Part 6
Mon ami, depuis hier, je suis tourmentée par le conseil grave que vous êtes venu demander à ma clairvoyante affection et je songe à ce sentiment qui est né dans votre cœur pour un être que j’ignore et qui, j’en suis sûre, doit en être digne. Je songe que vous n’êtes pas très heureux dans votre ménage, avec une compagne qui n’a ni vos goûts, ni vos idées, qui ne vous comprend pas, qui est sans culture, sans esprit, mais qui vous aime. En même temps, je considère la situation que vous occupez dans le monde et les devoirs moraux qui en découlent. En peu de temps, après de longues et injustes années d’obscurité, vos livres si lumineux, si émouvants vous ont conquis la plus légitime notoriété. L’admiration, l’estime vous entourent. Et c’est à cette minute d’apogée que, par une étrange défaillance de votre cœur si viril, vous songez à briser les liens qui depuis vingt années vous unissent à celle qui n’a pas su être l’inspiratrice de vos travaux. Vous sentez plus que jamais auprès d’elle votre solitude morale et vous croyez avoir trouvé ailleurs la femme élue de votre esprit et de votre cœur. Mon ami, écoutez-moi: une âme de votre qualité ne saurait échapper à ces crises de conscience où l’on cherche douloureusement son devoir; mais elle puise toujours dans sa bonté essentielle le courage et la force de franchir tous les passages difficiles. Lorsque le soir, après une longue journée de travail, vous souhaiterez plus ardemment la présence de celle qui n’est pas là, vous regarderez, assise dans son fauteuil, occupée à lire ou à broder, la compagne de vos années d’obscurité, celle que vous avez choisie à l’époque où nul ne discernait qui vous étiez, et vous songerez: «Certainement nous n’avons plus grand contact ensemble, mais la période vaillante, héroïque de ma vie, celle qui a fait toute ma valeur morale, l’aurais-je connue avec une autre que toi? Il a fallu l’épreuve, l’infortune pour tirer de moi ce son qui m’a révélé à moi-même le métal dont j’étais fait. Toi seule as entendu ce son; toi seule connais ce que je vaux. Et maintenant que grâce à moi tu vis paisible, honorée, presque heureuse, si ma pensée, ce soir s’en va ailleurs, si je souffre, si je suis triste, du moins il m’est doux de me dire que c’est parce que je ne suis ni faible ni lâche que tu es là, que c’est grâce à mon courage et par mon sacrifice que tu ne t’en vas pas diminuée, déchue, dans quelque petit appartement solitaire où il fait froid, que tu ne passes pas dans la rue bousculée par les passants, vieillie bientôt, le dos courbé, courant sous la pluie et croisant des gens qui, la veille, te saluaient avec respect et qui ne te reconnaissent plus.» Cette pensée vous sera douce et consolante. Et, plus tard, retiré dans votre chambre, même si vos bras ouverts n’étreignent que le vide, vous vous direz: «Il y a dans mon cœur un sentiment très beau, très noble, très élevé, un rêve que je n’ai pas réalisé et dont chacun de mes instants est illuminé parce qu’il est resté un rêve, parce qu’il a gardé, avec ses ailes, la liberté, parce que _de ce qui n’est pas_, source de tout attrait, je n’ai pas fait _ce qui est_, qui ternit tout.»
Ainsi, cet amour très noble gardera toujours sa somme d’idéal, sa parure, sa pureté. Si celle qui vous l’inspire en a reçu l’aveu, peut-être acceptera-t-elle d’être pour vous l’épouse secrète, la consolatrice que vous méritez; peut-être préférerez-vous l’un et l’autre, en cultivant une sainte amitié, goûter des joies inaccessibles aux âmes médiocres... Songez, mon ami, à tout cela que je vous exprime fort mal mais qui, du moins, vous donnera la certitude que vous pouvez en toute occasion compter sur le souci amical, sur la fraternelle affection de votre amie.
DENISE.
V
Mai.
