Part 1
LOUIS DE ROBERT
PAROLES D’UN SOLITAIRE
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
CHEZ FASQUELLE, ÉDITEUR:
ROMANS
Un tendre. Papa. Le partage du cœur. La reprise. Le roman du malade.
CHEZ FLAMMARION, ÉDITEUR:
Silvestre et Monique. Réussir. Le roman d’une comédienne. L’envers d’une courtisane. La jeune fille imprudente. Reconnais-toi. Le mauvais amant. L’amour un soir d’été.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage 20 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 20. 30 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 30.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. Copyright 1924, by ALBIN MICHEL.
A PAUL FAURE
Il m’est doux, mon cher Paul, d’écrire ton nom en tête de ce livre qui, sans doute, ne sera pas suivi de beaucoup d’autres. Car, sans être vieux encore, je suis averti par trop de signes que ma vie ne sera plus très longue.
Nous nous sommes connus jeunes. Dans le _Roman du malade_ dont ces _Paroles d’un solitaire_ ne sont que la suite naturelle, il y a un personnage simplement nommé Paul et qui est toi. Vingt ans ont passé sur les événements de ce livre, et, durant ces vingt ans, toute la longueur de la France nous a séparés, sans que l’absence et le temps aient pu affaiblir notre amitié d’élection. Aussi, l’offrant en exemple aux esprits chagrins qui se plaignent de tout et d’eux-mêmes, je voudrais leur dire: «Si misérable que soit notre condition, la vie contient à notre usage quelques douces choses qu’il ne faut pas méconnaître ou négliger. L’amitié est une de ces douces choses-là.
LOUIS DE ROBERT.
PAROLES D’UN SOLITAIRE
I
La condition, le rang, la fortune, les événements d’une existence eux-mêmes n’ont pas aux yeux du solitaire l’importance que leur accordent généralement les hommes.
J’ai cinquante ans. C’est l’époque de ma vie que je préfère. Quand il m’arrive de considérer un instant de mon passé, je me prends en pitié; car il est rare que, depuis, je n’aie pas appris quelque chose et l’instant que je considère me paraît toujours situé dans une région inférieure et comme vu à l’étage au-dessous.
J’ai désiré tous les biens de ce monde: la fortune, la puissance, la gloire. Je n’ai gardé que le goût du travail, une grande curiosité d’esprit et le même enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand ou juste. Le reste, je l’ai laissé derrière moi, sans regrets, sur ma route.
* * * * *
Hélas! c’est un mauvais tour que nous joue parfois le Destin en nous accordant ce que nous souhaitons le plus. Si tu as un peu d’imagination, jeune homme, apprends que notre rêve est souvent la seule réalité et que, neuf fois sur dix, obtenir c’est perdre.
* * * * *
Mon existence ne fut point enviable, car le plus précieux de tous les biens, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre, la santé, me fut toujours refusé. Et pourtant, j’accepterais de recommencer ma vie. Je souhaiterais même, si une nouvelle durée pouvait m’être octroyée, qu’elle eût pour point de départ l’instant où je suis parvenu.
A cinquante ans, je me sens délesté de tout fardeau inutile. Je n’ai plus de vanité, j’ai peu de besoins. Chaque pas que j’ai fait vers la sagesse m’a permis de connaître et d’atteindre ma vraie nature. Je sens avec évidence qu’à travers mille vicissitudes et quels que fussent les événements de ma vie, j’étais né pour devenir le solitaire que je suis.
La splendeur du jour, la douceur d’exister, la seule vue de mon jardin (est-il une œuvre d’art comparable à la forme d’un iris?) une heure de rêverie, voilà des plaisirs modestes et négligeables, vous semble-t-il. C’est que vous ne savez pas jouir des choses essentielles et que vous ignorez la simple joie qu’on éprouve, seul, sans amis, quand rien ne vous distrait, à lever les yeux, à contempler ce jeu du vent et du nuage, ce spectacle toujours le même et jamais semblable, cette perpétuelle féerie qui se joue dans le ciel depuis le commencement du monde. Que de fois, sentant passer sur moi, à ras de terre, ce même vent qui régnait dans l’espace, j’ai tendu instinctivement l’oreille comme si sa voix lointaine m’apportait un mystérieux message!
