Paroles d'un solitaire

Part 3

Chapter 33,936 wordsPublic domain

Quel genre de romans pouvait concevoir, aux environs de 1893, un tout jeune homme non pas élevé mais couvé, chéri par la plus aimante des mères et qui, toute sa vie, eut pour devise: «Je ne crains que mon cœur»? Etude de mœurs ou de caractères? Il ne connaissait rien des hommes et, pour ce qui est de lui-même, il ne connaissait guère que le trouble, l’émoi, la fièvre, le tourment, l’amer délice dont l’emplissaient l’attente, la vue, la présence, le souvenir ou le regret de la femme aimée. Avec lui, dans les régions mêmes de l’amitié, il traînait toujours un peu d’amour. L’amour lui apparaissait tout naturellement comme la plus douce chose de la vie et, bien mieux, comme la plus importante, la seule. Aimer, il lui semblait qu’il n’y avait rien au monde de plus beau. Un tel être, les racines de ses pensées sont dans son cœur; c’est le cœur qui leur donne ces couleurs si tendres et parfois--il se peut--si charmantes. Je fus cet être plein de candeur. La femme que j’aimais, je n’étais pas à son niveau mais bien au-dessous d’elle et je levais humblement les yeux pour l’admirer. En réalité, elle ne pouvait être ni aussi bonne, ni aussi mauvaise que, tour à tour, je le croyais, car elle n’était ni meilleure, ni pire que la plupart des femmes; elle était une femme. Mais je ne savais pas alors que, sur une femme qui veut être dominée, toujours la force, la ruse et l’expérience auront plus de prise que la fraîcheur, la jeunesse et la sincérité. Je ne savais pas alors que la vie n’épargne pas les faibles et qu’en amour, hélas! les tendres sont des proies.

* * * * *

Quand parut mon premier roman, Sarcey, auquel il avait été envoyé comme à tous les critiques de ce temps-là, le prit par hasard et le mit dans sa poche un jour qu’il se rendait à Nanterre. Il le lut dans le train et, comme un brave homme qu’il était, il entreprit le soir même, par un grand article, de le faire connaître au public.

A la suite de cet article, de divers côtés, on demanda à M. Hamel:

--Est-ce que ce Louis de Robert n’est pas votre ancien élève?

--Je ne sais pas... Oui, ce doit être lui...

Il lut les éloges que Sarcey me décernait et se découvrit alors pour moi un intérêt sans bornes. Un matin, il sonnait à ma porte. On l’introduisit dans une pièce qui me servait de cabinet de travail, où je le fis attendre un grand moment. Quand je parus, il vint à moi, me serra chaleureusement les mains. J’avais quitté un homme tranchant, autoritaire et obéi. Je retrouvais, dépouillé de tout prestige, un individu commun, d’apparence subalterne, qui sentait la pharmacie. Il me félicita de mon succès, me dit qu’il m’avait toujours tenu pour un esprit très doué. Nous étions debout. Il me tapait sur l’épaule, s’efforçant de se montrer bourru, cordial et familier. Puis il me fit part de l’ambition modeste qu’il avait de voir s’arrondir en rosette son ruban d’officier d’Académie. Je ne bronchai pas et pris plaisir à l’embarrasser par mon silence. Ce n’est pas que je sois enclin à la rancune, mais je ne pouvais perdre de vue que cet homme ne m’avait jamais aimé, que ce n’était pas la sympathie, mais la curiosité, un peu de vanité même, qui, aujourd’hui, le ramenaient vers moi. Il me pria de lui donner mon livre. J’objectai qu’il ne m’en restait plus d’exemplaires à la maison:

--Alors, il faudra me l’envoyer. J’y tiens: un ancien élève! Promettez-moi de me l’envoyer sans faute et avec une belle dédicace encore!

Je dois dire qu’il ne le reçut jamais. Mais comme il tenait à son idée, je sus plus tard, par un de mes anciens camarades, qu’_Un Tendre_ figurait bien en vue sur la table de son salon, orné de cette dédicace qu’il avait dû tracer lui-même en déguisant son écriture:

_A Monsieur Hamel, en reconnaissance de tout ce que je lui dois, Son ancien élève respectueux._

XV

Que des bêtes domestiques adaptées à l’homme par atavisme, que certains insectes habitués à vivre dans nos maisons nous reconnaissent sans nous avoir jamais vus et se comportent familièrement avec nous, cela se conçoit. Une mouche vulgaire se pose sans façon sur votre nez et, chassée, revient avec flegme, malgré le terrible cyclone que représente pour elle un simple coup de mouchoir. Vous la voyez se promener philosophiquement sur la surface lisse d’une vitre, sachant qu’il est vain de chercher à franchir cet obstacle transparent, alors que la guêpe ou l’abeille, attirée dans la cuisine par l’odeur des confitures et si astucieuse qu’elle a trouvé le moyen d’entrer par le trou de la serrure, montrera, quand elle voudra sortir, en se heurtant vingt fois à cette même vitre, une stupidité qui nous confond.

