Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 16
Au même instant, les bourgeois, avec des gens de guerre, chargeaient les Suisses vers la porte de Nesle, et le chancelier qui était parti avec assez de tranquillité était attaqué sur le Pont-Neuf, poursuivi sur le quai des Augustins et manquait d’être assommé par la populace. Il put se jeter dans l’hôtel de Luynes que les émeutières mirent aussitôt à sac; le chancelier qui déjà se confessait à son frère l’évêque de Meaux, ne s’en tira que grâce à ce pillage. Au moment où la populace allait mettre le feu à l’hôtel, le maréchal de la Meilleraye arrivait avec quelques compagnies de gardes françaises et le dégageait après quelques angoisses. On remit le chancelier dans un carrosse avec sa fille la duchesse de Sully et son frère l’évêque, on réunit ceux que l’on put retrouver des gens de justice disparus et tout le convoi, carrosse avec des hommes le pistolet au poing à la portière, magistrats et troupes, se mit en retraite par le Pont-Neuf à travers l’émeute déchaînée.
Au Pont-Neuf, le péril augmenta. Plus moyen de passer. Dans la bagarre le maréchal, d’un coup de pistolet malheureux, tua une bonne femme des Halles prise dans la foule, la hotte sur le dos, et à son exemple les soldats tirèrent quelques mousquetades. Ces décharges ouvrirent le passage, mais aussitôt des coups de fusil nombreux ripostèrent des maisons de la place Dauphine et de tous côtés; le carrosse galopant sous le feu fut percé en cinq ou six endroits, il y eut des morts, le lieutenant du grand prévôt de l’hôtel fut tué raide dans ce carrosse à côté du chancelier, dont la fille fut blessée légèrement d’une balle au bras.
La populace se jeta sur les boutiques des ferrailleurs du quai de la Mégisserie pour trouver des armes, les barricades s’élevèrent, toutes les chaînes des rues furent tendues, renforcées par un double rang de barriques pleines de terre, de pierres et de fumier. Au Pont-Neuf une grande barricade derrière laquelle fourmillait un peuple hérissé de toutes les armes possibles était, suivant les mazarinades qui chargent peut-être la note comique, commandée par un charlatan arracheur de dents de la place Dauphine nommé Carmeline.
Le Parlement s’assemblait; suivant ses habitudes matinales, il était déjà au Palais avant le premier tumulte. Pendant qu’une multitude immense défilait incessamment du Palais au Pont-Neuf et du Pont-Neuf au Palais-Royal en criant: «Broussel! Broussel!» il rendit un arrêt décrétant Comminges de prise de corps, défendant à _tous gens de guerre sous peine de la vie de prendre des commissions pareilles_, et ordonnant qu’on irait en corps au Palais-Royal réclamer les prisonniers.
Sur l’heure même le Parlement descendit dans la rue. Ils étaient cent soixante-dix conseillers en robe, se frayant passage à travers la foule tumultueuse, franchissant les chaînes des barricades au milieu d’applaudissements et d’acclamations frénétiques. Au Palais-Royal, place de guerre de la cour, le Parlement fut assez mal reçu par la reine, et le premier président Molé, qui exposa la situation de Paris «armé et enragé» et formula ses réclamations, ne tira de la reine que des paroles de colère: «Je sais bien qu’il y a du bruit dans la ville, mais vous m’en répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et vos enfants!»
Le Parlement, après quelques essais de négociations avec Mazarin et une nouvelle tentative auprès de la reine, dut s’en retourner sans avoir rien obtenu.
Le populaire enflammé l’attendait aux premières barricades; comme à l’attitude des magistrats on voyait qu’ils n’apportaient point ce qu’ils étaient allés chercher, les acclamations se changèrent d’abord en sourds murmures. Le mécontentement comme une traînée de poudre courait en avant des parlementaires, leur passage à la deuxième barricade fut plus difficile, ils durent, pour apaiser les criailleries qui s’élevaient, parler vaguement de promesses de satisfaction données par la reine. A la troisième barricade, à la croix du Trahoir, les gens se fâchèrent tout à fait et, par un revirement soudain, s’en prirent au Parlement de sa propre déconvenue.
