Part 7
Hélas! personne ne comprend personne. Les paroles mauvaises que tu as entendues ont jailli de moi comme le cri même de l’innocent qu’on exécute. Mais au fond, sache-le bien et n’en doute jamais, la bonté demeure et, quelle que soit l’injustice que je doive subir, je ne pourrai jamais te haïr. Je t’ai dit des choses mauvaises qui ne devaient pas rester en moi, qui auraient empoisonné ma tendresse. Il fallait les éliminer. Je ne puis croire que cela ait été mortel pour notre amour, ou alors c’est que l’amour était déjà mort.
Je comprends, je m’explique ce qui s’est passé en toi. La maladie de ta femme t’a contraint de réfléchir. A la lueur de cet événement tu as mieux mesuré la place qu’occupe dans ton cœur chacun des êtres qui te sont chers. L’exaltation amoureuse tombée, la tête froide, tu aperçois enfin le néant de l’illusion où tu as vécu depuis quelques mois. Je comprends le revirement qui s’est fait dans ton esprit. Mais ai-je pu faire que ce revirement qui me dépossédait ne m’ait été cruel à mourir?
Sois tranquille, je ne te parlerai plus de celle envers qui je ne crois pas avoir manqué de générosité. D’ailleurs, comment pourrais-je désormais te parler de quoi que ce soit, de qui que ce soit avec colère? Comment pourrais-je être violente? Après cette secousse, je me sens si triste, si abattue, si peu désireuse de vivre!...
Ce que j’ai été, je ne le serai plus jamais. Le voudrais-tu que jamais je ne regagnerai la cime. Tu seras mon ami, plus tendre qu’un ami. S’il y a encore un peu de tendresse pour moi dans ton cœur, tu passeras ton bras autour de mon cou et j’appuierai ma tête sur ton épaule. Mais le bonheur qui m’a fui ne reviendra plus.
Car même si je vois renaître un jour l’amant que j’ai cru perdre, il y aura dans mon cœur plus de tendresse que de délire. Même si tu me voulais passionnée, je ne pourrais plus l’être. Tu traverses une crise passagère, tu changeras peut-être; moi, je ne changerai pas. Je ne crois pas que rien puisse jamais m’ôter ce goût décevant que je trouve à chaque chose. Tout s’est terni pour moi. Hélas! je suis de ces êtres qui ont appris qu’on peut vivre sans bonheur et qui se consolent en pensant que leur course, peut-être, ne sera plus très longue.
Mais pourquoi se laisser aller au découragement comme je le fais? J’ai tort. Pardonne-moi. Je ne sais si c’est un mouvement généreux qui, au moment de nous quitter, t’a rendu à moi, si c’est l’amour, si c’en est l’ombre. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce n’est pas moi qui te causerai jamais volontairement la moindre peine. La sagesse, la douceur, la patience, la gravité de l’esprit, tout ce qui t’a attiré vers moi se retrouvera quand je cesserai de souffrir. Et tu aurais voulu que je ne mette plus jamais ma tête sur ton cœur? N’en parlons plus. Oublions. Ah! tâchons d’oublier!
DENISE.
XI
Novembre.
Je vais mieux, mon ami. Le sommeil revient et, avec lui, le courage et l’optimisme. Je recommence à aimer la vie.
Tu as été si gentil, si prévenant, si tendre depuis un mois, cherchant par tous les moyens à me faire oublier ce premier malentendu! Et n’ai-je point senti, en cette douce journée d’hier où tu étais tout à moi, n’ai-je point senti que rien n’était changé entre nous, que je tenais serré contre mon cœur le François qui m’est si cher et que je suis toujours pour lui _la plus aimée_?
Après une journée de bonheur, on est comme en convalescence. Ce qu’on éprouve est délicieux, un peu rêveur, un peu mélancolique. C’est comme une sorte de clair de lune intérieur. Dans cette disposition, tu imagines combien m’a touchée le billet que tu m’as écrit après m’avoir quittée. Sa lecture m’a fait pleurer. Non, mon ami, je ne demande pas que tu penses à moi à toutes les minutes du jour. C’est trop, et puis ce n’est pas souhaitable.
Ce que l’on fait sans interruption, on finit par le faire d’une façon machinale. La dévote qui dévide son chapelet refait ses comptes de ménage tout en murmurant les paroles d’où son esprit est absent. Pense à ton amie souvent, mais non sans cesse. N’use pas en toi si vite son image. Car pour tout dire:
Comme l’œil ne voit plus ce qu’il voit tous les jours, C’est n’y penser jamais que d’y penser toujours.