Est-il besoin d’être poète pour goûter cette ivresse chaste de l’âme à suivre là-haut ce nuage qui glisse, qui change de forme, qui se divise, qui se fragmente pour se dissoudre lentement dans un silence éternel?
II
Quelle grâce ont certains mots! Comme le mot bruit est aigu et vibre dans l’air, comme le mot silence est reposant et doux! Et ceux des saisons: hiver, ce n’est pas laid, hiver, c’est mat, discret, décoloré. Mais printemps, quel élan, quelle jeunesse! Cela s’élance, c’est étoffé, pimpant, sonore, cela chante. Et l’été! Est-ce que ce petit mot bref et bien équilibré ne peint pas admirablement, par sa forme écrite et le son de ses deux syllabes, la saison du milieu? Graphiquement, cela figure une balance avec ses deux plateaux égaux: été. On peut l’aborder dans tous les sens, il est immuable. On peut le lire de gauche à droite et de droite à gauche, c’est toujours été. Et l’automne! Quelle mélancolie! Automne! Ecoutez se prolonger le son qui, sans force pour s’élever, retombe. Cela endort l’oreille. Voyez comme son _m_ suivi d’un _n_ fait descendre par degrés la dernière syllabe et lui donne cette grâce triste de déclin...
III
C’est un phénomène digne de remarque que, dans une vie solitaire et désœuvrée, les journées, si lentes à s’écouler, composent par leur accumulation les années qui semblent le plus brèves. Faute de points saillants où s’accrocher, l’esprit perd vite la notion de leur durée. Elles glissent sans laisser de traces et, par là, se raccourcissent insensiblement dans la mémoire. C’est ainsi que, dans une vie pauvre en événements, un fait éloigné n’étant pas caché à l’esprit, effacé par d’autres faits nombreux et plus récents, garde ses couleurs fraîches et paraît proche. Si nous en fixons la date, nous sommes surpris. Par exemple, il m’arrive de me demander:
--Voyons, en quelle année ai-je dit à Docquois, que je n’ai pas revu depuis, et comme je le reconduisais à ma grille: «Il faudra que je vous écrive un de ces jours pour vous prier de venir déjeuner». Il me semble que c’était hier... Comment! il y a dix-huit ans de cela! C’est incroyable!
Si je rappelle à un ami--quand l’été raccourcit le chemin qui mène à ma solitude--un souvenir commun et déjà ancien, qu’il avait oublié, il s’étonne de ma mémoire. C’est que la sienne, surchargée, a dû éliminer une partie de son contenu, tandis que la mienne, dont le fardeau est moindre, a tout conservé. Par cela même ses années révolues donnent l’impression d’une longue durée à l’homme d’action qui a trouvé bref chacun de ses jours si remplis. Au contraire, ces mêmes années paraissent courtes au solitaire, au rêveur inactif, alors que chaque heure prise en soi lui avait semblé interminable.
IV
Quelle douce journée il fait! Qu’elle est muette! Quelle grâce elle a! C’est l’automne. Combien je goûte cet enveloppement divin, cette présence secrète, cette âme partout répandue! Les jardins sont malades; tout dans la nature prend un air de confidence; la lumière qui décline a un regard humain; la feuille qui tombe de l’arbre est comme une parole triste.
Automne, cher automne, dont la morne féerie a toujours tant d’empire sur mon cœur! Vingt années en ce même lieu, j’ai vu s’affaiblir ta lumière sur le rideau de sapins qui limite ma vue. La dorure de cette lumière sur les sombres branches, le charme un peu mystérieux de cet éclairage, tant de puissances poétiques que délivre l’automne, ont sur l’âme une action incomparable dont, pour ma part, je ne me lasserai jamais.
