Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs

Part 17

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Dès la veille, Gondi s’était prémuni et, comme un général préparant son champ de bataille, avait assigné des postes à ses partisans. Il en mit partout, remplit les salles de grosses troupes, plaça du monde dans tous les locaux du Parlement, dans les passages, dans les escaliers. Les uns devaient, si la lutte s’engageait, combattre de front les partisans de Condé, les autres les prendre en flanc ou par derrière. La reine, de qui Gondi, par un nouveau revirement, était devenu le champion, avait, sur sa demande, renforcé sa troupe de soldats de sa garde et de chevau-légers. Il existait au Palais des buvettes où les magistrats pouvaient trouver des rafraîchissements et même des repas à l’occasion; les armoires de ces buvettes furent, dit-on, remplies ce jour-là de grenades au lieu de victuailles. Comme dans une place de guerre, les gens de Gondi avaient un mot d’ordre: _Notre-Dame_, pour se reconnaître.

Quant aux magistrats du Parlement, tous, dans la presque certitude d’une lutte, portaient épées et poignards sous leur robe.

Le prince de Condé, à la tête de ses partisans, arriva quand tous les postes de Gondi étaient disposés. Sa troupe était moins nombreuse, mais se composait surtout d’officiers et de gentilshommes aguerris auxquels il avait donné _Saint-Louis_ pour mot de ralliement.

Ayant pris sa place à la Grande Chambre, Condé déclara qu’il ne pouvait assez s’étonner de voir le Palais en cet état, ressemblant plutôt à un camp qu’au temple de la justice, avec des postes et des mots de ralliement; il ajouta qu’il ne concevait pas qu’il y eût dans le royaume des gens assez insolents pour lui disputer le pavé.

Le coadjuteur après une grande révérence lui répondit sur le même ton: «Sans doute je ne crois pas qu’il y ait personne assez audacieux pour disputer le haut du pavé à Votre Altesse, mais il y a des gens qui ne peuvent et ne doivent, par leur dignité, quitter le pavé qu’au roi!

--Je vous le ferai quitter! s’écria Condé.

--Il ne sera pas aisé, répondit le coadjuteur.»

Ainsi commencée, l’affaire menaçait de se gâter tout de suite, la moindre étincelle pouvait mettre le feu à la mine.

Les épées frémissaient dans l’assemblée, de tous côtés on se lançait des regards menaçants. Les membres de la Chambre des enquêtes applaudirent le coadjuteur, mais quelques vieux conseillers s’interposèrent. Le président Molé conjura les chefs des deux partis «au nom de saint Louis, par le salut de la France, de suspendre leur animosité et de ne point ensanglanter le temple de la justice». Sur les objurgations véhémentes du président, Condé et Gondi, après des tergiversations, consentirent tous deux à faire sortir leurs partisans du Palais.

Le prince de Condé chargea M. de La Rochefoucauld de passer dans la Grande salle pour la faire évacuer par ses amis, et le coadjuteur se leva pour aller donner le même ordre aux siens. Mais à peine Gondi eut-il quitté la Grande Chambre qu’il se vit assailli par cinq ou six laquais de Condé l’épée à la main criant: «Au Mazarin!» Il y eut là une bousculade qui faillit tourner tout de suite au tragique, on vit en un instant quatre mille épées tirées, des pistolets brandis aux cris de _Vive le Roi_ et _Vivent les princes!_

On allait s’entr’égorger, un seul coup de feu tiré et la bataille était engagée. Cependant les amis du coadjuteur parvinrent à se jeter entre lui et les gens de Condé et le repoussèrent vers la Grande Chambre pendant que le marquis de Cressan s’interposait entre les furieux: «Que faisons-nous là! criait-il, nous allons faire égorger M. le prince et M. le coadjuteur... Honte à qui ne remettra pas l’épée au fourreau!»