Je te prie de remarquer que ces vers sont de moi. Ce sont les premiers que j’ai faits de ma vie. Je suis en train, à ton contact, de devenir poétesse.
Soyons sérieux. Mon ami, tu ne sais pas combien l’histoire de ce flacon d’ambre est symbolique. C’est bien de l’ambre que tu as reçu. Sidi-Abdoun est un honnête marchand de Tunis qui ne trompe pas ses clients. Au reçu de ma lettre, il a couché dans la même boîte, sur le même lit de coton, le flacon d’ambre que je te destinais et le flacon d’œillet commandé pour moi. Malgré l’épaisseur du cristal, les deux flacons ont échangé un peu de leur parfum propre. Mon œillet est ambré et ton ambre sent l’œillet. Ainsi deux amants après une longue étreinte.
Au revoir, mon bien-aimé. Que n’es-tu là? Si tu savais quel besoin sans cesse renaissant j’ai de te voir, rien que de te voir, même sans te parler, même à travers la vitre d’une fenêtre!
DENISE.
XII
Décembre.
Mon ami, ce n’est pas bien. Tu sais que je compte toujours que tu m’écriras le lendemain du jour où nous nous sommes vus. Tu sais que je tiens, que je m’attache à ces petites choses, que, dans ta vie affairée, dispersée, une menue attention, la moindre prévenance de toi ont à mes yeux un prix inestimable. Je ne suis pas bien encombrante ni bien exigeante et je crois que nulle amie n’aurait un tel désir de s’effacer ni plus de bonne volonté que moi. Pourquoi me fais-tu involontairement, je veux le croire, ces petites peines si fréquentes? Crois-tu que cela soit bon pour notre tendresse? Crois-tu que l’amour le plus tenace, le plus acharné à vivre et à durer ne soit pas amoindri, appauvri, blessé par ces mille déconvenues qu’un amant pourtant doux et tendre ne fait rien pour lui épargner? Je voulais t’écrire une lettre si chaude, si caressante; mais comment en trouverais-je les termes devant ton apparente distraction?
Tu me dis que tu es moins tendre que moi. Ce n’est pas ce que tu me disais au commencement. Tu as même tout fait pour me convaincre du contraire.
Hélas! nous nous voyons si peu! Malgré toi, à ton insu peut-être, tu te déshabitues de moi. Tu ignores ma journée, ma rêverie, ma promenade, mes pensées, ma tristesse. Je ne reçois plus de toi qu’une attention distraite, un rayon affaibli qui décline, un regard oblique qui va se détourner. Je sens bien, je sens trop que ma tendresse inquiète ne t’apporte aucune force et même que tu n’as pas besoin que je t’aime.
Autrefois, quand je voyais le porteur de dépêches, mon cœur battait d’espoir; j’ouvrais d’un main tremblante le papier bleu et quand du premier coup d’œil j’avais lu la signature François, je savais, j’étais sûre qu’elle m’annonçait ta venue alors que je ne t’attendais pas. A présent, ce même papier bleu m’annonce toujours que tu ne viens pas quand je t’attends. Assurément, tes excuses sont valables, tes raisons sont de celles devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Mais le fait est là. Autrefois, tu me disais: «Nous sommes deux êtres si semblables que nous étions nés pour nous connaître et nous aimer... Je te cherchais; j’allais à ta rencontre. Chacun de mes pas me conduisait vers toi.» Aujourd’hui tu me dis: «L’amour ne peut pas suffire à remplir ma vie»; ou bien, en parlant d’une femme quelconque: «Elle est charmante; elle me plaît beaucoup.» Et je dois me taire, te cacher ma peine pour ne pas t’irriter. Mais quelle tristesse de voir s’affaiblir, s’émietter, de jour en jour, un sentiment qu’on croyait si fort, si durable!...