Mon ami, je regarde se faner les roses de votre bouquet. Je feuillette votre carnet de notes scolaires. C’est peut-être le plus attendrissant souvenir que j’aie reçu de vous. Je vois si bien le petit François Chaumont que vous deviez être dans ce temps où je jouais au tambourin dans le jardin du Luxembourg avec ma sœur et où je bouchais de la main les robinets des fontaines Wallace afin d’éclabousser les passants. C’était vers 1898 ou 1899. Je n’ai jamais regretté ces années-là. Je n’aimais pas mon enfance. Mon âme était trop impatiente et trop curieuse de vivre; elle s’ennuyait dans un corps inachevé. Je ne rêvais que drames, catastrophes, actions héroïques, et il me semblait qu’il était très facile de mourir comme Jeanne-d’Arc! Et puis, vers quinze ans, j’ai voulu devenir une sainte. Et à seize ans, je n’ai plus souhaité que d’être une femme comme les autres. Il me semble en vous écrivant que mon cœur d’adolescente se réveille au fond du cœur plus mûr que la vie m’a façonné. Je retrouve cette tendresse délicate, ce goût de la mélancolie, ce besoin de consoler, de guérir, d’enchanter que j’avais à dix-sept ans quand je rêvais de me donner en récompense à un héros malheureux. Il y avait dans cet enfantillage romanesque un sens secret de ma vraie nature, une divination des vrais besoins de ma sensibilité, car je n’ai jamais été attirée par ceux que le succès a rendus orgueilleux.
Voilà à quoi je pense en feuilletant ce carnet qui évoque pour moi votre enfance que je n’ai pas connue. C’est une courte lettre que vous recevrez de moi aujourd’hui. Elle vous porte mon affection attentive, un peu inquiète. Ne travaillez pas trop. Je vous ai trouvé mauvaise mine la dernière fois que je vous ai vu. Il faut que vous soyez fort et bien portant pour que je me sente contente de vivre.
Au revoir, mon ami. Vous m’êtes bien cher.
DENISE.
VI
Juin.
Mon ami, si j’étais raisonnable, je ne vous écrirais pas, car je suis très émue. Chacune de vos visites m’attache à vous davantage. Je vous regarde avec une surprise émerveillée envahir mon cœur et ma vie. Mon ami, mon ami, je pense à vous avec une douceur, une force, une joie si profondes, si nouvelles, si inconnues qu’il me vient aux yeux des larmes bienfaisantes. Je ne vous trouve pas, je vous retrouve. Vous êtes le premier rêve et le premier désir de ma jeunesse, celui que la vie n’avait pas réalisé et que je n’attendais plus. Cher François, j’aime votre nom. C’est celui de ma mère. Je n’avais pas osé encore vous appeler ainsi, mais j’y avais pensé.
Il faut que je vous dise la découverte que je viens de faire. En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé une collection de la _Revue des Deux Mondes_ de l’année 1908. Le numéro de novembre contient mes notes sur Bayreuth. C’est donc en octobre probablement que nous nous sommes rencontrés. Il y a quinze ans, mon ami, quinze ans. Je veux en rire pour n’en pas pleurer.
1908! Toutes mes illusions chantaient dans ma tête. Mon ami, je vous connais depuis quinze ans. Je suis presque une amie d’enfance. Car vous n’étiez pas un monsieur bien grave dans ce temps-là. Vous n’aviez pas l’air tendre, peut-être parce que vous étiez timide.
Ce jour-là, vous ne vous doutiez pas, en attendant d’être introduit chez Francis Charmes, que votre voisine deviendrait votre chère, votre tendre et fidèle amie. Mais le destin veillait.
Pour moi, il me semble que ces quinze années sont un rêve et que je me retrouve telle que j’étais en 1908. C’est que, précisément, cette année-là, une amitié s’offrait à moi, qui ressemblait à la vôtre, mais en apparence seulement, car vous en êtes la réalité et je n’ai trouvé, en ces temps lointains, que la parodie, le mirage et l’illusion. Mais il y avait dans mon cœur tout ce que la vie n’a pu m’enlever, tout ce que j’ai gardé pour vous, à travers les douleurs, les erreurs et les catastrophes, à travers l’amour même qui fut mon bonheur unique; il y avait ce désir mystérieux et poignant d’un être pareil à moi, d’un être qui était vous, et tant de bonne volonté, tant d’enthousiasme, tant de tendresse passionnée et de courage...
Il y avait tout cela dans mon cœur. Regardez: tout cela y est encore, et je vous le donne. C’est le seul bien qui me reste, c’est le meilleur de moi-même, c’est le cœur de mon cœur que je ne connaissais pas.