Il ne fait pas un souffle de vent. Les oiseaux, trompés par la douceur de l’air, croient voir revenu le printemps. On entend ces légers cris, ces chuchotements, ces essais de chant qui, en avril, s’échappent des arbres et qui, aujourd’hui, en cette saison penchée, tombante, où tout glisse vers le déclin, l’hiver et la mort, sont singulièrement émouvants. Par la chaleur, c’est l’été encore. Mais qu’est-ce donc de merveilleux qui plane dans l’air, qui vient de passer, qui demeure partout suspendu? N’est-ce pas la présence invisible autour de nous, au-dessus de nous, d’une souveraine et immense sagesse?
* * * * *
La nature maigrit en automne.
L’arbre se dépouille de ses feuilles, comme l’année de ses jours. La sonnette investie par les lilas et qui, captive tout l’été, ne tintait plus que faiblement, commence à recouvrer sa voix. Tout s’éclaircit autour de nous, en nous. Et l’on songe...
Aussi loin qu’en me retournant je puisse découvrir l’être ardent que je fus, je retrouve immuable en moi quelque chose de mélancolique, quelque chose qui est comme un automne intérieur. Pourquoi ce goût de la méditation, de la solitude, et ce plaisir rêveur et mystérieux qu’enfant déjà j’éprouvais au contact de la douce lumière de septembre, par ce temps vaporeux qui incline au souvenir, même quand je n’avais pas encore de souvenirs? Sans doute ma destinée était-elle déjà inscrite dans cette région obscure et intuitive de l’âme qui échappe à la conscience. D’où cet accord, cette harmonie, ce sentiment de plénitude poétique entre la divine saison et mon être voué à un rapide déclin, à cette morne vie incertaine et menacée.
* * * * *
L’homme peut jouir de ces dernières journées de fête, de ce triste enivrement, de cette atmosphère qui s’est détendue, alanguie, de ce doux enveloppement si tiède, si doré, si velouté, qu’on le dirait affectueux; ou bien il peut préférer la magie des beaux jours d’été, goûter toutes les minutes émouvantes, enivrantes, que lui offre la nature, son cri d’angoisse sera toujours celui de Loti:
«Oh! qui dira pourquoi il y a sur terre des soirs de printemps et de si jolis yeux à regarder, et des sourires de jeunes filles, et des bouffées de parfums que les jardins vous envoient quand les nuits d’avril tombent, et tout cet enjôlement délicieux de la vie, puisque c’est pour aboutir ironiquement aux séparations, aux décrépitudes et à la mort...»
Et pourtant la raison nous dit que la mort est nécessaire...
V
La mort est nécessaire. Car la quantité de vie que peut contenir la planète n’étant pas illimitée, s’il n’y avait pas la mort, il n’y aurait pas de naissances.
L’homme simple comprend cela. Mais pourquoi ce renouvellement?
Il est permis de croire que l’effort humain est utile à la nature. Or, la jeunesse entreprend et la vieillesse conserve. S’il n’y avait pas eu la mort, toute existence dans l’univers étant soumise à l’inéluctable loi du déclin, les hommes ayant fait leur tâche se fussent reposés. A partir de ce moment, toutes choses sur terre fussent demeurées stationnaires. Cela est-il concevable?
La mort n’est donc pas une cruauté inutile. Il fallait la mort pour le rajeunissement de l’esprit humain, de son activité, de sa faculté d’invention.
Quant au beau rêve de se survivre, quant au jardin enchanté qui nous attend sur l’autre rivage, faut-il voir là autre chose qu’une illusion consolante? C’est l’orgueil de l’homme qui lui fait imaginer que l’immortalité lui est due. Mais qu’est-il par rapport à la race, sinon une des feuilles de l’arbre?
* * * * *
La flamme qui est en nous, l’esprit qui nous est propre, notre personnalité morale, l’âme enfin, soumise au développement comme à l’altération de nos facultés intellectuelles, comment croire qu’elle résiste à la mort alors qu’elle ne résiste pas toujours à l’usure de la vie?
En effet, vous la voyez décroître, s’affaiblir chez les vieillards, et même, chez quelques-uns, s’éteindre avant le corps.
* * * * *
L’univers a un autre but que la satisfaction de l’homme.
