Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 14
En 1548, la première année du règne de Henri II, une sédition terrible éclata en Guyenne et Angoumois, causée par une augmentation abusive des gabelles; le peuple déchaîné massacra le lieutenant du roi à Bordeaux et jeta les receveurs des gabelles dans la Charente à Angoulême. Une expédition partit pour punir les malheureux révoltés contre les exactions du fisc. A cette occasion le roi de la Basoche offrit au roi de France un corps de six mille basochiens, lesquels prirent part à la campagne de représailles dirigée par le connétable de Montmorency et François de Guise. En récompense des bons services de l’armée de la Basoche dans cette campagne, Henri II leur accorda la pleine propriété du pré aux Clercs, que cependant les Basochiens ne paraissent pas avoir voulu enlever aux Ecoliers; d’ailleurs écoles et basoche vivaient en parfaite intelligence, et depuis longtemps les écoliers laissaient les clercs s’établir, pour les fêtes de la _montre générale_, dans ce pré si jalousement défendu contre les empiètements des moines de Saint-Germain des Prés.
Le roi à cette donation ajoutait certains avantages pécuniaires, parties d’amendes ou autres, la permission officielle d’installer les échafauds pour leurs jeux dramatiques sur la table de marbre de la Grande salle, ce qui se faisait déjà depuis longtemps, et enfin le droit d’aller couper chaque année dans la forêt de Bondy, trois chênes dont l’un devait être planté le 1er mai dans la grande cour du Palais au bas du perron, et les deux autres vendus au profit de la corporation.
La réception et la plantation du May se faisaient en grande cérémonie. Préalablement la musique de la Basoche, ses timbaliers, hautbois et trompettes, avec le chancelier et quelques fonctionnaires, donnaient quelques aubades aux autorités du Palais, aux présidents, aux procureurs et avocats généraux, aux officiers des eaux et forêts. Ces aubades qui revenaient assez souvent à certaines dates et pour nombre de cérémonies, étaient quelquefois des sérénades, puisqu’un arrêt du Parlement du 31 décembre 1562 sanctionnait le droit des basochiens «à passer et repasser par les rues, soit de nuit soit de jour, avec flambeaux et torches pour les aubades».
Le dimanche fixé pour le voyage à la forêt de Bondy, les officiers de la Basoche en grand costume, partaient à cheval, avec de nombreux clercs. A l’entrée de la forêt ils étaient reçus avec un grave cérémonial par les officiers des eaux et forêts à cheval aussi; les basochiens haranguaient, puis les deux troupes déjeunaient gaîment ensemble. A l’issue du déjeuner les officiers des eaux et forêts s’enfonçaient dans le bois jusqu’à un endroit convenu; les basochiens se mettaient en marche peu après, envoyant en avant un huissier en guise de héraut d’armes prévenir de leur approche. Alors réception nouvelle, cérémonie, fanfares de trompettes et nouvelles harangues, après lesquelles on choisissait et on marquait les arbres que devait venir enlever le charpentier de la Basoche.
La plantation de ce May au bas du perron de la grande cour se faisait le dimanche suivant avec autant de cérémonie, devant toute la Basoche assemblée, au bruit des musiques et des joyeuses acclamations. Le vieux May était abattu, on élevait l’autre tout enguirlandé, enrubanné de bleu et de jaune et garni d’écussons aux armes de la Basoche, et pour achever la fête s’ensuivaient bien entendu des jeux dramatiques et des danses.
Pendant longtemps, à ces grands jours, soit en plein air, au pré aux Clercs, soit dans la cour du May, soit sur la table de marbre, les basochiens représentèrent leurs mystères ou leurs moralités comiques. Ils montraient dans ces spectacles un penchant déterminé à la satire, et ne se gênaient pas pour se permettre des allusions à des événements politiques, ce que faisaient d’ailleurs les confrères de la Passion à la Trinité, et les Enfants sans Souci aux Halles; ils osaient parfois mettre à la scène de grands personnages et des membres du Parlement eux-mêmes.