Tantôt tu te jettes dans le travail avec une fureur qui m’inquiète, tantôt tu recherches les distractions, les plaisirs, les fêtes. Notre liaison, tu peux lui accorder çà et là une heure, mais ensuite l’engrenage de ta vie te prend et tu m’oublies. Cela est inévitable, sans doute. Mais moi, pendant ce temps, je suis là, retournant mes pensées, reprenant ce que tu m’as dit, découvrant un sens terrible à des mots innocents. Je suis là tout occupée de toi, ne vivant que pour toi, attendant une lettre, attendant ta venue. Ah! la fièvre de l’attente! Soupçonnes-tu ce que c’est? Encore quatre jours. C’est mercredi qu’il doit venir. Encore trois jours. C’est pour après-demain. C’est pour demain, pour aujourd’hui. Ah! ce tourment d’imaginer mille obstacles, cette impatience qui rend les mains moites, cette anxiété qui serre la gorge. Plus que vingt minutes, plus que dix-neuf, plus que dix-huit. Le train doit être en gare. On pense aux tendres reproches qu’on taira tout à l’heure, à la folle inquiétude qu’il faudra cacher. On regarde l’heure qu’on a oublié de consulter depuis un long moment; mais non, une minute à peine s’est écoulée. Plus que dix-sept. Et enfin, enfin, plus qu’une. Et rien. L’aiguille indifférente continue sa marche comme si ce moment n’avait rien d’exceptionnel. La porte est toujours là, muette, immobile et close. Rien que ce soleil de fin d’automne qui caresse la pierre du perron et insensiblement glisse vers l’ouest. L’oreille tendue, les sens aiguisés, on cherche à percevoir le bruit d’une voiture. Oui, on ne se trompe pas, c’est bien une voiture qui roule, qui approche. On court à la fenêtre. Non, ce n’est pas lui! On se dit: «Il aura manqué le train. C’est une demi-heure à attendre.» On prend un livre, on se réfugie dans la pièce la plus retirée ou bien, si le temps est beau, au fond du jardin. Et soudain, le tintement de la sonnette vous fait tressaillir, vous rend les jambes défaillantes, emplit votre poitrine d’une onde de vie qui l’étouffe. On voudrait courir, on se maîtrise, on s’efforce de paraître calme, de marcher lentement. On ne sent plus le sol sous ses pieds. Et c’est le télégramme, le télégramme redouté, auquel on ne voulait pas penser et qu’on n’a pas besoin d’ouvrir pour savoir ce qu’il contient.
Excuse-moi de libérer aujourd’hui tout mon cœur, de te montrer toute l’étendue de ma misère. Je vais partir. Je vais aller passer deux mois à Saint-Jean-de-Luz. Ma santé exige ce déplacement. Durant deux mois je ne te verrai pas. Car si tu m’offrais de venir m’y rejoindre pour quelques jours je n’accepterais pas. Je sais trop ce qui m’attendrait après ton départ. En ce pays triste et voluptueux, où l’âme ne trouve ni appui ni ressort, tu me laisserais, après une courte étreinte, en proie à une mélancolie inexprimable, pendant que tu t’en irais, insouciant et joyeux, vers tous les agréments et les plaisirs de la vie. Je renonce à la joie si douce que j’aurais à t’avoir tout à moi pendant quelques jours, là-bas, parce qu’ensuite je serais mille fois plus sensible au retard d’un courrier, à un mot oublié, au geste que tu ne songerais pas à faire. Non, non, c’est dans ce pays où rien ne me parlera de toi, que je veux me ressaisir.
Hélas! la pensée qu’un jour viendra où tu ne seras plus pour moi qu’un ami banal qu’on retrouve avec plaisir mais auquel on réduit sa place, dont les lettres ne vous font pas battre le cœur, dont l’attente vous laisse calme et l’absence sans émoi, cette pensée me semble plus désolante que tout. Et voilà pourtant où nous allons, où tu me conduis. Et voilà la lettre que je suis en train de t’écrire lorsque tant de paroles pressées, chaudes et enflammées voudraient s’exhaler de mon cœur vers toi. Je t’écris sans élan parce que je le dois. Mais les sentiments qu’on simule on finit parfois, à la longue, par les éprouver...
