Part 7
Dans ces parages mal fréquentés, presque déserts, s’était élevé un château de plaisance du roi Robert, le manoir de Vauvert. Abandonné ensuite et tombé à l’état de ruines, le manoir de Vauvert devint un refuge de malandrins et de coupeurs de bourses, lesquels, pour chasser tout visiteur indiscret, lui firent une réputation de lieu terrible, hanté par des gnomes et gobelins malfaisants. On racontait mille horreurs de ce vilain endroit, repaire d’un grand magicien cornu, à pieds fourchus, au corps enveloppé dans une immense barbe verte, vivant entouré de démons aussi hideux que lui.
Il fallait du courage pour aller au «_grand diable Vauvert_»; les Chartreux n’en manquaient pas sans doute, car ils occupèrent la ruine hantée et la purifièrent. Le diable vert, seigneur châtelain de Vauvert, se laissa expulser. Saint Louis fit construire une grande église, par son architecte, Eudes de Montreuil, les Chartreux édifièrent sur les quatre côtés d’un immense carré une série de petites maisonnettes où ils vécurent solitaires, chacun reclus dans sa cellule, cultivant son petit jardin et ne rencontrant ses frères qu’aux offices et le dimanche au grand réfectoire.
Dans le vaste carré rien qu’un bâtiment au milieu abritant une pompe, et partout des croix disséminées. C’est le cimetière des pères chartreux; leur vie s’écoule entre leur cellule et leur fosse, car ils ne quittent jamais l’enceinte intérieure du couvent. Autour de cette enceinte, prison de ces moines qui vivent si pauvrement des légumes qu’ils ont fait pousser, est un enclos immense cultivé par les frères non profès. Le couvent est devenu très riche par des dons successifs, et s’est agrandi de nombreux bâtiments pour les hôtes, d’un cloître sous les arceaux duquel Eustache Le Sueur, au XVIIᵉ siècle, peindra la vie de saint Bruno, ces tableaux d’un sentiment religieux si intense qui sont maintenant au Louvre.
Un très beau bâtiment du XVᵉ siècle sert de portique à la deuxième enceinte, il est divisé en cinq arcades dont les piliers supportent des statues sous des dais très fouillés; au-dessus de l’arcade centrale, dans un champ semé de fleurs de lys, est une statue de la Vierge à laquelle saint Louis dans une niche voisine présente cinq Chartreux agenouillés.
Avec quelle rapidité tout se transforme! Cent ans à peine ont passé depuis qu’ont été dispersés les solitaires de cette Thébaïde enveloppée peu à peu par la ville; église et couvent furent démolis à la Révolution, leur immense enclos vint s’ajouter au jardin de Marie de Médicis, et maintenant les ombrages du Luxembourg agrandi couvrent la place où ils vécurent six siècles dans le silence et la prière, et la rue Auguste-Comte, philosophe positiviste, traverse le grand préau où ils creusaient leurs tombes.
II
L’enclos féodal du prieuré de Saint-Martin des Champs.--Le réfectoire et la chaire du lecteur.--Abbés trop gras et moines trop mal nourris.--Les procès de l’Épée.--Duels judiciaires dans la lice du prieuré.--Carrouges et Le Gris.--Les Célestins.--L’église. Musée de grands tombeaux seigneuriaux.--Les serfs de la Vierge Marie.--Aux Carmes Billettes, le dernier cloître gothique de Paris.--Le cadavre d’Étienne Marcel à Sainte-Catherine du Val des Écoliers.--L’abbaye de Saint-Antoine.--Pécheresses repenties.--Fondations hospitalières.--Les Haudriettes.--Les confrères de la Trinité et les origines du théâtre.--Les Quinze-Vingts.--Frères cordonniers et frères tailleurs.
L’autre côté de la Seine, la partie de Paris appelée la Ville, n’a point autant de couvents et d’abbayes que cet extraordinaire quartier de l’Université, Monacopolis autant que ville des études. L’établissement monacal le plus important est le prieuré de Saint-Martin des Champs, bâti en dehors de la ville de Philippe-Auguste et plus tard compris dans l’enceinte quand, au temps d’Étienne Marcel, on enferma dans une nouvelle muraille tous les faubourgs du nord.
