Part 2
Ainsi je t’évoque. Une prédilection obscure te fera choisir ma chambre. Tout y sera nouveau, mais les fenêtres auront la même orientation. Par les nuits de mai, si tu laisses ouverte celle qui donne sur le jardin, tu entendras le rossignol si ardent, si ponctuel, si soumis à sa fonction que, pendant la guerre, quand les avions allemands survolaient Paris, quand tous les forts de la défense tonnaient à la fois et que la terre tremblait, lui, dédaigneux, innocent et royal, il chantait. La lune divinisait le paysage; les pivoines expirantes avaient une faible odeur de roses. Il chantait. Autour de lui, la mort portée par le fer, le feu, la mitraille sillonnait l’espace; la nuit se déchirait en mille endroits, comme une étoffe, sous l’éclatement des shrapnells qui scintillaient comme des paillettes. Les hommes dans leurs maisons rentraient la tête dans les épaules en entendant le miaulement sinistre des obus. Mais lui si petit, si frêle, ignorant le danger, il chantait à perdre sa voix.
Tu écouteras longuement cette voix si douce, si pure, si puissante qui exprime la poésie de l’arbre, des feuilles, de l’eau, de la terre et du ciel, cette voix qui met dans les cœurs séparés la nostalgie de l’absent. Tu imagineras sa petite tête chaude et vibrante pendant qu’il jette à la nuit ses notes de cristal et d’or avec une sorte de fièvre, d’enivrement, de démence, jusqu’au matin où, à bout de forces, il se taira enfin vaincu, le bec sous l’aile et croyant expirer.
Alors comme une apparition mystérieuse et sacrée, comme une visite auguste, attendue, toujours exacte, tu pourras, si tu es éveillé, voir se fixer sur la cloison qui fait face à la fenêtre le premier sourire du jour. Cette lumière rose, changeante, émouvante glissera sur la tenture selon une marche immuable, et cela chaque jour, tant que cette cloison sera là, tant que cette fenêtre sera ouverte, sans se tromper jamais.
De même, l’hiver, parfois en février, vers deux heures de l’après-midi, à cause d’une particularité de la maçonnerie, tu verras soudain une petite fleur de feu éclore et palpiter sur le pan coupé de la cheminée. Courte flamme qui décroît de minute en minute et que j’ai tant de fois suivie des yeux! Mais brusquement, comme si une bouche invisible avait soufflé dessus, tu verras, avec un soupir de regret, s’évanouir d’une façon magique la petite lueur qui aura traversé de si vertigineux espaces pour venir dans cette chambre apporter au poète le furtif bonjour du soleil.
Mais je t’évoque surtout à cette heure adoucie de la fin du jour qui est comme l’automne de la journée. C’est l’été. Le soir qui se répand autour de toi est si doux qu’il fait songer à la brièveté de la vie. La fenêtre est ouverte. Tu écris. Il tombe sur ta feuille de papier le même éclairage qui, en ce moment, baigne la mienne. Tu écris avec une chaleur d’esprit qui refroidit tes mains. Je vois ton front ardent sous lequel le peu de beauté que je n’ai fait qu’entrevoir s’épanouit magnifiquement. Tu seras la réalisation éclatante des promesses que je portai, le cerveau achevé dont je ne fus que la chrysalide. Ainsi, ce que je n’ai fait qu’ébaucher trouvera en toi son expression parfaite, car ce qui me fut confus te sera clair; et ce que je n’ai pu dire tu le diras.
IX
Quand, à vingt-neuf ans, je perdis la santé et fus pendant de longs mois en danger de mort, ce qui m’affligeait le plus, c’était la pensée que ma mort ne servirait à rien. J’aurais voulu qu’elle fût utile à quelque chose. Oh! n’avoir rien fait durant le temps si court départi à l’homme pour accomplir sa tâche, avoir passé vainement sur la terre! Cette idée me désespérait.
La convalescence venue, le médecin me dit:
--Il faudra vous résoudre à vivre trois mois sur une chaise longue pour achever de vous guérir.
Je souris en pensant à ma révolte d’alors. L’homme jeune est impatient, exigeant. Vivre trois mois étendu, cela passait mon courage et me semblait positivement au-dessus des forces humaines. Or, ces trois mois ont duré jusqu’ici vingt-deux ans.
