la lettre qu'il m'avait écrite, il me semblait que je mourrais de honte en me retrouvant avec lui. Toutes ces pensées qui se heurtaient dans ma tête faisaient passer sur mes joues des rougeurs si subites et si ardentes, que ma mère crut que je manquais d'air dans cette voiture fermée, et ordonna au cocher d'arrêter, afin que le domestique pût abaisser la couverture de la calèche. On était aux derniers jours de septembre, c'est-à-dire au plus doux moment de l'année; les feuilles de certains arbres commençaient à rougir dans les bois. Il y a quelque chose du printemps dans l'automne, et les derniers parfums de l'année ressemblent parfois à ses premières émanations. L'air, le spectacle de la nature, tous ces bruits de la forêt qui n'en forment qu'un, prolongé, mélancolique, indéfinissable, commençaient à distraire mon esprit, lorsque tout-à-coup, à l'un des détours de la route, j'aperçus devant nous un cavalier. Quoiqu'il fût encore à une grande distance, je saisis le bras de ma mère dans l'intention de lui dire de retourner vers Paris,--car j'avais reconnu le comte;--mais je m'arrêtai aussitôt. Quel prétexte donner à ce changement de volonté, qui paraîtrait un caprice sans raison aucune? Je rassemblai donc tout mon courage.

Le cavalier allait au pas, aussi le rejoignîmes-nous bientôt. Comme je l'ai dit, c'était le comte.

A peine nous eut-il reconnues, qu'il s'approcha de nous, s'excusa d'avoir envoyé de si bonne heure pour savoir de mes nouvelles; mais devant partir dans la journée pour la campagne de monsieur de Lucienne, où il allait passer quelques jours, il n'avait pas voulu quitter Paris avec l'inquiétude où il était; si l'heure eût été convenable, il se serait présenté lui-même. Je balbutiai quelques mots, ma mère le remercia.--Nous aussi nous retournions à la campagne, lui dit-elle, pour le reste de la saison.--Alors vous me permettrez de vous servir d'escorte jusqu'au château, répondit le comte. Ma mère s'inclina en souriant; la chose était toute simple: notre maison de campagne était de trois lieues plus rapprochée que celle de monsieur de Lucienne, et la même route conduisait à toutes les deux.

Le comte continua donc de galoper près de nous pendant les cinq lieues qui nous restaient à faire. La rapidité de notre course, la difficulté de se tenir près de la portière, fit que nous n'échangeâmes que quelques paroles. Arrivé au château, il sauta à bas de son cheval, aida ma mère à descendre, puis m'offrit sa main à mon tour. Je ne pouvais refuser; je tendis la mienne en tremblant; il la prit sans vivacité, sans affectation, comme il eût pris celle de toute autre; mais je sentis qu'il y laissait un billet. Avant que je n'aie pu dire un mot ni faire un mouvement, le comte s'était retourné vers ma mère et la saluait; puis il remonta à cheval, résistant aux instances qu'elle lui faisait pour qu'il se reposât un instant; alors, reprenant le chemin de Lucienne, où il était attendu, disait-il, il disparut au bout de quelques secondes.

J'étais restée immobile à la même place; mes doigts crispés retenaient le billet, que je n'osais laisser tomber, et que cependant j'étais bien résolue à ne pas lire. Ma mère m'appela, je la suivis. Que faire de ce billet? Je n'avais pas de feu pour le brûler; le déchirer, on en pouvait trouver les morceaux: je le cachai dans la ceinture de ma robe.

Je ne connais pas de supplice pareil à celui que j'éprouvai jusqu'au moment où je rentrai dans ma chambre: ce billet me brûlait la poitrine; il semblait qu'une puissance surnaturelle rendait chacune de ses lignes lisibles pour mon cœur, qui le touchait presque; ce papier avait une vertu magnétique. Certes, au moment où je l'avais reçu, je l'eusse déchiré, brûlé à l'instant même sans hésitation; eh bien! lorsque je rentrai chez moi, je n'en eus plus le courage. Je renvoyai ma femme de chambre en lui disant que je me déshabillerais seule; puis je m'assis sur mon lit, et je restai ainsi une heure, immobile et les yeux fixes, le billet froissé dans ma main fermée.

Enfin je l'ouvris et je lus:

«Vous m'aimez, Pauline, car vous me fuyez. Hier vous avez quitté le bal où j'étais, aujourd'hui vous quittez la ville où je suis; mais tout est inutile. Il y a des destinées qui peuvent ne se rencontrer jamais, mais qui, dès qu'elles se rencontrent, ne doivent plus se séparer.