Dulaure rapporte plusieurs arrêts du Parlement qui nous montrent la lutte ouverte de longue date pour cause de licences dramatiques, entre les gens du Palais et les audacieux basochiens leurs subordonnés. En 1476, le Parlement, par un arrêt du 15 mai, supprima tout simplement les jeux dramatiques au Palais ou au Châtelet, défendit de jouer publiquement «farces, sotties, moralités sous peine de bannissement et de confiscation des biens des contrevenants».
Le Parlement ne voulait plus en entendre parler, il défendit même qu’à l’avenir on vînt lui demander permission de jouer ces farces. Les basochiens se disposaient pourtant à braver la prohibition, car un second arrêt le 19 juillet 1477 vint à la rescousse, et défendit aux clercs et notamment «à Jean l’Eveillé se disant roi de la Basoche» de jouer sous peine d’être battus de verges par les carrefours de Paris et ensuite bannis du royaume.
Cette fois les basochiens se le tinrent pour dit et rentrèrent leur verve comique, pour quelques années du moins, car on les voit s’y remettre bientôt et jouer le 1er mai 1486 une farce satirique où quelques flèches tombaient sur les choses et les gens de la cour. Charles VIII se fâcha et fit mettre au Châtelet cinq basochiens acteurs ou auteurs, les nommés Baude, Regnaut, Savin, Duluc et Dupuis. Ces basochiens furent transférés ensuite à la Conciergerie, puis réclamés comme ses justiciables par l’évêque de Paris. On jugea la punition suffisante par cet emprisonnement et on les relâcha.
Après une nouvelle interruption, les jeux de la Table de Marbre reprirent sous Louis XII en toute liberté. Le roi laissait se développer librement le penchant du théâtre à la satire, et les basochiens, se sentant la bride sur le cou, comme aussi les confrères de la Passion, ne retenaient point leur verve et se donnaient toutes les licences. Le roi laissait faire avec bonhomie et leur permettait de s’attaquer aux grands personnages et aux choses de la cour, pourvu que l’on ne touchât point à la reine Anne de Bretagne.
A la mort de Louis XII on s’empressa de rogner un peu ces libertés laissées au théâtre, et le Parlement fit défense aux basochiens et aux écoliers des collèges de «jouer farces ou comédies dans lesquelles il serait fait mention de princes et princesses de la cour».
Il paraît ensuite par un arrêt ultérieur, que les basochiens pour obtenir la permission de continuer leurs divertissements, durent s’astreindre à soumettre leurs pièces au Parlement avant de les jouer. Cet arrêt du 23 janvier 1538 établit nettement cette censure, il dit que les basochiens pourront jouer leurs pièces à la Table de Marbre «ainsi qu’il est accoutumé, en observant d’en retrancher les choses rayées». D’autres arrêts revinrent plusieurs fois sur cette obligation à laquelle la Basoche essayait toujours de se soustraire.
En janvier 1552, une de ses pièces ayant été interdite par le procureur général du Parlement, la Basoche, qui avait fait de grands frais pour la monter, protesta contre la défense et ouvrit une instance devant le Parlement, qui maintint la défense mais accorda aux basochiens une indemnité de 80 livres.
Ces représentations de la Table de Marbre si chères à toute la population de clercs et de scribes du Palais qu’elles mettaient en liesse, sujet d’ennui parfois pour les graves magistrats, n’étaient point un spectacle fermé ni gratuit. Un public payant remplissait ces jours-là l’immense salle et l’argent récolté servait à solder les frais des représentations, y compris ceux d’un festin qui suivait pour les acteurs et les dignitaires de la Basoche. Le reste s’en allait à la caisse basochiale.
La Basoche au temps de la Ligue se brouilla, elle aussi, avec Henri III. Sans doute elle risqua quelques attaques contre ce roi attaqué, satirisé, vilipendé par tous en sa bonne ville de Paris, par les satiristes, par les bourgeois, par le populaire, par les prédicateurs surtout, la chaire prenant avec lui plus de licence que n’en aurait pu prendre le théâtre le plus libre.