Heureusement qu’il n’est pas nécessaire pour apprécier la vie de n’avoir eu d’elle que des sourires. Une femme est souvent plus aimée par l’homme qu’elle repousse que par celui qu’elle exauce et souvent aussi c’est le premier qui la comprend le mieux. On voit toujours plus clair dans ses défaites que dans ses victoires. Aussi, ne me croyez pas taciturne, découragé le moins du monde. Quiconque est né avec la faculté de jouir de ce qui est beau et d’ignorer l’envie doit se regarder comme un être privilégié. Je connais mes maux mais comment peser ceux qui me furent épargnés? Quant à l’équilibre moral qui m’a permis de supporter sans trop me plaindre le lot qui m’est échu, n’en suis-je pas redevable à la nature? Tu me frappes, mais tu as mis en moi la force de te résister. Je pense souvent à cet enfant du peuple que j’ai vu un jour giflé par sa mère et qui, les cinq doigts marqués sur sa joue, relevait la tête pour dire:
--Ça ne m’a pas fait mal.
Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point la volonté de n’être pas malheureux peut agir sur l’esprit. En cela nul optimisme. Si, en toute chose et sans perdre courage, vous pressentez le pire, si d’instinct vous allez par la pensée à l’extrémité du malheur qui vous menace, la réalité chaque fois trompera votre attente et vous pourrez dire comme moi que rien de ce qui est venu assombrir vos jours n’a été aussi terrible que vous l’imaginiez.
C’est pourquoi, réduit à l’état de veilleuse, sans fortune, solitaire, privé des plaisirs matériels qui seuls, selon vous, lui donnent quelque prix, la vie reste pour moi un présent merveilleux.
Je n’attends rien des hommes, et, sans les croire plus mauvais qu’ils ne sont, je constate tous les jours qu’il y a un certain charme mélancolique à vivre loin d’eux.
X
Une des conséquences de la solitude est d’accentuer, d’exagérer la personnalité. Quand on a contracté l’habitude en toutes choses de ne prendre conseil que de soi-même, on finit par n’avoir plus confiance qu’en son seul jugement.
Il en résulte chez le solitaire un esprit un peu étroit peut-être, mais singulièrement net et non déformé par l’influence d’autrui. Celui qui vit en société doit s’adapter dans une certaine mesure à ceux qu’il fréquente et cela aux dépens de sa vérité intérieure. Il se modifie--parfois à son avantage.--Mais on n’est soi-même que dans la solitude.
Ainsi, à un certain point de vue, la solitude donne de l’orgueil, parce que réduits à nos propres forces, nous apprenons mieux à connaître ce que nous valons.
XI
Solitaire, je ne l’ai pas toujours été. Malgré un penchant naturel à la sauvagerie, j’ai recherché autrefois la société de mes semblables et plus particulièrement de ceux qui servirent les Lettres, non avec plus d’amour mais plus de bonheur et parfois avec génie. Cher Loti qui n’êtes plus et dont je garde pieusement la mémoire, âme d’enfant et de prince, vous qui avez aimé si passionnément la jeunesse et la beauté, connu tous les aspects de la terre et goûté à toutes les douces choses de la vie, qui croira qu’en promenant à travers le monde votre royal exil, vous vous êtes imposé tant de grands et de petits devoirs et plié volontairement à une stricte, sévère et quotidienne discipline?
C’est pourtant votre exemple qui m’a fait concevoir qu’il est préférable, et en tout cas moins décevant, d’obéir à une règle qu’à son caprice.
C’est vous qui m’avez dit ceci:
--En commençant ma journée, j’ai toujours choisi de faire avant toute chose ce qui me déplaisait le plus.
* * * * *
Ce n’est pas Rostand qui eut jamais l’idée, en commençant sa journée, de faire ce qui lui déplaisait le plus. Dormant peu, il lui arrivait de rester couché jusqu’à six heures du soir. Un ami qui venait le voir, portât-il un grand nom, n’était pas toujours sûr d’être reçu, et l’ermite d’Arnaga laissait souvent sans réponse les lettres les plus pressantes. A cause de cela, beaucoup crurent longtemps que, gonflé d’un orgueil immense, il se plaisait à vivre sur la cime imaginaire où l’avait placé l’admiration du monde. En réalité, fut-il jamais artiste plus inquiet, doublé d’un homme plus simple et plus charmant?
