Part 8
En ces temps l’église des Célestins devient donc peu à peu un musée, la nef et les chapelles se remplissent de monuments, dalles, tombeaux, statues, groupes, vases funéraires, obélisques, colonnes, etc., de merveilleuses œuvres d’art que la destruction atteindra malheureusement un jour, et dont les musées se disputeront les superbes débris.
La chapelle des ducs d’Orléans surtout, bâtie en exécution d’un vœu de Valentine de Milan, lors du fameux bal dit des _hommes sauvaiges_ ou des _ardents_, fête où Charles VI déguisé en sauvage faillit être brûlé vif comme ses compagnons, montra bientôt chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre assemblés autour du grand tombeau de Louis de France, duc d’Orléans, assassiné par Jean sans Peur, et de Valentine de Milan sa veuve, qui, bien qu’elle ait eu à pardonner beaucoup de choses au duc, personnage fort séduisant et doué de brillantes qualités mais très vert galant, adopta après le meurtre cette devise découragée: «Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien», et fidèlement mourut peu de mois après.
Sur ce grand tombeau des deux victimes du duc de Bourgogne réunies à leurs enfants, s’élevaient leurs statues entourées de statuettes d’apôtres, de saints et de pénitents ou _pleurants_.
Parmi ces tombeaux accumulés sous les voûtes, dans la chapelle d’Orléans ou dans les autres chapelles, il faut citer les tombeaux de Philippe de Chabot, amiral de France, et de Henri de Chabot, duc de Rohan, les tombeaux des Cossé, de Renée d’Orléans, de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, de la duchesse de Beldfort, femme du régent gouvernant Paris pour le roi anglais, la colonne torse entourée de Vertus à la base et portant dans une urne le cœur du connétable Anne de Montmorency[B], la pyramide des Longueville, le groupe célèbre des Trois Grâces de Germain Pilon, qui portaient sur leur tête dans une urne les cœurs de Henri III, Charles IX et du duc d’Anjou, trop gracieux contenant pour un triste contenu, pour la Saint-Barthélemy et les guerres de religion, pour les cœurs de Charles IX et de ses frères...
Ce sont là les monuments principaux, combien d’autres encore dans tous les coins réclament l’admiration ou éveillent le souvenir d’une figure historique. Les Célestins au XVIᵉ siècle ont fait reconstruire leur cloître dans le goût de la Renaissance, les arcades en plein cintre reposent sur de fines colonnettes corinthiennes accouplées; c’est élégant, mais c’est loin d’être aussi religieux que les beaux arceaux gothiques.
Entre autres particularités de ce couvent enrichi par les libéralités des princes vivants et embelli par les sépultures des princes morts, dont les religieux, à défaut de grandes œuvres, ont laissé surtout une réputation gastronomique, non usurpée, disent les mauvaises langues; les Célestins étaient le siège de la confrérie des notaires parisiens qui possédaient là une salle de réunion et y déposaient leurs archives.
De tout ce grand couvent des Célestins rien ne reste que le nom d’un quai de la Seine, formé avec l’ancien port Saint-Paul; tout autre souvenir en a disparu définitivement; quelques-uns des magnifiques monuments funéraires de l’église sont au Louvre ou à Saint-Denis; cloître, église, bâtiments, tout a été détruit. L’église après la Révolution transformée en écurie, fut abattue en 1849, les bâtiments devenus caserne, vécurent jusqu’à ces dernières années; puis le nouveau boulevard Henri IV est venu renverser cette caserne que l’on reconstruit maintenant un peu plus haut pour la garde républicaine.
Au XVᵉ siècle, le couvent des Blancs-Manteaux est un monastère d’une certaine importance; c’est en l’année 1258 que le monastère naquit, grâce aux libéralités de saint Louis, le grand fondateur de couvents, pour des moines venus de Marseille. Ces moines s’intitulaient les «_Serfs de la Vierge Marie_». Comme ils portaient de grands manteaux blancs sur leurs robes, le peuple les appelait les «_Blancs Manteaux_». Saint Louis leur avait donné une «_méson et vielz places en tour pour eulz héberger delez la viex porte du Temple à Paris_», c’est-à-dire en dedans du rempart.