... Je viens de recevoir votre lettre. Comme nous nous comprenons bien, comme nous sentons au même moment les mêmes choses! S’il faut que je sois heureuse pour vous donner du courage, il faut aussi que je vous sache heureux pour que je sois courageuse.
Mais croyez-vous vraiment que je sois si réservée avec vous? Oh! non, je ne veux pas refréner les élans de ma tendresse. D’ailleurs je ne pourrais pas.
Mon ami, je voulais vous donner un souvenir de cette année 1908, et j’étais bien embarrassée parce que je n’ai plus rien qui m’en reste, excepté des meubles et des livres.
Or, tout à l’heure, en m’habillant, j’ai demandé un ruban bleu. La femme de chambre ne trouvant pas de ruban convenable est allée chercher, pour me l’apporter, un carton qui est un cimetière de frivolités. Et qu’ai-je trouvé parmi les rubans et les fleurs de mes anciens chapeaux? Un petit collier de velours bleu turquoise et de tulle pailleté d’or que j’ai porté en 1908, exactement avec une robe noire et bleue décolletée.
Comment était-il resté, cet objet sans valeur, démodé, fané, inutile dans ce carton, que je n’ouvre jamais? Je l’ai pris, je l’ai regardé avec un peu d’émotion et je l’ai mis de côté pour vous le donner, si ce présent ne vous fait pas sourire... Ce ruban de velours aurait l’âge de notre tendresse si les dieux l’avaient permis. C’est la seule chose matérielle qui m’ait touchée, qui ait fait un peu partie de moi et qui subsiste encore après tant d’années. Le voulez-vous? Vous y sentirez revivre quelque chose de ma jeunesse.
A demain, mon ami, mon ami bien-aimé. Mon âme est pleine de vous. Où vous n’êtes pas, je sens un vide, une tristesse que je ne puis exprimer...
C’est bien le même parfum qui est dans le petit mouchoir que vous avez de moi et dans ma lettre. C’est une essence arabe que j’ai achetée au souk de Tunis à un beau jeune homme à turban vert, à robe rose. Deux gouttes d’essence d’œillet dans un tube de cristal bouché suffisent à parfumer tout ce qui les approche.
Si je pouvais parfumer toute votre vie avec deux mots, comme je les dirais! Je les dis tout bas dans mon cœur quand je pense à vous.
DENISE.
VII
Juillet.
Mon amour, ce jour ne finira pas sans que je vous aïe répété encore une fois que je vous aime. Je vis dans un rêve. Mon amour, je suis à vous, toute à vous. Dieu, que vous êtes loin, que ce départ a été triste! Mon cœur me quittait pour monter avec vous dans la voiture qui vous emportait. Comme je suis seule, maintenant, comme cette maison est vide et sonore, étrange, désembellie par votre absence! Je n’ai pas faim, je n’ai pas sommeil et pourtant je suis rompue par les émotions de cette journée. Ah! si tu savais à quel point j’étais bouleversée, déchirée depuis deux mois, depuis que je comprenais que je t’aimais non pas d’amitié, mais de l’amour le plus tendre. Je me rappelais le conseil que tu étais venu me demander en cette après-midi d’avril, qui restera pour moi inoubliable. Pouvais-je m’y tromper? N’était-ce pas à cause de moi que tu étais tenté de défaire et de refaire ta vie? Je ne regrettais pas de t’avoir dissuadé de briser les liens d’une affection antérieure et sacrée. Mais n’avais-je pas été plus loin que ne l’exigeait la raison? Opter pour l’amitié quand l’amour s’offrait à moi, n’était-ce pas trop exiger de mon courage? Et qui me demandait un pareil sacrifice?