Je lui fis cadeau--si je puis dire--en 1901, d’un compagnon qui m’était cher, qu’il prit en amitié et qui ne le quitta guère qu’à l’instant de sa mort. Celui-là pourrait nous donner un recueil de souvenirs capables de mettre en lumière cette figure glorieuse et si peu connue.
Pour moi, il me revient à l’esprit un trait qui peint bien sa noble nature.
Il savait que Bataille le haïssait. Sur ce point, Bauër, Sarah Bernhardt, d’autres encore, lui avaient ouvert les yeux. Ainsi, lors des difficultés que Bataille eut avec Sarah au sujet de sa pièce _Faust_, Rostand ayant écrit à la grande tragédienne pour l’exhorter à la conciliation, celle-ci lui répondit:
«Si vous saviez en quels termes il parle de vous, comme il vous traite, vous ne prendriez pas sa défense.»
Rostand, un jour, me racontait ces choses. Je lui dis:
--Alors, si Bataille se présentait à l’Académie, que feriez-vous?
Il resta un instant silencieux puis simplement:
--Croyez-vous que cela m’empêcherait de voter pour lui?
XII
Si grand que tu sois parmi les hommes, ne t’en remets pas aux autres du soin de veiller sur ta vie. Prends toi-même tes précautions. Car tu aurais tort de croire que si le génie t’a touché de sa flamme, si tu es utile à tes semblables, si tu as une mission à remplir, la nature te protège.
Un charretier, un matin, attelle son cheval à un fardier. Il s’agit d’aller sur la rive gauche, quelque part, rue Bonaparte, rue Dauphine, vers un but indifférent. C’est un jour comme les autres. Rien ne fait pressentir l’événement qui se prépare. Cependant l’heure est venue. Quel est cet homme grisonnant, mal vêtu, perdu dans ses pensées, ce maladroit qui ne regarde pas devant lui? Il heurte le cheval, il tombe. C’est Pierre Curie.
Adieu, grand homme, tes yeux ne s’ouvriront plus sur le monde. Ta tâche interrompue, d’autres la reprendront; mais toi, tu ne reparaîtras jamais plus sur la terre.
La mort a pris Rostand d’une façon différente, mais tout aussi perfide. Il venait de passer l’été à Cambo. Il toussait un peu. Les cloches de l’armistice l’appelèrent à Paris. Le jour de son départ, la douceur de l’air, la dorure éteinte du soleil sur ses beaux jardins d’Arnaga, une certaine langueur qui était dans le paysage et qui était aussi en lui, le firent hésiter.
--J’ai bien envie de ne pas partir.
Mais les domestiques étaient déjà à Bayonne avec les bagages; les places étaient retenues dans le Sud-Express. Et il alla vers son destin.
S’il avait su!...
Il voyait venir à lui une vieillesse sereine, embellie par une gloire aux rayons apaisés qui, après l’avoir entouré de curiosité, d’ignorance et d’envie, commençait à l’entourer de respect. Il disait:
--Je vivrai jusqu’à soixante-dix ans.
C’était la fin de la guerre. Depuis le début de la retraite allemande, il était fort gai. Par une détente naturelle de tout son être, délivré enfin de l’angoisse patriotique des quatre dernières années, il éprouvait le besoin de se livrer à des manifestations gamines tout à fait surprenantes chez lui. Par exemple, il s’amusa un soir, caché dans un bosquet qui dominait la route, à pousser des exclamations burlesques, comme un étudiant, et à interpeller d’une voix contrefaite les rares passants interloqués et ahuris.
