Paroles d'un solitaire

Part 5

Chapter 53,926 wordsPublic domain

Apprendre! chose qui semble vaine puisque, à peine épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. L’auteur génial d’une grande découverte ignore quelles applications en feront ceux qu’il laissera derrière lui. Le livre dont il a écrit le premier chapitre lui est à jamais fermé. Et cependant cet instinct merveilleux qui l’a conduit, poussé, soutenu à travers toutes les difficultés, les obscurités du chemin, ne l’a pas trompé. Admirable destinée de l’homme qui, sans souci de son vêtement, de son physique, de ce qu’il mange, de ce qu’il boit, du lieu même où il travaille, a vécu ce beau rêve de poursuivre toute sa vie une idée féconde et de la réaliser!

Enviable pauvreté d’un Branly!

Mais l’homme sans génie, l’homme simplement éclairé, cultivé, l’homme de bien, qui, tant que les forces de son cerveau le lui permettent, cherche à augmenter son faible savoir, à agrandir chez lui le champ de la connaissance, pour celui-là quel résultat, quelle récompense?

Celui qui accumule les richesses matérielles ne travaille pas en vain. Il se trouvera toujours quelqu’un pour les recueillir, les gaspiller ou les augmenter. Mais le sage qui accumule les trésors de l’expérience, pour qui travaille-t-il? A quoi servira sa méditation? Il sent que les forces le quittent, que la vie s’enfuit hors de lui, que bientôt il cessera de respirer, et cependant il lit, il pense, il réfléchit; il se voudrait plus éclairé, meilleur. C’est l’honneur de la nature humaine qu’il en soit ainsi--du moins pour quelques-uns.

Apprendre, quand tout s’apprête à s’obscurcir en nous, accroître nos clartés intérieures à l’approche de la nuit éternelle et, quand on descend par le corps, tenter encore de s’élever par l’esprit!...

Ceux qui viendront après nous sur la terre le sentiront frémir en eux comme nous-même, ce sublime besoin de connaître. Cet instinct, cette flamme, cette fièvre de recherche les jetteront hors de leurs limites. Et c’est par cela sans doute qu’avec le temps sera améliorée non seulement la condition mais aussi la nature de l’homme.

Quelques penseurs à courte vue tirent argument des horreurs de la dernière guerre pour nier la loi du progrès humain. Mais combien s’est-il écoulé de temps depuis que les hommes vivent à l’état de société? La lumière qui nous éclaire vit passer, il n’y a pas trois mille ans, Lycurgue qui fit Sparte et Romulus fondateur de Rome. Qu’est-ce que trois mille ans, et même, si l’on remonte aux civilisations les plus anciennes, qu’est-ce que six mille ans par rapport à la durée de la terre? Que pèsent trois milliards de minutes dans les destins du monde?

* * * * *

M’est-il indifférent que les hommes soient meilleurs quand je n’y serai plus? Ai-je l’âme assez basse pour me désintéresser de ce problème? Une chose que je ne dois pas voir, un bienfait dont je ne dois pas jouir, puis-je dire qu’ils m’importent peu?

XXVII

Quelle que soit l’énigme de l’univers, comment croire que toutes les données du problème n’ont pas été pesées avec une sereine, avec une suprême clairvoyance et que la solution adoptée n’est pas la meilleure et la plus sage? Choisis parmi tant d’autres qui n’ouvrirent pas les yeux, nous seuls avons été admis au spectacle de la vie. Nous y sommes, nous passons, nous allons mourir. Mais quoi qu’il advienne de nous, il faut se dire que le seul fait d’avoir vécu était une chose belle, grande, magnifique, incompréhensible et souhaitable.

Certains lecteurs préoccupés de mon salut m’ont reproché affectueusement de n’avoir pas la foi. Un officier qui s’est distingué pendant la guerre m’écrivit notamment:

«Relisez le pari de Pascal».

Le pari de Pascal peut, il me semble, se résumer ainsi:

«Je crois en Dieu. Si j’ai raison je gagne tout; si je me trompe je ne perds rien.»

