Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 18
L’attentat de Damiens fut une conséquence de ces querelles religieuses qui deux siècles auparavant auraient mis la France en feu. L’effervescence qui pendant toute cette période de lutte entre la magistrature et le clergé régnait au Palais dans la Grande salle pleine de disputes, jeta le trouble dans le cerveau du malheureux exalté; après le coup de canif donné à Louis XV, non pour le tuer, mais seulement pour lui montrer ce qu’il avait à craindre de l’indignation publique, Damiens transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la tour dite de Montgommery, le gros donjon du Palais où jadis l’avait précédé Ravaillac.
La Grande Chambre, incomplète d’une grande partie de ses membres, réunie aux ducs et pairs et à une commission nommée par la cour, instruisit le procès qui se termina par le plus horrible des supplices pour le malheureux fou. Dans le public il y avait deux partis: les uns accusaient le Parlement d’avoir provoqué le crime par son attitude dans la querelle religieuse, les autres rejetaient l’accusation sur les Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques membres du Parlement dans l’affaire, et les interrogatoires de Damiens à la question s’efforcèrent, mais en vain, d’arriver à compromettre quelques parlementaires.
Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d’autres affaires et d’intrigues de cour, reprenaient plus vives après les périodes d’accalmie. Elles devaient durer jusqu’à la fin définitive du Parlement, jusqu’au grand naufrage de la monarchie. Elles faisaient naître peu à peu un besoin de réformes, un désir de refonte gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux, réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont l’organisme social se sentait atteint.
En 1737, l’incendie avait fait perdre à l’ensemble de l’édifice formé par le Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du 27 octobre, à deux heures du matin, la cour de la Sainte-Chapelle fut tout à coup éclairée par les flammes jaillissant des fenêtres de la Chambre des comptes. Le magnifique bâtiment construit par Louis XII aux premières années du XVIe siècle brûlait. Les secours furent très lents à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieutenant de police pût rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvellement formée et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et les capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.
Lorsque pompiers, moines et soldats purent commencer l’attaque de l’incendie, le feu avait déjà fait d’énormes progrès. Les superbes bâtiments à grands combles d’ardoises brûlaient du haut en bas, les hautes lucarnes de pierre sculptée s’écroulaient dans le brasier, la flamme activée par un vent violent gagnait les bâtiments annexes et menaçait de dévorer tout le Palais.
Pour comble de malheur, le Parlement était en vacances, tout était fermé, les présidents se trouvaient dispersés à la campagne. Ils ne purent donc se trouver là pour diriger le sauvetage des archives, des innombrables et très importants registres et dossiers des comptes. Il était impossible de songer à sauver le bâtiment principal embrasé jusqu’aux combles, c’était la part du feu. Tous les efforts furent dirigés sur les bâtiments de droite et de gauche pour empêcher les flammes de gagner à gauche l’hôtel du premier président et à droite les édifices touchant à la galerie Mercière.
«Messieurs de la Chambre des comptes, dit le journal de Barbier, se plaignent de M. Hérault (le lieutenant de police) qui le premier jour employait les deux tiers des pompes à empêcher la communication du feu chez M. le premier président où il n’était question que de murs et de bâtiments, au lieu de songer entièrement aux bâtiments de la chambre à cause des papiers et pour donner le temps de les faire sortir, au lieu que ç’a été une confusion épouvantable. Indépendamment de tous les titres qui ont été brûlés entièrement ou à moitié, la grande chaleur du feu a fait retirer si fortement les registres de parchemin qu’il ne sera plus possible d’en faire usage.»
La confusion était donc extrême devant l’effrayant brasier, parmi ceux qui luttaient pour l’éteindre et ceux qui essayaient d’enlever aux flammes les registres non atteints encore. A six heures du matin la plus grande partie des titres et des papiers étaient brûlés avec le bâtiment; il pleuvait des liasses de papiers en feu ou à moitié brûlés dans la Seine, aux alentours, et jusque rue Montmartre et dans le jardin du Palais-Royal. Les murailles de l’édifice s’écroulaient sur les sauveteurs, il y eut nombre d’ouvriers, de soldats et de moines blessés et quelques-uns périrent écrasés sous les décombres.
