Paroles d'un solitaire

Part 8

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Il est vrai: j’ai peut-être demandé à la vie, à l’amour quelque chose de grand et de démesuré qu’ils ne pouvaient me donner. Je ne regrette pas la supériorité de ce rêve qui m’a aidée à vivre. Quand je t’ai connu, une grande espérance est entrée dans mon cœur. J’ai conçu que rien de médiocre ni de bas n’entacherait jamais le sentiment que j’y sentais naître. Ne m’eusses-tu apporté, au lieu de ce bonheur entrevu et un instant étreint, qu’une occasion de sacrifice, si ce sacrifice n’avait pas été vain, s’il avait été utile, fécond, s’il avait pu contenter ce besoin singulier que mon âme a de s’exalter, de se surpasser et ce goût qui n’est pas du tout religieux, ce goût peut-être artiste que j’ai de mettre un peu de ciel dans ce qui est terrestre, tu ne m’entendrais pas me plaindre. Je dirais simplement qu’il était bon et juste qu’il en fût ainsi.

Car, mon ami, ce désir absurde et magnifique de me dévouer que je portais à vingt ans ne s’est pas affaibli en moi. Je voudrais, au dernier jour de ma vie, fermer les yeux sur cette pensée: «Celui que j’ai le plus aimé n’a pas trompé mon attente. C’est le sort, c’est le destin qui me furent insensibles et durs. Lui, au contraire, fut ma douceur et ma consolation.» Si je reste toute meurtrie par les heures terribles que je viens de vivre, je m’en détourne résolument. J’ai remarqué qu’en nommant le courage on l’appelle à son secours et qu’en s’avouant désarmé, on se désarme davantage. Je veille à ce que, dans mon cœur solitaire, l’amertume se dissipe. Et je pourrais encore goûter une grande douceur mélancolique à songer que l’amour enfui, l’amitié demeure, qu’elle met en nous, non plus ces grands feux passagers et désormais éteints, mais cet éclairage intime, tranquille et doux des lampes du soir, avec quelque chose d’infiniment émouvant qui est la poésie silencieuse d’un beau souvenir.

Mais, François, cela est-il possible? Tu es dupe de ta propre éloquence, de toutes les nobles raisons que tu te donnes à toi-même pour embellir tes actions. Nous avons parlé le même langage, mais nous n’exprimions pas les mêmes choses. Tu as pris pour l’amour le plus pur un trouble passager, le simple désir; tu as paré de grands mots un sentiment subalterne. Et ne pares-tu pas en ce moment des couleurs les plus brillantes le même trouble qui te porte vers une autre?

Moi, je ne me suis pas trompée sur ce que j’éprouvais. Je t’aurais aimé sans le lien du plaisir, et pour ta seule intelligence, parce que, avec toi, les heures sont tour à tour légères, chaudes, colorées et toujours, toujours belles. Je t’aurais aimé disgracié, infirme, vieilli. Je t’aurais aimé dans l’épreuve et l’infortune. J’aurais voulu me dépouiller pour toi.

Toi, tu n’es pas tendre, tu es passionné. La tendresse est pleine d’attentions, de zèle, de soins délicats dont tu t’affranchis et que seul l’état de passion peut t’inspirer. Chez toi, la source de toute exaltation est dans tes sens; chez moi, elle est dans mon cœur.

Mon ami, j’ai relu toutes tes lettres et, à la lueur des derniers événements, tu m’apparais dégagé du mirage qui m’a longtemps abusée. Je voudrais te dire, sans élever le ton et avec une sagesse attristée: c’est une grande responsabilité qu’encourt un homme de ta valeur, de ton prestige, lorsqu’il dépose dans un cœur vulnérable le feu que m’insufflaient tes lettres. Cette fièvre, cette flamme, tu t’en délivres vite. Mais elles demeurent comme un ardent poison dans les veines de l’être que tu as incendié. Je te parle sans irritation. Je ne me plains pas ou, du moins, je ne me plains plus. De quoi me plaindrais-je? Que m’apportait, depuis huit mois, notre triste amour déclinant? Ai-je goûté une heure pure de toute inquiétude? J’ai senti, peu à peu, se refroidir, se tarir toutes les sources de chaleur, de tendresse qui me venaient de toi. J’ai vu s’éteindre ce foyer et, jour par jour, l’indifférence se répandre sur ton visage et dans ton cœur. Qu’est-ce que je perds? Des transes, des nuits d’insomnie, un choc au cœur chaque fois qu’on me remet une lettre et l’affreux pressentiment d’une mauvaise nouvelle qu’on sent venir, qui n’est que différée, toute une vie d’angoisse et de tourments? Et je pleurerais? Et je pleure?

Insensée! Depuis des jours et des jours, tu te débats contre toi-même. Tout ce que tu as conservé de sain, de sage, de courageux, l’instinct profond qui palpite et qui souffre en toi te crie: «Tu ne dois plus le revoir». Il dépend de toi d’échanger la servitude contre la liberté. Et tu hésiterais? Cet homme, source de tous tes maux, ne te fera plus souffrir. Il se détourne de toi. Tant mieux! Dans quelques mois ou dans quelques années, si tu le rencontres, tu chercheras, étonnée, sur son visage le signe, la trace disparue de ce pouvoir qui, aujourd’hui encore, te subjugue. Tu vas respirer, tu vas l’oublier. La puissance isolante de l’amour rompant son enchantement, ta cécité, ta surdité vont cesser. Tu vas devenir sensible à la poésie des choses. La grande voix de Beethoven va de nouveau toucher ton oreille avec le murmure des sources et le chant des oiseaux. Ton art, que tu as négligé, va te rendre ses trésors perdus. Tu goûteras la présence de tes amis, la lecture, la douceur de l’été dans ton jardin. Tu vas penser, tu vas revivre. Et tu pleures?

