Paroles d'un solitaire

Part 4

Chapter 43,890 wordsPublic domain

Un grand romancier, mort aujourd’hui, avait eu, hors du mariage, deux enfants. Sa femme n’était pas une résignée. Energique, pleine de droiture, elle souffrait de cette situation et ne s’en cachait pas. Il advint qu’à la suite d’un procès politique, qui eut à cette époque un immense retentissement, l’écrivain illustre dut se réfugier en Angleterre. Secrètement, il y fit venir ses enfants, ainsi que leur mère. Sa femme l’apprit. Mais ce qui l’irrita le plus, c’est que quelques amis du maître ne craignirent pas de franchir le détroit pour aller lui rendre visite dans son foyer illégitime. Plus particulièrement elle en voulut à l’un d’eux qui, jusqu’ici, avait épousé sa cause et qu’elle voyait, avec une surprise mêlée de colère, passer à l’ennemi. Aussi, quand le grand écrivain rentré en France eut repris sa vie régulière, ses habitudes, ses soirées hebdomadaires, le premier soir où le transfuge osa s’y montrer, elle se porta au-devant de lui et, le doigt tendu vers la porte, lui enjoignit de sortir.

Le lendemain, le maître allait voir son ami, excusait sa femme et, non sans peine, après bien des pourparlers et, le temps aidant, parvenait à ramener la concorde entre eux.

Survint la mort tragique et accidentelle du grand écrivain. Ce fut le même ami qui, au chevet de sa veuve, elle-même presque mourante, se chargea de poser avec beaucoup d’hésitation la question suivante:

--Faut-il mettre dans le cercueil le portrait des enfants?

Alors cette femme que son courroux, la veille, empêchait d’apercevoir les trésors de bonté, d’amour, d’abnégation, qui étaient en elle, cette femme qui, depuis cette minute, ennoblie par la douleur, n’a plus vécu que pour ces enfants--obtenant du Conseil d’Etat la propriété d’un nom glorieux que, sans elle, ils n’auraient jamais porté--qui les a élevés, qui les a dotés, qui les a fait vivre, cette femme au grand cœur répondit simplement:

--Vous y mettrez aussi le portrait de leur mère.

XX

Le facteur se présente ce matin avec une lettre recommandée. En pareil cas, il a l’habitude de monter dans ma chambre pour recueillir lui-même ma signature. Mais, depuis deux jours, il est grippé et se plaint d’avoir la fièvre. Afin de lui épargner la peine de gravir un étage, j’ai prié ma vieille bonne de m’apporter le carnet. Or, loin de pénétrer mon intention charitable, il est parti en disant:

--Oui, je comprends. On craint d’attraper la grippe là-haut.

Te souviens-tu, mon cher Brulat, de ce soir de notre jeunesse où tu nous invitas, Lapaix et moi, à dîner au Petit-Riche?

Riche, aucun de nous ne l’était. C’est pourquoi, à un certain moment, comme Lapaix venait de commander un plat qui ne me semblait pas indispensable, je me penchai vers son oreille pour lui dire:

--Attention. N’exagère pas. C’est Brulat qui paie.

Or, déjà soupçonneux, tu fus persuadé qu’au contraire je l’avais incité sournoisement à grossir l’addition.

* * * * *

J’achetai un jour pour ma cousine un fauteuil de jardin en jonc damassé afin qu’elle pût s’y asseoir plus commodément que sur le pliant de ma mère, dont elle se servait quelquefois et qui n’est pas à sa taille. Quand elle le vit, elle me dit:

--Ah! vous avez craint que j’abîme le pliant de ma tante!

C’est une chose qui m’a toujours frappé que cette défiance instinctive que se manifestent non seulement deux étrangers, mais deux amis, deux parents. Ne pourrait-on s’accorder mutuellement un peu plus de crédit? Ne pourrait-il exister entre deux êtres qui s’estiment, la volonté de croire au bien; et, s’il arrive qu’un de mes actes puisse s’interpréter de différentes façons, ne me ferez-vous pas l’honneur de choisir ou d’admettre l’interprétation la plus favorable?

