Paris de siècle en siècle

Part 5

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L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins ensuite, sauver une partie des manuscrits.

Peu après ce lamentable désastre, la destruction de la bibliothèque après le pillage du trésor, s’achevèrent les destins de l’abbaye. Les ruines du réfectoire, les bâtiments subsistants, le dortoir, la chapelle de la Vierge furent abattus et après treize siècles d’existence glorieuse, l’abbaye fondée par Childebert disparut. L’église seule en est conservée ainsi qu’une partie du palais abbatial construit par ce cardinal de Bourbon abbé de Saint-Germain, qui fut le roi de la Ligue sous le nom de Charles X, après l’assassinat d’Henri III. Le palais abbatial est une propriété particulière, la rue de l’Abbaye actuelle, tracée à travers le cloître, y vient aboutir; les maisons du côté nord occupent la place du réfectoire et de la belle chapelle de la Vierge de Pierre de Montereau.

L’abbaye au temps de sa splendeur, en possession de biens considérables, avec haute et basse justice, droits importants et nombreux, tant sur la rivière que sur les métiers et les marchés installés sur son territoire, vit bientôt une petite ville se former autour de ses murailles. C’était le faubourg Saint-Germain qui naissait, commençant par quelques rues sur le revers du fossé, entre la porte de Nesle et la porte de Bucy, et se poursuivant bientôt jusqu’à la rue qui menait au village de Vaugirard.

Reportons-nous à l’époque des prospérités de l’abbaye. Un gros sujet de tracas pour les moines, ce sont messieurs les escholiers ses voisins. L’Université et les abbés vivent en luttes perpétuelles. Les écoles prétendent avoir des droits sur les prairies, cadre verdoyant de l’abbaye du côté de la Seine; elles ne se contentent pas du grand Pré aux Clercs à elles octroyé par une ancienne concession, elles veulent aussi le petit que les moines prétendent garder.

Fort souvent des rixes éclatent entre ces turbulents écoliers et les sergents de l’abbaye soutenus par les habitants du bourg Saint-Germain, et les écoliers ont parfois le dessous. L’Université, qui défend énergiquement ses enfants, même quand ils ont tort, intervient alors.

Pour des querelles tournées en batailles, pour des délits quelconques, pêche dans les eaux de la petite Seine dont le poisson appartient aux moines et que par conséquent les écoliers aiment à capturer, pour des déprédations commises, bien des écoliers font connaissance avec la geôle de l’abbaye ou vont même figurer au pilori des seigneurs abbés, tourelle de justice élevée au milieu du carrefour, devant le guichet de l’abbaye. Grande rumeur alors au pays des collèges; on s’attroupe devant la justice de l’abbaye, on montre son mécontentement par des cris et des grognements et on console les patients. C’est Jehan le Picard, étudiant du collège de Beauvais, bien connu ès tavernes de la rue Saint-Jacques qui, la tête passée dans un cercle de bois, tourne en montrant sa grimace à chaque ouverture du pilori. C’est le grand Pierret Guillot du collège de Karembert, coureur de mauvais lieux, faible latiniste, mais bon larron; celui-ci tire son pain d’une bourse fondée par quelque pieux abbé qui n’a pas songé à la soif, et pour boire il détrousse le soir les passants attardés...

Les délits reprochés à ces malandrins saisis sur les terres de l’abbaye sont avérés; n’importe, grande colère et réclamations de l’Université, qui prétend être seule justicière des écoliers.

Cette lutte entre les droits de l’abbaye et les prérogatives de l’Université donna lieu parfois à de véritables combats. En 1278, les moines ayant commencé quelques constructions sur le petit Pré aux Clercs, les écoliers s’en offusquent et résolument s’en viennent les démolir; le tocsin de Saint-Germain sonne alors, appelant à la rescousse les gens de l’abbaye; ils accourent et il y a sur le terrain en litige bataille rangée, un rude combat où les flèches sifflent parmi les volées de pierre; les étudiants en déroute doivent quitter la place, laissant sur le terrain des morts et des blessés ainsi que des prisonniers.

Pendant la bagarre, des gens de l’abbaye avaient couru occuper les portes de la ville; quand les escholiers abandonnant la partie veulent rentrer dans Paris, ces nouveaux adversaires leur tombent dessus et font prendre à bon nombre un bain forcé dans les fossés.

Pour venger les morts de cette échauffourée l’Université en appela au pape et au roi; elle eut gain de cause, l’abbaye fut condamnée, son prévôt chassé avec quelques-uns de ceux qui avaient le plus violemment féri sur les écoliers, sans parler des satisfactions pécuniaires aux blessés et aux parents des occis.