On barra le passage, deux cents furieux, la pertuisane ou l’escopette au poing se jetèrent sur les conseillers; un rôtisseur prit le premier président Mathieu Molé au collet et lui appuyant sa hallebarde sur le ventre, il lui cria: «Tourne, traître! et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en otages!» Injuriés, menacés, poussés sur les pavés, les parlementaires étaient pris de panique; des présidents, une vingtaine de conseillers cherchèrent à se perdre dans la foule, seul le président Molé fit tête à l’orage et osa parler d’une voix ferme à ceux qui le menaçaient: «Quand vous m’aurez tué, dit-il, il ne me faudra que six pieds de terre!»
Cette intrépidité en imposa aux émeutiers, les armes se baissèrent, mais force fut pourtant au Parlement de rebrousser chemin et de retourner au Palais-Royal, accompagné d’un vacarme de menaces et de vociférations qui dut parvenir jusqu’aux oreilles de la reine. Cette fois la cour céda. La reine demeurait inflexible quoique le président lui parlât aussi hardiment que tout à l’heure aux séditieux de la croix du Trahoir, mais les instances de Mazarin jointes aux conseils de la reine d’Angleterre, chassée récemment par une révolution semblable à celle qui menaçait le trône d’Anne d’Autriche, obtinrent enfin de celle-ci son acquiescement aux volontés des Parisiens si violemment exprimées.
Cette fois le Parlement put franchir les barricades en montrant la lettre de cachet ordonnant la libération de Broussel et de Blancmesnil. Toute la journée et toute la nuit la ville resta en armes, le peuple veillant aux barricades en attendant le retour de Broussel qu’on se hâtait d’aller tirer du château de Saint-Germain.
Le lendemain matin, le Parlement siégeant à la Grande Chambre entendit tout à coup s’élever, puis grossir en se rapprochant, une tempête d’acclamations: c’était l’idole populaire qu’on ramenait, avec Blancmesnil l’autre conseiller, sous l’escorte des bandes émeutières, au bruit de tous les tambours de Paris.
Le Parlement reçut les prisonniers en grande cérémonie, les félicita sur leur heureuse délivrance, puis rendit un arrêt ordonnant aux Parisiens de démolir leurs barricades, de lever les chaînes et de rentrer leurs armes; des officiers s’en furent par tous les quartiers publier à son de trompe cet arrêt de désarmement qui fut immédiatement obéi. Sauf à la porte Saint-Antoine où l’on eut une alerte sur le bruit que des troupes arrivaient pour mettre la ville à la raison, les barricades disparurent vite et les boutiques se rouvrirent.
Ce calme ne pouvait être que momentané, car la prison ou la liberté de Broussel ne changeaient rien à la situation. La lutte, après des transactions et des accords bientôt rompus, reprenait entre la cour et le Parlement.
La Fronde continuait sa guerre de chansons et de libelles contre Mazarin et contre la reine, tous deux injuriés et vilipendés. Le Pont-Neuf, à mi-chemin entre le Palais de Justice et le Palais-Royal, entre alors dans l’histoire. C’est là, entre les deux palais rivaux, qu’accourent les badauds en quête d’émotions, et que les attroupements commencent autour des péroreurs et des meneurs; les chansons frondeuses dont on bombarde Anne d’Autriche et son ministre partent de là. Il n’eût pas fait bon à M. de Mazarin de se hasarder sur le Pont-Neuf, sorte de quartier général de ses ennemis, où faute de mieux ceux-ci le pendirent un jour en effigie près du _Cheval de bronze_.