Gondi rentrant à la Grande Chambre, parvint à la porte que retenaient en dedans M. de La Rochefoucauld et quelques autres; il fit effort pour passer, ses amis poussaient de leur côté, mais il ne put introduire que sa tête dans la salle, et fut là quelque temps en grand péril d’être étranglé, les gens de l’intérieur poussant plus fort: «Qu’on le tue! criait La Rochefoucauld. Tuez-moi ce b..... là, qu’on le poignarde!» Le moment était critique pour le coadjuteur, ayant ainsi le haut du corps dans la Grande Chambre et le reste de l’autre côté, entre deux bagarres violentes où amis et ennemis se colletaient. Il allait finir étranglé ou poignardé, lorsque, du côté de la Grande salle, d’Argenteuil, un de ses amis, arracha le manteau d’un prêtre qui se trouvait là, et le jeta sur les épaules du coadjuteur pour cacher son rochet et son camail. Par derrière, du côté de la Grande Chambre, des poignards étaient levés sur Gondi, lorsque enfin ses amis purent repousser La Rochefoucauld et dégager la porte.

Au milieu des provocations et du bruit, le Parlement leva la séance, les chefs firent avec peine évacuer la Grande salle et le Palais, et au profond étonnement de chacun la journée se termina sans malheur. Le Palais, comme Gondi, l’avait échappé belle. Et «il ne fallait qu’une mousquetade pour embraser la ville», du Palais la bataille se fût continuée dans les rues, tout le monde s’y préparait, bourgeois et ouvriers ayant fourbi leurs armes, remplissaient la rue dans l’attente de l’événement.

Un certain apaisement, après réflexions, résulta de cette chaude alarme. Une quinzaine de jours après cette séance mémorable, le 7 septembre, le jeune Louis XIV, entrant dans sa quatorzième année, fut déclaré majeur et vint tenir un lit de justice en la Grande Chambre. Une pompeuse cavalcade partit du Palais-Royal et se dirigea vers le Palais de Justice, à travers une multitude de peuple remplissant les rues aux maisons pavoisées, chargées de spectateurs jusque sur les toits. Sept ou huit cents gentilshommes, les chevau-légers de la reine, les cent-Suisses, ouvraient la marche précédant les grands officiers de la couronne, le maître des cérémonies, le grand maître de l’artillerie, le grand écuyer, les maréchaux de France. Le jeune roi, vêtu d’un habit tout brodé d’or, s’avançait monté sur un cheval isabelle couvert d’une housse semée de fleurs de lys. Il était entouré de ses écuyers et de ses gardes du corps à pied et à cheval, et suivi d’un brillant escadron de princes, de ducs et pairs, après lesquels venait le carrosse de la Reine, avec d’autres équipages de princesses.

Le roi s’en alla d’abord entendre la messe à la Sainte-Chapelle, puis entra au Parlement écouter quelques harangues; il remercia ensuite en quelques mots la reine-mère du soin qu’elle avait eu de ses Etats et déclara vouloir en prendre lui-même le gouvernement. Le premier président avec tous les autres présidents, à genoux devant le siège royal, témoignèrent l’espérance d’un règne heureux, et assurèrent le roi du zèle et de la fidélité de son Parlement.

Le cortège royal quitta le Palais au bruit des acclamations, du canon du Palais-Royal et de la Bastille; des feux de joie et des illuminations terminèrent les réjouissances le soir. Le Parlement semblait triompher; il y avait au ministère Châteauneuf et Molé, Mazarin était toujours exilé.

De nouveaux arrêts plus solennels ordonnèrent de lui courir sus partout où il se trouverait, défendirent de lui donner passage ou retraite, et prescrivirent qu’il serait prélevé sur la vente de sa bibliothèque et de ses meubles une somme de 50,000 écus pour récompenser celui qui le livrerait mort ou vif. Le Parlement voulant faire les choses avec régularité, avait compulsé ses registres et cherché des précédents; ayant découvert que sous Charles IX un arrêt promit cette somme pour la tête de l’amiral Coligny, il avait mis celle de Mazarin au même taux.

