Part 6
Bien près du pauvre et austère monument du XIIᵉ siècle, toutes les grâces du style ogival des époques suivantes se montrent à Saint-Séverin, très pittoresque, avec son beau clocher à flèche d’ardoises, et ses chapelles que les maisons enferment vers l’abside. L’entrée sous le grand pignon est moderne, c’est le joli portail d’une église de la Cité, Saint-Pierre-aux-Bœufs, démolie de nos jours, qu’on y a appliqué; jadis on entrait à Saint-Séverin, au pied de la tour, par la petite porte dans le tympan de laquelle est sculpté saint Martin coupant son manteau.
Les Parisiens du temps jadis, avant d’entreprendre quelque long voyage, venaient, pour solliciter la protection du saint, clouer un fer à cheval sur les vantaux de la porte, ou apportaient au retour un fer de leur monture en signe de remerciement. C’était une coutume assez commune, en bien des endroits on retrouve ces fers cloués dans les portes d’églises dédiées à saint Martin. «Ce saint, dit l’abbé Le Bœuf, étant réclamé par les gens voyageant à cheval.» A droite de l’église est le cimetière, aujourd’hui transformé en jardin pour le presbytère, mais qui conserve une partie des arcades de ses charniers donnant maintenant l’hospitalité à une école libre tenue par les sœurs. De ce côté Saint-Séverin est fort joli avec sa série de chapelles dont les petits pignons sont décorés de fausses arcatures en gothique flamboyant et de fioritures sculptées, toutes différentes.
C’est dans ce cimetière Saint-Séverin que se pratiqua pour la première fois, en 1474, l’opération de la taille sur un franc-archer de Meudon malade de la pierre. Ayant été condamné à mort pour des crimes divers et notamment pour vol dans l’église de Meudon, ce sacripant eut à choisir entre la corde du bourreau et le scalpel des chirurgiens. Il choisit le scalpel et s’en trouva bien, l’opération réussit parfaitement.
L’archer, guéri à la fois de sa maladie et de la potence, reçut de plus une pension qui lui permit d’aller vivre à la campagne pour y planter ses choux en toute honnêteté.
Les vieilles descriptions de Paris citent les inscriptions curieuses des charniers de Saint-Séverin; en voici deux, celle-ci placée sur la porte du cimetière sur la rue de la Parcheminerie:
_Passant, penses-tu pas passer par ce passage;_ _Où pensant, j’ai passé._ _Si tu n’y penses pas, passant, tu n’es pas sage,_ _Car en n’y pensant pas, tu te verras passé._
Et cette autre d’un accent plus terrible sur les murs du charnier:
_Tous ces morts ont vécu; toi qui vis tu mourras!_
Saint-Séverin, comme beaucoup d’autres églises, comme Saint-Médard, Saint-Merry, les Innocents, etc., avait quelque part, probablement du côté du cimetière, un reclusoir, une cellule fermée et murée, n’ouvrant plus sur le monde que par une étroite fenêtre, cabanon où vivait, des aumônes des passants, une pauvre femme enfouie vivante dans ce tombeau, soit de sa pleine volonté, pour quelque malheur particulier ou pour expier quelque faute, soit, comme il est arrivé, recluse par justice en punition d’un crime. C’était un lieu d’expiation, un sépulcre «pour les femmes affligées, mères, veuves ou filles qui auraient beaucoup à prier pour autrui ou pour elles et qui voudraient s’enterrer vives dans une grande pénitence», dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, où il a mis en scène une de ses recluses, _la Sachette_, qui s’appelait en sa folle jeunesse, avant son malheur, _Paquette la Chantefleurie_.
La recluse de Saint-Séverin sous Charles V s’appelait dame _Flore_; en 1403 l’église Sainte-Opportune avait Agnès du Rocher dans son reclusoir; on connaît parmi les recluses de l’église des Innocents: _Alix la Burgotte_, morte en 1466, _Jeanne la Vaudrière_, enfermée en 1442 après une cérémonie et un sermon de l’évêque de Paris, _Jeanne Pannoncel_, en 1496, enfin une noble dame, Renée de Vendômois, murée en 1485 dans le reclusoir par arrêt du Parlement, pour avoir fait tuer son mari.
