Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 15
Le poète avait été de la Basoche; après avoir grossoyé chez son beau-frère Dongeois, greffier aussi au Parlement, il se fit recevoir avocat, et plaida au moins une fois au Palais, avec, par bonheur, un insuccès si complet qu’il dut tout de suite renoncer à l’espoir d’obtenir jamais le moindre sac à procès de la confiance des procureurs.
Enfin en sa vieillesse revenu au gîte, à l’île de la Cité et à son vieux Palais, il fut enterré sous les dalles de la Sainte-Chapelle. On ne peut donc être plus du Palais que le poète qui a chanté dans le _Lutrin_ la grande dispute des chanoines de la Sainte-Chapelle, à propos d’un lutrin placé dans le chœur par le trésorier de la Sainte-Chapelle, grand dignitaire du chapitre.
La déesse Discorde assise au pied du May contemple le temple de la Chicane son empire:
Elle y voit par le coche et d’Evreux et du Mans, Accourir à grands flots ses fidèles Normands; Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse. Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards...
A un autre endroit Boileau parle du _pilier des consultations_, dans la grande salle, un pilier particulier devant lequel procureurs et gens de loi attendaient les plaideurs pour les consultations pressées, comme, dans la précédente grande salle gothique, plaideurs et avocats affairés se groupaient devant les quatre grandes cheminées, ou sur les bancs d’embrasure entre les arcatures,
Entre les vieux appuis dont l’affreuse grande salle Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale, Est un pilier fameux des plaideurs respecté Et toujours des Normands à midi fréquenté. Là sur des tas poudreux de sacs et de pratique, Hurle tous les matins une sibylle étique; On l’appelle Chicane...
A rapprocher d’un croquis précédent de maître François Villon:
Je vis là tant de mirlifiques, Tant d’ameçons et tant d’affiques Pour attraper les plus huppés, Les plus rouges y sont happés... Cuydant destruire son voisin De Poytou ou de Limousin...
Au pied du perron de la cour du May avait été établi un montoir de pierre, pour aider les vieux conseillers et les graves magistrats à descendre de leurs mules, quand ils arrivaient le matin de très bonne heure, dans leur modeste équipage, se mettre à la besogne dans les diverses «chambres».
Certaines familles se perpétuaient dans les charges judiciaires, le Palais voyait les générations se suivre et se remplacer; aux vieux conseillers du XVIe siècle à longues barbes, à la mine austère qui avaient siégé aux difficiles époques sous la menace des hallebardes de la Ligue, succédaient les conseillers à moustaches et à barbiche à la royale du temps de Louis XIII. Leurs petits-fils allaient être ces magistrats à menton glabre, à lourdes perruques du grand règne. Les longues barbes avaient longtemps persisté au Palais; pour quelques vieux parlementaires, elles symbolisaient la gravité professionnelle, et jusqu’au temps de la Fronde ils les arborèrent comme une protestation, parmi les jeunes magistrats à moustaches trop cavalières.
L’exceptionnelle fortune de quelques familles de magistrats, parvenues aux plus hautes fonctions de l’Etat, leur permit de bâtir quelques-uns des grands hôtels du Marais, mais les pères de ceux-ci, comme tous les autres parlementaires, avaient mené une vie des plus simples, en de modestes logis de la Cité ou des quartiers environnants, particulièrement sur le quai des Augustins.
Investis de la terrible mission de juger, chargés de la redoutable responsabilité d’appliquer des lois arbitraires et confuses, en ce temps où Thémis a la main dure, ces magistrats ont en général une réputation d’intégrité bien établie. Sur la gravité des mœurs et la simplicité des habitudes des vieux conseillers, des indications abondent dans l’histoire, et spécialement dans la chronique parisienne. Saint-Foix, dans ses essais sur Paris, rapporte que Gilles le Maître, premier président du Parlement sous Henri II, propriétaire d’une petite terre près Paris, stipulait dans le bail de ses fermiers «qu’aux quatre bonnes fêtes de l’année et au temps des vendanges ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille fraîche dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et qu’ils lui amèneraient aussi un ânon ou une ânesse pour monture de leur chambrière». Et dans ce rustique équipage, la famille de notre président s’en allait faire sa petite partie de campagne, le président marchant en tête sur sa mule, accompagné de son clerc à pied.
Quand s’introduisit l’usage des carrosses, le premier président de Thou, fort gêné par la goutte, en eut un, probablement quelque caisse bien lourde et bien massive, mais sa femme pour ses courses dans Paris s’en allait à cheval en croupe derrière un domestique.