Enfin la reine se décida à une nouvelle rupture violente avec le Parlement: le 6 janvier 1649 elle s’enfuit de Paris et se réfugia au château de Saint-Germain avec ses enfants, avec Mazarin, Gaston d’Orléans et le prince de Condé qu’elle avait réussi à mettre de son côté.
La guerre de la Fronde commençait, guerre de princes maintenant, car à la lutte entre le pouvoir royal et le parti populaire soutenu par le Parlement, princes et seigneurs se mêlaient, cherchant des avantages particuliers et amalgamant singulièrement les intérêts et les prétentions, ou même les fantaisies aristocratiques, aux réclamations du peuple appauvri et maltraité.
Les princes et princesses de la Fronde qui vont donner un nouveau caractère à la lutte, ce sont d’abord le frère du prince de Condé, M. le prince de Conti, général des Parisiens comme Condé l’est des troupes réunies par la reine à Saint-Germain, le duc de Beaufort, petit-fils d’Henri IV, le roi des Halles, le beau seigneur à la moustache blonde dont tout Paris raffole; puis le duc d’Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de Longueville, la duchesse de Longueville, sœur de Condé; la duchesse de Montbazon, la duchesse de Bouillon et enfin _Mademoiselle_, la fille de Gaston d’Orléans, celle qui devait faire tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales et perdre de cette façon l’espoir de partager un jour le trône de Louis XIV.
Cette guerre capricieuse et galante, faite en riant, où les chansons et les gentillesses alternent avec les arquebusades, commence par le blocus de Paris, Condé avec huit mille soldats entreprend de bloquer la grande ville et de l’affamer en supprimant tous les arrivages.
Le Parlement, après quelques dernières tentatives de conciliation, se résolut à soutenir la guerre. Ces chambres de légistes étaient comme une fourmilière bouleversée, remplies d’agitations, débordantes d’une fébrile activité. Le Parlement se transforma en un grand conseil de guerre, il fit des levées de troupes, établit des taxes de guerre, donna au prince de Conti le titre de généralissime, avec les ducs d’Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de la Mothe-Houdancourt pour lieutenants-généraux, chacun ayant son jour de commandement. Les titulaires de vingt charges nouvelles créées par le cardinal de Richelieu, longtemps à peu près mis en quarantaine par leurs confrères, durent fournir 15,000 livres chacun, achetant à ce prix leur acceptation définitive au Palais. Tous les corps du Parlement, la Chambre des comptes, les enquêtes, les requêtes, la Cour des aides, etc., se taxèrent suivant les grades, les uns à 800 livres, les autres à 500; l’Université elle-même fournit de l’argent. On en tira de partout, même au moyen de saisies des maisons des partisans de la cour, ce qui donna encore 1,200,000 livres.
Chaque maison à porte cochère dut payer 50 écus ou fournir un homme et un cheval. Les rieurs, qui avaient baptisé les conseillers à 15,000 livres les Quinze-Vingts, appelèrent la cavalerie réunie de cette façon la _cavalerie des portes cochères_. Le coadjuteur leva tout un régiment à ses frais; comme il était évêque de Corinthe, sa troupe reçut le nom de _régiment de Corinthe_.
Dès le 13 janvier, la Bastille, qui n’était occupée que par vingt-deux soldats sans munitions, commandés par le sieur du Tremblay, frère de l’ancienne Eminence grise de Richelieu, se rendit après deux coups de canon; la forteresse fut occupée par les troupes du Parlement, lequel en nomma gouverneur le vieux conseiller Broussel suppléé par son fils.
Les hostilités commencèrent très vite. Bloquant avec ses 8,000 soldats une immense ville où plus de 200,000 hommes, régiments levés ou milices bourgeoises, traînaient des armes, le prince de Condé tenait les routes, empêchait les arrivages de Poissy et d’ailleurs. Les vivres manquèrent donc vite et pour en trouver il fallut sortir, se heurter aux postes de Condé, aux soldats aguerris qui en faibles troupes culbutaient outrageusement les unes sur les autres les compagnies bourgeoises.