Dans ce quartier de l’Université, où le tournant de chaque rue montre quelque pignon de chapelle, d’église, ou de couvent, on trouve Saint-André des Arcs, des Aas, ou des Arts, probablement ainsi nommée à cause du grand enclos de Laas, formé par les jardins romains du Palais des Thermes; c’est une église élevant une jolie tour, au-dessus d’un portail gothique que le XVIIIᵉ siècle défigurera en attendant que la Révolution le supprime.
A l’angle de la rue Saint-Jacques, sur le carrefour entre Saint-Jean de Latran et le collège de Cambrai, une petite chapelle du XIVᵉ siècle, dédiée à saint Yves, est la chapelle des seigneurs bretons de la cour et aussi des avocats de Paris; elle est remplie de sépultures de basochiens, de procureurs et de notaires, saint
Yves de Tréguier, le grand saint de Bretagne, avocat lui-même, étant le patron des gens de loi, très révéré surtout par les plaideurs, comme en témoignent les sacs aux paperasses de procédure, apportés en ex-voto pour les causes gagnées. Il y a toujours des procureurs et des procès, et plus qu’autrefois, mais la chapelle Saint-Yves a disparu, démolie en 1797.
Rue Saint-Jacques, au-dessous de la Sorbonne, il y a Saint-Benoît le Bientourné, appelé ainsi après un changement dans l’orientation de l’autel; c’est l’église des gens du noble art du Livre, écrivains, grands imprimeurs ou libraires, si nombreux dans son quartier et en nombre considérable enterrés sous ses voûtes; Saint-Benoît a un beau portail du XVᵉ siècle, de beaux pignons de chapelles sur le côté du cimetière. Saint-Benoît le Bientourné eut une fin mouvementée: vendu en 96, rendu au culte par l’acquéreur, puis revendu à un meunier, il fut transformé en salle de spectacle. Ce fut de 1832 à 1845 le théâtre du Panthéon. La vieille église stupéfaite écouta les flonflons du vaudeville et les rires d’un public bruyant entre tous. Mais le théâtre ne réussit pas et Saint-Benoît fut démoli en 1854.
Saint-Hilaire, Saint-Côme, Saint-Étienne des Grès, vendues et rasées aussi à la Révolution, étaient de toutes petites églises. Les églises Saint-Médard et Saint-Nicolas du Chardonnet eurent plus de chance et furent conservées quand tout se transformait autour d’elles.
Que de moines dans ces rues et que de clochettes de couvents répondant aux cloches des églises, Augustins grands et petits, Bernardins, Mathurins, Carmes, Cordeliers, Jacobins, etc. En face de la pointe de la Cité, s’élève en bordure de la Seine le couvent des Grands Augustins dont l’importance est considérable. C’est là que se fit, le 1ᵉʳ janvier 1579, la cérémonie d’institution de l’ordre du Saint-Esprit, par le roi Henri III qui établit aussi aux Grands Augustins la confrérie des Pénitents Blancs; l’ordre du Saint-Esprit garda chez les Augustins une salle des séances décorée des portraits, bustes ou écussons de tous les dignitaires depuis la fondation. L’église, très riche en monuments, possédait entre autres mausolées celui de Philippe de Commines; à la Révolution, on y installa, avant de la démolir, une imprimerie d’assignats.
Les moines Augustins n’étaient point gens commodes et le vieux couvent qui terminait sur la rive gauche la perspective du Pont-Neuf pouvait, comme une place de guerre, inscrire des sièges dans ses annales, aventures héroï-comiques où les Augustins montrèrent l’humeur batailleuse des moines de la Ligue.
En 1588, l’année des barricades, quand Paris est en pleine révolution et que Guisards et Royaux s’entre-tuent par les carrefours, la mutinerie et la forcenerie de la rue gagnent le couvent, les Augustins se battent entre eux à l’occasion d’une élection de dignitaire.