Il fallut trois jours pour étouffer les dernières flammes. Les registres et papiers tirés du feu avaient été portés place Royale sous des tentes que les échevins avaient fait installer. Deux maîtres des comptes, deux auditeurs et deux procureurs, relevés toutes les heures, fouillant dans le formidable tas de papiers, de liasses et registres mouillés, salis ou à moitié brûlés, travaillaient à en tirer ce qui pouvait être conservé et classé. Les papiers ainsi sauvés plus ou moins endommagés furent transportés aux Jacobins de la rue Saint-Jacques et aux Grands-Augustins, où s’installa la Chambre des comptes en attendant la reconstruction de son édifice.
Cette reconstruction fut achevée en peu d’années et la Chambre des comptes revint habiter sous la Sainte-Chapelle où elle resta jusqu’en 1842. A cette époque elle émigra dans le grand édifice du quai d’Orsay incendié par la Commune de 1871, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui et par leurs ouvertures béantes laissent déborder les ronces et les verdures d’une petite forêt sauvage en plein Paris, poussée sur les décombres calcinés. Des archives, ce qui fut encore une fois sauvé alors alla s’entasser dans les caves du Palais-Royal où tout se trouve encore.
Quant aux bâtiments de la Chambre des comptes reconstruits en 1740, ils furent affectés à la préfecture de police, avec l’hôtel du premier président, édifice du XVIe siècle qu’habitèrent Achille de Harlay, Mathieu Molé, Lamoignon. Dans la cour de cet hôtel se voyaient des médaillons peints représentant des magistrats et des personnages illustres des siècles précédents. Tous les bâtiments de l’ancienne préfecture ont disparu, démolis pour la grande reconstruction entreprise, ou incendiés par la Commune. Des bâtiments ajoutés à l’ancien Palais vers la fin du XVIe siècle il ne subsiste qu’un corps de logis à grandes fenêtres, à hauts combles, surmontés d’une forêt de cheminées, derrière la galerie marchande, sur le côté gauche du portail de la Sainte-Chapelle.
En 1776, dans la nuit du 10 au 11 mai, l’incendie encore une fois ravagea le Palais, le feu prit dans la galerie des prisonniers, dans la partie centrale du parloir, entre la Conciergerie et la galerie marchande; quand on s’en aperçut tout brûlait déjà aux alentours de cette galerie des prisonniers, sous la tour Montgommery et la Conciergerie. Les secours cette fois arrivèrent avec promptitude; les soldats, les pompiers, les moines des ordres mendiants qui continuaient encore à cette époque leur service de pompiers, parvinrent à force de travail à concentrer le feu dans la partie si rapidement embrasée et à sauver le reste du Palais que, encore une fois, on avait cru perdu.
Cette double cour, dont la Sainte-Chapelle formait le milieu, perdit alors ce qui lui restait des belles façades de l’ancien Palais. L’incendie de 1730 avait fait tomber l’édifice de la Cour des comptes, les élégants pavillons du fond de la cour de gauche ou de la Sainte-Chapelle; l’incendie de 1776 et les démolitions qui suivirent firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou du May; c’était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la galerie marchande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le fameux perron qui avait vu se dérouler tant de dramatiques événements depuis le temps d’Enguerrand de Marigny. Tout cela fut remplacé par le lourd bâtiment à dôme central porté par quatre colonnes doriques; pour compléter l’œuvre on abattit la sacristie de la Sainte-Chapelle, le charmant petit édifice du trésor des Chartes, et l’on masqua la Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la grande salle. De ce côté tout était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaidi. La tour de Montgommery survivait encore, mais pas pour longtemps.
Dans les dernières années de son règne, Louis XV avait, pour en finir avec l’opposition du Parlement, supprimé complètement ce Parlement. Dans la nuit du 19 janvier 1771, 169 magistrats avaient été réveillés chacun par deux mousquetaires leur apportant des injonctions royales auxquelles il fallait répondre par un _oui_ ou un _non_ signés. Les mousquetaires ne recueillirent à peu près que des _non_. Immédiatement le roi fit signifier la confiscation des charges et envoya les magistrats en exil, pendant que le chancelier Maupeou organisait un parlement nouveau et plus docile.
On sait comment l’opinion publique accueillit ce Parlement Maupeou, raillé, chansonné et vilipendé.
Un des premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des ministres de Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L’ancien Parlement était rétabli, mais comme on craignait l’esprit d’opposition de la vieille magistrature, ses attributions furent quelque peu limitées.
Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la chute du Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence sur ses vieux jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à la justice de Sainte-Geneviève deux mannequins costumés et emperruqués portant chacun au cou, afin que nul n’en ignorât, un écriteau à son nom: _Maupeou chancelier_, et l’_abbé Terray_, contrôleur des finances, abhorré de tous pour ses mesures financières, les augmentations de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des désordres, des bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le Pont-Neuf et autour du Palais.
Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations du peuple qui se faisait la main ainsi avec quelques «_émeutes de satisfaction_», vint réinstaller les magistrats de l’ancien Parlement. Il entendit la messe à la Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit de justice en la Grande Chambre avec les ducs et pairs. Le soir le Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le _père du peuple_, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des membres du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance accompagné de danses et de chants.
Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps, après les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des difficultés croissantes compliquées de maladresses et de lamentables intrigues allaient peu à peu conduire à la crise si difficile, que l’on crut dénouer par la convocation des Notables d’abord, puis par celle des Etats généraux.
Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement amena quelques arrestations de parlementaires. Il y eut notamment l’arrestation en pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert et d’Eprémesnil, une scène semblable à l’expulsion de Manuel sous la Restauration. C’était en mai 1788, le Parlement siégeait en séance de nuit; le marquis d’Agoult, major des gardes françaises, envahit le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant les deux conseillers.
«La cour va en délibérer, dit le président.--Il n’y a pas à délibérer, les ordres du roi veulent être exécutés sans délai!» Et le marquis d’Agoult somma les magistrats de lui désigner les deux conseillers: «Nous sommes tous d’Eprémesnil et Montsabert,» lui répondit-on.
Au petit jour cependant, après force discussions, pendant que d’Agoult fort embarrassé attendait, d’Eprémesnil lui demanda si, en cas de résistance, il avait ordre d’employer la force. Sur la réponse affirmative du major, d’Eprémesnil et Montsabert se nommèrent, déclarant qu’ils cédaient à la violence pour ne pas exposer le sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit sur-le-champ en voiture et ils furent expédiés l’un à Pierre-Encise près de Lyon, l’autre aux îles Sainte-Marguerite.
Le mécontentement, la désaffection augmentaient avec les difficultés aggravées par les souffrances du terrible hiver. Le mot fatidique: _convocation des Etats généraux_ fut enfin prononcé, on ne voyait plus d’autre remède à la crise menaçante, aux embarras financiers, aux troubles commencés.
L’an 89 allait s’ouvrir.
CHAPITRE IX
LA RÉVOLUTION
Le dernier jour du Parlement.--Le Palais sous la Terreur.--Massacres de septembre.--La Conciergerie encombrée.--La rue de Paris.--Le tribunal révolutionnaire dans la salle de la Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans la salle de l’Egalité, ancienne Tournelle.--Fouquier-Tinville et ses jurés.--Les grands procès.--Charlotte Corday, Danton, Marie-Antoinette, les Girondins.--Le cachot de la reine.--La prison des Girondins.--Fin de Robespierre.--Transformations après la Révolution.--Les conspirateurs sous l’Empire.--Les prisonniers de la Restauration.--Le palais incendié.
Voici l’heure des grandes convulsions, du naufrage corps et biens de l’ancienne société. Avec l’ère nouvelle qui commence par l’immense drame de la Révolution destiné à promener l’incendie dans l’édifice du passé, par toute la France d’abord, à prendre ensuite pour terrain l’Europe entière, des jours terribles vont venir pour le vieux Palais d’où les premières étincelles étaient parties, des jours plus terribles que tous ceux qu’il a traversés dans les commotions sanglantes d’autrefois.
Comme toutes les institutions du passé attaquées l’une après l’autre, l’organisation judiciaire, antique décor majestueux mais vermoulu, va tomber aussi; le vieux Parlement aux attributions confuses et indéterminées, corps judiciaire prétendant aussi être législatif et régenter à la fois peuple et monarque, va s’écrouler et mourir définitivement, tué précisément par l’enfant qu’il avait mis au monde. Il avait résisté à bien des assauts jadis, lutté contre les rois, triomphé d’eux par la force ou la souplesse, pliant sous les rois forts pour se redresser plus haut ensuite avec les autres; il s’écroule d’un seul coup, brisé par un simple décret de l’Assemblée nationale. Il avait tué la monarchie en déchaînant la Révolution, la Révolution l’écrasait sous les premiers débris de l’édifice royal.