«Les troupes parisiennes, dit le cardinal de Retz dans ses _Mémoires_, étaient composées d’artisans et de gens de boutique qui au premier coup de tambour sortaient mal armés des maisons, les uns à pied, les autres à cheval, et suivaient le drapeau ou le quittaient à volonté. A leur tête marchaient cependant des soldats mieux disciplinés, mais en petit nombre, que les généraux avaient fait venir des garnisons qui dépendaient d’eux. C’étoit à l’Hôtel de Ville que les jeunes officiers alloient prendre les marques de leurs dignités des mains des duchesses de Longueville et de Bouillon, et c’étoit aux pieds de ces héroïnes qu’ils venoient déposer les trophées de leurs victoires. Le mélange d’écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons dans les salles, le bruit des tambours et le son des trompettes dans la place donnoient un spectacle qui se voit plus dans les romans qu’ailleurs.»
Ces troupes sortaient à grand fracas de tambours, à grand bruit de chansons frondeuses, ripaillaient tant qu’elles pouvaient dans les cabarets des villages et des faubourgs, mais se faisaient ramener très vite, jouant des jambes et criant à la trahison jusque dans Paris, où la populace les recevait avec des huées et des quolibets.
A sa première sortie, le régiment de Corinthe, ayant à soutenir la retraite, fut assez maltraité; les rieurs sans pitié appelèrent cet échec la _première aux Corinthiens_.
Le coadjuteur se donnait beaucoup de mouvement, on le voyait au Parlement laissant passer ostensiblement de sa poche un poignard à la garde enrubannée--bréviaire de M. le coadjuteur, disait-on.--Il assistait aux revues, suivait les grandes opérations dans l’état-major des généraux, monté sur un grand cheval avec des pistolets à l’arçon de sa selle.
Il y eut un combat sérieux à Charenton, où s’était fortifié un petit corps de frondeurs qui se défendit bravement et fut écrasé sous les yeux des généraux de l’armée parisienne. Ceux-ci n’osèrent risquer la bataille, quoiqu’ils eussent derrière eux les milices rassemblées pour une grande sortie, trente mille hommes échelonnés de la place Royale à Vincennes.
Deux jours après, une sortie commandée par le duc de Beaufort poussa jusqu’à Montlhéry pour aller au-devant d’un convoi de blé et de bestiaux venant d’Étampes. Une charge du maréchal de Grammont mit la sortie en débandade, mais Beaufort, à la tête d’une troupe de ses gens, tint ferme et put sauver le convoi, qu’il amena dans Paris. Un convoi de farine passa peu après de la même façon, les troupes parisiennes attaquant avec ardeur furent encore culbutées tout de suite par la cavalerie royale, mais un corps d’élite en réserve donnant à son tour put faire passer les farines.
Alors eut lieu la fameuse affaire dite du pain de Gonesse. Le prince de Condé avait résolu, pour empêcher le ravitaillement de Paris, de jeter à l’eau toutes les farines de Gonesse et des environs, mais le maréchal de la Mothe-Houdancourt le prévint et tomba sur Gonesse pendant que l’armée parisienne déployait ses bataillons dans la plaine. Toutes les farines et tout le pain qui se trouvaient à Gonesse purent être ramassés et amenés dans Paris, cette fois sans aucune perte d’hommes.
Au bout de quelque temps cependant, la situation restant à peu près stationnaire, sans que la victoire parût pencher d’un côté plutôt que de l’autre, chacun des deux partis sentit la nécessité de négocier. Pendant que les officiers s’égayaient, que les milices bourgeoises paradaient sous le harnais militaire, les intrigues s’ourdissaient, la cour faisait travailler le Parlement dans des conférences tenues à Rueil.