»Je ne suis point un homme comme les autres hommes: à l'âge du plaisir, de l'insouciance et de la joie, j'ai beaucoup souffert, beaucoup pensé, beaucoup gémi; j'ai vingt-huit ans. Vous êtes la première femme que j'aie aimée, car je vous aime, Pauline.

»Grâce à vous, et si Dieu ne brise pas cette dernière espérance de mon cœur, j'oublierai mon passé et j'espérerai dans l'avenir. Le passé est la seule chose pour laquelle Dieu est sans pouvoir et l'amour sans consolation. L'avenir est à Dieu, le présent est à nous, mais le passé est au néant. Si Dieu, qui peut tout, pouvait donner l'oubli du passé, il n'y aurait dans le monde ni blasphémateurs, ni matérialistes, ni athées.

»Maintenant tout est dit, Pauline; car que vous apprendrais-je que vous ne sachiez pas, que vous dirais-je que vous n'ayez pas deviné? Nous sommes jeunes tous deux, riches tous deux, libres tous deux; je puis être à vous, vous pouvez être à moi: un mot de vous, je m'adresse à votre mère, et nous sommes unis. Si ma conduite, comme mon âme, est en dehors des habitudes du monde, pardonnez-moi ce que j'ai d'étrange et acceptez-moi comme je suis, vous me rendrez meilleur.

»Si, au contraire de ce que j'espère, Pauline, un motif que je ne prévois pas, mais qui cependant peut exister, vous faisait continuer à me fuir comme vous avez essayé de le faire jusqu'à présent, sachez bien que tout serait inutile: partout je vous suivrais comme je vous ai suivie; rien ne m'attache à un lieu plutôt qu'à un autre, tout m'entraîne au contraire où vous êtes; aller au devant de vous ou marcher derrière vous sera désormais mon seul but. J'ai perdu bien des années et risqué cent fois ma vie et mon âme pour arriver à un résultat qui ne me promettait pas le même bonheur.

»Adieu, Pauline! je ne vous menace pas, je vous implore; je vous aime, vous m'aimez. Ayez pitié de vous et de moi.»

Il me serait impossible de vous dire ce qui se passa en moi à la lecture de cette étrange lettre; il me semblait être en proie à un de ces songes terribles où, menacé d'un danger, on tente de fuir; mais les pieds s'attachent à la terre, l'haleine manque à la poitrine; on veut crier, la voix n'a pas de son. Alors l'excès de la peur brise le sommeil, et l'on se réveille le cœur bondissant et le front mouillé de sueur.

Mais là, là, il n'y avait pas à me réveiller; ce n'était point un rêve que je faisais, c'était une réalité terrible qui me saisissait de sa main puissante et qui m'entraînait avec elle; et cependant qu'y avait-il de nouveau dans ma vie? Un homme y avait passé, et voilà tout. A peine si avec cet homme j'avais échangé un regard et une parole. Quel droit se croyait-il donc de garrotter comme il le faisait ma destinée à la sienne, et de me parler presque en maître, lorsque je ne lui avais pas même accordé les droits d'un ami? Cet homme, je pouvais demain ne plus le regarder, ne plus lui parler, ne plus le connaître. Mais non, je ne pouvais rien... j'étais faible... j'étais femme... je l'aimais.

En savais-je quelque chose, au reste? ce sentiment que j'éprouvais était-ce de l'amour? l'amour entre-t-il dans le cœur précédé d'une terreur aussi profonde? Jeune et ignorante comme je l'étais, savais-je moi-même ce que c'était que l'amour? Cette lettre fatale, pourquoi ne l'avais-je pas brûlée avant de la lire? n'avais-je pas donné au comte le droit de croire que je l'aimais en la recevant? Mais aussi que pouvais-je faire? un éclat devant des valets, des domestiques. Non; mais la remettre à ma mère, lui tout dire, lui tout avouer... Lui avouer quoi? des terreurs d'enfant, et voilà tout. Puis ma mère, qu'eût-elle pensé à la lecture d'une pareille lettre? Elle aurait cru que d'un mot, d'un geste, d'un regard, j'avais encouragé le comte. Sans cela, de quel droit me dirait-il que je l'aimais? Non, je n'oserais jamais rien dire à ma mère...