C’est là évidemment un raisonnement ingénieux par lequel celui qui a la foi se justifie à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui ne l’ont pas. C’est une sécurité supplémentaire qu’il se donne. C’est comme un verrou de sûreté qu’il met à sa maison. Mais cela suppose qu’on a déjà la maison. Vous m’offrez ce verrou à moi qui n’ai pas encore de maison, pas de biens spirituels à protéger. Je vois bien le verrou: je ne vois pas la porte où le fixer. J’ai beau me dire: «Croire est une opération qui ne comporte aucun risque. Donc je crois», en suis-je plus avancé? La foi, hélas! ne dépend pas de la volonté.

Est-ce de gaieté de cœur que je renonce à l’idée si douce de retrouver après la mort les êtres qui me furent ou me sont chers, que je me prive de cette suprême consolation? Croit-on qu’il ne faille pas de courage à l’homme privé d’espérance et qui pense chaque jour à la mort pour se résigner au trou noir qui l’attend?

* * * * *

Que Dieu existe selon la conception de l’Eglise romaine, se peut-il que me présentant devant lui les mains et la conscience pures je doive me défendre comme d’un crime de n’avoir pas cru à l’immortalité de l’âme? Mais, mon Dieu, ce cerveau que vous m’avez donné commandait par sa complexion même la nature de mes pensées. Si cet instrument que je n’ai pas choisi, que je n’ai pu échanger contre aucun autre, dont j’ai dû me servir tel que je l’ai reçu de vos mains, si cette lampe éclairant les choses d’une certaine façon, bonne ou mauvaise, ne m’a pas conduit à la foi, est-ce ma faute? Une montre est-elle responsable de l’heure qu’elle marque? Si elle avance, si elle retarde, cela dépend du jeu de ses rouages. J’ai cherché la vérité. Me suis-je trompé? J’ai cru et souhaité le contraire. Mes pensées ont été les fruits naturels de la plante que je suis. Il ne dépendait pas de moi qu’elles fussent autres. Si vous avez voulu que les éléments dont je suis composé ne fussent bons qu’à produire une manière de voir qui devait vous déplaire, pouvez-vous m’en faire grief puisque je n’ai rien fait pour qu’il en fût ainsi?

* * * * *

Au cœur de la forêt, sous la multitude des feuilles, perdu dans cette foule sans voix, ce peuple immobile, silencieux, solennel, nous sentons autour de nous comme un génie des choses, comme une pensée confuse qui, des profondeurs du règne végétal, en marche vers nous, trouve dans notre cerveau son siège naturel. Nous sentons que c’est en ce cerveau étroit, fragile et merveilleux que l’immense vie éparse, que l’universel effort aboutissent, cherchent à prendre conscience d’eux-mêmes. Comment résisterions-nous à cet ordre irrésistible?

Il faut que l’homme cherche, qu’il découvre, qu’il invente. C’est sa mission, sa tâche, son devoir. Et loin d’offenser la source de toute vie en se servant de son cerveau, il répond à son vœu. Nous le sentons si bien que, la tâche accomplie, quelle qu’elle soit, fait naître en nous cet allégement, cette détente, ce sentiment de délivrance, cette joie sereine et sacrée que nous ne retrouvons ni dans les plaisirs, ni dans les triomphes, ni dans la volupté. Nous le sentons si bien qu’à peine oisifs, le sournois et déprimant ennui entre dans notre vie. Travailler, c’est être bon, équilibré, sage, loyal, probe, moral. On se conduit bien quand on travaille. Les grands travailleurs ont la conscience nette. L’indulgence, la bonté, une conception plus tolérante, plus juste des choses résultent du travail et de sa sainte fatigue. Ce sont les désœuvrés qui sont immoraux et vicieux, qui conçoivent ou commettent les actes vils et bas. Si Dieu existe, celui qui travaille plaît à Dieu. Et alors où est la limite dans l’effort? Où est la barrière? Où le domaine légitime et le domaine usurpé? A quel moment offensons-nous la puissance divine? Et comment pourrions-nous l’offenser puisque nous sommes loyaux, droits, purs, désintéressés? Quelle recherche peut être mauvaise puisque rien ne se fait de beau, de grand, d’élevé que par cet instinct qui porte l’homme au delà de ses limites et le pousse sans cesse vers l’inconnaissable afin de réduire s’il se peut l’obscurité qui nous entoure? Mais c’est là notre plus impérieux devoir, notre unique objet en ce monde!