Peu de luxe donc chez ces magistrats menant l’existence tranquille de la petite bourgeoisie, venant au Palais à pied ou sur leur mule, quelquefois à deux sur la même monture. Ce qui fait tout le long des siècles l’universelle clameur des plaideurs se plaignant d’être écorchés vifs dans la maison de dame Thémis, c’est l’âpreté des procureurs, de la foule des gens de chicane embusqués aux détours de cette maison, et qui s’entendent parfaitement à exprimer des sacs de procédure tout le suc qu’ils peuvent contenir.
Aux graves conseillers descendant de leurs mules au Grand Perron, sous le may de la Basoche, se mêlent les robes noires des procureurs et des avocats, la foule bigarrée et souvent râpée des basochiens, des commis des greffes, des clercs des études chargés de sacs à procès, foule remuante et turbulente, et tous les flâneurs de Paris, les laquais et les pages des gens en quête de nouvelles ou d’achats aux boutiques de la cour et des galeries. Les pauvres basochiens sont nourris et logés chez leurs patrons, logés aux galetas, sous les toits, et nourris souvent assez mal par madame la procureuse, comme en témoignent bien des traits des comédies de ces temps.
... On nous a régalés d’un potage à l’eau claire... D’un lavis de potage où parmy les flots d’eau, Se noyait pauvrement un malheureux poireau... ... Nous aussi, quelquefois, nous avons pour recrue Dans un beurre gluant un morceau de morue Large de trois doigts, jaune et dont la dureté Des plus hardis mâcheurs abat l’activité.
Revenons aux échoppes et au commerce du Palais. A l’intérieur comme à l’extérieur, comme dans les cours, les boutiques se pressaient dans la grande salle tout le long des galeries, utilisant tous les coins, tous les passages, même les plus étroits.
Le livre de Gilles Corrozet, le premier historiographe parisien: _La fleur des Antiquitez, Singularitez et Excellences de la plusque noble et triomphante ville et cité de Paris_, se vendait «au premier pillier en la grant salle du Palais» chez Denis Janot, en 1532, de qui plus tard Corrozet lui-même, devenu le gendre de son éditeur, reprit la «boutique».
Les boutiques étaient surtout serrées dans la galerie _Marchande_ ou des _Merciers_, centre du Palais bruyant et affairé, où elles formaient deux rangées entre lesquelles la circulation devenait difficile. Le Paris élégant flânait aux étalages où chaque boutiquier appelait les chalands et s’efforçait d’attirer leur attention en vantant ses marchandises. Les jolies mercières du Palais ont aux XVIIe et XVIIIe siècles une réputation de coquetterie bien méritée, car pour faire connaître les modes nouvelles elles se parent de superbes dentelles, des grands collets montés ou rabattus, des grandes manchettes des élégantes et «galantisent» sur les coiffures.
Il en était encore de même avant la Révolution; Mercier, qui a vu la fin du Palais d’autrefois, appuie sur le contraste des robes noires des légistes voisinant avec les coquetteries et les futilités des boutiques de la galerie, sur cette opposition violente des minois souriants des marchandes avec les grimaces disgracieuses des vieux procureurs, qu’il traite de sangsues, et de tous les suppôts de la chicane sur lesquels il semble être de l’avis de Louis XII, qui disait avec toute l’irrévérence qu’un roi pouvait se permettre: «La plus laide bête à voir passer, c’est un chicanous chargé de ses sacs.»
CHAPITRE VIII
LE PARLEMENT DE LA FRONDE
Malaise intérieur général.--Premières protestations du Parlement.--Mazarin et la Cour.--L’enlèvement de Broussel, les barricades.--M. le Coadjuteur.--Marche du Parlement à travers l’émeute.--La guerre de la Fronde.--Princes et ducs.--La cavalerie des portes cochères et le régiment de Corinthe.--Jeune Fronde et vieille Fronde.--Le Palais champ de bataille.--Le combat du faubourg Saint-Antoine.--Émeute de la paille.--Massacre de magistrats et conseillers à l’hôtel de ville.--Louis XIV.--Docilité du Parlement.--Les difficultés de la Régence.--Incendie de la cour des Comptes.--Orages parlementaires du XVIIIe siècle.
Après quarante années de tranquillité au sortir des terribles journées de la Ligue, le Palais allait rentrer dans la politique active et entendre encore gronder les révolutions.