On revit nombre de fois encore des reprises d’hostilités et d’aussi chaudes batailles. Au XVIᵉ siècle, particulièrement en 1550, 1552, 1555, il y eut graves bagarres et dégâts importants.

En juillet 1548, ce fut presque un siège que les étudiants firent subir à l’abbaye; ils se livrèrent pendant plusieurs jours à toutes les dévastations dans les jardins et le grand clos de l’abbaye qu’ils ravagèrent, empêchés seulement par le rempart de pousser plus avant les dégâts. Le soir venu, les vainqueurs ayant arraché plus de 3,000 pieds d’arbres dans l’enclos, rentrèrent chargés de branches et de ceps qu’ils allèrent brûler en feux de joie sur la place Sainte-Geneviève.

En 1557, ce fut encore plus sérieux; toujours pour maintenir leurs droits sur le Pré, les écoliers s’en vinrent brûler trois maisons construites par les moines. On vit la ville écolière en ébullition, sourde à toutes les remontrances, résister à ses régents, au recteur, au parlement, disperser les quelques sergents de la force publique et démolir leurs postes; les écoliers menaçaient même de brûler les collèges si on empêchait leurs attroupements.

Cette fois il fallut prendre de très sérieuses mesures pour garantir l’abbaye et les habitants du bourg Saint-Germain; le roi intervint, menaça de faire avancer les troupes et fit élever quelques potences pour en imposer aux fauteurs de troubles; en même temps une ordonnance enjoignit aux écoliers français de rentrer tranquillement dans leurs collèges, et aux étudiants étrangers de sortir du Royaume sous quinze jours; comme ceux qui n’obéirent pas tout de suite furent jetés en prison, l’ordre régna bientôt au turbulent pays latin. Pour enlever tout nouveau sujet de discorde entre l’abbaye et l’Université, le roi confisqua le Pré aux Clercs, objet du litige, les Écoliers n’y eurent plus d’autres droits que ceux de tous les Parisiens.

A la fin du XVᵉ siècle l’abbaye fonda, par permission royale, la très célèbre foire de Saint-Germain, qui pendant trois cents ans eut une vogue extraordinaire. A l’origine, c’était une foire franche qui ne devait durer qu’une huitaine de jours, mais bientôt la coutume vint de faire durer les huit jours cinq ou six semaines, et encore les marchands, qui faisaient là de très bonnes affaires, obtinrent-ils souvent d’autres prolongations.

Les religieux avaient fait construire 140 loges, divisées en neuf rues tirant leurs noms de la nature des marchandises exposées. Ouverte en 1486, la foire Saint-Germain eut bien vite un succès prodigieux. Ce n’était pas seulement un marché, c’était aussi un champ de fête perpétuelle. A côté des riches étalages où, comme en nos Expositions modernes, les marchands apportaient tous les produits industriels possibles, il y avait de nombreux lieux de plaisir, cabarets, théâtres, académies de jeux, tripots de toutes sortes, débordant largement par les rues avoisinantes et amenant une nombreuse population de mœurs équivoques, amie du désordre sous toutes ses formes, à côté des marchands et des simples chalands ou curieux.

La mode, aussi puissante alors que maintenant, avait adopté l’endroit et lui maintint ses faveurs jusqu’au jour où, fatiguée par trois siècles de constance, elle passa la rivière et trouva dans les galeries du Palais-Royal les mêmes séductions et les mêmes plaisirs, dans un cadre modernisé.

Assemblage étrange, au milieu de tout cela, parmi ces loges de bateleurs et ces cabarets douteux, la foire Saint-Germain avait sa petite chapelle particulière avec son desservant,--ce qui rappelait à tous que le champ de fête était une fondation des moines.

Quel tableau animé présentait la foire Saint-Germain en son beau temps! Quelle foule! Quel tapage! Toute la ville était là, représentée par toutes les classes; bourgeois, populaire, seigneurs, clercs, escoliers, laquais faisant la fortune des marchands et des bateleurs, portant des droits considérables au trésor de l’abbaye et luttant aussi parfois de turbulence dans les désordres du soir, aux spectacles et aux tripots.

Les rois du XVIᵉ siècle ne dédaignaient pas d’y venir. Henri III parcourant les galeries avec ses mignons y fut insulté par des escoliers qui les suivaient, le cou pris dans des fraises de papier, en ridiculisant leurs attitudes et en leur criant au nez: «A la fraise, on reconnaît le veau.»