En 1657, peu après la Fronde, comme la vétusté des bâtiments du Châtelet forçait les tribunaux à chercher un asile ailleurs pendant le temps de leur restauration, on voulut louer pour cela des salles aux Augustins. Les moines refusèrent leurs salles et malgré les ordres du roi, les arrêts du parlement, s’obstinèrent si résolument que l’on dut forcer le couvent, _manu militari_. L’année suivante devait voir bien autre chose, un vrai siège, une brèche, un combat, avec blessures et morts d’hommes.
Quoi!...
dit la Discorde dans le _Lutrin_ de Boileau,
J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins! J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins.....
La discorde s’était mise dans le couvent, encore à propos d’élections; le parlement dut intervenir et comme ses arrêts restaient lettre morte, envoyer les archers de la ville pour mettre les moines à la raison. Mais ceux-ci, décidés cette fois à soutenir un vrai siège, s’étaient barricadés dans la place, bien garnie de munitions de bouche et de guerre.
Les préparatifs de cette petite guerre passionnaient Paris. «--Je vais voir tuer des Augustins!» disait La Fontaine, qui ne croyait pas si bien dire, en courant au Pont-Neuf assister à la bataille. On se battit réellement et sur la brèche, comme en un vrai siège, les archers ayant fait un trou à la muraille. Les Augustins, bien qu’ayant déjà deux tués et des blessés, s’efforçaient d’empêcher l’escalade; encouragés par le son du tocsin de leur église, quelques-uns se maintinrent sur la brèche, pendant que d’autres couraient chercher le Saint-Sacrement qu’ils mirent en travers de leur mur écroulé. Mais les archers portèrent leurs efforts à côté et cette dernière barricade allait être tournée; c’était la défaite, alors nos Augustins déconfits demandèrent à capituler. Ainsi se termina le siège, le parlement avait ville prise. En punition de leur résistance, il envoya pour quelque temps dans les cachots de la Conciergerie les plus acharnés des combattants, mais peu après Mazarin les délivra et les fit reconduire en triomphe à leur couvent dans les carrosses du roi.
Les Bernardins d’humeur plus paisible ont leur couvent presque à la Tournelle, derrière l’église Saint-Nicolas du Chardonnet; c’est un très grand couvent et en même temps un collège où les moines de Cîteaux viennent «demeurer et étudier tant ès arts libéraux qu’en théologie et decret et y prendre les degrés de maîtres, bacheliers et docteurs». Leur église est grande et belle, quoiqu’une partie de la nef demeure inachevée en encadrant un jardin de ses ogives béantes. Perpendiculairement à l’église un immense édifice superposant réfectoire et dortoir limite avec d’autres bâtiments la grande cour du couvent.
Tout à côté des Bernardins, au-dessus de la place Maubert, les Carmes sont établis depuis Philippe le Bel. Cet ordre originaire des couvents du Mont-Carmel et venu de Palestine avec saint Louis, avait précédemment occupé un couvent sur la rive droite entre les Célestins et un monastère de béguines devenu plus tard l’Ave Maria.
Ils portaient un manteau à bandes alternativement blanches et noires, habillement qui leur fit donner par le peuple de Paris le nom de Barrés, nom resté jusqu’à nos jours à la rue conduisant à leur premier couvent, aujourd’hui rue de l’Ave-Maria.
Le populaire et les écrivains du moyen âge prennent souvent ces Carmes barrés pour cibles de leurs plaisanteries et de leurs fabliaux. Le voisinage des nonnes surtout donne carrière aux satiristes comme Rutebœuf, qui dit nettement:
Les Barrès sont près des Béguines Neuf ving en ont; à lor voisines Ne lor faut que passer la porte.