J’étais tourmentée, oppressée; j’avais mal. Mais tu m’aimais, toi aussi, et on ne lutte pas contre l’inévitable. Tu es si bon, si généreux, si délicat, tel que je te souhaitais! Comment aurais-je pu me défendre? Mon ami, je suis à toi, bien heureuse de l’être, avec une confiance si douce, une tendresse si sûre d’elle-même, qu’elle est sans trouble, qu’elle supprime même cette pudeur qui me bâillonnait si douloureusement en ces derniers temps. Mais le bonheur ne me rend pas égoïste. Je ne te dis pas: «Sois sans remords», car l’amour le plus innocent fait, hélas! autour de lui des victimes. Du moins, nous tâcherons de réduire le mal autant qu’il sera possible. Et pour cela, ta bonté naturelle sera ton plus sûr guide. Mon ami, je suis celle qui te mérite le moins. Qu’ai-je fait pour toi? Il me semble que je n’aurai jamais assez de patience, d’attentions, de tendresse, de dévouement pour être digne de ce que tu me donnes. Je tiens entre mes mains ce que j’ai toujours appelé, que je croyais ne pas exister et qui était là, si doux, si grave, plein de jeunesse encore et si confiant, malgré les leçons de l’expérience. Où trouverais-je un être tel que toi? Je me dis que c’est trop beau; il me faut encore du temps pour m’accoutumer à un si grand bonheur... Ah! ce beau jour de janvier, où tu es entré pour la première fois dans cette maison, qu’il soit béni! J’ai connu, depuis, bien des heures tristes, bien des tourments, surtout lorsque je me débattais contre moi-même, mais que cette agitation de l’âme avait de charme, malgré tout! Quand je te voyais, tes paroles étaient pleines de réserve, mais tes chères lettres étaient si transparentes! J’y lisais si bien tes sentiments! En même temps je sentais en moi l’amour contenu, inexprimé que j’enfermais jalousement. Il m’appartenait à moi seule; il ne dépendait que de moi-même. Parfois, je souffrais de me taire, j’en étais malheureuse jusqu’à l’angoisse, surtout quand je craignais que, découragé par moi, tu ne finisses par te tourner vers une autre femme, mais parfois, rassurée, je jouissais de mon secret avec une joie silencieuse, avec une douceur, une mélancolie, un regret charmant, une émotion!...
Et maintenant, cet amour si longtemps captif, je lui ai donné la liberté; il est hors de moi; il a sa vie propre; il ne dépend plus de ma volonté qu’il reste grave, profond, poétique, durable, pur, éternel. Il est en toi aussi. Sais-tu que je tremblerais si tu n’étais pas l’être noble que tu es? Un homme moyen pourrait le réduire à sa taille, ce sentiment que je crois unique, tandis que, par toi, il va grandir magnifiquement. Mais il ne m’appartient plus. Son destin m’échappe et, d’instant en instant, ses conséquences vont se développer. C’était une graine que je tenais dans le creux de ma main et que j’aurais pu écraser entre mes doigts. A présent, c’est un arbre que nos bras réunis ne sauraient étouffer.
Je ne veux pas faire de la littérature, ah! non, Seigneur! Je désire être devant toi simple et vraie comme une petite fille. Je t’écris dans ce petit salon rouge que tu préfères et qui est si plein de toi. Je suis brisée, brisée, et cela me fait un mal si doux! Je prends ta tête chérie entre mes mains pour la couvrir de baisers. Tu es ma joie, mon espoir, ma force et ma foi.
DENISE.
VIII
Août.
Je ne peux pas ne pas t’écrire... Je relis tes lettres; je regarde avec émotion les objets que tu as touchés. J’ai tes livres sur ma table et je les ouvre au hasard, et je suis triste en les lisant, parce que je pense à ta jeunesse que je n’ai pas connue, à ma jeunesse que je ne t’ai pas donnée. Toutes mes impressions se fondent et disparaissent dans cette grande mélancolie de l’attente. Tu seras là demain. Je te prendrai dans mes bras et je ne désirerai plus rien. Mais tu n’es pas là aujourd’hui et je ne puis me faire à l’absence. Je ferme les yeux, je m’imagine que tu es présent, j’appuie ma tête contre ta poitrine. J’ouvre les yeux, je vois ce salon rouge et le jour pluvieux de ce vilain mois d’août.
Ah! devine ce que je n’écris pas et dans quel souvenir brûlant je vis! Je t’aime avec les plus belles raisons qu’on ait d’aimer et avec toute la déraison qui est bien plus belle encore. Je t’aime avec une douceur, une folie que je n’ai jamais connues, que je t’avoue bien bas. Je compte les heures. Te revoir, te chérir, te caresser, enfermer entre quatre murs tout mon univers, comment pourrais-je penser à autre chose?
Tes deux chères lettres de ce matin sont sur ma poitrine. Je sens le froissement léger du papier chaque fois que je respire. Je te dirai demain laquelle était la plus chaude. Je parie pour le côté du cœur.