Le 13 novembre 1790, le maire de Paris, à la tête de quelques bataillons de gardes nationaux, se présenta au Palais, rangea ses hommes dans la cour du May et le long de la rue de la Barillerie, et monta mettre les scellés sur les papiers et archives parlementaires. Tout était fini. La vieille organisation si compliquée, la Grande Chambre, les trois Chambres des enquêtes, la Chambre des requêtes et nombre de juridictions accessoires, tout sombrait en même temps d’un seul coup, presque sans bruit ni protestations, pendant que l’Assemblée nationale procédait à l’élaboration d’une nouvelle organisation judiciaire.
La Révolution suit son cours. Tout se passe en dehors du Palais, à Versailles, aux Tuileries, à l’Hôtel de Ville. Le vieux Palais qui ne joue plus aucun rôle actif ne va cependant pas s’endormir. Dans le grand bouleversement, les prisons anciennes ou nouvelles, vieilles chartres ou cachots provisoires, se remplissent de tout ce qui faisait ou semblait faire obstacle à la marche du char révolutionnaire. La Conciergerie se trouve bientôt bondée de détenus comme jamais en aucun temps elle ne l’a été.
En 92, la guillotine n’avait pas encore pris son fonctionnement régulier, ce roulement par fournées au lieu où le citoyen Sanson opérait, faisant de la place chaque matin pour de nouveaux prisonniers. Au moment de la grande surexcitation causée par l’entrée des Prussiens en France, par la prise de Verdun, les fureurs calculées de Danton, la frénésie de Marat réclamant chaque matin dans l’_Ami du Peuple_ du sang d’aristocrate, lancèrent les sans-culottes exaltés et enragés sur les malheureux enfermés dans les prisons de Paris, comme jadis les Cabochiens fanatiques sur les Armagnacs emprisonnés.
La vieille Conciergerie avait déjà vu en 1413, elle revit le 2 septembre 1792 les bandes affamées de carnage, qui avaient commencé la tuerie au carrefour Buci et dans la cour de l’abbaye de Saint-Germain et la continuaient à la prison de l’abbaye, au couvent des Carmes. Une bande de massacreurs arriva le soir du 2 septembre au Châtelet, expédia deux cent cinquante prisonniers à coups de sabre, à coups de fusil, puis se jeta sur la Conciergerie où elle eut bientôt fait d’égorger une centaine de prisonniers, parmi lesquels quelques officiers des Suisses, dont l’un, le major Berchman, étant condamné à mort, fut excepté du massacre et réservé pour l’échafaud.
Le tribunal révolutionnaire, institué le 18 août, était entré en fonctions le 19, et dès le 21 août la guillotine, transportée par le peuple lui-même de la Grève à la place Louis XV devant les Tuileries, avait commencé à en exécuter les arrêts. Le jour du massacre, dans la Grande Chambre, au-dessus même des préaux où travaillaient les massacreurs, le tribunal siégeait et jugeait au bruit des clameurs de l’égorgement. Il allait continuer pendant des mois, dirigé dans son effrayante et régulière besogne par l’accusateur public Fouquier-Tinville.
Le tribunal, dit extraordinaire d’abord puis révolutionnaire, comptait aux jours de son grand fonctionnement seize juges, un accusateur public et cinq substituts, soixante jurés; il était divisé en quatre sections, deux sections s’occupaient de l’instruction des procès pendant que les deux autres jugeaient. Ces deux sections siégeaient dans deux salles du Palais, l’une dans la salle de la _Liberté_, l’ancienne _Grande Chambre_ du ci-devant Parlement, l’autre dans la salle de l’_Egalité_, jadis chambre de Saint-Louis ou _Tournelle criminelle_, dans le grand bâtiment qui suivait la tour Bon-Bec, bâtiment démoli depuis. Dans cette salle disparue ont été jugés Charlotte Corday, Danton, et aussi un jour Marat, lequel par exemple fut trouvé bon citoyen par le sanglant jury, sortit en triomphateur du Palais et fut aussitôt entouré par une foule d’énergumènes à bonnets rouges et de tricoteuses, accablé de palmes civiques et porté sur les épaules jusqu’à l’Assemblée.
