Part 34
M. de la Reynie, magistrat intègre et vigilant, pour qui l’on créa, à la réorganisation de la police en 1667, la charge de lieutenant général de la police de la ville de Paris, travailla énergiquement à l’épuration des bas-fonds de la capitale, poursuivit à outrance les innombrables coupe-jarrets et tire-laine, les voleurs et assassins pullulant dans Paris, ferma les cours des Miracles et jeta truands et vagabonds dans les prisons ou les hôpitaux.
Dans sa lutte contre les criminels ou contre les simples fauteurs de désordres, il commença, en même temps qu’il augmentait le guet, par éclairer le champ d’opérations de tous les malandrins. On plaça une lanterne garnie d’une chandelle à l’extrémité de chaque rue et une au milieu quand la rue était longue. Cette mesure causa une sensation si profonde, parut une innovation si importante et un bienfait si grand que pour en perpétuer le souvenir on frappa en 1669 une médaille où se voyait la Ville de Paris, une lanterne à la main, avec la légende: _Urbis securitas et nitor_. Pour forcer les _mauvais garçons_ à respecter ces lanternes gênantes, il y avait peine de galères pour quiconque y toucherait.
Par malheur, ces lanternes n’étaient allumées que pendant l’hiver, du 20 octobre au 31 mars. Le reste du temps on s’en remettait, pour l’illumination des rues, à l’antique Phébé, lanterne qui ne coûte rien et que l’on n’a pas la peine d’allumer. On avait aussi les _falots_, une entreprise dans les divers bureaux de laquelle on trouvait des porteurs de falots numérotés par qui l’on pouvait se faire accompagner et qui rendaient divers services à leurs clients.
Cette institution des falots numérotés vécut longtemps et subsista jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, malgré l’augmentation de l’éclairage des rues, malgré les réverbères.
Le sévère La Reynie resta une trentaine d’années en charge. La ville de Paris lui fut redevable d’un grand nombre de règlements de police, concernant la sécurité des personnes et la salubrité des rues. Par malheur, vers la fin du XVIIᵉ siècle, avec l’augmentation de la population et la misère publique, les désordres recommencèrent; il fallut encore pour remédier au mal doubler le guet à pied et à cheval et remplacer La Reynie, dont la sévérité s’était peut-être amollie avec l’âge, par Voyer d’Argenson.
La dureté et l’inflexibilité de d’Argenson jetèrent la terreur parmi les malfaiteurs, effrayèrent les méchants sans pour cela rassurer tout à fait les autres,
car cette vigilance énergique était aussi au service des intérêts et des passions politiques de la cour. Les tristesses de la fin du règne, le mouvement de folie de la Régence, la multiplication des impôts et le débordement de la passion du jeu sous toutes ses formes, le _système_ de Law et l’épidémie de spéculations engendrant la ruine et la démoralisation, il n’en fallait pas tant pour jeter le trouble partout et donner naissance aux pires désordres.
C’est le moment où les exploits du fameux Cartouche mettent sur les dents lieutenant de police, exempts et commissaires. Malgré l’augmentation du guet et malgré les agents secrets de d’Argenson, Cartouche et sa bande terrifient la ville, Paris nocturne redevient extrêmement dangereux pendant quelque temps. L’arrestation de Cartouche avec une cinquantaine de ses complices, livrés par un soldat de leur bande, fit un bruit énorme. Les premiers pris, mis à la question, en firent découvrir d’autres de toutes les classes sociales, y compris même des exempts du Châtelet. Les prisons en étaient pleines et après le grand procès, lorsque Cartouche et les plus coupables conduits en Grève furent couchés sur la roue où ils devaient être rompus vifs, ils dénoncèrent encore de nombreux complices pour retarder leur supplice d’une nuit ou deux.