A peine installés dans leur monastère, les serfs de la vierge Marie furent supprimés par le pape Grégoire X, comme beaucoup de petits ordres mendiants, mais ce fut pour être remplacés peu après par un autre ordre mendiant, les ermites de Saint-Guillaume ou Guillemites, qui portaient des manteaux noirs mais auxquels, malgré tout, le peuple conserva par habitude le nom de Blancs-Manteaux. En 1618, les Bénédictins remplacèrent à leur tour les Guillemites et firent peu après reconstruire l’église et le couvent. L’église existe rue des Guillemites, elle est loin d’être jolie, et on lui a donné pour portail celui de l’église des Barnabites, démolie dans la Cité, portail bien laid aussi, sans intérêt, conservé sans doute par sa laideur, quand tant de magnifiques portes gothiques étaient impitoyablement jetées aux gravats.
Les bâtiments des bénédictins, agrandis et transformés, sont devenus le siège de l’administration du Mont de Piété. Des dépendances s’en retrouvent encore près de l’église, dans la rue qui a gardé le nom de Guillemites.
Le couvent des Carmes Billettes avoisinait les Blancs-Manteaux; son cloître a par miracle échappé aux transformations des deux derniers siècles et aux démolitions de celui-ci. C’est chose rare à Paris un cloître complet, oublié pour ainsi dire, quand tous ceux du moyen âge, importants ou modestes, y ont péri. C’est un charmant cloître du XVᵉ siècle, tout petit, qui abrite ses arceaux sous l’église des Billettes reconstruite en 1756 dans le mauvais style du temps, et devenue depuis 1822 temple protestant.
L’origine de ce couvent de Carmes Billettes est curieuse. Un juif fort riche, Jonathas, prêteur sur gages, aurait en 1290 obtenu d’une femme, sa débitrice, qu’elle lui apportât, moyennant libération de sa dette, une hostie consacrée conservée à la communion de Pâques. Quand le juif Jonathas eût entre les mains l’hostie consacrée il essaya de la percer et de la découper à coups de couteau. Miracle! Sous les coups, l’hostie devient rouge et le sang du Christ en jaillit; alors le juif affolé prend un clou et un marteau, il frappe, le sang coule encore mais l’hostie résiste à la destruction, il la jette dans le feu, elle s’élève intacte au-dessus des flammes qui s’inclinent et lui font une auréole, il la reprend et la plonge dans une chaudière d’eau bouillante...
C’était le jour de Pâques. Comme tout le quartier était en fête et que la foule se pressait aux églises, le fils du juif dit aux enfants chrétiens devant l’église voisine: «C’est bien en vain que vous allez adorer votre Dieu, car mon père vient de le tuer.» C’est ainsi, dit la légende, que le sacrilège est découvert, on va chez le père de l’enfant, on trouve encore l’hostie dans la chaudière où l’eau bouillante n’a rien pu contre elle. Grande rumeur, le juif est arrêté, jeté dans la prison de l’évêque et bientôt après brûlé en solennité.
La rue du crime devint «_la rue où Dieu fut bouilli_», la maison de Jonathas, confisquée avec tous ses biens, fut rasée et sur l’emplacement un riche bourgeois fit élever une chapelle dite des Miracles; un couvent se fonda ensuite pour les _frères de la Charité de Notre-Dame des Billettes_ que remplacèrent les Carmes réformés en 1631. A la Révolution le couvent fut supprimé, on en conserva quelques bâtiments et l’église fut concédée au culte protestant.
Voici encore d’autres communautés plus ou moins importantes, logées en des édifices plus ou moins beaux:
Les frères de Sainte-Croix de la Bretonnerie, établis par saint Louis en 1258, avaient été appelés frères Croisiers pour la croix qu’ils portent sur leur robe. Le couvent a donné naissance à l’administration des pompes funèbres. Là était le local des jurés crieurs chargés de tous les services des obsèques et fournissant tous les objets nécessaires, draperies, cierges, billets d’invitations et même habits de deuil.