J’ai eu tantôt la visite de cette malheureuse Fanny que Paul C... vient d’abandonner. Ah! quelle horreur que de marcher sur un être pour aller vers un autre être, que de piétiner un amour qui souffre! Comment cet homme a-t-il pu faire cela sans en mourir de remords? L’infortunée a éclaté en sanglots, mais elle n’a pas eu un reproche. Comme elle t’aurait fait pitié! Tu es si différent de Paul C..., toi, qui n’es que tendresse, inquiétude et bonté. Tu es un de ces êtres adorables qu’on chérit de plus en plus quand on a la joie de les posséder et qu’on ne pourrait pas remplacer.
Mon ami, je me reproche d’avoir manqué de tact avec cette pauvre Fanny. En me quittant, elle m’a dit: «Vous êtes heureuse, vous, Denise, cela se voit. On ne sait que vous souhaiter.» J’ai répondu: «Souhaitez-moi de garder ce que j’ai en ce moment. Je ne veux rien d’autre.» Elle m’a dit: «Oui, vous avez rajeuni et embelli depuis quelque temps.» Et elle est partie sur cette vision d’un bonheur que j’aurais dû lui cacher, parce qu’il est une offense à ceux qui souffrent. Il est vrai que, quoi que je fasse ou dise, l’amour qui m’illumine est si fort qu’au fond de mes yeux il y a toujours, il me semble, quelque étincelle qui me trahit.
Que le méchant destin épargne notre tendresse qui ne fera, je l’espère, jamais pleurer que nous, qu’il se contente de mon sacrifice comme rançon d’un si grand bonheur! C’est si doux, si rare d’aimer ainsi! Tu as toutes mes pensées, mon cher espoir, mon grand désir. Entends-tu à travers la distance ma voix qui t’appelle? A demain, mon bien-aimé.
DENISE.
IX
Septembre.
Que tu es raisonnable, mon ami! Que ta lettre est sage! C’est ainsi qu’il faut être et tout ce que tu me dis je le pense comme toi, et si tu ne me le disais pas, je te le dirais. Mais--comprends la nuance--c’est moi qui devrais te le dire.
Attends. Tout cela s’est fait un peu vite, et je suis encore trop troublée, par ce grand bonheur inattendu. Que tes mains soient délicates pour me prendre et tu verras que bientôt je pourrai tout entendre. Mais en ce moment, ma sensibilité est trop aiguë. Je sais que tu ne peux pas me dire: «C’est toi que j’ai aimée le plus.» Je le sais bien et je ne te le demande pas, alors tu devrais ne rien me dire du tout.
Je n’en souffre pas. Ne va pas croire que je puisse être jalouse. Ah! mon chéri, je t’aime d’un amour trop pur pour qu’un sentiment égoïste vienne s’y mêler et le corrompre. Mais quand tu as la gentillesse de me dire que je suis vraiment ton double, as-tu besoin d’ajouter que tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher, que ce serait là un mensonge de complaisance qui ne m’abuserait pas? Cela va sans dire, n’insiste pas.
Mon ami, ta lettre pourrait être lue par tout le monde; elle te fait trop honneur, voilà ce que je lui reproche.
Tu m’élargis un champ de joie presque illimité et, au tournant de la page, par une phrase très sage, très raisonnable mais qui aurait pu rester sous-entendue, que j’aurais lue quand même entre les lignes, tu rétrécis ce champ de bonheur et tu serres mon cœur comme dans un étau.
Vois-tu, il est bien vrai que les paroles abîment parfois les plus belles choses, qu’elles les trahissent. N’abusons pas des paroles, surtout lorsque le regard, la voix, ne sont pas là pour les corriger. Tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher. Est-ce que tu me l’apprends? N’en avons-nous pas parlé cent fois? Pourquoi revenir là-dessus? Ma tête travaille. Je cherche une raison, une intention cachée que tu n’as pas eue. Je suis dans cette disposition vibrante où l’on se fait un monde d’un rien. Mais pour une fois, c’est ta faute. En me répétant sans nécessité ce que je sais aussi bien que toi, en voulant définir avec précision la situation qui m’est faite et que j’ai acceptée, il semble que tu me retires une initiative, que tu m’enlèves un peu le mérite que j’ai à vouloir qu’il en soit ainsi. Tu soulignes, tu accentues, tu me fais sentir mes limites avec une sagesse qui s’adresse à ma raison, au lieu de parler à mon cœur qui est plein pour toi d’une ivresse de sacrifice et d’immolation.