Après avoir couvé quelques années dans quelques premières tentatives d’organisation du crédit, tentatives qui n’avaient réussi ou semblé réussir que grâce à une série de mesures obtenues de l’État alors acculé à la banqueroute et gémissant sur ses coffres vides, la fièvre chaude de la spéculation s’était complètement emparée de Paris en 1719. Le financier écossais Law était passé dieu.
Bel homme et beau joueur, ayant couru déjà mille aventures de tout genre, desquelles il avait toujours su se tirer, même quand elles avaient abouti à la prison, ce banquier audacieux fut jeté par le hasard dans les débauches du duc d’Orléans et se trouva ainsi à même de convertir la Régence à ses plans financiers, à son fameux _Système_ d’organisation du crédit. Ce joueur effréné allait attirer la France entière, à demi folle, dans l’immense tripot de la rue Quincampoix.
Malgré l’opposition et les remontrances du Parlement, l’hostilité de d’Argenson, le _Système_ triomphait. La Banque générale fondée par le financier écossais devint la Banque royale et ouvrit l’émission à jet continu d’actions sur lesquelles les premiers bénéfices éblouirent la foule. On se rua bientôt sur tous les papiers de la banque, billets, actions, promesses d’actions. La compagnie universelle des Indes et les autres affaires de la banque, les fermes et les monopoles accaparés par elle, fournirent l’occasion d’émissions d’actions, jetées par séries successives à la tête des spéculateurs.
Plus d’argent, plus d’or, rien que du papier, des actions par centaines de mille montées bientôt à des taux formidables, des millions de billets sur lesquels on se livrait à un agiotage sans frein. Paris, la France, l’Europe sont infestés. Le cœur de Paris, de la France et du monde bat rue Vivienne où sont les bureaux de la Banque et rue Quincampoix, quartier général des financiers.
A la voir aujourd’hui cette pauvre rue Quincampoix, sombre et triste, voie tortueuse et assez misérable, où ne passe plus personne, étouffée qu’elle se trouve entre la vieille rue Saint-Martin et le jeune boulevard Sébastopol, pourrait-on se douter qu’à un certain moment elle fut le camp de la finance, le centre des affaires. Ses grandes maisons, noires aujourd’hui et bien délaissées par le luxe, laissent apercevoir à peine quelques traces de leur fortune d’antan, quelques sculptures ou ornements rocaille. Entre les deux grandes artères voisines si vivantes et si bruyantes, son silence, sa tristesse marquent davantage sa déchéance. Antérieurement au système, la rue Quincampoix était déjà vouée au commerce de l’argent, le _bureau des Merciers_, siège d’une importante corporation, était à l’entrée en face de la petite église Saint-Josse et proche de la _Chambre des assurances maritimes_; il y avait des banquiers, des courtiers, des juifs surtout, des usuriers et tripoteurs agiotant sur les traites et les billets de l’État, tombés considérablement à la fin du règne du grand Roi. La rue avait donc ses habitués, quand débuta l’affaire du système, elle se vit envahie tout à coup par des hordes d’agioteurs de toutes les classes sociales.
Pendant toute l’année 1719, une foule tumultueuse s’y étouffait aux heures marquées pour le trafic, une foule enragée de l’âpre passion de la spéculation s’y ruait sur les papiers de la Compagnie, pendant que chez le Régent, les plus grands seigneurs de France et jusqu’à des mandataires des souverains étrangers sollicitaient des souscriptions privilégiées aux émissions. A la fin de 1719 il y avait un milliard de billets du système sur le marché.
La fortune était folle et la démence s’emparait de toutes les classes sociales. De la corne d’abondance de la déesse aux yeux bandés, à la roue prestigieuse, des millions pleuvaient, lancés à tort et à travers sur la foule. Du soir au matin des situations sociales changeaient du tout au tout, tel richard du matin se trouvait tombé à la misère le soir, et tel qui s’éveillait misérable se voyait le soir possesseur de quelques millions... en papier. Ceux qui savaient réaliser à temps et quitter le tripot avec leurs bénéfices achetaient terres et châteaux, vendus par des gens empressés de courir en porter le prix rue Quincampoix.