On finit par se mettre d’accord: les princes, ayant vendu leur soumission, se retiraient de la Fronde, le Parlement licenciait ses troupes, rendait l’Arsenal et la Bastille, la reine promettait amnistie et oubli de tout le passé. Mais la populace ne désarmait pas et ne voulait entendre parler de la paix: «Point de paix, point de Mazarin!» criait-elle sur le passage des négociateurs. Quand on apprit que le traité, loin de mentionner le renvoi de Mazarin, portait même sa signature, il y eut une explosion de colère. Le Palais de Justice fut envahi le 13 mars; des furieux armés forcèrent l’entrée de la Grande Chambre, voulant qu’on leur livrât les négociateurs pour les assommer. Les fureurs s’échauffant encore dans le tumulte, peu s’en fallut que ces forcenés ne missent leurs menaces à exécution. Le président Molé lutta courageusement, et, le pistolet sur la gorge, s’efforça de leur faire entendre raison. Il dut leur céder la place, mais refusa de s’en aller comme on le lui proposait par un passage détourné: «Je ne commettrai pas cette lâcheté, dit-il, qui ne servirait qu’à donner de la hardiesse aux séditieux; ils me trouveraient bien dans ma maison, s’ils croyaient que je les eusse appréhendés ici!»
Le coadjuteur était aussi au Palais ce jour-là ainsi que le roi des Halles, usant de toute leur popularité pour calmer maintenant cette foule qu’ils avaient naguère mise en branle, cajolant les uns, suppliant les autres, s’épuisant à commander et menacer.
Ce furent Gondi et Beaufort qui, profitant d’un instant de calme relatif, firent sortir le Parlement assiégé, en tenant l’un et l’autre les présidents Molé et de Mesmes embrassés et en les couvrant de leurs corps, pendant que les huissiers en tête fendaient la foule. «_Ce jour-là_, raconte le coadjuteur, _au milieu des clameurs du peuple, nous entendîmes quelques voix qui criaient: République!_»
Le traité remanié ne fut définitivement signé que le 1er avril. Au _Te Deum_ chanté à Notre-Dame en réjouissance de la paix, la presse était si grande que, du portail à l’entrée du chœur, le Parlement mit plus d’une heure à traverser la foule.
Paris rentra dans la vie régulière, marchands et artisans abandonnèrent le mousquet et se remirent au travail. La reine bouda la ville quelque temps et ne rentra qu’en août avec Mazarin que les Parisiens purent apercevoir dans le carrosse du roi.
La Fronde n’était pourtant pas morte, la campagne de chansons et de libelles continuait contre le Mazarin, ainsi que les menées des princes toujours mécontents. Le prince de Condé, le vainqueur des Parisiens, à son tour, entrait en lutte avec Mazarin, tandis que celui-ci, habile stratégiste en intrigues, s’efforçait de semer la division parmi ses ennemis.
On ferraillait assez volontiers entre mazarins et frondeurs, entre princes même, on se tirait aussi des coups d’arquebuse, il y eut des meurtres sérieux et aussi des tentatives d’assassinat simulées. Pour essayer de rallumer les troubles, quelques frondeurs, on dit même le coadjuteur, organisèrent un faux attentat sur la personne d’un conseiller du parti, et aussitôt des gens apostés s’en vinrent crier jusqu’au Palais: «Aux armes! Trahison de Mazarin!»
Une embuscade fut tendue en plein jour sur le Pont-Neuf au prince de Condé. Celui-ci, averti qu’on le voulait tuer, chargea l’un de ses gentilshommes, nommé Violard, de s’assurer du bien-fondé de l’avis. Violard accepta la mission, fit monter quelques laquais dans le carrosse du prince et partit avec eux, mais eut grand soin de descendre à l’entrée du pont. Le carrosse arrivait à peine au _Cheval de bronze_ qu’une fusillade éclata; l’un des laquais fut tué raide.
L’affaire fit un bruit énorme, le prince de Condé accusait le coadjuteur Gondi, le duc de Beaufort et même le vieux Broussel. C’était probablement Mazarin qui avait ourdi l’affaire pour mettre ses ennemis aux prises.