Semblable à l’abeille est cette hirondelle qui, tout à l’heure, tentait désespérément de s’évader de ma chambre où, par imprudence, elle s’était aventurée. A peine l’avais-je vue entrer que, sournoisement, j’avais refermé la fenêtre. Dès qu’elle se vit prisonnière, elle s’affola. Ses ailes puissantes faisaient un tel déplacement d’air qu’à quelques mètres de là j’en avais le visage ventilé. Elle allait de la glace de la cheminée à la glace de l’armoire, s’y heurtait, s’y meurtrissait la tête, tellement acharnée à trouver une issue qu’elle se fût tuée sur place si je ne l’avais délivrée. Aussitôt qu’elle vit la fenêtre ouverte, elle partit d’un seul élan, tout droit, avec une telle magie de vitesse que, tandis que mes yeux étonnés la cherchaient au-dessus de Sannois, elle était déjà à Montmorency.

* * * * *

Evidemment, c’est l’instinct exaspéré de la liberté qui trouble, si je puis dire, le jugement de cette abeille, de cette guêpe, de cette hirondelle, si intelligentes par ailleurs. Car les bêtes, les insectes les moins familiarisés avec nous, témoignent parfois de la manière la plus saisissante qu’ils nous comprennent, pénètrent nos intentions.

C’est ainsi que, passant un jour de l’automne dernier devant une de ces grosses araignées brunes et rayées de gris qui, en octobre, envahissent nos jardins, je m’amusai, me trouvant à l’envers de sa toile, à l’envoyer, d’une pichenette, à quelques pas de là. Le lendemain, elle avait repris sa place, mais dès qu’elle me vit, elle me reconnut et, sans m’attendre, sauta prestement dans le gazon, avec un air de me dire:

--Ah! non, mon vieux, ça ne prend pas deux fois, cette plaisanterie-là!

Un autre jour, c’est un crapaud que je rencontrai dans l’allée, avançant par bonds maladroits et retombant chaque fois avec un petit bruit flasque. Je m’approchai. Il cessa de bouger, averti par un instinct infaillible que l’immobilité abuse l’adversaire. C’était là le génial musicien qui, caché entre deux pierres, exhale dans la nuit sa note unique, ce son de flûte triste. Les pattes repliées, son ventre palpitait de peur. Je me penchai et, à l’aide d’un brin de paille, je lui chatouillai le cou. A ma grande surprise, il comprit que je lui voulais du bien, et c’est avec un plaisir visible qu’il me tendit obliquement son pauvre cou pustuleux, d’un mouvement câlin, comme l’eût fait une chatte.

Qui lui avait appris à ce crapaud, peut-être inconscient de sa laideur, mais craintif et pourchassé de tous, qu’il existe une douce chose par quoi l’homme témoigne un peu d’amour ou seulement de sympathie aux plus humbles créatures, et qui s’appelle la caresse?

XVI

Et ce rouge-gorge, qui fut un moment le compagnon ailé de ma solitude, qui lui révéla l’amitié?

Il était tombé du toit dans un conduit de fumée et, de là, dans le fourneau de la cuisine où il avait passé la nuit et où il faisait un bruit d’ailes qui effrayait ma vieille bonne.

--Je n’ose pas allumer le feu. Il y a quelque bête là-dedans que je vais faire rôtir, bien sûr. Moi, ça me fait peur. C’est peut-être une chauve-souris.