Chance inouïe pour les propriétaires des moindres logis de la rue Quincampoix, les maisons rapportaient des loyers fabuleux, les plus humbles locaux se louaient à des prix extravagants pour y établir des bureaux d’agioteurs. Il y en avait partout en haut et en bas des maisons, des financiers plus ou moins gros, plus ou moins marrons, dans tous les coins où pouvait s’installer une table pour les opérations de tous ces écumeurs qui trouvaient leur Mississipi dans les ruisseaux de la rue Quincampoix, et les Grandes Indes dans les poches de leur clientèle affolée. La banque de Law était établie au nº 47 dans une maison à trois fenêtres de façade, ornées de quelques sculptures, maison disparue aujourd’hui, emportée par le percement de la rue de Rambuteau. Il fallut faire placer une grille et un corps de garde aux deux extrémités de cette rue. Au milieu une cloche sonnait l’ouverture des séances à 6 heures du matin et la clôture à 9 heures du soir. Aux alentours de ce champ de foire financier, on se plaignait de l’affluence des carrosses qui interrompaient la circulation et bouchaient les carrefours.
Dès que la cloche avait sonné l’ouverture légale des opérations, la bousculade commençait, on se pressait, on s’étouffait; du haut en bas des maisons des flots d’or roulaient, s’échangeant furieusement contre des papiers de la banque. Les actions de 500 livres étaient montées à 12, 15, 20,000 livres et l’invraisemblable ascension des cours ne semblait pas près de finir. La monnaie de métal d’ailleurs baissait de valeur et même se voyait proscrite, l’or et l’argent pourchassés n’étaient plus reçus dans les paiements que pour une petite fraction. Il était interdit d’en conserver plus d’une certaine quantité, le reste des capitaux monnayés devait sous les peines les plus dures être apporté aux caisses de l’État pour y être échangé contre des billets de la banque Royale. Le pauvre XVIIIᵉ siècle a donc vu deux fois les assignats, ceux de la République, pourvus d’une illusion de garantie au moyen des biens nationaux, ceux de la Régence hypothéqués sur les mirages du Mississipi.
On peut donc se figurer, dans la rue Quincampoix, l’encombrement et le tapage, les clameurs diverses qui remplissent aujourd’hui notre monument grec de la rue Vivienne. Du haut en bas des maisons et d’un bout de la rue à l’autre sur le pavé, on criait des cours, des offres de demandes, tout se faisait rapidement, si l’on avait quelque signature à donner, quelques mots à écrire, dans la presse, le dos d’un personnage obligeant, moyennant une misère, un écu ou deux, se transformait en pupitre. Le petit bossu, fameux dans l’histoire du système, amassa ainsi en peu de temps 150,000 livres, qu’entraîné par l’exemple il eut la sottise de risquer comme les autres et qu’il perdit de même. Les belles dames intéressées par cette folie de l’époque, ou piquées elles aussi par le démon de l’agio, venaient s’entasser dans l’échoppe en planches d’un savetier, pour contempler le spectacle extraordinaire de cette course à la fortune, ou plutôt surveiller les opérations de leurs maris et mandataires. L’heureux savetier avait cessé de ressemeler des souliers et s’amassait des rentes avec ses belles locataires d’un moment.
On cite une foule d’anecdotes sur ce temps, la plus drôle est celle de l’abbé qui vint vendre, au lieu d’actions, des billets d’enterrement sans que les acheteurs, dans leur hâte d’empocher, s’aperçussent de la plaisanterie. Les cours montaient ou descendaient avec une rapidité inouïe et les fortunes faisaient de même; des grands seigneurs se trouvaient ruinés à plate couture en une séance, de braves marchands de province devenaient soixante fois millionnaires dans le même temps, des commissionnaires, des laquais se transformaient soudain en énormes capitalistes. La veuve de Racine y perdit tout son modeste avoir. Un banquier qui se ruina en même temps que son valet s’enrichissait, céda à celui-ci son hôtel, ses chevaux et son carrosse.