A la place Maubert les Carmes n’ont pas de voisines. Dulaure, qui appuie si volontiers sur les démérites gros ou menus de tout ce qui porte froc ou soutane, ne voit plus à leur reprocher qu’un penchant à la bonne chère et rappelle certain festin en temps de carême, en 1658, festin troublé sur réquisition du supérieur, par des exempts qui saisirent force pâtés, jambons et bouteilles de vin et pour ce fait conduisirent douze religieux au For l’Évêque.
A l’église des grands Carmes s’appuie un très beau cloître du XIVᵉ siècle, lequel sur un des côtés possède une superbe chaire extérieure accrochée aux arceaux. Entre autres tombeaux de l’église des Carmes, il faut signaler celui du libraire Gilles Corrozet, le premier historiographe de Paris, auteur des Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris, un ancêtre que tous les amis de Paris et des monuments parisiens doivent révérer.
Que reste-t-il de ce couvent et du magnifique cloître? Absolument rien! Un marché en tient la place. Les Bernardins, s’ils ont perdu leur église, pourraient, dans le quartier très serré où jadis ils avaient leurs aises, retrouver leur réfectoire et leur dortoir avec des pompiers installés dans leurs lits. La caserne de pompiers de la rue de Poissy est logée dans le magnifique bâtiment à vingt travées d’arcades gothiques soutenues par de puissants contreforts.
Les Mathurins, ordre s’occupant du rachat des captifs, ont leur couvent, très modeste de proportions, près de l’hôtel des abbés de Cluny. Le peuple les aime tant pour le but de leur œuvre d’une si haute charité, que pour leur humilité et les appelle les _frères aux ânes_, parce qu’on ne les voit jamais sur d’autres montures par les marchés et les routes. Sur l’emplacement de leur couvent s’élève aujourd’hui le théâtre Cluny.
Les Cordeliers sont voisins des Mathurins, ordre important, couvent considérable, grande église. Les frères de Saint-François, reconnaissables à la grosse corde ceignant leur taille, doivent beaucoup à saint Louis qui favorisa leur établissement à Paris sur un terrain appartenant à l’abbaye de Saint-Germain des Prés et leur donna, pour la construction de leur église, une partie de l’amende considérable payée par son vassal, le farouche sire Enguerrand de Coucy, pour le meurtre de trois jeunes gens surpris chassant sur ses terres.
Il faut avouer que les Cordeliers dépassaient encore les Augustins en humeur batailleuse; sans parler de leurs longues querelles avec l’Université qui, en raison de leur collège pour les religieux de leur ordre, les accusait d’empiéter sur ses attributions et prérogatives. Le désordre et l’agitation en permanence dans le couvent, les batailles que se livrèrent entre eux les frères de Saint-François pour divers motifs, leur insubordination perpétuelle, amenèrent même des conflits avec les représentants du Saint-Siège.
Au point de vue pittoresque, la façon dont ils en usèrent avec les Évêques envoyés en 1501 par le légat du pape, pour refréner les abus et réformer les mœurs du couvent, mérite d’être rapportée. Réunis dans leur église, les Cordeliers attendirent de pied ferme les deux Évêques chargés des foudres pontificales; dès qu’ils entrèrent, accueillis par un silence glacial, et parurent vouloir prendre la parole, une moitié des Cordeliers entonna soudain une hymne à plein gosier et, l’hymne achevée, l’autre moitié des frères commença un autre cantique, puis un troisième et successivement de nombreux autres, pendant des heures, sans laisser entre leurs chants le plus petit intervalle permettant aux Évêques de glisser leur admonestation.
Les Évêques eurent beau élever la voix, rien n’y fit, leurs objurgations, leurs protestations étant étouffées sous les cantiques chantés à perdre haleine. Ils durent enfin se retirer, laissant la victoire aux Cordeliers. Grand scandale, notable émotion dans toute la ville cléricale. Après s’être concertés avec les autorités temporelles, les Évêques revinrent le lendemain, non plus seuls, mais avec le Prévôt de Paris, des procureurs et de nombreux sergents. Usant de la même tactique, les Cordeliers reprirent aussitôt les chants de la veille; mais cette fois les magistrats, voyant toutes les sommations inutiles, firent avancer les archers et force fut aux Cordeliers houspillés de se taire.