Vous me dites: «Ne raisonnez pas. Croire en Dieu, c’est l’aimer. C’est par l’amour que vous viendra la foi.» Mais qui plus que moi souhaite qu’il existe? Dans quelle poitrine bat un cœur mieux fait pour le comprendre et pour l’aimer? Ah! que je voudrais croire qu’il est là, qu’il me voit, que sa pitié m’assiste et qu’au terme de la vie il me recevra dans ses bras! Qu’il me serait doux de l’appeler mon père!

* * * * *

A qui n’est-il pas arrivé d’éprouver, certains matins de pure lumière ou bien le soir, à l’heure, si émouvante où celle-ci décline, une félicité singulière, une sorte d’ivresse inexprimable en contemplant la grande féerie qui enchante les faibles hommes? C’est surtout au temps de ma jeunesse que j’ai éprouvé cette félicité sans paroles. Je sentais mon cœur se fondre et je n’avais pas besoin de comprendre, parce qu’en moi un sens supérieur à l’intelligence s’était merveilleusement accordé avec cet instant de la beauté éternelle. Quelque chose de grand dont une parcelle m’habitait était là, invisible et rayonnait. Transporté au-dessus de moi-même, il me semblait que Dieu avait choisi mes yeux pour regarder la création.

Mais toujours la raison est venue faner ce moment éblouissant, éteindre l’étincelle mystérieuse et me persuader que j’avais été dupe d’une émotion des sens, d’un peu de fièvre, d’une courte exaltation poétique.

* * * * *

Si la cause première est esprit--et peut-on admettre que ce qui est en nous ne soit pas en elle?--cet esprit nous sera toujours inconcevable. Nous lui prêtons nos qualités, nos défauts, en un mot notre ressemblance. Mais ce Dieu en qui la bonté, la justice, la pitié, l’amour doivent trouver leur expression la plus parfaite, comment croire qu’ayant jeté sur la terre en nombre incalculable des créatures sans défense, aveugles, faibles, innocentes, inquiètes, effrayées, meurtries au moindre heurt, sollicitées par mille tentations, abusées par les apparences, éblouies par tous les prestiges, comment croire qu’il consente à ce que chacune d’elles si elle trébuche, si elle ne découvre pas la vérité éternelle, soit perdue à jamais?

Gœthe a écrit: «Il y a des milliers d’âmes qui auraient aimé Dieu comme un ami si on le leur avait dépeint comme un ami et non comme un tyran capricieux toujours prêt à foudroyer de son tonnerre tout ce qui n’est pas la perfection absolue.»

Pour moi, ce Dieu en qui repose l’équilibre de l’univers, source de toute vie, qui règle la marche des mondes dans l’espace, fait les lois et les révise et qui doit résoudre continuellement des problèmes dont le moindre nous donnerait le vertige, je ne le vois pas dérangé à toute minute par la nécessité de noter qu’en un point imperceptible de l’infini ce grain de poussière qu’on appelle un homme a transgressé sa loi. Certes il faut souhaiter le triomphe de la vertu, et c’est à nous de faire en sorte que ce triomphe soit un jour possible. Mais croit-on que l’objet de l’univers se résume tout entier en une question de morale, et n’est-ce pas se faire de la divinité une idée un peu étroite que de se la représenter _uniquement_ occupée à tenir registre du bien et du mal?

XXVIII

Si ces pages n’atteignent pas ceux auxquels elles sont destinées, aurai-je eu tort de les écrire?

Je n’ignore pas que, pour la plupart des hommes, et dans toute entreprise, réussir est la seule façon d’avoir raison.

Mais comptez-vous pour rien le plaisir d’avoir fixé hâtivement sur le papier quelques rêveries, quelques souvenirs et de se délivrer ainsi un peu--si peu!--de l’univers que chaque être enferme en soi et qu’il voudrait exprimer?

Si l’on me proposait ce marché:

«Pendant dix ans tu pourras travailler normalement sans craindre aucun trouble organique, sans accroître tes maux. Mais à peine sortie de toi, ton œuvre ne t’appartiendra plus; tu n’en recueilleras pas, s’il y a lieu, le bénéfice moral. A toi le labeur obscur. A un autre l’applaudissement.»