Les occasions de désordre ne manquaient pas, ni les voleurs coupant les bourses, enlevant les manteaux, ni les bretteurs non plus; souvent épées et dagues se mettaient de la partie et maintes rixes ensanglantèrent la fête. Reconstruite en 1511, la foire Saint-Germain vécut jusqu’à la Révolution.

En ses dernières années, une nuit de mars 1762, les bâtiments, boutiques, tripots et théâtres avaient été complètement détruits par un incendie dont la violence fit rouler les flammes jusqu’aux murailles de Saint-Sulpice. On reconstruisit bientôt le tout, galeries, boutiques, loges pour les physiciens, charlatans, montreurs de phénomènes, théâtre pour les «_farceurs de la foire_», c’est-à-dire

plusieurs salles où les acteurs des théâtres de la ville venaient pendant six semaines ou deux mois que durait la foire, jouer des pièces comiques, d’un genre spécial et souvent trop libre. Il y eut aussi alors le _Waux hall de la foire_, vaste établissement de plaisir, avec une salle de bal en rotonde à ciel ouvert.

Mais la grande vogue n’y était plus, en 1786 la foire Saint-Germain avait vécu. A sa place, sous l’empire, on construisit le marché actuel.

Le palais abbatial qui subsiste encore et dresse dans la rue de Furstenberg sa noble façade de briques et de pierres, fut commencé en 1586 par le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et abbé de Saint-Germain, le Charles X des Ligueurs. Plus tard le XVIIᵉ siècle, qui ne trouvait plus à son goût les monuments gothiques, refit le grand cloître en froides arcades plein cintre et pilastres doriques. L’aspect féodal de l’antique abbaye se modifiait peu à peu; la ville l’enveloppait maintenant; les vieux remparts et les tours tombèrent, les fossés furent comblés et à leur place on fit des rues bientôt couvertes de bâtisses. Les moines élevèrent eux-mêmes des maisons à loyer dans les rues situées autour du palais abbatial restauré par le cardinal landgrave de Furstenberg, abbé commendataire.

Le XVIIIᵉ siècle commence, qui devait voir la fin de l’abbaye. Le temps n’est plus où les abbés sont des moines sortis du sein même de l’abbaye, aimant passionnément leur maison et rêvant sans cesse à augmenter son importance ou son illustration. Pour bien des abbayes l’abus de la _commende_ a changé tout cela, les abbés n’ont d’abbés que le nom, ce sont souvent des grands seigneurs, des princes tenant surtout à jouir, du mieux possible, de tous les revenus de leur bénéfice, à en tirer tout ce qu’il peut fournir. Dans le silence et la paix de l’immense bibliothèque magnifiquement installée au deuxième étage au-dessus du chapitre, les bénédictins travaillent et méditent. Ils percent, dans le fatras embrouillé des légendes, des sentiers praticables, ils défrichent l’histoire de France, tandis qu’à côté d’eux le faste, le bruit et le mouvement remplissent le palais abbatial où se succèdent des abbés commendataires menant la vie de grand seigneur à la façon du XVIIIᵉ siècle.

Mais après ces derniers abbés, parmi lesquels le comte de Clermont, et l’ex-roi de Pologne Jean Casimir, les sectionnaires de 1793 vont venir et l’administration des poudres et salpêtres derrière eux, et la vieille abbaye de Childebert, type parisien des grandes abbayes féodales, disparaîtra par une catastrophe dans un tourbillon de flammes, en même temps que l’antique monarchie.

La troisième grande abbaye de la rive gauche, Saint-Victor, qui bornait l’Université à l’est, ne remontait pas, comme Saint-Germain et Sainte-Geneviève, aux commencements de la monarchie. Elle était de beaucoup leur cadette, et son église, pendant sept cents ans seulement, dessina sa belle silhouette à l’horizon de Paris.

Ce ne fut d’abord qu’un modeste prieuré au petit faubourg Saint-Victor, prieuré que le roi Louis le Gros, à la demande de Guillaume de Champeaux, érigea en abbaye. Le grand théologien maître d’Abélard, abattu et découragé, vint y chercher le repos après sa lutte contre son ancien disciple devenu le chef d’une école rivale, contre le terrible jouteur qui disait de ses anciens maîtres: «Quand ils allument du feu, ils font de la fumée et non de la lumière.» Mais lorsque ce victorieux Abélard s’en vint, acclamé par la foule, établir ses écoles--_son camp d’escoliers_--sur les pentes de la colline voisine, vers la rue du Fouarre, le vieux maître ayant repris des forces recommença la lutte et fonda en face de l’ennemi les écoles Saint-Victor, qui posèrent les premières assises de la renommée scientifique des Victorins.