Le prieuré de Saint-Martin des Champs, c’est comme Saint-Germain une petite ville forte enfermée dans sa ceinture crénelée, et son prieur est également très haut et très puissant seigneur, suzerain de bon nombre d’autres prieurés, de nombreuses cures, vicairies et chapellenies, et possédant haute et basse justice sur son territoire. Une abbaye de Saint-Martin avait existé dès le règne de Dagobert, à proximité d’un champ de foire, dit aussi de Saint-Martin, et qui devait se trouver sur l’emplacement du boulevard actuel. Les Normands avaient fait de cette abbaye un monceau de ruines. Ce fut le roi Henri Iᵉʳ en 1060 qui songea à faire renaître un nouveau monastère des décombres envahis par la végétation de deux siècles.
Malgré l’importance et la richesse de la fondation nouvelle, ce ne fut qu’un grand prieuré relevant de l’abbaye de Cluny. Une enceinte formant un immense carré, avec grosses tours aux quatre angles et une vingtaine de tourelles en encorbellement sur des contreforts de distance en distance, enveloppe un jardin considérable, des bâtiments nombreux et les édifices conventuels massés dans l’angle sud-ouest du carré.
L’église est une grande nef sans bas côtés ni transept, rebâtie au XIIIᵉ siècle, mais le chœur irrégulier avec sa petite chapelle absidale en forme de trèfle a un siècle de plus et date du moment où l’architecture semble hésiter encore entre le plein cintre et l’ogive[A].
Le portail, sans ornements, est un grand pignon à contreforts accosté d’une tourelle. Sur le côté sud du chœur s’élève un gros clocher à ouvertures romanes, probablement de la fondation du prieuré au XIᵉ siècle. Parallèlement à l’église s’étend un deuxième bâtiment moins haut et moins long, c’est le réfectoire des moines dont on attribue la construction à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle. Merveille d’élégance à l’intérieur, ce réfectoire est partagé en deux nefs aux belles voûtes portées par une épine de colonnes, d’une prodigieuse légèreté. En ce petit chef-d’œuvre de l’art du XIIIᵉ siècle, quand les moines viennent prendre leur repas, l’un d’eux monte faire une lecture pieuse, assis dans une tribune suspendue à la muraille. Cette chaire du lecteur, annexe gracieuse de l’édifice, s’accuse à l’extérieur par une saillie entre deux contreforts; à l’intérieur un escalier, ajouré sur la grande salle par de hautes lancettes trilobées, fait accéder au balcon de pierre de cette chaire, porté par un encorbellement revêtu de feuillages sculptés. Un cloître vaste et superbe orné de statues de rois, une belle chapelle de la Vierge dans le style de la Sainte-Chapelle, une salle pour le Chapitre, une tour des Archives et de grands bâtiments consacrés au logement du prieur, des dignitaires et des moines, complètent l’ensemble du monastère.
M. Hippolyte Cocheris, le continuateur de l’abbé Le Bœuf, a trouvé dans un manuscrit des Archives, registre écrit en 1340 par le prieur Bertrand de Pibrac, de très curieux détails sur l’organisation intérieure du prieuré, qui comportait en son temps cinquante moines et des dignitaires, assistés d’un nombre considérable d’officiers divers et de subalternes religieux ou laïques. Le registre Bertrand énumère les droits et attributions de chacun en commençant par le prieur:
«Nous avons dans tout notre territoire de Saint-Martin, tant à Paris que dans les faubourgs et les villages touchant à la ville de Paris où sont trente mille feux environ, toute justice haute, moyenne et basse, pour laquelle juridiction tant au civil qu’au criminel, nous instituons un camérier, un maire, un tabellion et des sergents. Et il est appelé de l’audience desdits camériers et maire à notre assise, pour corriger le jugement, et du jugement de ladite assise au prévôt de Paris et de celui-ci au Parlement. Il est délivré par nous ou par le maire en notre nom toutes mesures des grains et des vins sur tout le territoire désigné ci-dessus... Il nous est permis de confisquer tous les biens meubles et immeubles de nos sujets et serviteurs qui conspirent ou machinent contre notre personne... _item_, nous percevons droits sur les amendes, défauts, épaves et forfaitures... _item_, tous ceux qui vendent du vin doivent chaque année apporter leur mesure à Saint-Martin devant notre maire et faire vérifier ces mesures sur l’étalon,... etc.»