Vois-tu, mon ami, ce n’est pas quand elle est malheureuse qu’il faut juger le cœur d’une femme. C’est quand elle est heureuse, c’est aux heures de grande sécurité quand elle pourrait se permettre impunément d’être moins tendre, qu’elle donne la mesure de ce qu’elle vaut. Alors elle peut être tentée parfois, parce qu’elle est comblée, de faire le moindre effort. J’ai la fierté de penser que c’est aux heures où j’ai le mieux senti mon pouvoir sur toi que je me suis montrée le plus attentive, le plus dévouée à ton bonheur. Mais il est malheureusement vrai et quelqu’un l’a dit avant moi, que la plupart des hommes n’ont de zèle que lorsqu’ils sont inquiets. Ils ne consentent à s’ingénier, à se dépenser en mille soins que s’il s’agit de ressaisir ce qui leur échappe, et c’est seulement pour la raison qu’on les fuit qu’ils se décident à presser le pas, à courir. Il me semble que celui qui attend d’être menacé dans son bonheur pour témoigner à l’être aimé son dévouement ne démontre que son égoïsme.
Je te quitte. Je suis lasse. Dehors, le soleil brille. Quelle belle matinée de décembre! Moi, le soleil m’offense quand tu n’es pas là. Mais je m’efforce de le considérer avec sympathie parce qu’à l’heure où je t’écris il attend derrière les volets que ton domestique vienne lui ouvrir pour pénétrer dans ta chambre. Tu cligneras des yeux en le voyant entrer. Ton cœur en sera peut-être éclairé, mais tu ne sauras pas que son rayon ami t’apporte un peu de ma pensée.
Au revoir. Prends soin de toi, ne travaille pas trop, ne t’amuse pas trop, et ne me laisse pas, ne me laisse pas sans nouvelles.
DENISE.
XIII
Janvier.
Mon ami, c’est donc vrai que je suis partie, que je suis loin de toi? Comme tu as été bon et affectueux le dernier soir! Ce souvenir m’est bien doux. Tu avais un visage tiré, tu ne songeais pas à séduire; ma robe n’était pas jolie et nous n’étions pas amoureux. Mais comme je t’aimais! Je me sentais heureuse et triste, enfin rassurée après ces jours de folle inquiétude. Je te revois sur le quai de la gare. Je revois ton regard malicieux et plus ému qu’il ne voulait le paraître, ton sourire qui tremblait un peu. J’aurais voulu ne pas te quitter, ne pas partir, j’aurais voulu que tu fusses très méchant pour être très patiente et très tendre. J’aurais voulu passer ma vie auprès de toi.
Et maintenant, je suis loin. J’ai quitté la pluie hostile, la gifle du vent pour retrouver ici cette même pluie devenue caresse, ce même vent devenu velours. Mais depuis ce matin, le soleil règne. C’est bien le doux soleil de janvier qui convient à ce pays; l’air est ouaté; le silence à lui seul enchante et repose l’oreille. Le timbre des voix, le mouvement des gens, tout est apaisé, nonchalant, tout a gardé la poésie amortie de l’automne. Avant de t’écrire, je suis allée me promener sur la route d’Aïcerrota. C’est un lieu solitaire et charmant. Entre les branches des arbres effeuillés, le soleil oblique caressait ma joue. Je pensais à toi: je te parlais. Ton cher fantôme accompagnait mes pas. Ta voix chuchotait à mon oreille; ton léger parfum d’ambre voltigeait autour de moi. Comme ce pays est bien fait pour les séparations, la mélancolie des adieux, les douleurs d’amour, les regrets éternels! Je marchais à pas lents. Parce que le carnaval est proche, quelqu’un jouait de la guitare dans une rue voisine et des gens dansaient en plein air. Je songeais à des paroles de toi qui me furent douces, il y a deux mois, après notre premier malentendu. Tu me disais: «Est-ce bien moi qui ai pu te causer tant de chagrin? Est-ce possible? Ai-je donc été fou?» Tu me tenais dans tes bras; le soir obscurcissait la fenêtre. Et tu ajoutais: «Ce soir est si beau, je suis si heureux, si comblé que ce serait un bienfait de mourir en un pareil moment.» O mon ami, me dirais-tu encore cela aujourd’hui?
DENISE.
XIV
Février.
Mon ami, j’ai lu ta lettre et puis je l’ai relue et je ne parviens pas à la comprendre. Je ne comprends ni sa mauvaise humeur ni surtout son ton excédé. Je la trouve insensée. Il n’est pas possible qu’une simple phrase innocente où je t’avertis qu’après un mois de séjour ici je suis comme anesthésiée par ce climat, mais qu’à mon retour je penserai à toi avec plus d’inquiétude, il n’est pas possible, je ne puis comprendre que cela me vaille cette réplique qui a comme un son de rupture.