Les mouvements de hausse étaient si rapides que des intermédiaires chargés d’acheter des actions trouvaient moyen de réaliser de considérables bénéfices dans l’intervalle entre l’achat et la livraison. Aussi quelle existence menaient ces gens étourdis par tout ce bruissement de millions remués par toutes les mains! Il se faisait mille folies, par tous les lieux de plaisir; on jouait dans les tripots de la foire Saint-Germain des billets de 10,000 livres sur une carte. Alors dans ce roulement extravagant des fortunes, le commerce et l’industrie prirent tout à coup un essor fabuleux, les têtes avaient tourné à tout le monde, les nouveaux enrichis ne savaient comment employer leurs fonds et se lançaient dans un luxe insensé. Un de ces nababs nouveaux, pour monter rapidement sa maison, acheta le fonds d’un orfèvre; avec la vaisselle plate il se trouvait une grande quantité de ciboires et de reliquaires, il prit le tout et le disposa sur ses buffets, dans un hôtel meublé somptueusement avec la même profusion inouïe.
Mais quel réveil quand vint la débâcle, quelle chute pour ceux qui ne surent pas comprendre que ce mouvement tout factice devait forcément s’arrêter. Les beaux jours du système tiraient à leur fin. Toutes les actions, les premières, les _mères_, et celles des émissions suivantes, les _filles_ et les _petites-filles_, avaient tellement monté qu’elles ne pouvaient plus que descendre, les gens prudents jugèrent le moment venu de sortir de l’affaire et de réaliser définitivement leurs bénéfices.
En peu de semaines le mouvement des réalisations s’accéléra, la baisse commençait. Le prince de Conti, ennemi de Law, précipita encore le mouvement en venant à la Banque enlever ses fonds ostensiblement, avec trois chariots. Bientôt ce fut la panique, on s’étouffa de plus en plus dans la rue Quincampoix ou devant les bureaux de Law, mais ce fut pour essayer de sauver quelques bribes du désastre. Dans la rue Vivienne, envahie dès trois heures du matin, il y eut un jour seize personnes étouffées.
Law dans ces moments terribles où il luttait en désespéré fut plusieurs fois en grand péril. On renversa ses voitures, on assomma ses gens, s’il était tombé entre les mains du peuple furieux, il était mis en pièces. Une grave crise politique s’en suivit. Le parlement s’étant mis sur la question en opposition avec la Régence était exilé à Pontoise.
...C’est fini pour la rue Quincampoix, on la ferme. Le Système est à l’agonie, le papier tombe, mais il y a encore des agioteurs, qui tripotent maintenant à la baisse. Law transporte ses bureaux dans un des hôtels neufs de la place Vendôme. Le camp de l’agio est transféré sous les tentes établies au milieu de la place Vendôme qui était alors un quartier de gros financiers. Le Système meurt gaiement en musique, dans une espèce de fête galante que l’on transporte bientôt dans les jardins de l’hôtel de Soissons sous des baraques mieux installées. Et celui qui a mis cette immense affaire en branle, qui a bouleversé toutes les fortunes particulières et celle de la France, Law vaincu, complètement ruiné, quitte un jour Paris, emportant à peine quelques poignées de louis, pour s’en aller mourir peu après à Venise.
Il est assez extraordinaire de pouvoir dire qu’en définitive tous les désastres accumulés par le vertigineux coup de folie, tous les successifs effondrements de tant de fortunes privées, tous les écroulements particuliers tournèrent au profit de la fortune générale une fois la douloureuse liquidation faite et la banqueroute partielle de l’Etat acceptée. Tous les historiens le constatent; le Système, parmi tant de ruines, avait fait quelque bien. Law avait à son actif quelques heureuses mesures, suppressions de charges, régularisation d’impôts, et le mouvement industriel et commercial, né de la grande secousse, devait, après un temps d’arrêt, reprendre et continuer. Mais quelle profonde perturbation, le ver était dans le siècle, avec les germes de démoralisation devant faire lentement leur œuvre, pour aboutir à cette autre terrible liquidation que les enfants de la Régence verraient en leur vieillesse.