J’ouvris le four. Dans la partie inférieure, il y a une petite trappe que soulèvent les ouvriers fumistes quand ils ramonent le fourneau. Sous cette trappe était l’oiseau. Je le pris dans ma main. Il se laissa faire. Comme il était couvert de suie, je l’en débarrassai comme je pus à l’aide d’une serviette. Je lavai à l’eau tiède son bec et surtout ses petits yeux de jais brillant, dont je guéris ainsi la cécité. Ensuite, j’ouvris la porte de la cuisine qui donne sur le jardin et lui rendis la liberté. Il alla se percher sur le marronnier qui est devant la fenêtre de ma chambre. Je remontai dans celle-ci. Bientôt, j’entendis frapper au carreau. C’était le rouge-gorge qui, sur la barre d’appui, heurtait du bec la vitre comme pour me remercier.

Certains trouveront que j’exagère et moi-même je me suis demandé, à ce moment-là, par quel miracle d’instinct il avait pu savoir que c’était à ma chambre et que je m’y trouvais. N’était-il pas plus vraisemblable que, sortant de sa prison, encore à demi-aveugle, il se heurtât, sans intention aucune, à tout ce qu’il rencontrait? Mais alors pourquoi adopta-t-il désormais mon jardin? Pourquoi, dès le matin, quand on écartait mes persiennes, était-il là sur le marronnier qui faisait entendre son léger cri? Pourquoi, l’après-midi, venait-il s’établir sur le sorbier qui ombrage le petit kiosque où généralement je passe mes journées? Ma mère l’appelait:

--Pui... pui...

Il descendait, sautillait sur le sol auprès de nous, plus chatoyant qu’un bijou, puis: frrt! s’envolait avec un petit bruit de soie. Il s’était si bien familiarisé avec les gens et les choses qui nous entouraient que lorsque le père Jérôme, un jardinier à façon, venait retourner la terre du potager, il le suivait, pas à pas, pour happer chaque ver que sa houe découvrait.

Le père Jérôme disait:

--Ça n’a pas peur, cette bestiole-là... Ça n’est pas fier... Je n’en ai pas vu beaucoup de comme ça.

Un jour qu’il travaillait au potager, nous l’entendîmes qui poussait une exclamation désolée. Puis il vint à nous et dit à ma mère:

--Madame, j’ai fait un malheur; j’ai tué le rouge-gorge.

--Vous avez tué le rouge-gorge?

--Ah! c’est sans le vouloir, bien sûr! Il était si hardi qu’il venait entre mes jambes sans que je le voie... J’avais affaire à une motte de terre un peu dure... Je donne un coup dessus et, malheureusement, c’est le rouge-gorge qui l’a reçu.

Ainsi périt, par excès de confiance, mon petit compagnon aérien, le seul parmi tant d’oiseaux qui m’entourent en été, à cause d’un vieux parc abandonné voisin de mon jardin, où ils gîtent en grand nombre, le seul dont il m’ait été donné de conquérir l’amitié. C’était un peu avant la guerre. Temps révolus, temps idylliques où la mort d’un rouge-gorge était un événement!...

XVII

La journée du solitaire[1] est une plaine nue. La plus légère impression y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au jour cru de la rue.

[1] Cette page est empruntée au _Roman du Malade_, au chapitre «Rêverie dans un jardin».

Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien?...

Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que tout bonheur a déserté ma vie? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on a perdu et qu’on se tourne vers ce qui nous reste, on cesse d’appeler le bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa maison en criant: «Où es-tu?» et, cessant de le chercher, on le trouve, on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose, l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui?

Quelle vertu secourable a ce soleil déclinant qui caresse, à cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des vieillards assis sur les bancs! Comme il assoupit nos regrets, fait fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme, affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la poussière! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de biens que nous ne pouvons atteindre! Avec quelle force tranquille de persuasion il dit: «Résignez-vous», à ceux qui savent entendre sa leçon!...

Nous voici à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que, durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades.

Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par mois, redescend marche à marche, comme il est venu, rappelé dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.

Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal, son dernier rayon chemine lentement, ce soir, parmi le gravier de l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs qui perdent avec lui leur bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir; et quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile, comme assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même point dénoncent la route qu’il a prise...

Le rayon chemine lentement sur le gravier de l’allée. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon cœur, je songe combien de fois, jadis, j’ai suivi du regard une robe qui s’en allait ainsi. Ainsi elle s’en allait sans bruit dans quelque allée de jardin et à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi...

J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi, étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour mieux sentir, dans l’enveloppement doré d’une belle journée de septembre, ces douces influences qui veulent consoler...

XVIII

L’enfant qui regarde un nuage cherche dans le dessin de ses bords la ressemblance d’une figure d’homme et, la cherchant, il la trouve. On finit toujours par voir dans le ciel ce que l’on veut.