Tu entends être libre, me dis-tu, et non pas harcelé par des plaintes continuelles. Tu veux bien être un ami, non un esclave. Qu’est-ce que cela veut dire?
François, il se passe dans ta vie quelque chose qui m’échappe. Tu es loyal; peut-être t’ignores-tu toi-même. Peut-être ne vois-tu pas clair en toi? Je m’obstine à tirer de loin sur la corde d’une cloche qui depuis longtemps ne sonne plus dans ton cœur. Se peut-il que le mien soit si vibrant quand le tien est déjà sourd? D’où vient qu’ils ne battent plus à l’unisson? Nous nous sommes rencontrés; nous avons cru marcher du même pas; mais tu allais plus vite, et je mesure, impuissante, l’écart qui est entre nous. Ton amour essoufflé est au bout de sa course quand le mien est si près de son point de départ. Il est midi dans l’un; dans l’autre c’est déjà l’ombre.
Quel motif t’entraînait? Qu’avais-tu à courir? Qu’ai-je fait pour te lasser? Pourquoi cette lettre d’aujourd’hui? Tu n’as pas obéi à ta propre impulsion en me l’envoyant. Tu es trop généreux pour m’écrire sur ce ton, de toi-même, en toute liberté d’esprit, lorsque deux jours de courrier, aller et retour, nous séparent. Il y a là quelque chose de dur, de cruel qui ne te ressemble pas. Je te supplie de regarder en toi, de t’interroger. Ce que tu m’as écrit est tellement injuste que j’en suis plus abasourdie qu’affligée.
Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que ces reproches ne m’étaient pas destinés. Ils se sont trompés d’adresse. Si tu as été excédé par quelqu’un, ce n’est pas par moi. Ce n’est pas moi qui suis responsable de ta mauvaise humeur. Ce n’est pas moi qui te prive d’un atome de ta liberté.
Au contraire, je comprends, j’admets tous tes caprices d’écrivain et d’artiste gâté par le succès. J’admets tous tes changements et que tu puisses considérer aujourd’hui que le plus grand des biens c’est l’indépendance, tandis que l’an dernier tu ne rêvais que de sacrifier cette indépendance à ta nouvelle amie. Alors le plus grand des biens, à tes yeux, était ma tendresse.
Mais tu es libre, mon ami, libre, hélas! libre même de ne plus m’aimer. Je te demande seulement, si cela est, de ne pas inventer de prétexte, d’être loyal. Si cela est, ne me ménage pas, dis-moi la vérité.
Vois-tu, François, tu es trop heureux. Célèbre, accueilli en tous lieux par des sourires, des flatteries, partout fêté, tu as perdu, peu à peu, les vertus héroïques qui, à ton début, faisaient de toi un être exceptionnel. Tu ne penses plus qu’à tes plaisirs, et tu ne peux plus souffrir la plus légère entrave à leur accomplissement. Tu te plains quand tu devrais bénir le destin de t’être si clément. Il te manque quelque grande épreuve, accompagnée de quelques petites épreuves secondaires, pour te ramener au sentiment réel de la relativité de tous les bonheurs.
Mais je ne te souhaite aucune épreuve, même si elle doit te rendre meilleur. Je te souhaite seulement de descendre en toi-même et d’y trouver tout naturellement ton cœur qui, sans doute, ne cesse de te parler que parce que depuis quelque temps tu as cessé de l’écouter.
Je t’embrasse tendrement.
DENISE.
XV
Mars.
Mon ami, voilà donc la nouvelle qui m’attendait à mon retour et que je redoutais plus que la mort! Une femme est passée dans ta vie et t’a pris à moi. C’est bien simple, c’est si banal. Ah! la terrible chose!
Cette nuit, chaque fois que je me réveillais, j’éprouvais au milieu de ma torpeur un malaise insoutenable. Quelque chose était en moi, caché dans un repli de ma pensée encore confuse, et qui, en se dévoilant, je le pressentais, allait me faire un mal horrible. Aussi voulais-je désespérément me réfugier dans le sommeil, me rendormir, pour ne pas savoir. Mais tout de suite c’était l’évidence, cruelle comme une révélation. Je recommençais à apprendre mon malheur: François n’est plus dans ma vie!