«Les fenêtres de cette salle, dit M. Dauban, donnaient sur le quai de l’Horloge; c’est là que Danton, défendant sa vie, fit éclater le tonnerre de sa voix qu’entendit la foule entassée sur le quai jusqu’au Pont-Neuf.»
La salle dite de la Liberté subsiste, c’était l’ancienne Grande Chambre, la belle salle gothique refaite par Louis XII, dont les magnifiques plafonds à caissons et pendentifs, les sculptures peintes et dorées avaient été impitoyablement supprimés. Cette salle où siégeait le Parlement en _chambres assemblées_, où tant de fois, au temps des splendeurs de la monarchie, les ducs et pairs s’étaient réunis, où les rois venaient tenir leur lit de justice, était alors divisée en deux parties, la plus petite pour le public entassé jusque dans les embrasures des fenêtres; le reste, séparé par un couloir de service également bondé, pour jurés, gendarmes et accusés. Sur ces murailles jadis d’une décoration si magnifique, alors nettes comme l’acier, aucun ornement que de froides moulures avec les bustes espacés de Brutus, Lepeletier et Marat, et les Tables de la loi au-dessus du président. C’était assez pour l’antichambre de la guillotine, simple lieu de passage entre la prison et la charrette du bourreau.
Dans cette salle restaurée aujourd’hui et devenue première chambre du tribunal civil, furent condamnés Marie-Antoinette, les Girondins et plus tard, après Thermidor, Fouquier-Tinville lui-même, avec un certain nombre de ses juges et jurés. L’implacable Fouquier-Tinville, un parent de Camille Desmoulins à qui celui-ci avait, par Robespierre, procuré la place, venait chaque matin, sinistre employé fidèle à son bureau, avec la régularité d’un rouage donnant le premier déclenchement au couteau de la guillotine, sans passion comme sans pitié, insensible à tout, sans, ne disons pas remords, mais seulement souci--sans souci ni souvenir des condamnations de la veille, qui lui laissaient seulement la satisfaction de la besogne faite et déjà oubliée, se remettre à son siège d’accusateur public avec une provision de dossiers et demander tranquillement à ses jurés, ardents robespierristes, horribles et réguliers dispensateurs de la mort, plus monstrueux que les massacreurs des prisons, ses trente ou quarante têtes quotidiennes.
Les malheureux, destinés à passer bientôt devant le tribunal révolutionnaire, étaient transférés des diverses prisons à la Conciergerie, où on les entassait dans le grand guichet, dans la _rue de Paris_, travée de la grande salle inférieure dite salle Saint-Louis, séparée du reste par des grilles. Deux rangs de cachots avaient pu être aménagés pour recevoir cette provision du tribunal révolutionnaire, les prisonniers logeant sous leurs juges.
Chaque matin, au jour levant, l’huissier du tribunal descendait avec sa liste et faisait l’appel des malheureux destinés à la fournée du jour; gendarmes et geôliers lui réunissaient son gibier, conduit ensuite par unités ou par groupes pour la rapide _formalité_ du jugement, devant ces juges qui prononçaient si peu d’acquittements. Que de noms célèbres dans le martyrologe de la Conciergerie, que de victimes ont vécu leurs derniers jours sous ces voûtes sombres. Le maire de Paris Bailly, les Girondins, Camille Desmoulins, Danton; Malesherbes, le défenseur de Louis XVI; André Chénier, Fabre d’Églantine, Charlotte Corday, la reine, Mme Du Barry, Mme Roland, etc...
Charlotte Corday avait tué Marat le 13 juillet 1793; elle fut transférée le 16 de l’Abbaye à la Conciergerie et condamnée le 19 au matin. Une heure et demie après, elle partait pour le supplice, revêtue de la chemise rouge des parricides.
Marie-Antoinette demeura soixante-seize jours à la Conciergerie. Amenée du Temple où l’on craignait qu’elle ne fût enlevée,--des royalistes se dévouant courageusement et organisant complot sur complot pour son évasion--elle habita d’abord une chambre précédemment occupée par le général Custine, mais, après une tentative d’évasion qui faillit réussir, tentative dite _affaire de l’œillet_, organisée par le chevalier de Rougeville, on transféra la reine dans la pharmacie, petite pièce sombre et basse, que l’on transforma hâtivement en cachot en bouchant les jours et en établissant une double et solide porte munie de fortes serrures.