Ce matin, tout enveloppé que je suis par le charme sourd de cette lumière d’automne si tendre, si émouvante, je songe à ces choses. La vie qui pullule est un immense champ d’expériences. Pour nous, une fois notre effort accompli, que pesons-nous? A mesure que nous vieillissons, nous nous vidons de notre contenu. Ce que nous avions à faire en ce monde, bien ou mal nous l’avons fait. Il n’est plus temps d’y revenir. Nous perdons ainsi notre valeur et, comme il est juste, notre attrait et notre pouvoir. Cette heure est triste pour certains, sereine pour d’autres; mais triste ou sereine, peu importe à la nature qui n’a en vue que sa commodité et non la nôtre.
Fais des enfants, pauvre homme, si tu veux te relever du tombeau pour venir à la fenêtre de leurs yeux regarder demain ce qui se passera sur la terre. Il se peut que, par eux, quelque chose de toi soit encore vivant dans mille ans, qu’à ce moment une goutte de ton sang palpite encore dans une artère humaine. Cela ne te suffit donc pas?
VI
J’ai un premier esprit et puis j’ai un second esprit plus profond. Mais ce second esprit j’en ai perdu la clé. Je mourrai sans y plus pouvoir pénétrer, car il me faudrait pour cela faire un effort dont je suis devenu incapable.
Travailler, se donner à une œuvre, la porter longuement, l’écrire avec amour, être tour à tour confiant, inquiet, enthousiaste, découragé, trembler pour une virgule, croire que tout l’édifice est par terre à cause d’une phrase mal venue, en un mot s’exalter, cela m’est interdit. J’ai rêvé un moment d’écrire un livre sur la Bonté. J’y pensais avec une sorte de fièvre, d’éblouissement. Mais un tel livre exige un don de soi, une obsession qui passaient mes forces. Un cerveau vibrant dans un corps débile n’est qu’un pauvre instrument dont le métal trop fusible ne saurait supporter une certaine température, car dès qu’on l’échauffe, il fond.
Des jours entiers je dois compter interminablement: un, deux, trois, quatre, cinq... pour apaiser, pour faire taire cet intolérable bourdonnement de ruche que je porte entre les tempes. Il est des heures où je ne puis supporter le poids d’une pensée.
Ainsi je suis voué au désœuvrement que j’exècre et dois me résigner à gaspiller chaque minute qui passe, si précieuse, si comptée et qui est perdue à jamais. Je n’ai rien à moi. Mon esprit m’est infidèle puisqu’il me fait mal. Mon corps lui-même est mon ennemi.
Que ferai-je donc aujourd’hui? Ce que j’ai fait hier: rien.
Courez vers le bonheur, vous qui avez des jambes, la jeunesse, l’ardeur, le souffle et l’élan. Le bonheur--si vous l’atteignez--ne vous révélera pas à vous-même. Nous ignorons nos organes avant d’en avoir souffert. Celui qui n’a pas connu l’étouffement ne sait pas ce que c’est que de respirer et seul le prisonnier est capable de goûter les délices de la liberté.
Au moins l’épreuve a ceci d’utile qu’elle nous apprend le prix des choses. C’est le plus beau miracle humain que de tirer un bienfait de l’adversité. On aime le jour, on n’aime pas la nuit. Pourtant le jour ne nous montre que la terre; seule la nuit nous découvre l’infini des astres.
* * * * *
Lorsque nous ouvrons les yeux le matin, nous sentons encore en nous bien des paupières closes. Il en est qui ne s’ouvriront qu’à la lecture d’un livre, au cours d’une promenade, à l’occasion d’une lettre reçue, à la faveur d’un souvenir. Sans cesse de nouvelles parties de notre esprit accèdent à la lumière, tandis que d’autres rentrent dans l’ombre. Ainsi nous sommes d’une façon différente, à chaque heure, partiellement endormis et partiellement éveillés. La variété, le mouvement, l’intérêt peuvent donc se découvrir dans le déroulement du temps en apparence le plus inemployé.