J’étais à Cambo quand me parvint la nouvelle que je redoutais depuis le départ de son fils Jean appelé par télégramme. Je me rondis à Arnaga. Je voulais revoir, une dernière fois, les beaux jardins à la française dessinés par la fantaisie du poète sur ce plateau défriché par lui et d’où l’on domine le cours sinueux et doux de la Nive. Quinze jours auparavant il était là, entouré de tout ce qu’il y avait pour lui de précieux sur terre, les êtres qui lui étaient chers, les choses qui l’attachaient à la vie. Avant de monter en voiture, il dut embrasser du regard ces lieux familiers qu’il quittait pour toujours. Comment ne comprit-il pas, lui dont la délicate santé exigeait depuis vingt ans des soins quotidiens, le langage de cette petite toux qui lui disait:
--Reste.
Il se sentait un peu fatigué, facilement essoufflé; ses poumons, dont il ne soupçonnait pas le mauvais état momentané, lui faisaient à leur façon des signaux de détresse. Comment ne les perçut-il pas? A quoi lui auront servi, à cette heure fatale, l’esprit le plus intuitif, les sens les plus aiguisés, l’oreille la plus subtile?
Je me fis conduire dans sa chambre qui était la plus modeste de cette magnifique demeure. J’en revois le tapis mauve, la toile de Jouy, le petit lit de bois poussé contre la cloison. Le soleil éclairait avec indifférence ces beaux jardins qu’il voyait tous les matins de son lit. La fenêtre était ouverte. Avec un bruit de papier froissé, les pigeons blancs qu’il aimait volaient avec grâce, reflétés par la pièce d’eau. Dans la chambre, mes regards se posèrent sur le buvard où il s’amusait, durant ses longues heures de solitude, à dessiner une figure de mousquetaire cent fois répétée. Je m’arrêtai devant l’unique fauteuil où son chapeau de velours était posé si naturellement, qu’il semblait avoir gardé la chaleur de sa tête. Je considérai ces choses avec recueillement et puis, l’âme pensive, le cœur ému, je me retirai sans bruit sur la pointe des pieds.
XIII
C’est un vieux cloître qu’on rencontre dans le voisinage de la frontière, en Espagne, lorsqu’on vient de Cambo. Les quatre faces intérieures, avec leurs rangées de cellules, donnent sur un préau que les plantes ont envahi et dont certaines ont la taille d’un arbre. Une galerie à colonnade de pierre, couleur de soufre, que la lumière de tant de jours a fini par roser, longe les cellules. Le soleil oblique éclaire la face ouest de la colonnade. C’est un doux soleil d’hiver, apaisé, rêveur, intime et bien fait pour accueillir, distraire et consoler ceux que la vie a blessés, doux soleil de ce pays de silence et de mort où la terre paresseuse ne nourrit sur les pentes de ses monts que des ajoncs et des fougères. De là son caractère et sa poésie. Car, l’été fini, les immenses étendues d’un brun roux, couleur d’automne, qu’il offre au regard s’allient on ne peut mieux à ce climat sédatif, endormant, à cette atmosphère ouate et d’un charme inexprimable.
Je pousse une porte et j’entre dans la chapelle un peu obscure, sonore, où le balancier d’une extraordinaire horloge, par son mouvement lent, solennel et fatal, me fait tressaillir. Tic. Un silence. Tac... Tic-Tac. On n’entend que ce bruit, qui tantôt est absent et tantôt revient toucher l’oreille et nous avertir que l’heure passe et détruit notre vie.
Tic-Tac. Cet intervalle inaccoutumé entre les deux battements, ce pas scandé si net, si régulier, si implacable du Temps qui s’avance, a quelque chose de saisissant. Jamais ne m’était apparue comme en ce lieu la majesté, la sérénité de l’heure qui, de toute éternité, attendait son tour de paraître à la lumière et qui, sans hâte, sans retard, détachant les secondes comme une fleur ses pétales, par fragments, sans regrets, tombe dans le passé.
Dehors, le soleil éclaire toujours la partie haute de la frêle colonnade dont il a depuis tant d’années caressé et comme mûri les pierres couleur de soufre, à cette minute couleur de rubis. Je suis des yeux, un peu ému, les pulsations de cette lumière ascendante. Sans pouvoir m’arracher de ce lieu, je vois lentement défleurir, se faner et s’éteindre cette rose flamboyante.