Les représentations de la Grande salle cessèrent; d’ailleurs à côté de ce qui se disait en chaire sur Henri et son gouvernement, ou de ce qui s’imprimait contre lui, les satires théâtrales de la Basoche eussent paru bien pâles. Dans ces temps d’effervescence et de passions violentes recourant très vite aux épées et aux arquebuses, les représentations eussent facilement fait naître des bagarres et des tueries.
Le roi de France par un simple édit supprima son confrère le roi de la Basoche; cela passa plus facilement que plus tard la suppression du duc de Guise. A partir de ce temps le royaume de la Basoche subsista, mais sans monarque, comme une sorte de république gouvernée par un simple chancelier.
La décadence commençait, la montre générale fut supprimée également. Seule la Basoche du Châtelet conserva la coutume de la cavalcade corporative de la montre, qu’elle continua à faire à cheval et en grands costumes jusqu’à la Révolution.
L’institution de la Basoche du Palais, attaquée à la tête, voyait ainsi se perdre tous ses us et coutumes. Il n’y avait plus lieu de reprendre les vieux divertissements dramatiques, le théâtre régulier était né alors, avec les comédiens de métier remplaçant les anciens confrères de la Passion, à l’hôtel de Bourgogne et ailleurs.
Des anciennes traditions de la Basoche il ne restait plus, à l’entrée du XVIIe siècle, que la plantation du May et le _plaidoyer de la cause grasse_. Ce plaidoyer hérita de la faveur générale, et ce fut là seulement désormais que la verve des enfants de la chicane, leur penchant aux joyeusetés satiriques purent se donner carrière. Ce fut la soupape de sûreté laissée par les graves parlementaires à la gaieté de la population jeune et remuante du Palais.
Tous les ans, le jeudi de la semaine de carnaval, le jour de _Carême-prenant_, se plaidait solennellement au Palais, avec tout l’appareil des tribunaux réels, devant des basochiens enrobés faisant fonctions de magistrats, ce qu’on appelait _la cause grasse_, c’est-à-dire une cause scandaleuse, une affaire burlesque réservée dans l’année pour la circonstance, ou bien, lorsque manquait la cause suffisamment grivoise, une affaire fictive, imaginée à propos de quelque événement, de quelque aventure galante, et qui mettait sur la sellette sous des noms supposés, très clairs pour le monde du Palais, des personnages réels, parfois même des gens de justice, des gens du Châtelet surtout, sur lesquels on aimait à dauber.
«Le sujet de la _cause solennelle_ ou _cause grasse_, dit M. Victor Fournel dans son étude sur la basoche, était choisi de longue date, ainsi que les jeunes clercs ou aspirants avocats à la langue bien pendue, juges, demandeurs et défendeurs, qui devaient faire assaut de joyeusetés dans leurs réquisitoires et plaidoiries, au milieu des éclats de rire de l’assistance, de la gaîté malicieuse et narquoise soulevée par tous les traits piquants décochés à des personnalités connues de tous, joyeuse humeur que portait au comble à la fin le jugement prononcé par la cour basochiale, avec un air de gravité comique à dérider le vieux juge le plus renfrogné, arrêt assaisonné de tous les attendus et tous les considérants burlesques possibles.»
Supprimée à certaines époques en raison de sa trop forte gauloiserie, rétablie ensuite sur les réclamations des clercs qui promettaient de montrer plus de retenue, mais retombaient bien vite dans la grivoiserie dévergondée, le plaidoyer de la Cause grasse fit jusqu’au XVIIIe siècle retentir des éclats d’une gaîté souvent trop épicée les voûtes graves du Palais. Le XVIIIe siècle licencieux s’offusqua des licences de la Basoche et abolit définitivement la Cause grasse.