* * * * *
Rien ne me presse; nul ne m’attend. Je peux flâner jusqu’à ce soir, demeurer à cette place, observer sans bouger le manège de cette industrieuse, diligente et stupide fourmi qui, depuis une heure, s’obstine en vain à soulever, à prendre par tous les bouts, à pousser, à traîner ce cadavre de grillon trop lourd pour ses forces. Je peux laisser errer mes yeux sur ce jardin étroit et long, tout livré à lui-même et où m’entourent à l’endroit que je préfère un vieux prunier vêtu de lierre qui a la forme d’une harpe, deux hauts poiriers de curé qui ont la forme de jets d’eau, un tilleul, un sorbier, un sycomore. Sur le prunier, le lierre a grimpé avec tant d’abondance qu’il forme aujourd’hui une énorme colonne feuillue, toute palpitante au moindre vent. Les deux poiriers géants s’élèvent à dix mètres du sol pour retomber en une multitude de branches dont la courbe et l’arceau ont une grâce indicible. Une rangée de lilas achève de m’enclore. Quel palais de marbre et d’or vaudrait ce cloître de verdure! Toute la joie est pour mes yeux. Si je ferme parfois les paupières, la joie se dissout de mes yeux, mais elle ne me quitte pas; elle rentre aussitôt en moi par l’oreille avec le chant des oiseaux.
* * * * *
Tout à l’heure ma cousine Eugénie viendra me lire dans Plutarque la vie de Scipion, de Thémistocle ou de Périclès. Je referai connaissance avec tout ce qu’il y eut de magnifiques vertus, de duplicité, de grandeur d’âme, d’ingratitude dans l’homme à partir de l’heure où s’éveilla dans son cerveau la divine intelligence. Je referai connaissance avec ce charmant Coriolan aussi vite enflammé par son courage que par la colère et dont l’exemple montre ce que peut une tendre mère sur le cœur d’un héros.
Lire soi-même, il n’est pas d’occupation plus absorbante. Ce n’est pas seulement recevoir, c’est se donner. Aucune évasion possible. Etes-vous préoccupé, distrait, vous ne comprenez rien à ce que vous lisez; il faut recommencer la page; tandis que si vous écoutez lire, vous pouvez regarder le paysage, rêvasser. Une attention limitée, restreinte est suffisante pour suivre le fil du récit. D’ailleurs en se donnant moins on reçoit moins. De la voix qui lit à l’oreille qui écoute, il se perd beaucoup en chemin du sens total de l’œuvre. Au lieu de se graver profondément en soi, elle ne se dessine que faiblement sur du sable.
Mais en toutes choses je suis habitué à me contenter de demi-mesures. La grande loi de ma vie m’interdit de vivre. A l’égard de moi-même je me considère comme une sorte de conservateur de musée. J’ai le droit et le devoir de regarder vieillir les trésors que j’enferme, d’en prendre soin, mais il ne m’est pas permis de m’en servir.
Et les jours passent qui vont au néant. Dans cet état stagnant qui est le mien on perçoit mieux tout au fond de l’être le niveau qui baisse, le muet ruissellement de la vie qui s’en va...
VII
S’il meurt prématurément en pleine renommée quelqu’un dont on attendait beaucoup ou bien dans l’ombre quelque génie inconnu, la nature nous en donnera tôt ou tard la réplique, ai-je dit ailleurs. Ce qui doit être tend toujours à se réaliser. Une belle œuvre qui n’a pas eu le temps d’éclore ne s’anéantit pas avec le cerveau qui l’a conçue. Elle demeure en suspens et, quelque jour, elle s’achèvera dans un autre cerveau qui ne saura pas d’où elle lui est venue. De même une grande pensée naissante qui n’a pas été formulée. L’inspiration ne nous appartient pas. C’est une force que nous puisons hors de nous. Ce que nous croyons inventer nous est souvent suggéré par on ne sait quels échos, quels reflets que l’atmosphère a conservés de ce qui fut fait avant nous et que nous ignorons. Tout progrès réalisé une seule fois, même sans témoins, même à l’insu de tous, est acquis au trésor commun. Cet artisan a trouvé un jour un moyen pratique qui simplifie son travail: c’est un geste ingénieux, utile, auquel nul n’avait encore songé. Sa trouvaille est une chose infime dont il ne parle à personne et qui semble destinée à disparaître avec lui. Mais non: son geste n’est pas perdu. L’air en a pris l’empreinte. Un moule subtil s’est formé et, plus tard, demain ou dans un siècle, un homme croyant l’inventer refera ce geste parce qu’il aura rencontré, guidant sa main, une inspiration mystérieuse qui ne sera que la survivance dans l’air qui l’entoure du geste autrefois fait et comme demeuré invisible, dans l’espace, là, prêt à être reproduit.