Malgré les troubles fréquents, les inquiétudes passagères, tout ce que je croyais être, cette illumination secrète, cette griserie de mes journées, cette surprise enchantée d’ouvrir les yeux le matin en me disant que les erreurs de ma jeunesse étaient bénies puisqu’elles étaient le chemin qui m’avait conduit à un si grand bonheur, tout cela que je n’ai plus, comment n’en sentirais-je pas la perte avec un désespoir qu’aucun mot ne saurait exprimer?
Mon ami, tu connais peu ma vie; tu ne sais pas comme j’ai été jeune, confiante, courageuse. Je n’ai pas désiré la gloire; je n’ai désiré que l’amour. Tu ne peux pas savoir... Quand je me refermais par pudeur pour ne pas laisser entrevoir mon âme à une âme trop médiocre, quand je me suis écartée parfois résolument d’un être inférieur qui pourtant m’attirait, toujours, toujours, l’espérance de trouver enfin un cœur digne du mien m’a soutenue.
C’est là le vrai drame de ma vie.
A présent, mon ami, je ne suis plus toute jeune. Il n’y a rien devant moi, puisqu’il n’y a plus l’amour. Il était venu au moment où je ne l’attendais pas, avec tant de bonté, de douceur, d’abandon, de confiance, de compréhension, me dire: «Tu vois, malgré la distance, la solitude et les obstacles, je viens toujours à mon heure puisque je suis là.» Il était venu; c’était mon bien le plus cher. Comprends-tu pourquoi je tremblais de le perdre? Comprends-tu que j’aie pu te dire un jour au début: «Si vous n’êtes pas sûr de vous, épargnez-moi, épargnez-moi.» Comprends-tu?
Mon ami, je ne suis pas née docile; mais pour toi je le suis devenue. Je n’étais pas très sûre de mes opinions dès qu’elles n’étaient pas conformes aux tiennes; je reniais mes goûts, mes penchants à l’instant même où ils risquaient de te déplaire. Si j’avais connu tes amis, je n’aurais pas pu supporter leur réserve ou leur froideur; il m’eût fallu à tout prix entrer dans leurs bonnes grâces pour m’en faire des alliés auprès de toi. En ta présence, j’étais conquise et sans jugement. Tu étais là; rien d’autre ne m’importait plus et je ne sentais pas fuir les heures que mon délice avait comme immobilisées. Tu régnais si absolument sur moi que j’aimais à me donner tort quand il n’était pas certain que tu avais raison. Mais je n’ai aucune humilité; je sais tout ce que je donnais et que tu as perdu.
Hélas! Ce mouvement d’orgueil ne me sied pas; il ne me peint pas; il travestit mon immense détresse. C’est moi qui ai tout perdu. Me voici presque vieille, plus vieille depuis que je sais... Je n’ai plus assez d’illusions pour croire encore au bonheur et je n’attends plus rien, ni la gloire dont je n’ai cure, ni l’amour que j’ai tant aimé. Et ce qui doit venir sera plus noir que ce qui est.
Tu me dis que depuis six mois tu t’es efforcé de me donner l’illusion de ce qui n’était plus, afin de me rendre heureuse s’il se pouvait et que tu n’as réussi qu’à te rendre malheureux toi-même; tu me dis que si l’on t’avait donné toute puissance sur ton cœur tu aurais voulu n’aimer que moi; tu me dis que cet hiver tant de choses pouvaient t’abuser sur la nature d’une sympathie que tu as éprouvée dès le premier jour pour quelqu’un... d’une sympathie qui était si parfaitement pure et qui s’enveloppait de silence... tu me dis que tu étais dans les serres de l’amour quand tu l’as reconnu... Ah! je ne veux plus savoir tout ce que tu me dis. Cela me fait trop de mal.
Et pourtant, il faut que j’achève. Tu crois que l’on peut cesser d’être amants et rester amis quand il n’y a pas eu d’hypocrisie et de déloyauté de part ou d’autre. Rester amis quand on a, sans cesse, devant les yeux, des images qui vous crucifient, quand la seule vue du bonheur de l’infidèle vous est une mortelle offense, rester amis, ah! François, crois-tu vraiment que cela soit possible?
DENISE.
XVI
Avril.
Adieu, François. Je suis plus courageuse. J’ai beaucoup réfléchi et je demeure sans haine. L’amour est toujours innocent. C’est ce que nous disions à l’époque où nous avons commencé de nous aimer et je dois le redire aujourd’hui, parce qu’une vérité ne saurait être une vérité à mes yeux seulement quand elle me sert et une erreur quand elle se retourne contre moi.