Ce fut le Parlement lui-même, cette fois, qui fit jaillir la première étincelle des troubles de la Fronde pendant la minorité de Louis XIV. Ces nouveaux troubles, qui furent très près de prendre la même tournure que la Révolution d’Angleterre au même moment, éclatèrent alors que la France se trouvait victorieuse au dehors, quand Mazarin, continuateur de Richelieu mais trop ami de la reine Anne d’Autriche, semblait devoir recueillir le bénéfice des succès remportés par les armées françaises à Nordlingen, à Crémone, à Lens. Mais les lauriers sont une maigre compensation à la misère et à la famine, Paris et les provinces affamés et ruinés par de longues dilapidations les dédaignaient.
Des exactions de maltôtiers, de mauvaises opérations fiscales aggravaient cette misère et faisaient s’élever de partout des clameurs de protestation. Le Parlement s’était ému déjà de ce cri général, lorsque, fort maladroitement, le surintendant des finances Emeri, Italien comme Mazarin, en quête de ressources pour le trésor embarrassé et ne trouvant plus rien ni personne à pressurer, chercha à tirer de l’argent du Parlement lui-même, en créant des charges nouvelles et en retenant par emprunt forcé les gages de la magistrature.
Ces expédients mirent le feu aux poudres; cette fois le Parlement touché au vif, réunissant toutes ses chambres, prit franchement position contre la cour et non seulement refusa d’enregistrer tous les édits financiers, mais encore se lançant à corps perdu dans la pure politique, dans l’opposition violente, entreprit tout à coup de réclamer une réforme générale de tous les systèmes d’administration gouvernementale, quelque chose presque comme une refonte des institutions.
L’action était engagée entre le Palais et la cour; les esprits s’échauffaient, le Parlement, enflammé par la popularité que lui valaient ses réclamations et ses propositions de réformes, menait une guerre à coups d’arrêts contre les agents financiers du pouvoir, contre les intendants exécrés. Le pays se trouvait divisé en deux factions, les mazarins et les frondeurs; et la Fronde, s’obstinant et s’enhardissant chaque jour dans sa lutte contre la cour, s’essayait tout doucement à devenir une révolution.
Mazarin avait tenté de diviser les divers corps du Parlement pour en venir plus facilement à bout; le 13 mai 1648, les quatre cours souveraines, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides et le Grand conseil, réunies à la grand’chambre, lui répondirent par l’_arrêt d’union_ «pour servir le public et le particulier et réformer les abus de l’Etat». Le ministère eut beau casser cet arrêt d’union, le Parlement méprisa sa décision et persista dans son attitude.
La guerre de chansons et de quolibets contre le Mazarin étant commencée, l’arrêt d’_ougnion_ ou d’_ognion_, comme prononçait le cardinal, fut l’occasion d’une quantité de plaisanteries et de pamphlets, comme _La dernière soupe à l’ognon pour Mazarin ou Ballet dansé devant le roy, et la reine régente sa mère_, mazarinade née avec une infinité d’autres, dans la grande levée de plumes de tous les petits poètes et littérateurs tiraillant en avant des grands parlementaires, contre la cour et le cardinal.
Toutes les manœuvres de Mazarin se brisaient devant la fermeté du Parlement; le premier président Molé, l’avocat général Omer Talon osaient parler très net, et réclamaient hautement pour le Parlement un droit de contrôle sur toutes les affaires de l’Etat et sur les décisions royales. Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris Pierre de Gondi, son oncle, s’était posé en adversaire résolu de Mazarin et de la cour. Esprit remuant, audacieux, fait pour l’intrigue et les conspirations, prélat galant et bretteur qui se battait en duel comme un mousquetaire, il s’efforçait d’entretenir la fermentation populaire où il frétillait d’aise.
On mena le petit roi au Palais tenir un lit de justice, afin d’en imposer à ces magistrats lancés dans l’opposition, et de restaurer, s’il était possible encore, l’autorité royale atteinte; mais les beaux discours du chancelier et les injonctions n’y firent rien, le Parlement persévéra dans son attitude. C’était une puissance nouvelle qui s’élevait en face de la puissance royale, et qui semblait d’autant plus menaçante que l’on voyait, précisément au même moment, la lutte du Parlement d’Angleterre contre le roi Charles Ier, aboutir à une complète révolution préparant le procès et le supplice du roi.
Le parti de la cour, attendant impatiemment l’occasion de tenter un coup de force, la crut trouver dans la victoire remportée à Lens par le duc d’Enghien, prince de Condé; il se sentit assez fortifié par ce triomphe des armées royales pour briser violemment l’opposition du Parlement en faisant enlever trois des principaux meneurs de la résistance aux volontés du pouvoir, et en procédant à ces arrestations avec éclat, au grand jour.