Un passage Sainte-Croix indique l’emplacement de l’église démolie en 1778 quand la Communauté fut supprimée; cette église était, paraît-il, fort belle, elle avait été construite par Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle.
L’abbaye de Saint-Magloire, entre la rue Saint-Denis et la rue Quincampoix derrière l’église Saint-Leu, en un endroit qui fut d’abord le cimetière de Saint-Barthélemy de la Cité, était un très ancien monastère fondé en l’honneur des reliques de saint Magloire, apportées à Paris par des moines bretons pour les préserver des Normands. En 1572 des religieuses pénitentes, dont Catherine de Médicis démolissait le couvent pour bâtir l’hôtel de Soissons, vinrent à Saint-Magloire remplacer les moines. Il n’en reste rien dans le quartier Saint-Denis.
Le couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, dans la rue qui mène à la Bastille, tout à côté du palais des Tournelles, est séparé seulement de l’hôtel Saint-Paul par la rue Saint-Antoine. On rencontre là un enclos assez vaste, renfermant l’église et la maison dite du Val des Ecoliers, établie par les chanoines du Val des Écoliers de Langres pour servir de collège aux novices de leur ordre. Très modeste fondation à l’origine, l’importance lui vint à l’occasion de la bataille de Bouvines. Le jour de cette terrible rencontre entre l’armée de l’empereur Othon et celle de Philippe-Auguste, armée nationale réunissant la chevalerie et les milices des communes, des hommes d’armes de la garde particulière du roi, qui dans la mêlée formidable défendaient le pont de Bouvines, firent un vœu à sainte Catherine, ainsi qu’il est dit dans une inscription sous un très beau bas-relief placé au XIVᵉ siècle au portail de l’église.
«_A la prière des sergents d’armes, Monsieur Saint Loys, fonda ceste église et y mist la première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust au pont de Bovines l’an 1214._
«_Les sergents d’armes pour le temps gardaient ledit pont et vouèrent que si Dieu leur donnoit vittoire ils fonderoient une église en l’honneur de Madame Sainte Katherine._
«_Et ainsy fust-il._»
Le bas-relief, très souvent reproduit, représente les sergents d’armes accomplissant leur vœu; leurs costumes ne sont pas ceux du temps de Philippe-Auguste mais ceux des chevaliers du XIVᵉ siècle admirablement détaillés. L’église du vœu élevée vers 1230 dans la culture Sainte-Catherine, modifiée au XVIIᵉ siècle par un portail de Mansard, fut démolie sous Louis XVI.
En 1359, à la fin de la grande sédition, quand le prévôt Étienne Marcel et cinquante de ses partisans furent tués à la porte Saint-Antoine, qu’en désespoir de cause ils allaient livrer aux troupes anglaises et navarraises, leurs corps furent jetés nus et exposés pendant plusieurs jours dans le préau de Sainte-Catherine, où venaient les rejoindre les corps décapités des autres personnages ayant marqué dans les troubles.
Nombreuses aussi sont les communautés de femmes dans la ville du moyen âge; leur nombre ne diminuera pas, au contraire, dans les siècles qui suivront. Extra muros, dans le faubourg qui naît en avant de la Bastille Saint-Antoine, il y a l’abbaye de Saint-Antoine des Champs, fondée au XIIᵉ siècle et qui commença par être un couvent de repenties recevant les _folles femmes_ désireuses de revenir à meilleure vie. Ces filles repenties de Saint-Antoine pour comble de pénitence faisaient des pèlerinages par la ville pieds nus et en chemise de grosse toile semblable à des sacs, ce qui sur leur passage, excitait plus de rires et de quolibets que d’édification parmi les curieux ameutés.
De cette abbaye de Saint-Antoine l’église, fort belle, fut élevée par Blanche de Castille en mémoire de la naissance de saint Louis, son fils. Tout proche se trouve une chapelle dédiée à saint Hubert et une maladrerie appelée le _Répit de Saint-Hubert_, hôpital où les malheureux mordus par les chiens enragés viennent se recommander au patron des chasseurs.