Des anciens usages de la Basoche vieillie, dépouillée de ses antiques privilèges, il ne subsista que la plantation du May. Puis le pauvre arbre, dont la verdure enrubannée égayait la vieille cour, au bas du perron fameux par tant de scènes dramatiques, disparut à son tour, peu avant la Révolution. En 1772, à la démolition du Perron, de la galerie aux Merciers et du trésor des Chartes, il était encore là. Sans doute, il ne cadrait plus avec le pédantisme classique des nouvelles constructions, car on abolit le May, gracieux et naïf symbole des antiques coutumes en train de disparaître.
De nouveau la Révolution allait donner des spectacles tragiques à la cour du Palais; si le May avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir, pendant des mois, les condamnés du tribunal révolutionnaire sortir par une porte basse à droite du perron, et monter juste à son pied dans les charrettes fatales.
Au commencement de la Révolution, la Basoche en fermentation forma un bataillon particulier de la garde nationale, à l’uniforme rouge avec épaulettes et boutons d’argent; mais à la suppression des corporations ce corps particulier dut disparaître et ses hommes furent versés dans d’autres bataillons parisiens.
Aux siècles du moyen âge, dans le Palais même, à côté du royaume de la Basoche, florissait un autre État, l’_Empire de Galilée_, nom arboré par la communauté des clercs de la Chambre des comptes, fondée probablement vers la même époque que celle des clercs du Palais.
Le _haut et souverain Empire de Galilée_ tirait son nom d’une petite rue tournant dans l’enclos du Palais, à côté des rues de Nazareth et de Jérusalem. Ces appellations bibliques n’avaient pas pour origine un ghetto, comme certains l’ont pensé, elles étaient un souvenir des croisades, et venaient de bâtiments construits ici par saint Louis pour loger des pèlerins de Terre Sainte.
Sous Henri II, pour réunir à la cour des comptes quelques bâtiments annexes, on édifia au-dessus de la rue la jolie arcade de Nazareth, pavillon de style Renaissance décoré d’élégantes sculptures, de consoles à mascarons et de figures de Jean Goujon. Après la disparition de la cour des comptes, l’arc de Nazareth fut une des entrées de la préfecture de police; à la démolition de la préfecture et de tout ce qu’elle recélait encore de vieux débris du Palais, l’arc fut transporté à l’hôtel Carnavalet où il est maintenant réédifié dans le Jardin.
L’empereur de Galilée possédait des attributions semblables à celles du roi de la Basoche, il était le chef de la corporation, le juge souverain avec ses suppôts, de toutes les affaires de la communauté. L’empire de Galilée, de même que le royaume de la Basoche, avait ses solennités et ses grands jours. La veille et le jour des Rois, les sujets de l’empire de Galilée s’organisaient en bandes bruyantes et se mettaient en marche, derrière leur souverain entouré de sa cour et de ses gardes, drapeaux flottants, musiques en tête, pour s’en aller porter le gâteau des Rois chez tous les membres de la cour des comptes, régalant les assistants de danses morisques, de divertissements divers et d’aubades.
L’empereur de Galilée tomba du même coup qui supprima le roi de la Basoche sous Henri III, et fut remplacé lui aussi par un simple chancelier. L’empire survécut et parvint, caduc et déchu, dépouillé de ses privilèges, jusqu’à la Révolution qui lui porta le dernier coup.
Au temps de Louis XIII, quand Salomon de Brosse a terminé la reconstruction de la Grande salle détruite par le grand incendie de 1618, le Palais a pris une nouvelle physionomie qu’il va garder pendant cent cinquante ans, jusqu’aux grands changements de la fin du dernier siècle, préludes des transformations et reconstructions de notre temps.
Il n’a plus l’aspect purement féodal de sa grande époque, c’est un assemblage pittoresque d’édifices et de bâtiments de toutes sortes, enchevêtrés les uns dans les autres, juxtaposés et superposés. L’ensemble est confus; la pointe ouest de l’île de la cité, le château de proue du vaisseau de Lutèce, n’a plus ses grandes et nobles lignes d’autrefois, mais l’entassement de tous ces bâtiments qui sont venus peu à peu s’accoler aux grosses tours, s’accrocher en parasites aux belles architectures, prendre possession de tous les recoins libres, constitue au vieux Palais une physionomie grouillante et compliquée tout à fait curieuse.