Les novices des Cordeliers, turbulents tout autant que des écoliers laïques
se mutinèrent plus d’une fois, ainsi que des lycéens de nos jours, et comme c’était le siècle des Barricades, ils soulevaient volontiers les pavés de leurs préaux. Quand le désordre se mettait dans le couvent, ils étaient, bien entendu, au premier rang, heureux des occasions de tumulte. De quoi ne les accusait-on pas d’ailleurs! Ils étaient fortement soupçonnés de cacher dans leurs rangs des novices du sexe qui ne doit point fournir de moines. Le fait est qu’on découvrit quelquefois des femmes parmi eux. L’Étoile dans son journal cite ainsi un certain frère Antoine dont le froc couvrait une femme jeune et jolie; quand on s’aperçut de la fraude, après quelque temps, au grand chagrin des novices, la demoiselle fut emprisonnée et punie avec grande rigueur.
La très vaste église des Cordeliers brûla en 1580; on ne connut pas au juste la cause de l’accident; on accusa des novices, soupçonnés au moins d’imprudence, tandis que les Cordeliers mettaient le malheur sur le compte des protestants. Henri III, qui tenait leur couvent en faveur particulière, fournit une grande partie des fonds nécessaires à la reconstruction. Aux Cordeliers s’assemblait le chapitre de l’ordre de Saint-Michel créé par Louis XI en 1469 en l’honneur du premier chevalier qui, pour la querelle de Dieu, «batailla contre l’ancien ennemi de l’humain lignage et le fit trébucher du ciel».
Il n’y avait plus, lorsque survint la Révolution, que soixante religieux dans les immenses bâtiments déclarés propriété nationale, et bientôt la grande salle de théologie, qui servait d’école aux jeunes religieux, devint le local du fameux club des Cordeliers fondé par Camille Desmoulins. Les âmes des fougueux Cordeliers de la Ligue, de ces novices belliqueux qui faisaient l’exercice sous les galeries du cloître avec la pique et l’arquebuse, durent violemment tressaillir quand les échos du vieux couvent retentirent des motions enflammées des orateurs ou des violentes querelles des patriotes du club.
Camille Desmoulins, Danton, Marat étaient des voisins, habitant tous trois la rue voisine. Marat, lorsque le couteau de Charlotte Corday eut interrompu violemment son insatiable fringale de sang, fut, en sortant de la baignoire rouge, apporté aux Cordeliers, exposé dans la grande cour à côté de la baignoire au milieu des lamentations de la populace, des furieuses déclamations et des cris de vengeance, sanglante apothéose de «l’Ami du Peuple». Un tombeau bientôt s’éleva en son honneur dans cette cour du couvent, un mausolée avec des arbres poétiquement penchés au-dessus d’une urne funéraire.
Autre souvenir révolutionnaire des Cordeliers: le bataillon des fédérés marseillais, venu à Paris pour collaborer au 10 août, fut logé dans ce vieux couvent, caserne de la Ligue transformée en caserne révolutionnaire. Quel tapage sous les galeries, avec les allées et venues des meneurs de la Commune, les visites et fraternisations des sectionnaires.
En témoignage de l’importance de ces Cordeliers, il reste encore le grand bâtiment du réfectoire, comble majestueux qu’on aperçoit au-dessus des toits, large pignon flanqué d’une très belle tourelle d’escalier. Cette grande salle est le musée médical Dupuytren. De tout le reste, néant. La clinique de l’école de Médecine en occupe en partie l’emplacement.
Le mur de Philippe-Auguste, dont la rue Monsieur-le-Prince représente le fossé, avait, pendant des siècles, borné ici la ville; il longeait le jardin des Cordeliers et touchait peu après à la porte Saint-Michel. Entre cette porte et la porte Saint-Jacques un autre grand couvent s’appuyait à la muraille. C’était le couvent des Jacobins.