A l’époque de sa splendeur Saint-Victor occupe un vaste enclos formant tout à fait le pendant de Saint-Germain des Prés, également en dehors de la muraille de Philippe-Auguste, et séparé de la Seine seulement par quelques toises de prairies. Saint-Germain s’appuie à la tour de Nesle, la légendaire et svelte tour en face du Louvre de Philippe-Auguste; Saint-Victor est tout proche de la Tournelle, grosse tour carrée qui garde l’entrée de la Seine de ce côté, en face du grand hôtel Saint-Paul, palais des rois de ce temps.

L’église de Saint-Victor est une haute et vaste nef rebâtie presque entièrement au commencement du XVIᵉ siècle, mais qui garde encore du temps de sa fondation une crypte, une grosse tour à baies romanes et un cloître du XIIIᵉ siècle. De magnifiques rosaces ornent les transepts, et les verrières présentent une suite remarquable de vitraux. Des tombeaux d’évêques de Paris, d’hommes illustres et de prélats, venus passer leurs derniers jours dans la retraite à Saint-Victor, remplissent l’église; il y a Maurice de Sully, le constructeur de Notre-Dame, des maîtres célèbres de Saint-Victor, comme Pierre Comestor, dont l’épitaphe latine jouant sur le nom, dit: «J’ai mangé autrefois, aujourd’hui je suis mangé»; le XVIIIᵉ siècle y mettra le tombeau de Santeuil, le poète retiré dans son canonicat de Saint-Victor, qui dîna pour son malheur trop souvent chez la duchesse du Maine et mourut d’une plaisanterie de la grande dame, lui versant un cornet de tabac dans un verre de vin d’Espagne.

Les chanoines de Saint-Victor avaient, pour l’embellissement de leur enclos, obtenu la permission d’y faire passer la Bièvre. La rivière captée, presque à son embouchure, traversait ce qui fut plus tard le Jardin des Plantes, entrait dans l’enclos, suivait parallèlement le cours de la Seine et s’en allait se jeter dans le fleuve à la hauteur de la rue de Bièvre actuelle. Ce fut l’occasion de nombreux procès avec les Genovefains qui se plaignaient du tort fait aux terres de leur abbaye par ce changement de lit et disputaient aussi aux Victorins la seigneurie et la justice du faubourg Saint-Victor.

Ainsi donc Saint-Victor en amont de la rivière, Saint-Germain en aval et Sainte-Geneviève sur la colline, cela faisait trois cités monastiques et féodales, élevant de nombreuses tours et tourelles, et flanquant de trois côtés le quartier remuant de la jeunesse, la ville de l’Université.

De ces trois grandes abbayes debout encore à la fin du siècle dernier, avec le prestige de l’antiquité la plus vénérable, de l’art qui avait fait de certaines parties des merveilles architecturales, avec le prestige de la science aussi, Saint-Victor, Sainte-Geneviève et Saint-Germain étant illustres par les travaux littéraires de leurs moines et par la richesse de leurs immenses bibliothèques mises largement à la disposition des lettrés et des savants laïques,--de ces trois abbayes qui s’étaient jadis partagé le territoire de la rive gauche, que reste-t-il aujourd’hui?

Une église, Saint-Germain des Prés, une tour, la tour dite de Clotilde, ancien clocher de l’église Sainte-Geneviève, cinq travées du réfectoire des Genovefains englobées dans les bâtiments du lycée Henry IV et c’est tout. Table rase a été faite du reste. L’abbaye de Saint-Victor, la plus malheureuse des trois, n’a laissé aucun vestige matériel de son passage sur le lieu où, pendant sept siècles, sa magnifique église appuyée de ses grands bâtiments avait complété le cadre monumental de l’entrée de la Seine dans Paris et formé comme l’avant-garde des merveilles de la grande ville.

Rien n’a survécu de Saint-Victor; un nom de rue, la rue des Fossés-Saint-Victor, voilà seulement ce qui nous dit l’endroit où fut le grand monastère; la halle aux vins s’est assise sur l’emplacement bouleversé et le paysage de Paris, de ce côté, a perdu à jamais sa riche décoration d’autrefois.