Vous devez une somme d’argent à quelqu’un qui ne vous la réclame pas. Vous préférez croire à une défaillance de sa mémoire plutôt qu’à sa générosité. Ce qui est sans beauté chez l’homme paraît toujours plus plausible.

J’ai souvent vu des gens sourire de ma candeur, parce que je me refusais à accueillir, sans preuves, des bruits destinés à rabaisser dans mon esprit un homme qui me semblait digne de considération. Mais n’est-il pas une sorte de crédulité à rebours qui consiste à toujours croire au mal? Je ne sais pas où j’ai lu qu’une bonne action ne sort pas de la maison, mais qu’une mauvaise a bientôt fait des lieues.

XXI

On ne doit pas la vérité à tout le monde.

Autrefois, je me faisais un tel devoir de la dire à quiconque m’interrogeait, qu’en remettant certain manuscrit à mon éditeur, comme il voulait savoir si j’en étais satisfait, je répondis:

--Non, je crois que ce n’est pas fameux.

Je vis aussitôt qu’il hésitait à le publier.

Evidemment, cet homme, intelligent par ailleurs, ignorait que le contentement de soi est souvent le signe d’une grande médiocrité d’esprit. Il faut avoir une nature d’artiste pour comprendre le désenchantement de l’artiste devant l’œuvre qu’il a réalisée. En la concevant, il n’entrevoyait que des trésors sans prix, la beauté intacte que nul n’a jamais atteinte. Mais quelle différence entre l’œuvre conçue et l’œuvre réalisée! A mesure qu’elle se précise, comme elle se décolore, comme elle pâlit, se rapetisse et nous déçoit! Quel que soit le talent ou le génie d’un homme, jamais la main n’a tenu les promesses de l’esprit, jamais l’ouvrier n’a égalé le créateur.

Il est vrai que l’artiste vit dans une telle illusion, il est si vibrant, si mobile, qu’à cause d’un détail rectifié il est capable de s’enthousiasmer demain pour une partie de son œuvre qu’il exècre aujourd’hui.

* * * * *

Zola, quand il écrivait un livre, passait généralement par trois phases. D’abord, l’enthousiasme pour son sujet. Pendant le premier tiers, il répondait à qui l’interrogeait:

--Ça va. Ça marche.

Au second tiers, découragement.

Au troisième, reprise d’espoir et d’optimisme.

Or, le directeur d’un grand journal avec lequel il venait de traiter à prix d’or pour la publication d’une œuvre nouvelle, rencontrant le grand romancier pendant qu’il traversait la seconde phase, ne put se tenir de lui demander des nouvelles de l’œuvre en train.

--Exécrable, mon bon ami, exécrable, lui répondit Zola. C’est au-dessous de tout.

Quand le roman fut terminé, l’autre marqua une grande perplexité. On le vit un moment tourmenté par une objection qu’il hésitait à formuler. Enfin il se décida:

--Mon cher maître... cette partie qui ne vous plaisait pas, vous ne l’avez pas laissée ainsi... J’espère que vous l’avez revue, que vous l’avez refaite...

* * * * *

Non, on ne doit pas la vérité à tout le monde.

On ne la doit qu’à ceux qu’on aime.

Avec ceux-là, la sincérité qui consiste à penser tout ce qu’on dit ne me suffit pas. Je veux la franchise qui consiste à dire tout ce qu’on pense. Il me semblerait que je suis coupable si je dissimulais la moindre de mes pensées à l’être que j’aime le plus au monde. Mon premier devoir est de n’avoir aucun secret pour lui, car le don le plus précieux que je puisse lui faire, c’est celui de ma confiance absolue.

Je souhaite, non pas qu’il se fasse de moi une idée trop favorable, mais qu’il me voie tel que je suis. Je veux être transparent à ses yeux. Si je lui cachais quelque chose, il me semblerait que je lui fais tort, que je le trompe, que je le trahis.

* * * * *

Mais avec les autres, les indifférents!... Si cet ingénieur, pour occuper les loisirs de sa retraite, s’amuse à barbouiller des toiles et, se croyant un grand peintre, les montre à tous orgueilleusement, vais-je le détromper?

Pourtant, si c’était mon frère ou mon meilleur ami, ne devrais-je point lui dire:

--Attention. Amuse-toi si tu veux à ces innocents coloriages, mais ne les exhibe point avec tant de naïve satisfaction, car tu divertis le monde à tes dépens.