Et je songe (comme si je venais de le découvrir) que tout ce qui vit et qui respire, les foules qui sur les gradins de la plaza se passionnent en ce pays au combat du taureau, et ailleurs, sous les ciels d’argent et d’azur, ces autres foules qu’assemble un jour de fête, où tant de belles créatures sont une joie pour le regard, où tant de jeunes hommes se sentent si riches de durée qu’ils croient ne pouvoir l’épuiser jamais, je songe que tous mourront un jour, tous, tous, les cœurs séparés comme les cœurs réunis, ceux qui sont heureux et ceux qu’enfièvre l’envie, ceux qui viennent de naître et ceux qui n’ont plus que le souffle, tous, tous, aussi facilement, aussi simplement, que cette rose de lumière vient de s’éteindre à mes yeux.
XIV
En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé ce matin la photographie d’un groupe d’élèves de l’institution Hamel où je figure à quinze ans parmi les grands. J’ai passé une demi-heure à considérer ces visages qui ne ressemblent plus à rien de ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup de mes anciens condisciples sont morts sans doute et ceux qui restent, si je les voyais, je ne les reconnaîtrais plus. L’âge, la vie, le travail, le plaisir ou les tourments ont marqué chacun d’une manière différente et il n’y subsiste rien de leurs traits enfantins. Il en est qui se sont complètement effacés de ma mémoire et sur la figure desquels je ne peux mettre un nom, mais il en est d’autres qui s’animent peu à peu sous mon regard, surgissent hors de ce groupe et se mettent à courir devant moi. Voici Ramager, qui exerçait une fascination de chef incontesté lorsque nous jouions à la guerre. Voici Le Mesle, dont la mère était si jolie. Et Paul Héra, qu’on appelait à son grand déplaisir Choléra. Et Lebas, qui avait toujours dans son pupitre une boîte de lait condensé! Pour un sou, ses voisins avaient le droit d’y plonger deux fois le manche de leur porte-plume. Je revois nos cahiers de brouillon parsemés de pâtés d’encre, que nous léchions d’une langue ignorante des principes de l’hygiène. Je ferme les yeux et je me rappelle l’étrange goût d’ail qu’avait cette encre, ainsi que l’odeur de bois de cèdre de nos crayons. Temps innocents dont le souvenir me ravit aujourd’hui! Pourtant je ne fus pas heureux dans cette pension. Son directeur, M. Hamel, ne pouvait me souffrir. Il me trouvait trop raisonneur. Il me rendait responsable des menues fautes de toute la classe. Un jour qu’il était mal luné, il me gifla--je pouvais avoir douze ans--sous le prétexte que, pour lui répondre, je tenais la tête penchée de côté. Sa seule présence tarissait en moi toute chaleur, tout élan, et je puis dire toute bonne volonté. C’est qu’il avait fini par m’inspirer les propres sentiments dont il était animé à mon égard. Un samedi, à propos d’une peccadille, il me priva de ma sortie du dimanche, sachant fort bien qu’une de mes tantes était en ce moment à Paris et que, pour cette raison, je tenais beaucoup à ma sortie.
Je ne fus pas stoïque. Je me mis à pleurer, la tête cachée dans mon coude replié. Une demi-heure plus tard, il revint et me trouva dans la même posture.
--J’étais venu pour lever la punition, me dit-il. Si je t’avais trouvé bien sagement occupé à faire tes devoirs, c’était chose faite. Mais puisqu’il te plaît de jouer la comédie, la punition est maintenue.
Etrange raisonnement, car enfin, l’attitude qu’il me recommandait pouvait aussi bien signifier que je n’avais pas un grand désir de voir ma famille. Encore si son enseignement avait prétendu faire de nous des Catons, mais nullement: lorsque deux élèves se battaient, on entendait souvent le vaincu brailler comme un écorché durant toute la récréation, sans que personne lui fît honte de sa lâcheté.
Lui-même, M. Hamel, quand je perdis mon père et que je revins, après la cérémonie mortuaire, prendre ma place parmi mes camarades, parce que je ne m’abandonnai aux larmes que le soir, au dortoir, seul dans mon lit, à l’abri des indiscrets et que, dans le jour, je ne montrai point ce visage fatal par lequel, sans doute, il jugeait qu’il était séant de manifester sa douleur filiale, lui-même ne s’écria-t-il pas:
--Cet élève n’a pas de cœur!