Il ne faut donc plus chercher la maison d’où sortirent toutes ces choses et la rue elle-même a modifié son aspect. Les façades qui ont vu la grande folie sont maintenant fort rares; pour cause d’alignement elles ont reculé de deux mètres pour la plupart; il n’y a plus de ce temps que celles qui avancent encore et marquent l’ancienne largeur--ou étroitesse--de la rue. Après la rue Aubry-le-Boucher, l’ancienne rue des Cinq-Diamants est restée étroite et intacte; il faut s’y casser le cou pour admirer quelques mascarons aux fenêtres et de vieux balcons à des maisons qui furent jadis demeures de gens importants.
Au moment le plus chaud du système, se produisit une affaire qui eut un retentissement terrible. A l’angle de l’étroite ruelle de Venise qui fait communiquer la rue Quincampoix avec la rue Saint-Martin se trouvait le cabaret de l’_Epée de bois_, toute la journée rempli et bondé d’agioteurs. Le jeune comte de Horn, fils d’un prince allemand, parent de l’Empereur et du Régent, venu à Paris sans doute pour prendre sa part des profits, avait considérablement perdu à l’agio et au jeu dans les tripots de la foire Saint-Germain. Pour se refaire d’un seul coup, il eut l’audace, avec deux aigrefins ses complices, en plein jour, d’attirer dans une petite chambre du second étage, en ce cabaret de l’Épée de bois, un malheureux courtier porteur de 150.000 livres en billets.
On entama une opération, comme le courtier se penchait pour écrire, le comte de Horn soudain lui entortilla la tête avec une serviette pendant que ses complices le poignardaient. L’homme put crier pourtant et ses cris jetèrent l’alarme dans la maison. On accourut. Les deux complices quittèrent la chambre à temps et se perdirent dans la foule; le comte de Horn effaré prit par la fenêtre, et s’accrochant à des bois de charpente étayant la maison put descendre jusqu’en bas sans se blesser. Il pouvait encore essayer de se sauver, mais il prit le parti de se rendre lui-même chez le commissaire, et de dire, pour détourner les soupçons, qu’il avait failli aussi être assassiné. Convaincu bientôt de son crime, le comte de Horn fut condamné à mort malgré tous les efforts et toutes les supplications de sa noble parenté. Le régent, sur les instances de d’Argenson et du cardinal Dubois, tint bon et ce fils de prince régnant fut rompu en Grève avec un de ses complices que l’on avait pu retrouver.
A côté du Palais Royal où Philippe d’Orléans partageait son temps entre les conseils de cabinet et les petits soupers, entre les affaires de l’Etat et les parties de débauche, avec sa bande de roués et ses maîtresses, Dubois, son principal conseiller habitait un hôtel particulier que l’on peut voir dans la rue des Bons-Enfants, un peu noirci mais encore intact avec sa façade d’une élégante tournure, sa porte magistrale. C’était la chancellerie d’Orléans, une dépendance du Palais Royal.
Saint-Simon, qui n’a pas le crayon tendre, trace en deux lignes un croquis physique et moral de Dubois: «C’est un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit. Tous les vices combattaient en lui à qui en resterait le maître.»
Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, Dubois était venu faire ses études comme boursier dans un des petits collèges de Paris, au collège Saint-Michel, dont il subsiste rue de Bièvre, nº 12, une maison signalée par une statuette gothique de saint Michel au-dessus de la porte. Sa situation au sortir du collège demeura quelque temps misérable, il fut instituteur de petits bourgeois ici, laquais ailleurs, jusqu’au jour où le précepteur du futur duc d’Orléans se l’adjoignit, après lui avoir fait prendre le petit collet. Il était ainsi l’abbé Dubois sans avoir reçu les ordres. Peu à peu l’intelligent adjoint du précepteur en titre suppléa celui-ci qui se faisait vieux et, avec l’appui de son élève lui-même et de ses amis, obtint à la fin la place, malgré sa mauvaise réputation déjà bien établie. Ce précepteur ivrogne et débauché, mais spirituel et rusé, insuffla sa corruption dans l’âme du duc d’Orléans, né pourtant avec les plus heureuses qualités, et lui donna tous ses vices. Attaché désormais à la maison d’Orléans, quelle fortune inespérée pour le boursier de Saint-Michel aux commencements si durs! Ce n’était pourtant pas fini et le sort lui réservait beaucoup mieux en sa vieillesse. L’abbé Dubois est déjà vieux, il a soixante ans quand son élève prend la Régence; sa fortune alors fait un bond prodigieux. Dubois est diplomate, ambassadeur, il est ministre et dirige les affaires extérieures de la France, au mieux, dit-on, des intérêts de l’Angleterre qui lui paie pour cela une pension de 100.000 écus. Ces hautes dignités ne lui suffisent pas, il n’est qu’abbé pour rire, il veut être archevêque de Cambrai; il violente le Régent qui l’injurie, mais qui se laisse arracher le siège, et Dubois avant de coiffer sa mitre et de prendre sa crosse doit s’en aller d’abord recevoir la prêtrise.--Ne vous faudrait-il pas aussi le baptême? lui demanda ironiquement l’évêque qui l’ordonna. Devenu archevêque, il ne lui restait plus que le chapeau de cardinal à conquérir, il y arriva bien vite...
Ce prélat, qui riait volontiers de son élévation dans les soupers du Palais Royal et défiait tous les cardinaux réunis d’être à eux tous plus athées que lui tout seul, ne put jouir longtemps de ses extraordinaires succès; il mourut en 1723 et fut enterré dans l’église Saint-Honoré, voisine de la Chancellerie. Il y eut son tombeau surmonté de sa statue par Coustou fils. La malchance s’acharna sur le tombeau de Dubois; d’abord il avait été placé de façon telle que la statue tournait le dos à l’autel, ce qui donnait l’occasion de rappeler à tout visiteur l’indignité du cardinal des orgies de la Régence. Lorsqu’on démolit l’église en 1792 et que l’on construisit sur son emplacement le passage Saint-Honoré, on utilisa certains murs de l’église; alors dans la chapelle du cardinal, ignoble affectation, s’installa une maison de débauche, et l’âme de Dubois sans doute ne s’y trouvait point trop mal à l’aise; mais ce ne fut pas tout et le plus horrible reste à dire: comme pour symboliser terriblement l’ignominie restée attachée au nom de Dubois dans l’histoire de cette maison de débauche, le caveau funéraire de Dubois devint la fosse d’aisances!
Au commencement du siècle la vieille abbaye de Saint-Germain avait achevé de perdre ce qu’il lui restait de son caractère de petite ville close, qu’elle avait gardé si longtemps. Le faubourg Saint-Germain s’étendait et prospérait, le prix des terrains montait; les moines, pour profiter de cette hausse, et d’ailleurs ayant dépensé beaucoup d’argent dans les travaux de transformation exécutés sous Louis XIV, bâtirent plusieurs rues dans leur enclos, entre autres les rues Cardinale et Furstenberg, ainsi baptisées du nom de l’abbé qui était le cardinal Jean de Furstenberg. Ces rues enserraient le beau palais abbatial d’un amas de maisons et de bâtisses à petits loyers qui lui nuisaient beaucoup. Les abbés par cette spéculation se résignaient à un voisinage médiocre bien rapproché; ils n’étaient plus chez eux, sauf par derrière où leurs jardins étaient à peu près enfermés par l’église et par le gros bâtiment carré de la prison de l’Abbaye, passée aux mains de l’Etat et qui devait prendre un sinistre renom lors des égorgements de 1792.