Quand je pourrai me remettre au travail, je demanderai à ma chère musique la consolation et l’oubli de ces mauvais jours. L’œuvre que je composerai, si elle parle à l’âme, si elle est, comme je l’espère, émouvante et pathétique, fera venir à moi celui qui m’apportera la récompense de mon courage, celui que j’attendais vraiment et qui, peut-être, en ce moment, me cherche. Je serai soutenue par cette douce espérance. Mais alors même que celui que j’attends ne viendrait pas, l’art seul me serait un réconfort. C’est un peu la fonction de l’artiste de souffrir. Si l’amour nous blesse, c’est pour nous inspirer, et lorsque nous avons été très malheureux, il nous reste, hélas! d’écrire notre chanson.

Adieu, François.

DENISE.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

ALBIN MICHEL, Editeur, 22, Rue Huyghens, PARIS

Vol.

BARBUSSE (Henri) (_Lauréat du Prix Goncourt 1916_) L’Enfer 1

BENOIT (Pierre) L’Atlantide (_Grand Prix du Roman 1919_) 1 Pour Don Carlos 1 Les Suppliantes (poèmes) 1 Le Lac Salé 1 La Chaussée des Géants 1 Mademoiselle de la Ferté 1

BERAUD (Henri) _Prix Goncourt 1922_ Le Martyre de l’Obèse 1 Le Vitriol-de-Lune 1 Lazare 1

BILLOTEY (Pierre) Un Cœur ardent 1

BETZ (Maurice) Rouge et Blanc 1

BRULAT (Paul) La Gangue 1 L’Ennemie 1

CARCO (Francis) Bob et Bobette s’amusent 1 L’Homme traqué (_Grand Prix du Roman 1922_) 1 Verotchka l’Etrangère 1

CHADOURNE (Louis) L’Inquiète Adolescence 1 Terre de Chanaan 1 Le Pot-au-Noir 1

CHAMPEAUX (Georges) La Prima Donna 1

CHENU (Charles-Maurice) Jacqueline émerveillée 1

CORTHIS (André) Pour Moi seule (_Grand Prix du Roman 1920_) 1 L’Entraîneuse 1

DAIREAUX (Max) La Toscanera 1

DERENNES (Charles) Vie de Grillon 1 La Chauve-Souris 1

DORGELES (Roland) Les Croix de bois (_Prix Vie Heureuse 1919_) 1 Saint Magloire 1 Le Réveil des Morts 1

DUCHENE (Ferdinand) Au pas lent des Caravanes (_Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921_) 1 Thamil’la (_Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921_) 1

DUMUR (Louis) Nach Paris! 1 Le Boucher de Verdun 1 Les Défaitistes 1

ELDER (Marc) (_Lauréat Prix Goncourt 1911_) Thérèse ou la Bonne Education 1 Le Sang des Dieux 1

ERLANDE (Albert) L’Immortelle bien-aimée (_Prix Force Française_) 1

GALOPIN (Arnould) Les Poilus de la 9e 1 Sur le Front de Mer (_Prix de l’Académie Française_) 1 Les Gars de la Flotte 1 Mémoires d’un Cambrioleur 1

GRAFFIGNE (Aimé) L’Inconsolée 1

KEYSER (Edouard de) Les Passionnés 1 La Baraka 1

LANG (André) Le Responsable 1 Fausta 1

LECOQ & HAGEL Sid-Ghorab Surcorbeau 1

LOUWYCK (J.-M.) Un Homme tendre 1 La Dame au Beffroi 1

LOUYS (Pierre) Aphrodite 1 La Femme et le Pantin 1

MALHERBE (Henry) La Flamme au poing (_Prix Goncourt 1917_) 1

MILLE (Pierre) La Détresse des Harpagon 1

NAEGELEN (Marcel-Edmond) La Conversion de Georges Burkardt 1

PERNETTE-GILLE Un Amour 1

POURRAT (Henri) Gaspard des Montagnes (_Prix Littéraire du Figaro_) 1

PSICHARI (Jean) Le Solitaire du Pacifique 1

RANDAU (Robert) La Ville de Cuivre 1

RENAITOUR (Jean-Michel) L’Enfant chaste 1

t’SERSTEVENS (A.) Les Sept parmi les Hommes 1 Un Apostolat 1 Le Dieu qui danse 1 Le Vagabond Sentimental 1

STEPHAN (Raoul) La Dévotion à l’Amour 1 L’Homme-Chien 1

TRAZ (Robert de) Fiançailles (_Prix littéraire du Figaro_) 1

VALDAGNE (Pierre) Ce bon M. Poulgris 1 Constance, ma tendre amie 1

VAN OFFEL (Horace) L’Oiseau de Paradis 1 Nuits de Garde 1 Le Tatouage bleu 1 Le Don Juan ridicule 1 Suzanne et son Vieillard 1 L’Exaltation 1

VILLETARD (Pierre) (_Grand Prix du Roman 1921_) M. et Mme Bille 1 Les Poupées se cassent (_Couronné par l’Académie Française_) 1

WERTH (Léon) Clavel Soldat 1 Clavel chez les Majors 1 Yvonne et Pijallet 1 Les Amants Invisibles 1 Dix-Neuf Ans 1

_Catalogue franco sur demande_

Association Linotypiste, 23, Rue Turgot, Paris (9e). Tél.: Trudaine 61-79.