A l’extrême pointe, l’ancien jardin du roi a disparu, et aussi la maison des Etuves, vers 1605, au moment de l’achèvement du Pont-Neuf et de la création de la place Dauphine, triangle de maisons symétriques en pierre et briques. De l’autre côté du Palais, tout le long de la rue de la Barillerie qui va du Pont au Change et de Saint-Barthélemy au pont Saint-Michel, l’ancienne enceinte fortifiée du Palais a été coupée par endroits ou chargée de maisons, montrant une ligne irrégulière de pignons serrés, au milieu desquels s’ouvrent les deux portes du Palais. La plus importante, flanquée de deux tours, au débouché de la rue de la Calandre, donne au pied de la Sainte Chapelle, devant la Chambre des Comptes; l’autre, décorée de deux tourelles en encorbellement, s’ouvre sur la cour du May, en face de la rue de la Vieille-Draperie.
Un reste de rempart crénelé réunit les tours de la grande porte au pignon de la petite chapelle Saint-Michel; de l’autre côté, vers le Pont au Change, des bâtiments divers se pressent sous le double pignon de la Grande salle, avec des tourelles de différentes formes, des toits de toutes tailles, dominés par la haute tour de l’Horloge. De plus, en avant de tout cela, une ligne cahotante d’échoppes, de petites bicoques parasites s’accroche au rez-de-chaussée des maisons, des poternes du palais, des remparts et des tours. Ces échoppes ne s’arrêtent pas à la tour de l’Horloge, elles tournent sur le quai des Morfondus nouvellement achevé.
Jusqu’en 1580, une berge irrégulière, un talus herbeux plus ou moins haut, avait bordé la Seine sous les tours du Palais; on commença sous Henri III les travaux du quai en même temps que l’on travaillait au Pont-Neuf, mais ils ne furent terminés qu’en 1611. Ce quai de l’Horloge, exposé au nord, balayé par les brises de l’hiver, fut gratifié du surnom expressif de _quai des Morfondus_, par les gens qui le traversaient en soufflant sur leurs doigts ou en s’enveloppant jusqu’au nez dans leurs manteaux. Plus tard, en raison des commerçants, lunettiers, ou opticiens, qui occupaient les boutiques vers le Pont-Neuf, on l’appela aussi quai des Lunettes.
De la tour de l’Horloge à la Conciergerie et à la Tournelle le bas des vieux murs du Palais disparaît de même sous les constructions parasites; les tours de la Conciergerie et la tour Bonbec en sont ceinturées jusqu’à mi-corps. Au-dessous se poursuit la ligne d’échoppes, de petites boutiques largement ouvertes pour des étalages que protègent les larges auvents.
Pénétrons maintenant dans la grande cour du Palais, que la Sainte-Chapelle subdivise en deux parties: cour du May et cour de la Sainte-Chapelle. Sur le revers de l’enceinte du Palais, bordant la rue de la Barillerie, on voit l’autre face de la longue ligne de maisons coupées de tours et de tourelles, plus pittoresques encore de ce côté que de l’autre, et garnies de même des petites échoppes collées et tassées au bas des pignons. En face, au pied du grand perron, les petites boutiquettes se pressent et montent sur les côtés du degré; elles sont plus serrées encore sous le Trésor des Chartes dont elles cachent la base, elles tournent autour de la Sainte-Chapelle, incrustées entre les piliers.
Le côté méridional de la Sainte-Chapelle est longé par le grand degré couvert montant à la chapelle supérieure, ou escalier de Louis XII, ruiné par la chute de la flèche incendiée avec le comble en 1630. On s’est contenté de refaire assez grossièrement les voûtes effondrées de cet escalier; à l’entrée du degré les débris tronqués des anciens piliers de Louis XII semés de fleurs de lis sculptées, donnent encore une idée de la beauté de l’œuvre détruite. Les échoppes, les petites maisonnettes arrivent au bas des marches, emboîtent les piliers ruinés et grimpent le long de la rampe extérieurement et intérieurement pour aller se rattacher aux boutiques qui garnissent à l’intérieur la galerie aux Merciers.