Celui qui m’est cher, je souffre de ses erreurs, de ses maladresses; je suis brusque avec lui, alors que je suis doux et poli avec le premier venu.

Une mère grondera son petit garçon, parce qu’il a son vêtement déchiré ou seulement de l’encre aux doigts et elle sera pleine de mansuétude en entendant une de ses amies gronder son enfant pour un motif analogue. Vis-à-vis de celui-ci, elle ne se sent pas de responsabilité; son éducation ne lui incombe pas; elle n’a pas pour mission de lui préparer un meilleur avenir. Elle dira:

--Allons, c’est fini. Il ne l’a pas fait exprès. Ne le grondez plus.

Elle ne sera sévère et véridique qu’à l’égard de son propre enfant.

* * * * *

Il est bon qu’avec le commun des mortels la politesse accompagne, excuse ou déguise notre indifférence.

Malheureusement la politesse, comme toute chose, a ses abus.

Certes, il est délicat de dire à autrui quand on lui rend service: «Souffrez que j’agisse ainsi. Vous m’obligerez en acceptant. L’honneur est pour moi.» Cela ne trompe personne. Mais qui, vivant en société, résiste à la tentation de forcer, de majorer les termes d’un compliment? «Vous avez un magnifique talent» signifie: «Vous avez un certain don que j’estime». La politesse, comme le soleil, a tôt fait de transformer une loque en oriflamme et, seuls, des yeux neufs voient de l’onyx et de l’or, là où il n’y a que du plâtre peint. Il faut donc être bien naïf pour se laisser prendre comme je le fis autrefois à la marque d’intérêt que voici:

C’était à une soirée chez Alphonse Daudet. J’étais fort jeune, seul de mon âge et assez intimidé. Maurice Barrès vint s’asseoir à côté de moi sur un canapé.

--Préparez-vous quelque chose? A quoi travaillez-vous?

J’ouvrais la bouche pour répondre quand je vis que sa politesse faite, sans plus s’occuper de moi, il se tournait déjà vers un seigneur de plus d’importance.

Evidemment, c’est un jeu, pour quiconque a un peu d’expérience, de réduire à sa vraie valeur toute manifestation de pure courtoisie. Instinctivement on rectifie, on met au point. On prend peu à peu, et tout naturellement, l’habitude de retrancher à tout ce qui vous est dit d’aimable ou d’élogieux.

Et il le faut bien!...

Celle qui a reçu des dieux le plus extraordinaire don verbal qui ait été départi de nos jours à un cerveau féminin m’écrivit, dix ans avant de me faire l’honneur de sa visite et à propos d’un livre de moi qui émut quelques lecteurs délicats:

«Je vous regarde, monsieur, comme un esprit élu par la puissante Destinée, qui prend quelques-uns par la main et les mène, le long des abîmes, par les gels, les ouragans, les soleils et le mortel ennui, vers cette gloire qui ne serait rien pour nous si elle n’était l’amour, l’amour de tous les êtres, jusqu’à la fin des temps.»

Qu’eût-elle donc écrit à Flaubert, à Hugo, à Chateaubriand?

* * * * *

La femme d’un grand poète qui m’avait connu fort malade, se trouvant quelques années plus tard en visite dans une maison où je passais une partie de l’hiver, demanda à me voir. Dès que je fus annoncé, elle s’écria:

--Merveilleux! Quelle mine superbe! C’est une résurrection!

Je traversais pendant ce temps une galerie obscure et n’avais pas encore atteint la région éclairée où elle se trouvait.

Elle ne pouvait donc pas me voir.

* * * * *

Hervieu, qui était la droiture même, qui aimait à distribuer la justice, à traiter chacun selon son mérite ou son rang, défendait auprès de moi un jeune homme comblé par la naissance, la fortune et le talent et que je trouvais trop louangeur, trop caressant, trop prodigue d’une amitié superficielle ou feinte.

--En somme, c’est gentil de vouloir faire plaisir à tous. Cela part d’un bon naturel.

N’importe, je préfère ceux qui portent leur velours en dedans et je pense, comme les Espagnols, que celui qui vit dans le miel a quelque chose de gluant.