Mais cette lettre, il fallait la brûler d'abord et avant tout. Je l'approchai de la bougie, elle s'enflamma, et ainsi que tout ce qui a existé et qui n'existe plus, elle ne fut bientôt qu'un peu de cendre. Puis je me déshabillai promptement, je me hâtai de me mettre au lit, et je soufflai aussitôt mes lumières afin de me dérober à moi-même et de me cacher dans la nuit. Oh! comme malgré l'obscurité je fermai les yeux, comme j'appuyai mes mains sur mon front, et comme, malgré ce double voile, je revis tout! Cette lettre fatale était écrite sur les murs de la chambre. Je ne l'avais lue qu'une fois, et cependant elle s'était si profondément gravée dans ma mémoire, que chaque ligne, tracée par une main invisible, semblait paraître à mesure que la ligne précédente s'effaçait; et je lus et relus ainsi cette lettre dix fois, vingt fois, toute la nuit. Oh! je vous assure qu'entre cet état et la folie il y avait une barrière bien étroite à franchir, un voile bien faible à déchirer.

Enfin, au jour je m'endormis, écrasée de fatigue. Lorsque je me réveillai, il était déjà tard; ma femme de chambre m'annonça que madame de Lucienne et sa fille étaient au château. Alors une idée subite m'illumina; je devais tout dire à madame de Lucienne: elle avait toujours été parfaite pour moi; c'était chez elle que j'avais vu le comte Horace, le comte Horace était l'ami de son fils; c'était la confidente la plus convenable pour un secret comme le mien; Dieu me l'envoyait. En ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et madame de Lucienne parut. Oh! alors je crus vraiment à cette mission; je me soulevai sur mon lit et je lui tendis les bras en sanglotant: elle vint s'asseoir près de moi.

--Allons, enfant, me dit elle après un instant et en écartant mes mains dont je me voilais le visage, voyons, qu'avons-nous?

--Oh! je suis bien malheureuse! m'écriai-je.

--Les malheurs de ton âge, mon enfant, sont comme les orages du printemps, ils passent vite et font le ciel plus pur.

--Oh! si vous saviez!

--Je sais tout, me dit madame de Lucienne.

--Qui vous l'a dit?

--Lui.

--Il vous a dit que je l'aimais!

---Il m'a dit qu'il avait cet espoir, du moins; se trompe-t-il?

--Je ne sais moi-même; je ne connaissais de l'amour que le nom, comment voulez-vous que je voie clair dans mon cœur, et qu'au milieu du trouble que j'éprouve j'analyse le sentiment qui l'a causé?

--Allons, allons, je vois que Horace y lit mieux que vous.--Je me mis à pleurer.--Eh bien! continua madame de Lucienne, il n'y a pas là dedans une grande cause de larmes, ce me semble. Voyons, causons raisonnablement. Le comte Horace est jeune, beau, riche, voilà plus qu'il n'en faut pour excuser le sentiment qu'il vous inspire. Le comte Horace est libre, vous avez dix-huit ans, ce serait une union convenable sous tous les rapports.

--Oh! Madame!...

--C'est bien, n'en parlons plus; j'ai appris tout ce que je voulais savoir. Je redescends près de madame de Meulien et je vous envoie Lucie.

--Oh!... mais pas un mot, n'est-ce pas?

--Soyez tranquille, je sais ce qui me reste à faire; au revoir, chère enfant. Allons, essuyez ces beaux yeux et embrassez-moi...

Je me jetai une seconde fois à son cou. Cinq minutes après, Lucie entra; je m'habillai et nous descendîmes.

Je trouvai ma mère sérieuse, mais plus tendre encore que d'ordinaire. Plusieurs fois, pendant le déjeuner, elle me regarda avec un sentiment de tristesse inquiète, et à chaque fois je sentis la rougeur de la honte me monter au visage. A quatre heures, madame de Lucienne et sa fille nous quittèrent; ma mère fut la même avec moi qu'elle avait coutume d'être; pas un mot sur la visite de madame de Lucienne, et le motif qui l'avait amenée ne fut prononcé. Le soir, comme de coutume, j'allai, avant de me retirer dans ma chambre, embrasser ma mère: en approchant mes lèvres de son front, je m'aperçus que ses larmes coulaient; alors je tombai à genoux devant elle en cachant ma tête dans sa poitrine. En voyant ce mouvement, elle devina le sentiment qui me le dictait, et, abaissant ses deux mains sur mes épaules, et me serrant contre elle: --Sois heureuse, ma fille, dit-elle, c'est tout ce que je demande à Dieu.

Le surlendemain, madame de Lucienne demanda officiellement ma main à ma mère.

Six semaines après, j'épousai le comte Horace.

X.

Le mariage se fit à Lucienne, dans les premiers jours de novembre; puis nous revînmes à Paris au commencement de la saison d'hiver.

Nous habitions l'hôtel tous ensemble. Ma mère m'avait donné vingt-cinq mille livres de rentes par mon contrat de mariage, le comte en avait déclaré à peu près autant; il en restait quinze mille à ma mère. Notre maison se trouva donc au nombre, sinon des maisons riches, du moins des maisons élégantes du faubourg Saint-Germain.