Le registre détaille aussi les droits et devoirs des différents dignitaires et fonctionnaires, depuis les plus importants jusqu’aux plus petits employés, et particulièrement ceux de l’hôtelier et du cellerier, chargés de tout ce qui concerne la nourriture des moines--laquelle varie selon les jours fériés ou non fériés, gras ou maigres, et selon la qualité des convives depuis les sacristains, infirmiers, grainetiers, avocats, tabellions, procureurs, médecins, etc...
Ce précieux registre contient les détails les plus circonstanciés et les plus minutieux sur la vie à l’abbaye, sur le régime de la maison et l’ordonnance des repas. Sage administrateur, le prieur fixe une moyenne de dépenses en supposant l’existence d’une cinquantaine de moines à Saint-Martin; il compte la quantité de muids de blé nécessaire, la provision de vin, le nombre de fromages, les consommations diverses, les œufs à 1,700 par semaine de Noël à Pâques, les harengs pendant le Carême à 1,250 par semaine.
On mangeait beaucoup de harengs à Saint-Martin. Cependant les officiers importants ne se privaient pas de se laisser aller quelquefois au péché de gourmandise. M. Cocheris a trouvé ailleurs le menu d’un dîner offert par le sacristain de Saint-Martin, le 4 octobre 1430, et qui se composait, pour cinq convives, de deux perdrix, un faisan, quatre pigeons, un lièvre, une poitrine de veau, carpe, brochet, anguille, raisins, poires, trois chopines d’hypocras, huit quartes de vin, plus différentes petites choses.
Si les fonctionnaires faisaient bonne chère au XVᵉ siècle, les simples moines n’étaient pas aussi heureux, car ils furent plusieurs fois réduits à intenter des procès à leurs prieurs pour obtenir une nourriture suffisante, ainsi que des réparations à leurs logements délabrés. Les réformes introduites par l’abbé de Cluny ou par le Parlement saisis de ces plaintes, amenaient pour quelque temps une amélioration, puis le mal revenait peu à peu, les fonctionnaires et les moines se remettaient, au mépris de la règle, à vivre à part, largement ou chichement.
Le mal, ici comme en bien d’autres monastères, c’était l’égoïsme des abbés, bergers s’inquiétant fort peu de leur troupeau, seigneurs hautains vivant en leur palais abbatial comme un seigneur temporel en son château et considérant leur abbaye comme une terre de rapport. Le régime de la commende ne pouvait qu’ajouter au mal, la richesse du bénéfice était un danger puisque cette richesse le faisait plus rechercher des hommes de cour. Et Saint-Martin des Champs était très riche, son prieur titulaire, souvent pourvu ailleurs encore, touchait de grosses sommes, tandis que les simples moines avaient mal à vivre, réduits à une misère relative et mal logés dans des bâtiments non entretenus. Certaines estampes du XVIIᵉ siècle en font foi, qui nous montrent Saint-Martin avec presque un aspect de ruine.
Le prieur de Saint-Martin eut jusqu’à la Révolution sous sa dépendance vingt prieurés dans les diocèses de Paris, Meaux, Senlis, Noyon, Beauvais, Chartres, etc...; il nommait à dix cures, vicairies ou chapellenies de Paris et à soixante-sept autres en différents diocèses. En 1790, il n’y avait plus que dix-neuf religieux au prieuré et le revenu s’élevait à 180,000 livres. Parmi les prieurs commendataires, cardinaux ou gens de cour, on compte le cardinal Richelieu qui l’ajouta en 1633 à ses autres nombreux bénéfices.
Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais regrettables, Saint-Martin
y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer aussitôt occupées.
Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si longtemps.
Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains différends entre ses sujets «_à coups de bâton_» devant la maison de l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les «_Procès de l’Épée_», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes ou enfants.
Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations, de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.
Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.
Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.
--Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le Gris, ma cause est-elle juste et loyale?
--Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est bonne!
Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.
L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et l’épée de Carrouges s’enfonça.
Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.
L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba, mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.
Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.
Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi; elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.
Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État «_suivant le vœu des antiquaires parisiens_», dit une inscription encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte ogivale.
Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.
Parmi les principaux couvents éparpillés dans ce Paris bruyant et animé de la rive droite, il faut mettre au premier rang les Célestins, établis sur l’emplacement précédemment occupé par les Carmes. Ces religieux, venant d’un monastère de la forêt de Compiègne, obtinrent la faveur de Charles V, leur voisin de l’hôtel Saint-Paul, et des grands personnages de la cour. Sur la berge de la Seine devant le port Saint-Paul, entre le grand Hôtel Royal et l’Arsenal, Charles V leur fit construire une église dont il posa la première pierre en 1335 et le couvent s’enrichit et s’embellit bien vite par les donations royales et princières.
M. de Guilhermy, parlant des couvents secondaires qui s’établissaient partout
en quantités prodigieuses aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et qui n’offraient pas l’ampleur des grands abbayes des siècles précédents, «ni les splendeurs de Cluny, les magnificences de la famille bénédictine ou les sévères grandeurs de Clairvaux», rappelle que les églises de ces couvents secondaires n’étaient que d’immenses nefs, souvent à voûtes de bois, avec une petite flèche aiguë couverte d’ardoises.
«Si les églises des couvents n’avaient plus, dit-il, ce grand caractère des anciens édifices sacrés, elles furent en revanche richement décorées: les fidèles fondaient à l’envi de brillantes chapelles dans leurs monastères préférés. A Paris plus qu’ailleurs, la mode exerce en toute chose son influence; il fut de bon ton d’avoir une sépulture de famille dans l’église ou dans le cloître d’un couvent. C’est ainsi que les églises des Cordeliers et des Jacobins étaient devenues de vrais musées de sculpture, toutes meublées de statues et de tombeaux...»
Église aristocratique, couvent admirablement placé au milieu de tous les logis féodaux qui entouraient alors l’hôtel royal de Saint-Paul «_hostel solennel des grands esbattements_», lequel était lui-même, non pas seulement un château royal, mais une vaste réunion d’hôtels habités par les princes du sang et les hauts personnages de la cour, on conçoit qu’à l’ombre de la monarchie et sous la protection royale couvrant «_nos bien aimez chapelains et orateurs en Dieu, prieur et couvent de nostre prieuré et monastère de Notre-Dame des Célestins de Paris_», les Célestins aient prospéré vite et largement.
Certes, indépendamment de tous les avantages de voisinage, c’est une admirable situation pour le couvent ce coin annexé à Paris par Charles V, ce saillant aigu de la muraille entre la tour Billy et la Bastille. Les bons moines, pour prendre le soleil après les exercices religieux, jouissent d’un grand enclos, d’un beau jardin mitoyen avec les cerisaies et les treilles des jardins royaux. Le rempart de la ville gêne malheureusement la vue, mais de certaines fenêtres du couvent, par-dessus les toits ou entre les pavillons de l’hôtel Saint-Paul, on peut apercevoir le cours de la Seine, l’abbaye de Saint-Victor de l’autre côté, la montagne Sainte-Geneviève hérissée de flèches et de tours et, plus près, le fleuve avec son mouvement, la batellerie du port Saint-Paul, les îles toutes vertes, l’île des Javiaux ou Louviers, les peupliers de l’île Notre-Dame qui n’est pas encore l’île Saint-Louis, superbe tableau en arrière duquel la majestueuse abside de Notre-Dame s’élève au-dessus du fouillis confus des maisons de la Cité.