Que répondrais-je?

J’accepterais.

Je n’ai pas eu à choisir. Je n’ai pu écrire ces pages qu’en dérobant, çà et là, une heure aux soins de ma santé. Je n’ai pu les écrire que du bout de l’esprit, sans tendre mes cordes, et si, deux ou trois fois, j’ai fait entendre quelques accords de violoncelle, c’était en sourdine.

Souhaitons que cent esprits se donnent la peine d’accueillir ces _Paroles d’un solitaire_. Car, ainsi qu’aime à le répéter un des rares amis qui viennent encore me voir environ une fois l’an:

--La plus belle destinée pour un écrivain, ce n’est pas d’avoir du succès, c’est d’avoir des partisans.

XXIX

Lorsque dans ma chambre il se fera un grand silence et que le médecin en descendant l’escalier baissera la voix pour dire à la personne qui le reconduira: «C’est fini. Il n’y a plus d’espoir», je voudrais qu’il ne me vînt aux lèvres que des paroles de sagesse, de bonté et d’amour, comme le rosier qui va mourir donne une dernière rose.

LE FEU DE PAILLE

Le cœur de la femme s’attache par ce qu’il donne, le cœur de l’homme se détache par ce qu’il reçoit.

VICTOR HUGO.

I

_A Monsieur François Chaumont._

_Les Tilleuls, Saint-Germain-en-Laye._ Janvier.

Monsieur,

Combien je suis heureuse que ma _Symphonie Nocturne_ vous ait plu! La manière dont elle est exécutée aux Concerts du Châtelet ne me satisfait pas complètement. Je vous dirai pourquoi si j’ai, comme je l’espère, un jour prochain, le plaisir de vous rencontrer et de vous connaître. Mais que vous ayez pris la peine de m’écrire à ce sujet, vous ne sauriez croire à quel point cela me touche. Est-il, pour une artiste sincère, de plus douce récompense que de se savoir appréciée de ceux qu’elle admire? Certes, je ne mérite pas tous vos éloges, et c’est moi qui vous en dois. Car votre dernier roman, _le Sens de la vie_, qui accompagnait votre lettre, m’a, en ce morose mois de janvier, fait pour quelques heures changer de climat. En vous lisant, il me semblait qu’en moi un terrain longtemps durci s’amollissait, que mon esprit, tout à l’heure brumeux et froid comme le temps, soudain traversé d’un rayon magique, s’emplissait de la chaude lumière d’un beau jour d’été.

Toujours, votre belle intelligence, votre grand art de peintre et ce charme sourd, ce lent enveloppement poétique de chacun de vos livres me font regretter de vous quitter une fois ma lecture achevée. Cette fois, je ne puis vous dire combien, à sentir plus léger sur un côté du volume le poids des pages qu’il me restait à lire, j’aurais voulu prolonger la douce présence d’Elisabeth et de Dominique si purement profilés sur le ciel de Florence, combien j’aurais voulu retenir devant mes yeux toutes ces belles images contrastées du plaisir et du devoir, et ce parfum de bonté, de tendresse cachée, d’héroïsme secret, qui, dans vos œuvres, ennoblit même la défaite. Chacune de ces œuvres, si différente de la précédente, contient quelque chose de secourable, de bienfaisant, qui élève l’esprit de ceux qui vous lisent et qui donne à tout ce que vous écrivez un air de famille. Souvent, j’ai cherché à deviner à travers elles et comme par transparence l’âme généreuse qui s’y est épanchée, le caractère qui, à son insu peut-être, y a mis sa ressemblance. Car il me semble que la page où l’écrivain a enclos un peu de lui-même, reçoit comme une lumière spéciale qui la signale aux yeux qui savent voir. C’est ainsi, monsieur, que je crois vous connaître sans vous avoir jamais vu.