Juste au même moment Mazarin qu’on voulait avoir mort ou vif, resté d’intelligence avec la cour, quittait Cologne et rentrait en France, mais à la tête d’une armée. Autre coup de théâtre, le roi partit pour le rejoindre et mit en interdit le Parlement, avec injonction à tous ses membres de se rendre à Pontoise. Quatorze conseillers obéirent et allèrent s’y organiser en petit Parlement tandis que celui de Paris continuait à fulminer des arrêts contre Mazarin, et aussi contre l’armée royale qui s’avançait.

La confusion des partis apparut alors au comble, le Parlement se déclarait contre le prince de Condé dont l’armée guerroyait contre l’armée royale; Gaston d’Orléans levait des troupes que sa fille, la duchesse de Montpensier, allait tourner contre le roi. Plusieurs fois le roi, la reine-mère et Mazarin, en passe d’être pris, furent sauvés par Turenne, ex-frondeur aussi.

Après six mois de courses et de manœuvres, l’armée royale et l’armée de la Fronde se rencontrèrent enfin, en juillet 1652, sous les murs de Paris pour la suprême bataille. Depuis longtemps Paris en avait assez, les bourgeois ne devaient plus se reconnaître dans le chassé-croisé des partis; les princes avaient perdu l’affection des Parisiens, le roi des Halles lui-même n’était plus tout à fait l’idole populaire de jadis, il n’y avait que la vieille haine contre Mazarin qui n’avait pas désarmé. Le désordre régnait par la ville, souvent en proie à l’émeute, livrée aux excès de gens de sac et de corde. Peu de journées se passaient sans attroupements ou bagarres; on se battait et on s’assassinait.

N’avait-on pas vu un jour au Palais même la populace s’en prendre aux archers de la ville, les assommer quelque peu, ainsi que les échevins qu’ils escortaient, et jeter les hallebardes des archers dans la cour de la Conciergerie, aux détenus qui s’empressèrent de les saisir pour forcer leurs gardiens à les laisser s’échapper, évasion en plein jour et à force ouverte de cent trente-huit prisonniers!

Le Parlement, au Palais, et Gondi, devenu le cardinal de Retz, à l’archevêché, attendaient les événements. L’armée de Turenne écrasa l’armée de Condé à la très sanglante bataille du faubourg Saint-Antoine; malgré l’ordre du roi qui défendait à la ville d’ouvrir ses portes à la fin de la bataille, Mademoiselle, appuyée par la foule qu’émotionnait le désastre de la Fronde accompli sous ses yeux, put obtenir l’accès de la ville aux débris de l’armée de Condé, acculés aux murailles.

Mademoiselle a dépeint elle-même, dans ses _Mémoires_, l’aspect horrible de la rue Saint-Antoine à l’entrée des blessés de l’armée de Condé, et dit les tristes rencontres qu’entre l’Hôtel de Ville et la Bastille elle fit d’amis ou de gens de connaissance ramenés en état affreux de la bataille.