Ce matin, l’azur intact offrait aux yeux la chaude coloration des ciels d’Orient. Mais de petits nuages ont émergé bientôt de la cime des sapins. Certains étaient si gracieux de forme, si arrondis qu’on eût aimé à les caresser de la main. Il en venait sans cesse qui s’attiraient, se joignaient, se soudaient pour former peu à peu une masse imposante dont les contours se découpent maintenant à la façon d’un rivage sur une mer immobile et bleue. J’ai ainsi, au-dessus de moi, comme un géant atlas où figurent de vastes mondes. Avec un peu de bonne volonté, je crois voir l’Afrique en forme de pyramide renversée, un peu creusée à l’ouest et en partie tronquée au nord. Voici la mer Rouge, la vallée du Nil, l’Egypte. Je songe à la _Mort de Philæ_ où Loti, nous montrant la caverne murée du dernier bœuf Apis, rappelle l’émotion qui saisit l’égyptologue Mariette bey, lorsque, sur le sable, il aperçut très nette l’empreinte laissée par les pieds nus d’un homme qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.

Peu à peu, je m’abandonne au fil de ma rêverie. Je ne suis plus dans ce jardin. Je suis à Hendaye dans la petite maison de Loti, où j’avais pris la douce habitude, autrefois, quand j’étais jeune encore et que j’avais l’illusion de la santé, de passer chaque année, une partie de l’été. Je suis dans la tourelle bâtie à l’extrémité du jardin, sur la Bidassoa. J’entends sous ma fenêtre de petits bruits furtifs, quelque chose comme des chuchotements, des rires étouffés. C’est l’eau tapie au creux des sables qui commence à s’éveiller de sa torpeur sur un ordre mystérieux. Elle pousse en avant une petite vague timide qui, avec des bonds maladroits de jeune animal, se heurte à chaque pierre, retombe et cependant gagne du terrain. Elle s’élargit; elle s’enfle, sans cesse accrue par une source intérieure et inépuisable. Déjà elle effleure la première marche de l’escalier qui contourne ma tourelle; elle la touche, elle la caresse, elle s’en empare, s’y étale et monte, monte avec un léger clapotis qui rafraîchit l’oreille aux heures chaudes de l’après-midi d’été.

Ainsi ressuscite pour moi le charme un peu mêlé d’ennui de mes séjours à Hendaye, particulièrement aux moments de solitude que j’employais à lire ou à rêver. Est-il d’ailleurs un coin de terre mieux fait pour la rêverie? Tout dans ce pays porte à la paresse. Il y a en lui comme une soumission à la fatalité. Je l’aime pour l’action inexplicable qu’il eut toujours sur moi et qui ressemble à un enlisement; je l’aime pour son parfum si triste, pour son doux et attirant secret.

Et je pense à celui qui fut mon plus sûr, mon meilleur, mon plus grand ami. Je pense à ses dernières années, à sa vieillesse attristée par la maladie, alors que nous crûmes si longtemps, nous qui l’aimions, que sa jeunesse serait éternelle. Je me rappelle nos causeries, coupées de silences, sur la terrasse d’où la vue est si belle, tandis que passait et repassait dans l’air l’odeur amère d’un grand laurier. Mille souvenirs m’assaillent qui s’éveillent un à un, font un petit bruit d’ailes et puis s’éteignent doucement comme un murmure d’abeilles endormies par le soir.

Une fois, dans cette étroite petite salle à manger étouffée par des portières, que je revois si bien, je signalai à mon hôte une fissure de la cheminée.

--Voyez comme la fumée sort par cette fente.

--Pourquoi, me dit-il, voulez-vous l’empêcher de sortir par là si ça lui plaît?