L’abbaye, isolée par sa situation dans la campagne sur le chemin qui mène à Vincennes, est entourée d’une muraille et d’un fossé; à l’un des angles de l’enclos, une croix a été élevée, appelée la Croix des Trahisons. Une inscription dit la raison de ce nom:
_L’an MCCCCLXV fut ici tenu le landit des Trahisons et fut par une trèves qui furent données Maudit soit-il qui en fut cause._
Ce landit des trahisons, c’est-à-dire suivant le sens du vieux mot _landit_, la réunion des trahisons, c’était le marché aux négociations au moment de la ligue du bien public, après la singulière bataille de Montlhéry où les deux armées se mirent mutuellement en déroute et se passèrent sur le corps pour battre en retraite. Princes et seigneurs venaient parlementer à Saint-Antoine, marchandaient de la paix avec le roi Louis XI qui tenait Paris et cherchaient à tirer chacun quelque bribe de la monarchie, quelque bon duché ou comté, quelques villes, quelque charge ou pour le moins quelque argent; tous, suivant la qualité et la force du traitant «_butinant le monarque et le mettant au pillage_», comme dit Commines. Louis XI donna, assura, jura tout ce que l’on voulut, se promettant bien de tout reprendre ou de ne rien tenir. Et ce fut l’année où, suivant une chronique, la vigne ne donna pas, parce que les _sarments_ (serments) n’avaient rien valu.
La rue Saint-Denis possède le grand couvent des Filles-Dieu, fondation de saint Louis. L’origine de plusieurs couvents de femmes de ces temps est la même. Pauvreté, alors comme en bien d’autres siècles, jetait beaucoup de filles ou femmes des grandes villes en «péché de luxure».
Par moments le mal devenait si grand que l’on cherchait par tous les moyens à l’atténuer; des ordonnances de la Prévôté parquaient les femmes folles de leurs corps en certaines rues, en certains quartiers, et leur interdisait le reste de la ville sous peines sévères, mais la barrière était bientôt franchie, ces rues et ces quartiers spéciaux débordaient bientôt sur leur voisinage et tout se retrouvait comme devant.
Les évêques de Paris essayaient des sermons, tentaient de véritables croisades de conversions, fondaient des maisons de refuge pour les pécheresses fuyant les quartiers licencieux des ribaudes, le Val d’amour aux tavernes hantées par la débauche, bâtissaient des hospices pour celles «_qui pendant toute leur vie avaient abusé de leur corps et à la fin étaient tombées en mendicité_».
La maison des Filles-Dieu, fondée hors Paris, recueillit deux cents de ces pénitentes qui rachetaient leurs fautes passées en soignant les malades de l’hôpital Saint-Lazare.
Au couvent des Filles-Dieu comme en d’autres maisons de repenties, il y avait une limite d’âge que les pécheresses ne devaient pas dépasser. Après l’âge de trente ans elles n’étaient plus admises à venir y pleurer leurs erreurs. Il eût été trop commode aux _Madeleines_ tardives, on le comprend, de ne songer à la conversion qu’à l’heure où la rue ne voulait plus d’elles. De plus, elles devaient en entrant jurer qu’elles ne s’étaient pas jetées dans leur vie de désordres exprès, en vue de se créer des droits à cette retraite chez les pénitentes.
Sous Charles V, pendant les grands ravages des Anglais autour de Paris, leur couvent ayant été brûlé, les Filles-Dieu qui n’étaient plus, bien entendu, des pécheresses repenties comme à l’origine, vinrent en 1360 s’établir rue Saint-Denis, dans un petit hôpital fondé en 1216 pour loger une nuit les femmes pauvres passant par Paris, auquel hôpital elles ajoutèrent de nouveaux bâtiments et une église. Puis la décadence vint, le couvent et les biens des Filles-Dieu passèrent, à la fin du XVᵉ siècle, à l’ordre de Fontevrault.
En ces temps chaque condamné que l’on mène supplicier à Montfaucon fait, par suite d’une coutume ancienne, une dernière station à l’église des Filles-Dieu. Les religieuses viennent le recevoir, lui apportent trois morceaux de pain, un verre de vin et le mènent baiser un crucifix placé extérieurement sur le mur de l’église, pour lui inspirer le courage de continuer sa route douloureuse.