«C’était M. de La Rochefoucauld qui avait un coup de mousquet qui entrait par un coin de l’œil et ressortait par l’autre, de sorte que les deux yeux étaient offensés; il semblait qu’ils lui tombassent, tant il perdait de sang, tant son visage en était plein; et il soufflait sans cesse, comme s’il eût eu crainte que celui qui lui entrait dans la bouche ne l’étouffât. Son fils le tenait par une main et Gourville par l’autre, car il ne voyait goutte, il étoit à cheval et avoit un pourpoint blanc aussi bien que ceux qui le menoient, qui étaient tout couverts de sang comme lui; ils fondaient en larmes, car à le voir en cet état je n’eusse jamais cru qu’il en pût échapper. Je m’arrêtai pour parler à lui, mais il ne répondit pas; c’était tout ce qu’il pouvait faire que d’entendre.--Un gentilhomme de M. de Nemours vint dire à Madame sa femme qu’il avait été blessé légèrement à la main et que ce ne serait rien, et qu’il s’était détourné de peur de l’effrayer parce qu’il était tout en sang; elle me quitta aussitôt pour l’aller trouver... Je trouvai à l’entrée de la rue Saint-Antoine Guitaut à cheval, sans chapeau, tout déboutonné, qu’un homme aidait parce qu’il n’eût pu se soutenir sans cela, il était pâle comme la mort. Je lui criai: «Mourras-tu?» Il me fit signe de la tête que non, il avait pourtant un grand coup de mousquet dans le corps; puis je vis Vallon qui était en chaise, qui s’approcha de mon carrosse, il n’avoit qu’une contusion aux reins: comme il est fort gras il fallut l’aller panser promptement. Il me dit: «Hé bien! ma bonne maîtresse, nous sommes tous perdus.» Je l’assurai que non. Il me dit: «Vous me donnez la vie, dans l’espérance d’avoir retraite pour nos troupes.» Je trouvai à chaque pas que je fis dans la rue Saint-Antoine des blessés, les uns à la tête, les autres au corps, aux bras, aux jambes, sur des chevaux, à pied et sur des échelles, des planches, des civières et des corps morts.»

L’héroïne de la Fronde se donne beaucoup de mouvement et joue un rôle important dans cette journée, elle va, court, donne des ordres, s’occupe des bagages de l’armée, trouve des quartiers pour les soldats, des ambulances pour les blessés, dispose des mousquetaires au bastion de la porte Saint-Antoine, essaie de réveiller le vieux zèle frondeur des bourgeois. Le combat avait repris dans le faubourg où l’on s’acharnait à défendre, à prendre et reprendre de fortes barricades construites par les frondeurs.

Turenne enlève tout à la fin. Alors Mademoiselle monte sur les tours de la Bastille, dont le gouverneur est le sieur de la Louvière, fils du conseiller Broussel. Mademoiselle fait pointer les canons sur l’armée royale, elle suit les opérations avec une lunette et peut apercevoir sur les hauteurs de Charonne les carrosses du roi et de Mazarin suivant de leur côté la marche des affaires. Et quand la défaite des frondeurs est bien complète, trois volées des canons de la Bastille, tirées par son ordre, arrêtent la poursuite.

--Ce canon-là vient de tuer son mari! dit Mazarin, faisant allusion à l’espérance qu’avait Mademoiselle d’épouser le jeune roi.

Le prince de Condé, pour lutter contre les mauvaises dispositions de la bourgeoisie et de la partie raisonnable de la population parisienne fatiguée de quatre années de troubles et affamée par la guerre, avait déchaîné la populace. Un grand conseil réunissant les conseillers du Parlement, de la Chambre des comptes, les échevins et les notables, devait être tenu à l’hôtel de ville. Condé voulut par une bonne émeute peser sur ses décisions; on imagina alors d’imposer à tous les bons frondeurs un nœud de paille au chapeau comme signe de ralliement. Les Parisiens en temps de révolution ont toujours aimé les cocardes improvisées; cette cocarde de paille eut un succès fou, et personne ne put bientôt sortir sans l’arborer, même les moines, même les chevaux de carrosse. Le jour du grand conseil, l’émeute commença place Dauphine et gagna bientôt la place de Grève. Le prince de Condé, après une orageuse discussion, quitta l’hôtel de ville, disant qu’il n’y avait rien à attendre de cette assemblée uniquement composée de «mazarins». Il ne fut pas besoin d’un autre signal pour lancer l’émeute à l’attaque de l’hôtel de ville, que les compagnies bourgeoises n’osèrent défendre et abandonnèrent. En peu d’instants, les fenêtres furent criblées de balles, et la grande porte incendiée à force de bois et de paille pris par les émeutiers aux bateaux de la Grève.