VIII
Cette maison que j’ai bâtie au pied de la colline, dans cet enclos étroit et long qui n’était alors qu’un champ de pavots, est petite mais solide. Dans deux siècles, si ceux qui l’occupent après moi veillent à sa conservation, elle sera encore debout.
Or, parfois, je me plais à imaginer que dans cent, dans deux cents ans, un jeune homme studieux, pensif, aimant les lettres, viendra promener en ces lieux une âme de poète. Il ne saura rien de moi, ni mon nom, ni ce que je fis, ni même que j’existai. Certains aspects des choses auront changé. Aucun de ces arbres ne sera plus là. Mais la figure du ciel sera toujours la même. Assis, sans doute, à l’endroit que je préfère, il y verra défiler les chars lumineux, les nefs irisées des nuages. Le soleil pareillement se lèvera le matin en dorant la colline et se couchera derrière elle. La terre en tournant présentera vers cinq heures la façade ouest de la maison à son adieu quotidien. Moi, je reposerai dans cette même colline entre la plus tendre mère et ma chère Eugénie. J’aurai achevé depuis longtemps de restituer à la terre l’argile dont je fus formé. Nul fantôme, pas un souvenir, pas une ombre ne voltigeront dans cet étroit espace qui, pendant un quart de siècle, aura enclos ma vie. Tant de fois les peintures, les papiers d’ornement se seront succédé dans cette maison que rien de moi n’y subsistera, et les couches de vernis accumulées auront, sur la rampe de cet escalier de bois, effacé depuis longtemps la trace de ma main. Et cependant il suffira qu’un poète respire en ce lieu pour qu’en lui, obscurément, à son insu peut-être, quelque chose perçoive qu’un poète autrefois est passé par là. Il tournera la tête, croyant sentir une présence amie qu’il ne s’expliquera pas; il interrogera l’air impénétrable et, cherchant à me découvrir, c’est lui-même qu’il découvrira. Alors tout ce qui m’a ému, enivré, soulevé jusqu’au délire, il l’éprouvera à son tour. Je ne serai plus que poussière, mais le souffle qu’il sentira passer sur lui viendra de ce que ces lieux furent hantés autrefois par un être solitaire, inquiet, rêveur, inachevé.
Ainsi je t’appelle, toi qui ne naîtras peut-être que dans deux siècles, toi dont la mère est encore dans ce néant sans nom où attendent les vies qui ne sont pas encore conçues. En toi frémira l’amour de la gloire. Les grands noms de Shakespeare, de Gœthe, d’Hugo lus dans un dictionnaire éblouiront tes yeux et ta pensée. Les livres qui racontent les hauts faits de César, tu les sentiras, dans ta main, s’ouvrir d’eux-mêmes comme sous une poussée impérieuse. Tous les grands esprits éteints que ton admiration aura élus, les magnifiques amis de tes rêves, tu les interrogeras dans leur œuvre, tu les suivras dans leur vie; tu referas les pas qu’ils ont faits. De cette manière tu entreras dans l’intimité de Pascal, de Montaigne, de Jean-Jacques; tu les écouteras parler; tu te compareras à eux. La trace de lumière qu’ils ont laissée dans le monde par leur exemple ou leur génie t’incitera à les imiter. Tu les sentiras, selon l’heure et les circonstances, revivre furtivement en toi. Un jour de fermeté d’âme tu te croiras Caton, et un jour de sagesse tu seras Socrate.