Le pauvre homme! Il me connaissait bien! Je me suis souvent demandé comment un pédagogue de cette expérience avait pu se méprendre à ce point sur le compte d’un enfant intelligent et sensible, de qui on pouvait tout attendre par le moyen de la douceur et rien par la rudesse, ainsi que le démontre toute ma vie écoulée auprès de la plus tendre mère, dont la chère faiblesse toute-puissante sur moi en obtint toujours ce qu’elle voulut.
* * * * *
L’enfant qui ne se sent pas aimé, son cœur se ferme. Si vous le punissez injustement une fois, deux fois, bientôt toutes les punitions du mondé se heurteront à un être raidi, buté. C’est un mauvais système que d’agir sur lui par la crainte au lieu d’en appeler à sa conscience.
--Tu peux ceci, je le sais. Si tu le veux, tu le feras. Si tu ne le fais pas, tu es coupable et quelque chose en toi ne sera pas content. Tu pourras jouer, rire, t’étourdir, te croire parfaitement tranquille, une petite voix intérieure te reprochera de n’avoir pas fait ton devoir.
Eveiller, s’il se peut, ce sens du devoir, parler à ce qu’il y a d’incertain, de mal assuré mais de déjà noble dans un jeune esprit, lui révéler ses régions élevées, lui donner peu à peu le sentiment de sa responsabilité, de sa valeur, de son importance, au risque de lui inspirer un peu d’orgueil, combien d’éducateurs sont capables de cela?
* * * * *
Pour ma part, que de fois ai-je entendu, prononcée avec regret ou réprobation, cette petite phrase qui m’emplissait secrètement de fierté:
--Cet enfant n’est pas comme tout le monde.
De fait, je ne partageais guère les jeux bruyants de mes camarades. De santé débile, inégal d’humeur, en proie à d’exaltantes tristesses, je recherchais le silence. J’allais durant les récréations, mirer aux vitres des classes mon visage morose. J’aimais déjà la solitude.
Je fus privé, une année, du plaisir d’assister au dîner de la Saint-Charlemagne. M. Hamel par punition, m’envoya coucher de bonne heure. Je m’en consolai en pensant que j’étais le seul de toute la pension, _le seul_ à qui ce sort était réservé.
Le grand dortoir, son ombre, sa paix, m’appartenaient. Le festin dont j’étais exclu, je n’y songeais guère. Je n’aimais pas à faire partie d’un troupeau, à être gai sur un signal. Pour quelques heures, ce soir, j’échappais à la règle, j’étais l’objet d’une exception, j’y goûtais une sorte de charme.
Plus tard combien de fois ne m’a-t-on pas dit:
--Tu n’aimes pas cette chose? Tout le monde l’aime. Tu es le seul de ton avis.
Le seul? J’aurais bien voulu qu’il en fût ainsi. Etre singulier d’une façon naturelle, sans ruse, sans tricherie, sans déguisement!
Au vrai, je ne le fus que par mon entêtement à vivre, ma volonté de trouver une excuse à tout ce que nous ne pouvons comprendre et qui nous paraît cruel dans la nature, ma renonciation aux joies qui ne sont point indispensables et, à une époque où la folie règne sur le monde, mon humble sagesse.
* * * * *
Bientôt il fut évident que je n’apprendrais plus rien dans cette pension. Je bâclais mes devoirs en cinq minutes. Je n’avais de goût que pour la lecture. Mon meilleur ami à cette époque fut certainement Poitevin, un externe dont les parents avaient une bibliothèque inépuisable et qui me faisait, en cachette, passer des romans.
Romans d’aventures, histoires merveilleuses qu’on lit à l’étude du soir, à l’abri d’un dictionnaire, sans cesse en alerte, sans cesse attentif à ne pas paraître trop absorbé! Ferveur de la découverte! Emotions abolies!
* * * * *
Six ans plus tard, ayant depuis longtemps quitté l’institution Hamel, les romans occupaient encore mon esprit. Mais cette fois, je ne me contentais pas d’en lire. J’en écrivais.