L’hôtel de ville était envahi; au milieu des tourbillons de fumée, des flammes qui gagnaient les salles basses et allaient tout y dévorer pendant vingt-quatre heures, les envahisseurs faisaient main basse sur tous les conseillers et notables qu’ils trouvaient, et les massacraient à l’aveuglette sans chercher à distinguer s’ils étaient frondeurs ou mazarins. Un certain nombre de membres du Parlement, cependant excellents frondeurs pour la plupart, et parmi lesquels le maître des requêtes Miron qui prépara la journée des barricades avec le coadjuteur, n’ayant pu se cacher dans les combles, ou prendre des déguisements, furent ainsi assassinés.

Le coadjuteur pendant ces massacres prenait ses précautions, mettait son archevêché en état de résister, avec une garnison de quatre cents hommes payés par lui, et se préparait aussi, pour le cas où il y serait forcé, une retraite dans les tours Notre-Dame, bien garnies de provisions et de munitions.

Pour toute réparation, deux des massacreurs de l’hôtel de ville, sur lesquels le Parlement put mettre la main, furent pendus un mois après dans la cour du Palais, sans bruit, de peur d’une nouvelle émeute.

L’excès du mal annonçait la fin. L’anarchie régnait de plus belle dans Paris, les princes eux-mêmes ne s’entendaient plus, Beaufort tuait en un combat de cinq contre cinq son beau-frère Nemours. Pendant trois mois encore la situation resta la même ou à peu près, les armées manœuvrant autour de Paris, les désordres continuant dans la ville en proie à la disette, la bourgeoisie et le Parlement, fort embarrassés, se demandant comment tout cela pouvait finir.

Cela finit pourtant en octobre par la retraite définitive de Condé et par la soumission de la ville et du Parlement. Le 19 octobre 1652, le roi rentrait dans sa capitale. Dans un lit de justice tenu au Louvre il accordait amnistie générale, sauf pour quelques ducs et princes et onze membres du Parlement, et par une solennelle déclaration il interdisait au Parlement de prendre à l’avenir connaissance des choses de l’Etat et de la direction des finances, de s’occuper des affaires des princes et des grands, et d’avoir en aucune façon rapports quelconques avec eux. L’humiliation était complète pour le Parlement abandonné de tous et chansonné à son tour. Le peuple des barricades, heureux maintenant de voir ces conseillers et avocats bafoués et humiliés, les accablait de sarcasmes, se montrait indifférent aussi à l’arrestation du cardinal de Retz, et se préparait à recevoir bientôt avec applaudissements et feux de joie le cardinal Mazarin, qu’il aurait de si bon cœur mis en pièces peu de semaines auparavant, s’il l’avait pu tenir.

Le 3 février 1652, le cardinal entrait à Paris. Le roi était allé au-devant de lui jusqu’à deux lieues de la ville; on vit les gens de qualité, d’anciens frondeurs, se confondre en bassesses devant cette Eminence tant ridiculisée et si longtemps combattue. Peu après, le prévôt des marchands et les échevins lui donnèrent un superbe festin à l’hôtel de ville. Pendant le concert qui suivit le repas, le cardinal, accueilli aux fenêtres par des acclamations, fit jeter des pièces de monnaie à la populace. Et le Parlement, qui mettait naguère sa tête à prix, s’efforçait de rentrer dans ses bonnes grâces et condamnait à mort par contumace le prince de Condé resté seul à continuer, de concert avec les Espagnols, la campagne en Artois.

Bien peu après ces années agitées, le Parlement, en 1655, essaya de montrer quelques dernières velléités d’indépendance au sujet de certains édits que le roi était venu faire enregistrer en lit de justice, et contre l’enregistrement desquels les magistrats voulaient protester. Louis XIV apparut pour la première fois ce qu’il devait être pendant son long règne. Il chassait à Vincennes lorsqu’on lui apprit ce qui se passait au Palais. Laissant aussitôt la chasse, il partit sur un autre gibier, galopa jusqu’au Palais et tout à coup, dans la Grande chambre, apparut en habit de chasse, en grosses bottes et le fouet à la main, et s’asseyant avec autorité, il fit aux magistrats stupéfaits ce bref discours: «Chacun sait, messieurs, les malheurs qu’ont produit vos assemblées, j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir ces assemblées et à pas un de vous de les demander!»