Horace me présenta deux de ses amis, qu'il me pria de recevoir comme ses frères: depuis six ans ils étaient liés d'un sentiment si intime, qu'on avait pris l'habitude de les appeler les inséparables. Un quatrième, qu'ils regrettaient tous les jours et dont ils parlaient sans cesse, s'était tué au mois d'octobre de l'année précédente en chassant dans les Pyrénées, où il avait un château. Je ne puis vous révéler le nom de ces deux hommes, et à la fin de mon récit vous comprendrez pourquoi; mais comme je serai forcée parfois de les désigner, j'appellerai l'un Henri et l'autre Max.

Je ne vous dirai pas que je fus heureuse: le sentiment que j'éprouvais pour Horace m'a été et me sera toujours inexplicable: on eût dit un respect mêlé de crainte; c'était, au reste, l'impression qu'il produisait généralement sur tous ceux qui l'approchaient. Ses deux amis eux-mêmes, si libres et si familiers qu'ils fussent avec lui, le contredisaient rarement et lui cédaient toujours, sinon comme à un maître, du moins comme à un frère aîné. Quoique adroits aux exercices du corps, ils étaient loin d'être de sa force. Le comte avait transformé la salle de billard en une salle d'armes, et une des allées du jardin était consacrée à un tir: tous les jours ces messieurs venaient s'exercer à l'épée ou au pistolet. Parfois j'assistais à ces joûtes: Horace alors était plutôt leur professeur que leur adversaire; il gardait dans ces exercices ce calme effrayant dont je lui avais vu donner une preuve chez madame de Lucienne, et plusieurs duels, qui tous avaient fini à son avantage, attestaient que, sur le terrain, ce sang-froid, si rare au moment suprême, ne l'abandonnait pas un instant. Horace, chose étrange! restait donc pour moi, malgré l'intimité, un être supérieur et en dehors des autres hommes.

Quant à lui, il paraissait heureux, il affectait du moins de répéter qu'il l'était, quoique souvent son front soucieux attestât le contraire. Parfois aussi des rêves terribles agitaient son sommeil, et alors cet homme, si calme et si brave le jour, avait, s'il se réveillait au milieu de pareils songes, des instans d'effroi où il frissonnait comme un enfant. Il en attribuait la cause à un accident qui était arrivé à sa mère pendant sa grossesse: arrêtée dans la Sierra par des voleurs, elle avait été attachée à un arbre, et avait vu égorger un voyageur qui faisait la même route qu'elle; il en résultait que c'étaient habituellement des scènes de vol et de brigandage qui s'offraient ainsi à lui pendant son sommeil. Aussi, plutôt pour prévenir le retour de ces songes que par une crainte réelle, posait-il toujours avant de se coucher, quelque part qu'il fût, une paire de pistolets à portée de sa main. Cela me causa d'abord une grande terreur, car je tremblais toujours que, dans quelque accès de somnambulisme il ne fît usage de ces armes; mais peu à peu je me rassurai, et je contractai l'habitude de lui voir prendre cette précaution. Une autre plus étrange encore, et dont seulement aujourd'hui je me rends compte, c'est qu'on tenait constamment, jour ou nuit, un cheval sellé et prêt à partir.

L'hiver se passa au milieu des fêtes et des bals. Horace était fort répandu de son côté; de sorte que, ses salons s'étant joints aux miens, le cercle de nos connaissances avait doublé. Il m'accompagnait partout avec une complaisance extrême, et, chose qui surprenait tout le monde, il avait complétement cessé de jouer. Au printemps nous partîmes pour la campagne.

Là nous retrouvâmes tous nos souvenirs. Nos journées s'écoulaient moitié chez nous, moitié chez nos voisins; nous avions continué de voir madame de Lucienne et ses enfans comme une seconde famille à nous. Ma situation de jeune fille se trouvait donc à peine changée, et ma vie était à peu près la même. Si cet état n'était pas du bonheur, il y ressemblait tellement que l'on pouvait s'y tromper. La seule chose qui le troublât momentanément, c'étaient ces tristesses sans cause dont je voyais Horace de plus en plus atteint; c'étaient ces songes qui devenaient plus terribles à mesure que nous avancions. Souvent j'allais à lui pendant ces inquiétudes du jour, ou je le réveillais au milieu de ces rêves de la nuit; mais dès qu'il me voyait, sa figure reprenait cette expression calme et froide qui m'avait tant frappée; cependant il n'y avait point à s'y tromper, la distance était grande de cette tranquillité apparente à un bonheur réel.