Je dis sans vous avoir jamais vu, et c’est inexact. Car nous nous sommes rencontrés au moins une fois, il y a douze ou treize ans, à la _Revue des Deux Mondes_. Je m’en souviens nettement. Vous êtes entré dans le salon d’attente après vous être nommé à un garçon de bureau. Puis vous vous êtes assis près d’une jeune femme, presque une enfant, qui était moi. Francis Charmes, qui connaissait mon père et qui admirait, bien que ce ne fût pas sa partie, ce musicien incomparable qu’on a justement nommé le frère douloureux de Chopin, Francis Charmes m’avait demandé, sur la saison de Bayreuth, quelques notes que je lui apportais avec beaucoup de timidité. A cette époque, vous veniez de publier _le Bonheur des autres_. Je connaissais votre nom; j’aimais votre talent; je n’ai pas osé vous le dire, mais je n’ai pas oublié notre rencontre.

Et maintenant, je pense que nos relations n’en resteront pas là. C’est donc au revoir que je vous dis en vous priant de croire, monsieur, à toute ma sympathie.

DENISE RAMBAUD.

II

Février.

Cher Monsieur,

A moi aussi, elles ont paru bien courtes, ces quelques heures que vous avez passées dans ma petite maison où j’espère vous revoir souvent. Nous ne connaissons presque jamais les êtres que nous voudrions connaître; notre dévouement, nos conseils, notre présence affectueuse sont acquis souvent à qui ne les mérite pas; la vie ne nous laisse pas le loisir de faire ce qui nous plairait le mieux. Comment n’apprécierais-je pas l’amitié naissante d’un être de votre qualité? Quel beau cadeau de la vie!

Vous m’avez dit en me quittant: «Tâchez de travailler un peu». Vous avouerai-je que le succès retentissant de ma _Symphonie nocturne_ m’a tout d’abord effrayée. J’étais accoutumée à la pénombre. Je vivais enfermée dans un cocon de silence, et j’y trouvais quelque charme. J’avais même fini par renoncer à laisser exécuter ma musique. Je n’écrivais que pour moi-même et pour le délassement de quelques indulgents amis. Or, quand je me suis vue subitement mise en pleine lumière, j’ai tremblé. Qu’en allait-il résulter? Je n’ai pas le talent qu’on me croit. La faveur dont j’étais l’objet devait nécessairement créer en moi le souci d’en être digne. Cela n’allait-il pas empoisonner ma vie? Etais-je capable de donner au public ce qu’il attendait de moi? Quand on a triomphé une fois, on croit déchoir si la défaveur vient.

Heureusement que la petite rumeur du succès commence à s’éteindre à mon oreille. On n’est pas longtemps, à Paris, un personnage en vedette et le silence retombe vite autour de ceux qui ne luttent pas pour s’imposer.

Contrairement à votre souhait affectueux, je n’ai aucune disposition à lutter. Quand je travaille, je n’ai que mon instinct. C’est mon seul guide, ma lueur, ma lampe. Composer, je ne sais pas ce que c’est. Quand j’ai envie d’écrire une page de musique, c’est qu’elle est déjà faite dans ma tête. Mais quel chaos! Il faut qu’au bout du compte la clarté, la proportion, la mesure, l’harmonie s’y retrouvent. Or, comment tout cela s’y retrouve-t-il? Je n’en sais rien du tout. Tant que cela n’y est pas, je souffre, voilà ce que je sais bien.

Travailler dans ces conditions n’est pas un simple amusement. Or, je n’ai pas la belle santé que vous voyez en moi. Il ne faut pas juger sur la mine. Jamais fruit tombé de l’arbre et qui s’est meurtri sur le sol n’eut plus trompeuse apparence. Et en pourrait-il être autrement? Si le grand artiste que fut Patrice Rambaud, consumé à sa propre flamme, est mort prématurément, comment sa fille n’expierait-elle pas à son tour, par une santé délicate, son génie tourmenté?

Je ne vous parle que de moi. C’est votre faute, car vous m’avez mise, par vos paroles d’adieu et ensuite par votre lettre, dans la nécessité de vous répondre sur ce point. Mais que d’autres choses je voudrais vous dire! Elles se résument en ceci: revenez vite. Hélas! nous nous rencontrons un peu tard et il nous faut rattraper le temps perdu. Or, n’est-ce pas une des plus douces choses de la vie que de sentir autour de soi quelques chers appuis, quelques cœurs fraternels?

Votre amie,

DENISE RAMBAUD.

III

Mars.