XXII

A travers la vitre, je regarde la rue. Des enfants jouent à la balle. Parfois cette balle passe au-dessus de la grille et tombe dans le jardin. Alors ils sonnent à la porte et me demandent la permission d’aller la chercher. Combien j’en ai connu de ces enfants, qui sont aujourd’hui des hommes, et que je ne reconnais pas lorsqu’ils me saluent! Bientôt ceux-ci seront grands à leur tour. D’autres enfants joueront à cette place. Comme aujourd’hui, comme hier, une balle maladroite franchira la grille; la sonnette tintera; une voix timide demandera la permission d’entrer. Mais je ne serai plus dans cette maison, ni ailleurs, ni nulle part; je ne serai plus de ce monde.

Nos impressions se nourrissent de contrastes. Autour de moi tout n’est qu’un hymne à la vie. Le papillon qui voltige encore pour quelques heures, l’hirondelle qui poursuit ses compagnes, le soir, avec de petits cris joyeux, et emplit le ciel de cercles insensés, la guêpe qui bourdonne, la fourmi qui s’active, le moucheron, le ver de terre, proclament: «Je suis la vie, la vie!» Et ces liserons qu’on a oublié d’arracher sur le chemin, les plus humbles fleurs disent: «Je suis la volonté qu’a la terre obscure d’ouvrir des yeux à la lumière. Je suis la joie; je suis la vie.» Et ces myriades d’atomes qui dansent dans un rais de soleil disent: «Je suis la vie qui foisonne dans l’air transparent, ce que tu respires, que tu ne vois pas.» Et la poussière de la route dit: «Je suis l’usure, la destruction de tout ce qui a vécu; un peu de vent me soulève, me fait palpiter; je vis encore, je suis la vie!» Et tout cela s’élance vers quelque chose de lumineux, d’au-dessus de nous, d’inconnaissable, tout cela appelle un Dieu. Il y a un tel besoin au fond de la plus humble chose, un tel besoin que Dieu existe!...

XXIII

On s’habitue plus facilement à un grand mal qu’à un petit.

Tel qu’impatiente le moindre coup d’épingle affrontera de grandes épreuves avec sérénité. Il n’a de stoïcisme que pour un malheur qui est à la mesure de son courage.

L’héroïsme quotidien, obscur, terre à terre est-il donc le plus difficile?

Un grand mal, l’esprit l’accepte quand il a la certitude qu’il n’y peut rien changer. Cela revient à dire que nous obéissons toujours à la nécessité. Mais il faut que nous la reconnaissions à un signe certain. Alors nous cessons de lutter.

Il n’est pas de misère à quoi on ne s’accoutume si l’on a la certitude que rien ne peut nous l’ôter. A l’extrémité de l’espoir il n’y a place que pour la soumission.

Il existe pourtant des gens peu nerveux, bien équilibrés, qui subissent avec patience, avec douceur les mille petites déconvenues de la vie courante. Mais qu’un grand malheur fonde sur eux et les voilà désemparés. Ayant dépensé leur héroïsme en menue monnaie, il ne leur en reste plus pour faire face à ce coup inattendu. Alors, se révèle en eux une nature amère, chagrine, ordinairement cachée, enfouie dans les régions inférieures de l’être,--comme ces pierres posées à de certains endroits des grands fleuves, que l’eau ne met à découvert que pendant les grandes sécheresses et où l’on peut lire cette inscription: «Quand tu verras cette pierre l’année sera mauvaise.»

Est-il donc plus humain, en matière de courage moral, d’être grand dans les grandes choses et petit dans les petites?

XXIV

En faisant les cent pas dans l’unique allée de mon jardin, je suis frappé du peu d’insectes qu’il y a cette année. Toutes les larves qu’ont détruites en avril le pinson, la fauvette, le loriot, le merle, le rossignol eussent répandu cet été mille joyaux sur l’herbe. Le jardin en est donc appauvri? Non, car tout cela s’est transformé en mélodie et les pierreries dont il est privé sont devenues dans le gosier des oiseaux ces chants si purs, ces sons de flûte ou de hautbois qui charment ma promenade et ma solitude.