Je relirai ta lettre plus tard; je la trouverai parfaite; elle l’est; mais pour le moment, taisons-nous.
Voilà, mon ami chéri. J’aurais voulu t’écrire sur un tout autre ton. Vois-tu, nous écrivons trop. Nous ne mettons pas assez de divin silence sur des choses qui sont trop belles pour être dites. Taisons-nous quelquefois, mon cher amour.
Et, dans ce petit coin, je mets toutes les pensées les plus déraisonnables et les plus amoureuses, la plus tendre étreinte, le baiser qui est si doux, si doux...
DENISE.
X
Octobre.
Oh! François, quel affreux malentendu! Parce que ta femme est souffrante depuis trois semaines et qu’un moment tu as craint pour sa vie, samedi, après une brève entrevue, je t’écris dans la naïveté de mon cœur, m’efforçant de m’oublier moi-même:
«Je sens revivre en moi l’amie des premiers temps.»
Aussitôt tu me réponds:
«Ta lettre est tout à fait selon mon souhait. Je ne demande qu’à te chérir avec une tendresse fraternelle, sans trouble, sans ombre. Ne regrettons pas ce qui a été et qui n’était pas le meilleur. Vois-tu, je n’étais pas fait pour le partage, l’hypocrisie, l’écartèlement sentimental...»
Est-ce bien vrai? Je ne rêve pas? C’est bien toi qui m’as écrit cela? Comment est-ce possible? Je lis et je relis ta lettre et c’est toujours la même stupeur. Il faut que je te voie, que je te parle, que se dissipe au plus tôt cet atroce malentendu. Comment pourrais-je vivre jusqu’à demain avec cette fièvre, cette angoisse? Je te fais porter cette lettre par Justine. J’attends la réponse dans une voiture. Afin de ne pas attirer l’attention, la voiture ne stationne pas devant ta porte, mais tu n’auras qu’à suivre Justine. Ne tarde pas, je t’en supplie. Je compte les minutes.
DENISE.
_Le même jour._
Mon ami, je suis comme un être tombé d’un toit et qui tâte ses membres, étonné d’être encore en vie. Il n’est pas une parcelle de ma pensée, de mon cœur qui ne soit endolorie. Tu ne peux pas savoir le coup que tu m’as porté.
Parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre, il ne faut pas croire que je n’aie pas un cœur capable, lui aussi, de souffrir et qu’on puisse m’arracher sans que je crie.
Te souviens-tu de ce jour qui n’est pas encore très lointain où n’ayant que peu de temps à passer auprès de moi, après m’avoir prise fougueusement dans tes bras, tu voulais me quitter et où je m’écriai, rougissante et froissée: «Mais, François, l’amant n’est pas tout pour moi. J’ai besoin aussi de l’ami!» J’ai souffert ce jour-là parce que je croyais perdre ce qu’il y avait de plus tendre, de plus délicat en toi. Alors l’amour m’a paru dénué de toute beauté. Mais j’ai souffert bien plus encore aujourd’hui quand j’ai cru perdre l’amour et que tu m’offrais l’amitié comme consolation--parce que c’est toujours la chose que l’on perd qui semble la plus belle.
Je me suis affolée. J’ai vu en une seconde tes lettres espacées, le ton refroidi, l’affection décroissant par degrés jusqu’à l’indifférence, la perte par fragments d’un être chéri qui tour à tour m’avait enflammée et me glaçait. Je me suis rappelé mille promesses, de si doux serments et tant de paroles enivrantes. J’ai réfléchi qu’il faut pour s’enrichir dépouiller quelqu’un et que, parce que je n’avais voulu dépouiller personne, ma bonté se retournait contre moi. J’ai vu cette lente agonie d’un cœur qui perd sa raison de vivre. Et quand je me suis retrouvée en présence de toi et que, tout d’abord, au lieu de me rassurer, tu m’affirmas une volonté si cruelle, l’excès de la douleur m’a portée au désespoir. En perdant mon bonheur, j’ai cru perdre la raison. Si tu n’as jamais connu une heure comme celle que j’ai vécue ce matin auprès de toi, tu ne peux pas me comprendre.