Que de fondations pieuses dans ces rues de Paris où la charité avait éparpillé un peu partout les petits hospices, les refuges et les lieux de secours; fondations infimes souvent, nées des libéralités de quelque bourgeois à son lit de mort, administrées simplement et naïvement, entretenues par les aumônes implorées dans les rues de Paris, où chaque matin des nonnes, des moines attachés à ces humbles établissements vont «_crier leur pain_», concurremment avec des frères quêteurs d’autres ordres, mendiant pour eux-mêmes ceux-là et qui, bien que fort riches, leur font une concurrence désastreuse et prennent pour leur superflu le nécessaire des malheureux.
Aus _frères de Saint-Jacques_ pain Pain, por Dieu, aus _frères menors_ Cels je tiens por bons perneors Aus frères de Saint-Augustin Icil vont criant par matin Du pain aus _sas_, pain aus _barrez_, Aus povres prisons enserrés, A cels du Val des Écoliers Li uns avant, li autres arriers Aus frères des _pies_ demandent Et li _croisés_ pas ne s’atandent, A pain crier mettent grand peine Et li aveugle à haute alaine, Du pain a cels du _Champ-pourri_ Dont moult souvent, sachiez, me ri, Les _bons Enfants_ orrez crier: Du pain, nes veuil pas oublier Les _Filles Dieu_ savent bien dire: Du pain pour Jhésu notre sire. Ça du pain, por Dieu, aus _sachesses_...
C’est un poète du XIIIᵉ siècle, _Guillaume de la Villeneuve_, qui, dans une pièce intitulée les _Crieries de Paris_, ayant rapporté toutes les _crieries_ des marchands des rues, des vendeurs de fruits, de volailles, de légumes, de poisson de mer et d’eau douce, des marchands de boissons diverses, de pâtés et de gâteaux, des marchands d’habits et de friperies, des crieurs d’actes officiels, du clocheteur des trépassés, etc., en arrive aux quémandeurs des couvents et des écoles, sans distinguer entre les couvents riches et les autres, les pieuses institutions qui n’ont vraiment pour vivre que la charité publique.
Parmi ces humbles communautés qui ont rendu le plus de services, modestement, s’occupant de soigner les malades dans les divers hôpitaux ou d’ «_hebergier_» les pauvres et les voyageurs, il existe rue de la Tixeranderie la communauté des hospitalières de Saint-Gervais ou de Sainte-Anastase, qui, depuis le jour lointain de la fondation, donne l’hospitalité dans sa maison de la rue de la Tixeranderie. Fondée par Garin, maçon, et Harcher son fils, prêtre, c’était d’abord une toute petite maison tenue par des frères; on y mit des religieuses au XIVᵉ siècle et une chapelle fut bâtie en 1411.
Les hospitalières de Saint-Gervais donnent aux gens dépourvus le souper et le gîte pendant trois nuits; elles hébergent entre 15 et 16,000 pauvres par an et en 1789, quand l’institution n’a plus que peu de mois à vivre, ce nombre montera à 32,238 personnes, dans l’hôpital transféré sous Louis XIV à l’hôtel d’O, rue Vieille-du-Temple, 60, à la place occupée maintenant par le marché des Blancs-Manteaux. C’était, on le voit, tout à fait l’_hospitalité de nuit_, une vieille institution qu’on s’efforce de faire renaître.
Les Haudriettes sont voisines des hospitalières Saint-Gervais; au commencement du XIVᵉ siècle, Étienne Haudri, panetier de saint Louis, dit la légende, ayant accompagné le roi à sa dernière croisade en Terre Sainte, y fut gardé prisonnier par les Sarrasins. Le croyant mort, sa femme désespérée voulut se retirer du monde et passer le reste de sa vie dans les prières. Elle fonda donc, dans sa maison même, une petite communauté de femmes.