Le 26 août 1648, pour le grand _Te Deum_ d’actions de grâces à Notre-Dame, tout Paris était sur pied, les rues depuis le Palais-Royal, ex-Palais Cardinal, jusqu’à Notre-Dame étaient bordées de soldats du régiment des gardes, entre lesquels défilèrent la reine et la cour et soixante-treize drapeaux pris à l’ennemi, portés à la cathédrale par les Suisses.
«Le Parlement va être bien fâché!» avait dit le jeune roi quand la nouvelle de la victoire de Lens était arrivée à la cour. La reine et Mazarin se préparaient à donner l’humiliation du Parlement pour conclusion à ce défilé triomphal au milieu des acclamations. Leurs mesures étaient prises. Le _Te Deum_ achevé, la cour reprit le chemin du Palais-Royal; la reine avant de s’éloigner fit un signe à M. de Comminges, lieutenant de ses gardes et lui dit deux mots: «Allez, et que Dieu vous assiste!»
Comminges resta dans l’église avec une partie de ses hommes et quand les flots des assistants se furent un peu dissipés, il sortit à son tour avec sa troupe au milieu de l’inquiétude éveillée par sa manœuvre insolite.
Il n’avait pas à aller bien loin. A gauche du parvis Notre-Dame, dans la rue Saint-Landry, demeurait le conseiller Pierre Broussel, devenu par son attitude au Parlement une idole populaire. C’était un vieux magistrat de soixante-dix-huit ans, de très mince fortune, très digne et très austère, que l’on voyait tous les jours, quelque temps qu’il fît, s’acheminer à pied vers le Palais pour s’y mettre au travail.
Comminges avait envoyé quelques-uns de ses hommes arrêter le président Charton, lequel averti à temps put s’échapper, et le conseiller Blancmesnil qui fut pris sans difficulté. Il s’était réservé l’enlèvement de Broussel comme la partie la plus délicate et la plus difficile de l’opération, en raison de l’extrême popularité venue au vieux conseiller que le peuple appelait son «père». L’opération pour réussir devait être menée énergiquement et rapidement; il ne fallait pas laisser à Broussel la velléité d’appeler le populaire du voisinage à son secours et à ses voisins le temps de s’attrouper. En quelques minutes Comminges arriva rue Saint-Landry, le conseiller était au logis, à table, Comminges brusqua l’entrée et, sans laisser même le temps au pauvre homme de prendre son manteau, l’enleva de table en pantoufles.
--Mes enfants, dit le conseiller à sa famille atterrée, recevez ma bénédiction, je n’espère plus vous revoir jamais, je ne vous laisse point de biens mais un peu d’honneur, ayez soin de le conserver!
Cependant les fils de Broussel essayaient de parlementer avec l’officier, une vieille servante ouvrait la fenêtre et criait au secours, déjà des rumeurs montaient de la rue où les gardes s’efforçaient de maintenir les gens accourus au bruit. Comminges, sans rien entendre, entraînait son prisonnier et au milieu des murmures, des cris et des menaces, dans le tumulte grossissant, il le poussa dans un carrosse qu’il avait amené et fit signe à ses gens de fendre la foule en hâte. Le carrosse eut beaucoup de peine à démarrer, on tentait déjà de couper les rênes, on se colletait avec les gardes, on courait chercher des armes et sonner le tocsin de Saint-Landry. Du port Saint-Landry tout proche les gens criaient aux bateliers du port de la Grève en face d’accourir bien vite: «On arrête Broussel!» Et ces mariniers à ce cri se jetaient dans leurs barques, armés de crocs et de tout ce qui leur était tombé sous la main.
Le carrosse, à peine en route au milieu des vociférations des gens courant derrière lui, faillit culbuter au milieu de la rue des Marmousets; des clercs d’une étude de notaire l’attendaient au passage et soudain jetaient dans les jambes des chevaux les bancs de bois de l’étude.
Le cocher, à force d’adresse, put franchir l’obstacle, et les chevaux des gardes firent de même. Toujours suivi par une troupe hurlante où commençaient à se voir des hallebardes et de vieilles colichemardes de la Ligue, le carrosse arrive par la rue de la Juiverie et le Marché-Neuf au quai des Orfèvres. Là une roue s’en va ou un essieu se casse, le carrosse verse; Comminges en tire Broussel, en même temps que ses gardes arrêtent un autre carrosse qui passait, et en font descendre une dame. Une foule inquiète et hostile entourait la petite troupe, elle ne savait pas au juste de quoi il s’agissait, mais la populace armée arrivait. Comminges pousse encore Broussel dans le carrosse de la dame, s’installe l’épée à la main à côté de lui, et le cocher fouette les chevaux. Il peut encore fendre la foule et prendre le galop sous la grêle des pierres et des injures; le Pont-Neuf est traversé, puis en peu de minutes la porte de la Conférence franchie.