Moins heureuse encore que les abbayes de Saint-Germain et de Sainte-Geneviève, lesquelles au moins ont laissé quelques vestiges sur le lieu où elles ont brillé, l’abbaye de Saint-Victor a disparu tout entière. Ici même où vécurent tant de savants religieux plongés dans l’étude, parmi les livres d’une bibliothèque illustre, tant de chanoines lettrés qui, pour l’amour de la science, célébraient l’anniversaire des premiers imprimeurs, Conrad Schœffer et Faust, importateurs à Paris de l’invention de Gutenberg, silencieux et poétique monastère où les vieux évêques et archevêques venaient chercher le calme pour leurs derniers jours, ici roulent maintenant les futailles de la halle aux vins. L’église disparut à la Révolution et les bâtiments du couvent furent démolis sans qu’il en soit rien resté.

Autour d’elles, sous leur ombre, quelle végétation d’architectures gothiques, de gables aigus, de pinacles fleuronnés, attirant à ce qu’il semble le regard et l’âme vers les régions supérieures; quelle profusion de fenestrages délicatement découpés, encadrant des verrières protégées par des grillages, quelle quantité de clochers et de clochetons causant entre eux à travers l’espace avec leurs voix de bronze et laissant tomber par les hautes ogives l’allégresse ou le deuil des cloches, les appels des offices sur les paroisses petites ou grandes enchevêtrées les unes dans les autres.

Le triomphe de l’architecture ogivale aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles a amené la reconstruction de la plupart des églises existant auparavant, lesquelles d’ailleurs avaient souffert des invasions normandes, avaient été restaurées ensuite, et succombaient moins sous le poids des siècles que sous celui de leurs voûtes. Le contrefort roman ne suffisait pas à maintenir les murs latéraux poussés par les voûtes, l’arc-boutant gothique, inventé au XIIᵉ siècle, allait permettre d’élever les vastes et merveilleuses nefs aux immenses verrières, miracles de hardiesse et de légèreté.

Dédiée soit à saint Julien le Martyr, soit à saint Julien, évêque du Mans, dit le Pauvre parce qu’il distribuait son bien aux malheureux, soit à saint Julien l’Hospitalier,--on ne sait trop auquel,--l’Église Saint-Julien le Pauvre, chapelle de l’Hôtel-Dieu son voisin, est une œuvre en partie romane, en partie du style ogival à ses débuts, simple et sévère reconstruction d’une église des plus anciennes, dévastée par les Normands et devenue un prieuré. Cette église où, dit-on, le Dante, pauvre écolier exilé, étudiant aux écoles de la rue du Fouarre, avait coutume de faire ses dévotions, nous l’avons vue de nos jours, tombée dans une misère profonde, montrant ses murailles délabrées, ses verrières crevées, mais gardant un grand air de noblesse triste avec sa belle abside, ses gros piliers et ses belles fenêtres supérieures.

Elle est au fond d’une cour nauséabonde, haillonneuse, misérable, complètement entourée de bâtiments lépreux, de vieilles maisons misérables aussi--non de naissance, mais par vieillesse et dégradation,--dans le quartier de la rue Galande. Ainsi abandonnée en cet état lamentable, elle semblait vouée à la démolition, mais le salut lui est venu d’Orient, le culte catholique grec vient de s’y installer, la sauvant d’une ruine imminente.

Un vieux débris de son portail, depuis longtemps ruiné et disparu, figure au-dessus d’une boutique de la rue Galande, au numéro 42, un bas-relief usé et rongé où l’on peut encore reconnaître vaguement l’un des épisodes de la légende de saint Julien l’Hospitalier. Saint Julien par méprise avait tué son père et sa mère, qu’en revenant de la chasse il avait trouvés couchés dans son lit. En expiation de son crime, il avait tout quitté et s’en était allé, suivi de sa femme qui voulait partager sa pénitence, bâtir près d’un fleuve au passage difficile où «moult de gens périssaient» un hospice pour les pauvres voyageurs que lui et sa femme passaient en barque. Par une nuit d’âpre gelée Jésus-Christ en personne, sous la figure d’un pauvre lépreux, vint demander le passage; c’est l’épisode du bas-relief, le Christ dans la barque de Julien. Or, dans sa charité courageuse, l’Hospitalier ne se contenta point de passer le pauvre lépreux; pour le réchauffer, il le mit dans son propre lit et se coucha sur lui. Jésus-Christ se fit connaître alors, «et peu après Julien et sa femme pleins de bonnes œuvres et d’aulmones reposèrent en Notre-Seigneur». Beau sujet d’édification pour les habitants actuels de la rue Galande, où les plus ignobles bouges sont installés dans des logis habités jadis par de dignes bourgeois et de respectables magistrats.