Mais voici qu’un jour, après de longues années, reparaît le captif évadé ou racheté, tombant parmi ces nonnes et réclamant sa femme. Pour obtenir l’annulation des vœux prononcés par elle, Haudri, rentré dans sa charge à la cour et dans ses biens, agrandit la pieuse fondation et bâtit rue de la Mortellerie-en-Grève un hôpital destiné à recevoir de pauvres veuves. Il y ajouta une chapelle en 1306; puis ses fils continuèrent la bonne œuvre de leur père et dotèrent convenablement l’hôpital, mis en possession de quelques maisons formant le fief Cocatrix ou des Haudriettes.
A l’origine, les Haudriettes ne furent point tout à fait des religieuses, c’étaient tout simplement de pauvres veuves recueillies, vivant dévotement entre elles comme dans les béguinages de Flandre. Le peuple les appelait les _bonnes femmes de la Chapelle Estienne Haudri_ ou les _bonnes femmes de la Maison-Dieu en Grève_. Plus tard l’institution changea de caractère, la maison devint un couvent comme un autre et les Haudriettes à la fin furent réunies à la communauté des dames de l’Assomption, couvent dont il reste une église à dôme du XVIIᵉ siècle dans le faubourg Saint-Honoré. Quant à la chapelle de la rue de la Mortellerie, elle fut transformée en maison particulière, disparue en 1841 dans l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Il y eut plusieurs autres fondations analogues à celle d’Étienne Haudri, mais moins importantes, entre autres l’hôpital des Veuves, rue de Grenelle, fondé en 1497 par la famille d’un maître des requêtes nommé Barthélemy pour «_huit pauvres femmes veuves ou anciennes filles de quarante ans_».
Les voyageurs arrivant à Paris trouvaient à certaines portes logement et secours. Dès les premiers siècles, des bâtiments annexes de l’église Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier servaient ainsi à l’hébergement.
Plus tard, quand la ville s’agrandit, l’hospice de Saint-Julien «_qui héberge les chrétiens_» fut reporté plus près des portes, à Saint-Benoît.
C’est en somme un vieux souvenir de la tradition hospitalière qui fit attribuer, en 1655, à l’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Julien devenu prieuré de l’abbaye de Longpont.
Dans la rue Saint-Denis, entre la rue Grenetat et la rue Guérin-Boisseau, près d’une fontaine dite fontaine de la Reine, qui apparaît assez monumentale dans le plan Truschet, ce grand pignon est celui de la chapelle de la Trinité, hôpital fondé au commencement du XIIIᵉ siècle par deux bourgeois, Jean Pallé et Guillaume Estuacol, et appelé d’abord hôpital de la Croix de la Reine.
Une communauté de frères, les _frères asniers de la Trinité_, ainsi appelés par le peuple qui les voit tirant leur âne par la bride mendier par les rues, donne gîte aux pauvres voyageurs, les soigne quand ils sont malades et s’ils meurent les enterre dans le cimetière qui se trouve derrière leur chapelle.
Cette institution de charité, cet hôpital, refuge des pauvres passants, c’est tout simplement le lieu de naissance du Théâtre-Français; Thalie et Melpomène y ont eu leur berceau tout proche du grabat des voyageurs dépourvus, des pauvres pèlerins, des porte-besace errant sur les routes. L’hôpital étant passé aux Prémontrés, ces moines louèrent en 1411 une salle aux _Confrères de la Passion_ unis aux _Enfants sans Souci_. _Confrères et Enfants sans Souci_ donnaient des spectacles variés, tantôt des _Mystères_ où les grandes scènes de la vie du Christ, de la Bible ou de la Vie des Saints s’entremêlaient d’épisodes comiques, tantôt des _Farces, Sotties ou Moralités_, c’est-à-dire on le voit, le drame, à grand spectacle même, et la comédie de mœurs, le vaudeville burlesque déjà, dont les couplets satiriques, fort licencieux parfois, touchaient à tout et à tous, aux événements et aux personnes en vue, avec une liberté grande. Leurs représentations avaient tant de succès que, pour certaines pièces, on dut quelquefois avancer dans les paroisses l’heure des vêpres, afin de permettre aux gens et aux prêtres eux-mêmes de s’en aller s’esjouir à la Trinité.