Nulle plaisanterie dans cette réponse. Tout Loti était dans cette soumission à la volonté des choses. Par là s’explique la séduction exercée sur lui par l’Islam. Que de fois, durant nos courtes soirées, je le vis distrait, rêvant à son cher Stamboul, le seul lieu du monde où il eût aimé vivre! Il me parlait de ses amis turcs, du sultan Abdul-Hamid pour lequel il avait un faible que je ne pouvais comprendre. Comment cet être tout de générosité put-il se prendre d’amitié pour ce prince fourbe et sanguinaire? Ensorcellement de ce pays, prestige du passé, grandeur et puissance du padischah! Je me souviens qu’à l’un de ses retours de Constantinople, Loti me confia, non sans quelque mystère, que le sultan inquiétait ses dignitaires, ses serviteurs (tous ceux sans doute qui redoutaient pour leur charge ou leur emploi un changement de règne) parce qu’ayant passé l’âge de l’amour, il s’était épris d’une belle esclave circassienne--ce que l’on appelle là-bas une conformité.--Il m’en parlait avec l’intérêt affectueux qu’on prend à la santé d’un ami. Mais ce qu’il ne me dit pas, c’est la fin de l’aventure qui est tragique. Les médecins de Sa Hautesse lui avaient fait respectueusement observer que ses forces avaient besoin d’être ménagées. On imagine les combats que dut se livrer à lui-même cet homme voluptueux et cruel. Chaque fois qu’il quittait la créature dont il était possédé, il se promettait de renoncer à elle. Mais, le lendemain, il sentait renaître plus ardents les feux du désir. Il mirait à la glace sa maigreur, son teint livide, son dos voûté. Et ce tyran, qui tremblait à l’idée de la mort, changeait de chambre chaque nuit afin de prévenir un attentat possible--en constatant au miroir son épuisement physique, voyait en lui son propre assassin.

Enfin, son parti fut pris. Il donna un ordre et, par un de ces doux soirs d’Orient où la nature mieux qu’ailleurs verse aux faibles hommes l’enchantement d’exister, la belle esclave, cousue dans un sac, fut jetée vivante dans le Bosphore.

XIX

A cette même époque, un jour d’été à Saint-Sébastien, j’attendais Loti dans un parc, tout en écoutant une marche espagnole qu’exécutait brillamment un orchestre militaire. En face de moi, derrière les vitres d’une véranda, un jeune garçon de onze à douze ans, vêtu d’un costume marin, vint d’un air maussade regarder le parc. Il me vit et, surpris par la présence à cet endroit d’un homme qu’il ne connaissait pas, il parut donner un ordre en me désignant du doigt.

C’était le roi d’Espagne.

Aussitôt, un personnage chamarré d’or vint courtoisement m’inviter à le suivre et m’introduisit dans un vaste salon où, me dit-il, je serais plus à l’aise pour attendre mon ami.

Enfant, par ses airs autoritaires, ses façons hautaines, Alphonse XIII inquiétait la reine régente qui craignait que son règne ne fût pas heureux. A la moindre résistance, il frappait du pied, il disait:

--Je suis le roi!

Quelques années plus tard, au lieu d’affirmer à tout propos ce qu’il était, il cherchait, semblait-il, par sa bonne grâce, à le faire oublier. Quand il se fiança à la princesse Ena de Battenberg, il vint un jour de Biarritz à Cambo en automobile. Ils étaient seuls. Le roi conduisait. Une joie gamine débordait de lui. Arrivé dans le bas Cambo, devant l’établissement des bains, il demanda au gardien:

--Pardon, monsieur, vous n’auriez pas vu passer le roi Alphonse XIII?

Et, sans attendre la réponse, il ajouta:

--On dit que c’est un charmant garçon.

Cette transformation d’un enfant morose et hautain en un homme d’humeur gaie, vraiment simple, ouvert aux idées de son temps, accueillant et sympathique, démontrerait, s’il en était besoin, que l’être qu’elle a conçu reste une énigme pour une mère, et qu’il en est de nous comme de ces rivières dont parle le grand Frédéric, «de ces rivières qui conservent leur nom mais dont les eaux sans cesse écoulées ne sont jamais les mêmes».

Et, d’ailleurs, est-ce que toute belle plante humaine ne tend pas naturellement à s’améliorer?

Quelles ressources inconnues sont en nous pour le bien, que la nécessité nous fait découvrir en les mettant en lumière d’une façon inattendue? Combien d’êtres sont condamnés à ignorer toujours ce qu’ils contiennent de beau et peut-être de grand, faute d’un événement important dont le choc pourrait seul les révéler à eux-mêmes? Souvent, c’est dans l’ombre d’une grande épreuve, d’une douleur profonde, d’un deuil inconsolable, que l’âme s’épure, comme les roses poussent blanches dans l’obscurité.

Le trait que je vais citer serait plus saisissant si j’imprimais les noms. Mais ils appartiennent à des personnages dont quelques-uns sont encore vivants. Je néglige donc les noms pour ne retenir que le fait. Il suffit à montrer que tous les beaux exemples ne sont pas dans Plutarque.