Le Parlement se le tint pour dit. Pendant soixante années, après les quatre années orageuses de la Fronde, le Palais vécut tranquille. Le Parlement soumis n’intervenait dans la politique royale que lorsque le roi le voulait et dans les limites strictes qu’il lui avait tracées. Les grands jours du Palais ne furent alors que les jours où le roi venait tenir quelque lit de justice.

Le 2 septembre 1715, le roi étant mort la veille, le Parlement se réveilla et sans tergiverser, aussitôt éteinte la volonté despotique qui pesait sur lui depuis si longtemps, se vengea de l’omnipotence de Louis en cassant son testament. Il agissait d’accord avec le duc Philippe d’Orléans et celui-ci avait pris ses précautions pour la grande journée; le régiment des gardes occupait toutes les avenues du Palais, les officiers avec des soldats d’élite étaient disposés à l’intérieur. Il se trouvait deux partis parmi les ducs et pairs, dont beaucoup tenaient pour le conseil de régence tel que l’instituait le testament, mais le duc d’Orléans avec l’aide des parlementaires brusqua un peu la situation, étouffa pour ainsi dire le testament, à peine lu et à voix basse, et se fit proclamer régent.

Le Parlement s’était flatté, sur les promesses du duc d’Orléans, de retrouver ses vieilles prérogatives et de reprendre sa part d’influence dans la conduite des affaires par l’exercice du droit de remontrances, mais il vit bientôt qu’il avait été joué. Le conflit avec le pouvoir éclata, comme toujours, pour des affaires de finances.

La régence avait trouvé les finances de la France dans le plus déplorable état, et, acculée presque à la banqueroute, cherchait les remèdes dans les folies du système de Law. «C’était, a dit Voltaire, un charlatan à qui on donnait l’Etat à guérir, qui l’empoisonnait de sa drogue et s’empoisonnait lui-même.»

Le Parlement dans cette affaire essaya plus d’une fois de faire entendre la voix de la raison, mais les «sages avis et remontrances» sollicités par le duc d’Orléans, le jour de l’institution de la Régence, furent très mal reçus. La lutte s’engagea. Aux édits de la Régence, le Parlement répondait par des arrêts, en décrétant même de prise de corps le sieur Law; mais dans la nuit du 28 au 29 août 1718, le régent fit enlever de leurs logis un président et deux conseillers parmi les plus récalcitrants, et le banquier écossais triomphant put continuer ses opérations.

Deux ans après ce fut autre chose, en pleine décadence du Système, le Palais refusant d’enregistrer des édits favorables aux combinaisons de la Compagnie des Indes aux abois, le régent, par un coup d’autorité, exila le Parlement entier à Pontoise. Le 10 juillet 1720, chaque membre du Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant de partir pour cette ville. Pour couper court à toute tentative de résistance des magistrats et les empêcher de siéger, le Palais fut occupé militairement. Les mousquetaires s’installèrent dans la Grande Chambre et pour occuper leurs loisirs s’amusèrent à contrefaire une séance de la Cour: «installés sur les fleurs de lys», ils firent le procès d’un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à mort.

Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade pour réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en consentant à enregistrer la bulle _Unigenitus_, autre sujet de troubles et de querelles alors, entre les jésuites et les ultramontains d’un côté, les jansénistes et les gallicans de l’autre.

Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l’affaire des convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles ecclésiastiques. Le Parlement qui menait la lutte contre les prétentions ultramontaines, brava et subit de nombreux désagréments, comme de nouveaux exils à Pontoise, des embastillements de conseillers envoyés quelques-uns au mont Saint-Michel, au château de Caen, au château de Ham, et même aux îles Sainte-Marguerite.

A un moment, en 1754, dans l’affaire des billets de confession et des refus de sacrements, la lutte devint telle qu’après un lit de justice tenu par le roi à peu près tout le Parlement démissionna, sauf une quinzaine de membres.