Devant le Parlement, saisi d’une requête de Condé, comparurent le coadjuteur et Beaufort. Chacun avait amené des troupes d’amis armés; la Grande salle était déjà remplie d’une cohue bruyante où l’on échangeait injures et menaces, où des rixes même s’engageaient. Quant au Parlement, chacun de ses membres était venu avec un poignard dans sa poche.
L’affaire traîna en longueur. Un coup de théâtre la termina le 16 janvier 1650. La reine et Mazarin faisaient arrêter au Louvre le prince de Condé, ancien général de l’armée royale, le prince de Conti, ancien généralissime des Parisiens et le duc de Longueville, aussitôt conduits à Vincennes sous bonne escorte. Paris, au premier moment, croyant que les prisonniers étaient Beaufort et le coadjuteur, recommençait la sédition faite pour Broussel, mais Beaufort et Gondi triomphants se hâtèrent de parcourir la ville pour se faire voir en cavalcade aux flambeaux, et les Parisiens, aussitôt satisfaits et calmés, de pousser des acclamations et d’allumer des feux de joie par tous les carrefours.
Maintenant la Fronde entre dans une nouvelle phase, c’est la guerre des partisans des princes en province. Paris n’y prend point part, il se contente de continuer contre Mazarin sa campagne de chansons. Le coadjuteur, à qui la cour avait promis le chapeau de cardinal pour le détacher de la Fronde, et qui ne voit pas venir ce chapeau, se retourne contre Mazarin et attend l’occasion de reprendre la lutte autrement.
Toute l’année 1650 se passa ainsi. Au commencement de l’année 1651, à force de libelles et d’intrigues, les choses avaient assez tourné pour qu’on vît la Fronde, battue en province, renaître à Paris et le Parlement avec les anciens frondeurs réclamer la liberté du prince de Condé, leur ancien ennemi. En même temps, le Parlement fulminait contre Mazarin; le 9 février 1651, un arrêt du Palais ordonnant au cardinal, à sa famille et à ses serviteurs étrangers de vider le royaume dans la quinzaine, fut publié à son de trompe dans la ville et causa des transports de joie. Le cardinal était déjà parti à Saint-Germain, la reine se préparait à le rejoindre avec le jeune roi. C’est alors que, sur le bruit de cette fuite, le soir du 10 février, le peuple se porta sur le Palais-Royal et l’envahit pour s’assurer de leur présence.
Mazarin, par un autre coup de théâtre, mit les princes en liberté. Il reprenait sa tactique de mettre les adversaires aux prises entre eux, avec l’espoir qu’ils s’entre-déchireraient. La lutte s’ouvrait alors entre le prince de Condé et le coadjuteur, c’est-à-dire entre la _grande Fronde_, le parti du coadjuteur et des vieux frondeurs, et la _petite Fronde_, le parti de Condé. On laissait ainsi Mazarin dans une paix relative, les libellistes du Pont-Neuf étant occupés à défendre ou attaquer Gondi ou Condé.
En août, la lutte était devenue si vive entre les deux Frondes qu’elle fut bien près d’amener une bataille rangée dans le Palais même, champ clos des partisans de l’une et de l’autre, où le Parlement, qui rendait arrêt sur arrêt contre Mazarin et ordonnait la vente de ses meubles, avait en outre à s’occuper des réclamations des princes et des accusations portées contre eux, et de toutes les intrigues au milieu desquelles on se débattait, sans plus voir où l’on allait, ni savoir ce que l’on voulait.
Les chefs des deux Frondes, Gondi et Condé, arrivaient au Palais à la tête d’escortes de plus en plus nombreuses. A la grande séance du 21 août, Condé devait prononcer un discours pour se disculper de l’accusation de lèse-majesté portée par la reine et d’entente avec l’Espagne; le prince se présenta conduisant une véritable armée de gentilshommes, de pages et de laquais armés.