O solitude qui m’appris à rêver, à tisser d’or l’intérieur d’une vie sombre en apparence! Privation grâce à quoi je goûtai mieux la douceur des choses! Immobilité qui me fis visiter en esprit toutes les contrées de la terre!...

Plus heureux que ce voyageur à qui certaines parties du Japon sont apparues platement semblables à l’Aunis et à la Saintonge, aucune réalité ne vient me démentir quand j’évoque à ma guise ces baies ensoleillées des Antilles d’où partent des bateaux chargés de café, de rhum et de bois de santal, les forêts tropicales où le forçat évadé, épargné par la fièvre et la soif, n’échappe pas aux reptiles, la Chine léthargique, si riche de poussière que Pékin semble bâti sur un nuage, les roses et les jets d’eaux de la Perse, je ne sais quelle salle obscure, basse et secrète au fond d’un vieux palais d’Orient, le Désert, son silence vierge, l’immense ennui de ses sables...

* * * * *

Tu crois disposer de tous les biens et, sans doute, les as-tu dans ta main, mais c’est moi qui les possède. Ta fenêtre est ouverte sur la mer, mais c’est moi qui entends la vague et, au bout de son fracas, ce petit bruit d’écume fondante... Du haut de la colline de Fiesole tu tiens Florence sous ton regard, mais c’est moi qui la contemple. Il me suffit d’ouvrir _Le Lys rouge_. Comme cette jeune femme au cœur troublé qui va jeter une lettre à la poste, je découvre la coupe élégante qui porte dans son creux la ville fortunée, et la paix du soir me fait tressaillir.

Ici, je m’aperçois qu’un feuillet me manque. L’aurais-je déchiré par mégarde? Je me souviens que j’en étais venu par une pente naturelle à parler de la sagesse. Certes vous n’y perdez rien. C’était une page comme les autres. Mais comment a-t-elle pu disparaître?

Par la fenêtre ouverte entrent des guêpes qui bourdonnent et me disent que l’été est là, qu’il faut en jouir, qu’il est si court! La belle journée un instant oubliée m’appelle, veut que je retourne au jardin.

Me voici donc de nouveau dans l’allée. Le soleil que j’ai dans le dos détache de moi une ombre courte, mobile, précise, alerte, jamais lasse, qui me précède, m’incite à marcher, m’entraîne en avant. En même temps, derrière moi, une volonté chaude, lumineuse, bienfaisante, me pousse, me dit: «Va, ne pense à rien. Repose ton esprit par la vue des choses. Va toujours». Et je vais jusqu’au noyer qui est au bout de l’allée, je vais jusqu’au petit mur de clôture si peu élevé que je m’y accoude, dominant une suite de jardins en contre-bas et, plus loin, de très vieux toits bruns et fanés qui ont le charme des choses d’autrefois. Malgré moi, le feuillet perdu me préoccupe. Je reviens sur mes pas. A présent, j’ai le soleil devant moi, dans les yeux; il m’éblouit, entrave ma marche et semble, par une douce, une fluide résistance, s’opposer à ce que je retourne vers la maison, vers le souci... C’était une page comme les autres. Mais du seul fait qu’elle me manque, elle s’embellit, comme il arrive toujours, et prend à mes yeux un prix inestimable. Rien ne m’empêche d’imaginer que les qualités absentes de ce recueil, condensées en quelques lignes, ont fui par cette lacune. Ce sera mon excuse auprès du critique sévère. Je laisse donc subsister cette petite fenêtre. A chacun d’y méditer un instant et d’ajouter à ce livre ce qui lui fait défaut. Ainsi ce qu’il aura de meilleur, c’est ce que vous y aurez mis.

XXV

Il est aisé d’être sage quand la sève redescend dans l’homme, quand les artères ne charrient plus qu’un sang affaibli. Mais celui qui sent dans les siennes, dans son cerveau un bruissement de forêt, qui est vibrant, tendu, ouvert à toutes les sollicitations de l’heure, celui-là n’a que faire de notre sagesse.

Tu connaîtras un jour, jeune homme, que c’est une grande folie que de se comporter dans la vie comme si le bonheur nous était dû. Mais tu l’apprendras bien assez tôt.