Ce ne sont pas ces Jacobins qui ont donné leur nom au club rival du club des Cordeliers, ceux-là sont les Jacobins de la rue Saint-Honoré, établis seulement sous Louis XIII. Leur couvent n’avait rien de bien remarquable, mais l’église renfermait quelques beaux tombeaux du XVIIᵉ siècle.
Le grand couvent de la rue Saint-Jacques formait encore à la fin du siècle dernier un ensemble de bâtiments des plus pittoresques, remplacés aujourd’hui par les cubes bien nets des blocs de maisons entre les rues Soufflot et Cujas. Dans la très vaste église les siècles avaient accumulé un nombre considérable de monuments; tout le long de la nef c’était une magnifique rangée de rois, princes du sang, princesses, chevaliers, dames, dormant les mains jointes, couchés sur leur dalle.
La porte du couvent sur la rue Saint-Jacques était fort belle, décorée d’une statuette de la Vierge entre celles de saint Dominique et d’un autre docteur de l’ordre, sous une gracieuse arcature. Elle survécut quelque temps à la destruction des édifices conventuels, ainsi que le bâtiment dit de l’École Saint-Thomas, construit au XVIᵉ siècle pour servir de salle d’exercice aux prédicateurs. Cette vaste salle où se voyaient les statues des grands orateurs religieux, entre autres saint Thomas d’Aquin de qui elle tirait son nom, ne disparut qu’en 1850, après avoir servi quelque temps d’École communale.
Au moyen âge, nos Jacobins, les frères prêcheurs de Saint-Dominique, ne se montrèrent pas moins indisciplinés et dissolus que les Cordeliers. Lorsqu’on voulut en 1501 apporter une réforme aux mœurs du couvent, ainsi qu’il avait été fait chez les voisins, il en résulta aussi quelques troubles graves. Chassés de leur demeure, les Jacobins, pour y rentrer, vinrent l’assiéger avec l’aide de douze cents écoliers armés, forcèrent les portes et battirent rudement ceux qu’ils trouvèrent dans la place.
Au temps de la Ligue, le couvent fournit les plus farouches de ces prédicateurs enragés qui surexcitaient les colères politico-religieuses. La foule aux grands jours remplissait les cours du couvent et les fanatiques Jacobins prêchaient en plein air avec la verve populacière des moines de ce temps, accablant le roi Henri III, cet Hérode, et avec lui tous les ennemis de la Ligue, des injures les plus violentes, appelant les bénédictions du Ciel sur messieurs de Guise, sauveurs de la religion, et sur les braves Seize, chefs de Paris insurgé.
C’est de là que sortit fanatisé le petit frère Jacques Clément, pour s’en aller poignarder Henri III en son camp à Saint-Cloud, meurtre que le lendemain la duchesse de Montpensier, triomphante, accourait annoncer elle-même au peuple en l’église des Cordeliers, du haut des marches du grand autel.
Le réfectoire des Jacobins, perpendiculaire au rempart, avait pour annexe un vieux bâtiment carré qui formait en dehors de l’enceinte aux tours rondes une encoche singulière, quelque chose comme une grosse tour carrée soutenue par des contreforts et crénelée comme la muraille. C’était un ancien parloir aux bourgeois donné au couvent par Louis XII. Ce bâtiment, saillant sur les dehors et assez fort pour avoir été conservé lors de la construction de l’enceinte, avait été auparavant, dit-on, le manoir des seigneurs de Hautefeuille, domaine seigneurial absorbé par la ville grandissante; il a dans tous les cas survécu longtemps à l’enceinte et même au couvent et n’a disparu que de nos jours, avec des débris de l’enceinte de Philippe-Auguste et une tour cylindrique voisine.
Paris a sa chartreuse aussi; succursale de la Grande Chartreuse de Grenoble. Des moines de Saint-Bruno, appelés par saint Louis, se sont créé une Thébaïde hors de la porte Saint-Michel, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, sur les terrains qui formeront plus tard une partie du jardin du Luxembourg, toute la partie sud après le grand bassin jusqu’à l’Observatoire.