Le coup avait réussi. Comminges, hors d’affaire, galopait sur la route de Saint-Germain avec son prisonnier, mais derrière lui l’émotion populaire se changeait en sédition et tout Paris courait aux armes. Les soldats qui rentraient de Notre-Dame, et dont la présence au Pont-Neuf avait probablement sauvé Comminges, se trouvèrent en un clin d’œil entourés par l’émeute et le maréchal de la Meilleraye eut grand’peine à les en tirer. Il courut les plus grands dangers sur le Pont-Neuf et à l’Arbre-Sec, et sans l’aide du coadjuteur qui s’était lancé dans la bagarre au premier bruit de l’événement, il y fût probablement resté.
Toute la journée se passa en bagarres dans la rue, en négociations avec la cour. Le cri des Parisiens: «Vive le roi, liberté à Broussel!» retentit jusqu’au soir sous les fenêtres du Palais, puis tout s’éteignit, les Parisiens rentrèrent souper en leurs logis.
Anne d’Autriche, qui avait dit avec fureur en entendant le bruit de l’émeute: «Rendre Broussel! Je l’étranglerais plutôt avec ces deux mains!» et qui s’était résignée ensuite à entendre les propositions du coadjuteur, reprit toute son assurance au retour du calme. La cour crut tout fini et le grand feu apaisé. Se figurant avoir gagné la première manche, elle voulut poursuivre l’exécution de son plan. Le lendemain, à la première heure, des troupes devaient marcher, occuper différents points entre le Palais-Royal, la porte de Nesle, le Pont-Neuf et le Palais; puis le Parlement serait mis en interdit et exilé à Montargis, on mettrait la main sur un certain nombre de meneurs et sur le coadjuteur lui-même que la reine avait pris en abomination pour son rôle dans l’affaire.
Mais de leur côté les frondeurs ne s’endormaient pas. Averti du plan de la cour par des amis, le coadjuteur avait fait appeler Myron, maître des comptes et colonel du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois; tous deux devant l’imminence du péril se mirent résolument en mouvement pour réveiller l’ardeur des Parisiens.
A la pointe du jour Paris, dans le plus grand calme, semblait sortir du plus innocent sommeil. Des compagnies de Suisses se montrèrent du côté de la porte de Nesle, en marche vers les points à occuper; en même temps, suivant les instructions de la reine, le chancelier Pierre Seguier partit en carrosse avec une escorte de gens de justice et de hoquetons pour aller signifier au Palais la fermeture du Parlement.
Le chancelier ne passait point pour un brave et tremblait assez, dit-on, de se risquer ainsi dans les rues de Paris. Outre son frère l’évêque de Meaux qui le voulut suivre, sa fille la duchesse de Sully, «belle, jeune et courageuse,» s’était jetée dans son carrosse malgré lui pour l’accompagner dans sa dangereuse mission.
Le coadjuteur donna le signal. Subitement, ce Paris si endormi fut sur pied; les tambours des quartiers firent rage, les gens sautèrent sur hallebardes et mousquets, les rues se remplirent, et en un moment l’émeute fut dans son plein, mieux qu’au plus fort des bagarres de la veille.
«Ce fut comme un incendie subit et violent qui prit du Pont-Neuf à toute la ville, raconte le coadjuteur dans ses _Mémoires_. Tout le monde sans exception prit les armes. Il y eut dans Paris en moins de deux heures plus de cent barricades bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier dans la rue Neuve-Notre-Dame, je vis, entre autres, une lance traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit ans, qui était assurément de l’ancienne guerre des Anglais. Mais j’y vis encore quelque chose de curieux, M. de Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel était gravée la figure du jacobin qui tua Henri III, il était de vermeil doré avec cette inscription: _Saint Jacques Clément_. Je fis une réprimande à l’officier qui le portait et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur l’enclume d’un maréchal. Tout le monde cria: «Vive le Roy,» mais l’écho répondit: «Point de Mazarin.» Et Gondi ajoute avec plaisir qu’on ajoutait à ce cri: «_Vive le coadjuteur._» Il ne fut pas fâché de le faire savoir à la reine qui l’avait bafoué la veille.