Non, cher ami, vos lettres ne seront jamais de la littérature pour moi. Quand je reçois l’une d’elles, la seule vue de votre écriture opère sur mon esprit son doux sortilège. J’aime tout ce que vous me dites, j’aime tout ce que vous faites, parce que tout ce que vous dites ou faites porte l’empreinte d’un cœur semblable au mien.

Quels moments délicieux j’ai passés avec vous, mardi, à me raconter avec cette sincérité qui, j’en suis sûre, ne me fait pas tort! Je pense à notre causerie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu parler sans larmes de ces moments douloureux. Maintenant, je regarde ma vie passée comme je regarderais celle d’une autre femme...

Mon ami, n’ayez aucune crainte. Mon cœur est prompt mais non pas vers tout le monde; il suit la sympathie instinctive, il ne se donne pas après des calculs et des raisonnements; et surtout il n’est pas léger. Je vous aime déjà beaucoup parce que votre caractère, votre sensibilité, votre fierté et même les défauts que vous pouvez avoir s’accordent avec les miens. Et si vous ne m’aimez pas de la même façon, je serai très déçue...

Maintenant--il faut être franche--je n’oserais pas vous écrire cela si nous étions plus jeunes; je n’oserais pas le penser; du moins, je m’en défendrais... Mais nous avons bien gagné, je crois, l’un et l’autre, le droit de penser sans danger qu’une amitié tendre nous est permise. Nous ne nous tromperons pas par des mots innocemment équivoques et nous serons tout naturellement sincères parce que l’amitié plus encore que l’amour a besoin de vérité.

Quand on est très jeune, l’amitié vous paraît un sentiment moyen, trop sage, presque médiocre; on refuse un si mince présent. On veut l’amour qui est plus héroïque, plus fou. Mais quand on a reçu les chocs de la vie et qu’on en a tiré un peu d’expérience, on sait que l’amitié est comme Cendrillon et tout ce qu’elle cache sous son apparence subalterne. On découvre que c’est peut-être le sentiment le plus beau et le plus doux, qu’il est le plus noble, le plus libre, le plus pur, le plus désintéressé qui existe, puisque rien ne nous l’impose, ni les liens du sang, ni la servitude des sens et qu’étant le privilège de certaines âmes élevées, il est le plus rare aussi.

Parfois je me demande avec crainte si nous n’avons pas été un peu prompts à nous décerner ce beau titre d’ami si galvaudé et auquel nous donnons toute sa valeur. Mais il me suffit pour être rassurée de voir votre brun visage tout resplendissant d’intelligence, la sincérité, la loyauté qui se lisent sur vos traits. Donnez-moi souvent la certitude que cette amitié vous fait du bien, n’oubliez pas que si vous avez plus de vitalité que moi, j’ai peut-être plus de sagesse.

Et puisque je suis en train de tout vous dire, sachez qu’il ne faut jamais, même pour les plus petites choses, me faire des promesses en l’air, car rien n’est petit pour moi et de vous je prends tout au sérieux. Par exemple, lorsque vous me dîtes gentiment: «Maintenant que vous êtes mon amie, vous aurez la corvée de lire mes œuvres en manuscrit», songez que cette parole, dite dans un moment d’abandon, vous engage, que si elle vous sort de la mémoire, la mienne l’aura retenue, que vous n’étiez pas obligé de me la dire, que je l’ai accueillie gravement en considérant moins _le plaisir que le devoir_ qu’elle m’apportait et que, par conséquent, si vous ne tenez pas votre promesse, il me semblera que vous me faites tort, que je ne suis pas tout à fait pour vous l’amie que j’ai cru être.

Je vous parle un peu solennellement. C’est que notre amitié me paraît être une chose grave et belle. Et d’ailleurs ne m’avez-vous pas écrit: «Je regarderais comme un crime d’engager votre cœur dans une affection qui doit être pour nous chose sérieuse, chose sacrée, si j’étais capable de vous décevoir un jour.» Oui, nous sommes bien d’accord. Nous sentons de même. Quelle douce sécurité!

Je vous quitte à regret. Je causerais ainsi des heures avec vous. Mais cette lettre est suffisamment longue. A bientôt. Donnez-moi votre main. Vous êtes mon ami. Vous avez toute ma confiance.

DENISE RAMBAUD.

IV

Avril.