On trouve dans ces échoppes tous les petits commerces possibles, et certains petits métiers comme les horlogers et les barbiers. Les boutiques sont très achalandées; la foule circulant perpétuellement dans les galeries, dans toutes les parties du Palais, comme dans un établissement marchand analogue aux galeries du Palais-Royal, se presse devant les étalages sous les larges auvents.
Les libraires et les marchands d’articles de modes, surtout, sont nombreux sur l’escalier de la Sainte-Chapelle et resteront fidèles au Palais jusqu’à la Révolution; leurs boutiques sont le rendez-vous des oisifs. Les dames et les beaux cavaliers se pressent chez la marchande de modes, examinant dentelles pour le cou, pour les manchettes ou pour les bottes, collets et grandes fraises, rubans, éventails, gants, masques pour les dames, etc., toutes les dernières créations de la mode. Les lettrés feuillettent les livres nouveaux, les grands romans de Mlle de Scudéry, les rébarbatifs bouquins de droit, de théologie ou d’histoire, les pesants volumes des graves écrivains ou les petits recueils des poètes.
Dans ses curieuses estampes Abraham Bosse nous montre ces élégants chalands courant les boutiques du Palais, en quête de la mode fraîchement éclose et des bruits du jour, nouvelles des armées venues par les derniers courriers, échos des petits ou grands événements de la cour, menus cancans de la ville. C’est la gazette parlée qui se fait là, on vient recueillir aux petites réunions chez la modiste ou chez le libraire les nouvelles que l’on répandra ensuite à la promenade, sous les arcades de la place Royale ou dans les Ruelles du beau monde.
Un jour de Mardi-Gras on avait vu le roi Henri III avec de jeunes seigneurs, en train de courir la ville et de faire les mille folies autorisées par le carnaval, arriver masqués à cheval dans la cour du Palais. L’un d’eux, raconte Brantôme, étant sur son cheval Real «monta de course, car ainsy le fallait, par le grand degré du Palais (cour du May), cas estrange, estant aussi roide, entra dans la galerie et grande salle du Palais, fit ses tours, promenades, courses et folies, et puis vint descendre par le degré de la Sainte-Chapelle sans que le cheval jamais bronchast, et rendit son maître sain et sauf dans la basse-cour...»
Le degré «du perron antique» était moins raide que le perron de marbre de la cour du May. Boileau dans son poème comique en fait le champ de bataille des chanoines mettant à sac la boutique du libraire Barbin pour se jeter à la tête les lourds bouquins.
Par les détours étroits d’une barrière oblique Ils gagnent les degrés et le perron antique, Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits, Barbin vend aux passants des auteurs à tous prix.
La barrière oblique dont parle Boileau était une barrière placée en avant du perron, barrière en quelque sorte emblématique de juridiction, qui se plaçait devant les hôtels des princes ou des grands officiers de la couronne, du doyen des maréchaux de France, des chanceliers, etc. L’édifice de la Chambre des comptes était précédé d’une barrière aussi et aucune échoppe ne s’y adossait comme aux autres bâtiments du Palais.
Boileau, qui nous esquisse çà et là dans le _Lutrin_ quelques croquis du Palais, était né dans cette cour même de la Sainte-Chapelle, dans une des maisons des chanoines. Onzième enfant de Gilles Boileau, greffier du Parlement, il était du Palais presque autant que les pierres du monument elles-mêmes puisque, paraît-il, les Boileau étaient là depuis saint Louis peut-être, depuis Charles V assurément, ce roi ayant eu pour confesseur Hugues Boileau, trésorier de la Sainte-Chapelle. Un des frères de Boileau fut chanoine de la Sainte-Chapelle.