Si tu es intelligent, cultivé, mais vif, enclin au parti pris, le penseur que tu nies, c’est, aux yeux d’une parcelle de l’intelligence humaine, comme s’il n’existait pas. En le niant, tu réduis son empire. Son pouvoir s’arrête et tombe inerte au seuil du monde que tu es. Celui dont tu te détournes est appauvri d’un admirateur ou d’un disciple.

Il le faut. Va, fais toi-même ta propre expérience et ris-toi du philosophe qui ne t’apporte rien. Car toutes les vérités sont en toi et chacune n’attend que son heure pour se révéler. Tu n’as pas besoin de courir les mers, tu contiens tous les climats, tous les pays, les pays de lumière qui donnent le goût de la beauté, les pays de brume qui donnent le goût du scrupule, le Midi qui fait naître les artistes, le Nord qui fait naître les penseurs.

Ce n’est qu’une question d’âge. En ce moment, tu sens avec une certitude magnifique, qui vient de l’ardeur du sang, que la seule chose qui compte dans l’univers, c’est ton désir. Le soleil te dilate, te fait déborder. Bientôt l’air qui t’entoure perdra son velouté; les ciels de perle, d’argent terni, les ciels voilés te rendront méditatif, te feront rentrer en toi-même. Toute vie d’homme bien faite va ainsi du Midi au Nord, du plaisir au devoir.

Car la sagesse dont la voix n’atteint pas encore ton oreille est aussi en toi. Elle est en toi comme une doublure que les autres ne voient point et que tu ne vois pas toi-même. Elle est en toi comme les cheveux blancs sont dans les cheveux noirs. Un jour, qui est proche, tu entendras son langage.

Ce jour-là tu retrouveras sur un rayon de bibliothèque ou dans un cabinet de débarras l’un de ces livres poussiéreux que tu avais parcourus autrefois. Tu l’ouvriras gravement et tu seras surpris d’y découvrir tant de belles choses qui t’avaient échappé. A ce moment tu ne seras plus un jeune homme et les paroles de sagesse que tu pourrais prononcer à ton tour ne toucheraient pas l’esprit de ceux qui te suivront. Alors tu souriras et, ne pouvant mieux faire, tu leur tiendras à peu près le langage que je te tiens aujourd’hui.

XXVI

La distance qui sépare le plaisir du déplaisir se réduit pour moi chaque jour.

Serais-je en train de devenir indifférent à toutes choses?

Quand tombe le soir, la maison clôt ses volets et ses portes; elle s’isole, s’enferme dans elle-même et se rend sourde aux bruits du dehors. Ainsi font les vieux hommes.

En est-il de même pour moi? Assurément non. L’affection d’un ami dont me sépare, depuis vingt ans, toute la longueur de la France m’est aussi chère qu’au premier jour. Comme au temps de ma jeunesse mon cœur tressaille au récit d’une belle action; et une chose juste, s’accomplit-elle au bout du monde, au bénéfice d’êtres que je ne verrai jamais, m’emplit toujours de la même joie désintéressée.

Quand, chaque matin, les grands faits universels arrivent à ma connaissance et viennent à la même heure comparaître en quelque sorte devant le tribunal de chaque homme, par ma manière de comprendre et de juger je me sens en communion d’esprit avec un grand nombre d’êtres que je ne connais pas. Ce que je pense, je sais qu’ils le pensent en même temps que moi. Ainsi je perds un instant le sentiment de ma solitude qui à d’autres heures m’est chère.

* * * * *

Il en est de certains vieillards comme de ces routes que l’on suit à la tombée du soir et où, selon que tels endroits ont mieux recueilli, capté la chaleur du soleil, l’on est surpris par la persistance de zones encore tièdes dans l’air refroidi.

Persistance de l’ardeur, de la jeunesse, de la vie dans un corps soumis au déclin! Je crois que cela tient à cet instinct de curiosité--source de toute sympathie--à cet immense désir de connaître qui chez certains êtres, vivraient-ils mille ans, ne serait jamais épuisé.

Ceux qui déclarent avec sincérité qu’ils n’aimeraient pas à recommencer leur vie avouent par là qu’ils ont ignoré ou méconnu la seule chose qui donne du prix à la vie et qui s’appelle apprendre.